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Faites-vous une idée de mon étonnement, lorsque j’entendis la voix leste de mademoiselle Alexandrine qui m’adressait la parole avec la hardiesse d’un capitaine des tigres de la garde impériale. « Monsieur, me dit-elle, nous ferez-vous l'honneur d'assister à la première de notre ballet chinois”? »
Je quittai le pied pour remonter à la figure de la danseuse, et je fis,
avec un accent parisien assez bien imité, cette réponse polie : « J'y serar,
madame, pour mettre mes yeux à vos pieds. »
Mademoiselle Alexandrine me prit cavalièrement le bras, et m’entrainant à la promenade dans une rue de paravents à roulettes : « Ah çà, mon bon monsieur, me dit-elle, il paraît done que la Chine existe, et que le fleuve Jaune n’est pas un conte bleu. Voyons, parlez-moti franchement, tous les Chinois ne sont pas de porcelaine? il y en a donc qui marchent et parlent comme vous et moi? Je croyais qu'il n'y avait au monde d'autre Chinois qu’Auriol de Franconi. Connaissez-vous Auriol? »
Toutes ces interrogations me furent adressées avec une rapidité qui supprimait les réponses. À son dernier mot, la danseuse, rappelée en scène par un Coup d’archet, quitta brusquement mon bras, et bondit comme une gazelle en fredonnant l’air du pas qu’elle allait danser. Je n’eus pas la force de la suivre, et j’attendis la fin du pas à la même place. dans l'espoir qu’elle viendrait me demander les réponses que je lui devais.
En effet elle reparut, et je lui offris mon bras. Elle n'avait plus l'air de se souvenir de ses interrogations. Sa gaieté avait disparu; un souci contractait son joli visage. « Avez-vous vu comme le public est froid, ce soir? me dit-elle. Y a-t-il un Opéra chez vous, dans votre pays?
— Non, madame. :
— Ah! quel magot de pays, où 1l n'y a pas d’Opéra! Eh! que fait-on alors chez vous?
— On s'y ennuie, madame, puisque vous n’y êtes pas.
— Tiens! il est galant'... C’est égal! vous avez de heaux éventails dans votre pays. Le neveu d'un pair de France m'avait donné un éventail chinois, pour le premier de l'an; un bijou adorable : les lames étaient d'ivoire, avec des incrustations de filigrane d'argent, et sur l’étoffe deux chats jaunes qui jouaient avec un coq. Je l’ai perdu chez Musard.
— C'est bien facile à remplacer, madame; j'ai apporté trente-trois éventails de Zhé-Hol.
— Ah! mon Dieu! et que ferez-vous de cette collection?
— Ce sont des cadeaux pour les femmes des ministres et des ambassadeurs.
— Bah! les fenmes des ministres se moquent bien de vos éventails! elles ont des figures glacées. Je ferais mourir de chagrin les premières danseuses si j'avais vos trente-trois éventails.
— Madame, ils seront à votre porte chez vous demain.
— On n'est pas plus Français que vous, monsieur... Voilà pourtant des hommes que nous appelons des Chinois! Je vais vous donner mon
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LE CHINOES. 151
adresse ; retenez-la bien : Hademoïselle Alexandrine de Saint-Phar, rue de Provence, ‘* au premier. Mon concierge reçoit mes cadeaux après sept heures du matin, et les remet scrupuleusement à ma femme de chambre après midi. » Elle fit une pirouette et disparut.
Rentré dans mon hôtel après le spectacle, je voulus faire de sérieuses réflexions, mais il ÿ avait un grand trouble dans mon cerveau, Vous connaissez mon harem de Khé-Emil : c’est le plus modeste des harems ; à peine si l’on y compte quinze femmes de Zhé-Holl, de sang tartare, et quinze de Thong-Chou-fo, de pur sang chinois; je ne parle pas d’une vingtaine de concubines qui sont un meuble d'amour-propre : eh bien, si mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar entrait dans ce harem, elle éclipserait mes femmes les plus aimées, comme:la pleine lune levée sur le mont Tyrgheton fait pâlir les petites étoiles de l'aurore. Oui, j'ai malheureusement senti que je réunissais sur une seule tête les trente amours que j'avais renfermés dans mon modeste harem. Ce sera un triste destin! heureux les trois mandarins de septième classe qui m'ont accompagné à Paris ! ils dinent au Rocher de Cancale; ils mangent du bœuf, à la barbe de Menu; ils assistent aux soirées des kolaos, et ils ne connaissent pas le pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar !
Le lendemain, à huit heures, je remis au concierge les trente-trois éventails, avec une boîte de thé Satouran.
Après le milieu du jour, je m’habillai en homme de cour; je me coiffai de ma plus belle calotte jaune-serin, ornée d’une plume de Leu-tze, et Je revêtis ma robe mandarine couleur clair de lune, avec des manches de crêpe citron. Mon miroir me dit que je ressemblais au jeune Tcheou, le prince de la Lumière, qui ressuscita devant les portes du Ming-Tany.
Enhardi par mon miroir, je me présentai chez mademoiselle Alexandrine, et je fus introduit avec la plus surprenante facilité. Il me sembla que son costume de ville l'avait grandie ; son pied seul était toujours le même. Ce pied vivait d’un mouvement convulsif perpétuel ; on aurait dit qu'il renfermait l’âme de la danseuse, et que la jeune femme pensait avec ses orteils.
« Monsieur, me dit-elle en me prenant familièrement les mains, je suis la plus heureuse des femmes; votre cadeau est vraiment royal. Asseyez-vous sur ce fauteuil, et causons un peu. Je vais vous présenter ma petite sœur ; un ange, vous allez voir. »
Une jeune fille de douze ans, espiègle comme un joli singe, se précipita sur ma robe, et me décoiffa.
« Comment trouvez-vous ma petite sœur? me dit la danseuse.
— Je la trouve votre sœur, répondis-je avec un regard plein d'expression.
— Ah! le mot est joli! cher docteur.
— Comment se nomme cette belle enfant, madame?
— Elle n’a pas de nom encore, cher docteur : elle attend son parrain : c'est un usage de ballet. Voulez-vous être son parrain?
— Très-volontiers, madame.
— Voyons, cherchez un joli nom ; un nom de vos pays...
— Eh bien, je la nommerai Dileri.….. C’est un nom mogol….
— Qui signifie?
—-Gaieté de l’œil. Est-ce bien trouvé, madame?
— Dileri est charmant. Les Mogols ont des noms de cette douceur ! et ils restent Mogols! c’est fabuleux! Mademoiselle Dileri, remerciez monsieur votre parrain...
— La destinez-vous au théâtre, cette belle enfant?
— Votre filleule au théâtre! fi donc! cher docteur, j'aimerais cent fois mieux la mettre au couvent! La vie d’une comédienne est un enfer, Les talents purs ne peuvent percer. La jalousie les tue; la cabale les brûle vifs à l'huile et au gaz. 11 faut faire une cour respectueuse aux auteurs pour avoir un bout de rôle. On m'avait promis un so/o dans Giselle, et je n’ai rien. Cependant, amour-propre à part, le public m’adore ; mais Je suis foulée aux pieds par mademoiselle Fatmé, qui est protégée par Wois grands journaux et deux petits. Je hais l'intrigue, moi, et je n'ai jamais salué le portier d’un journaliste ou d’un auteur. Mon engagement lini, je donne ma démission, et je rentre dans la vie privée: voilà. »
Avec cette finesse merveilleuse que l'esprit de Fo a versée dans le cerveau de ses croyants, et qui nous rend si supérieurs à tous les hommes de la terre, je demandai nonchalamment à mademoiselle Alexandrine si elle avait du goût pour le mariage.
« Mon Dieu! me dit-elle en croisant ses jolis pieds sur un tabouret de velours, ce n’est pas le mariage que je crains, c’est le mari. Vous ne connaissez pas les maris français, mon cher docteur? Ah ! quels égoistes ! IIS épousent une jolie femme pour avoir une esclave, malgré la loi qui prohibe la traite; et quand ils la tiennent enchainée dans leurs fers, ils la montrent comme une curiosité foraine à leurs amis pour les désespérer. Eh bien, puisque la Chine est ouverte, nous irons chercher des maris en Chine. Cher docteur, vous ne trouveriez pas à Paris un époux qui donnât à sa femme trente éventails, là, sans facon, comme on donne le bonjour... Les Chinois sont-ils bons maris, cher docteur?
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Madame, ce sont eux qui ont inventé la lune de miel.
__ Je m'en doutais. Quel dommage que les Chinoises aient les veux comme ça !
__ Aussi, madame, nous viendrons chercher nos épouses à Paris.
__ Vraiment, cher docteur, vous êtes adorable ! et je suis toute confuse de vos bontés...; je ne sais comment reconnaitre vos compliments et vos cadeaux! Puis-je vous offrir une loge de quatrièmes pour vos gens ? on joue Giselle demain. Mon eousin à fait un drame à l’Ambigu; Je vais lui demander une loge pour vous; on le joue ce soir. Voulez-vous accepter un abonnement d’un mois au chemin de fer de Rouen a
— Merci, madame ; je vous suis reconnaissant de vos offres comme si je les acceptais…. J'ai une grâce à vous demander...
— Une grâce s'accorde toujours ; demandez.
— J'ai apporté une feuille de papier et de l'encre de Chine, et je vous supplie de me permettre de faite le portrait de votre pied droit.
— Ah! quelle idée chinoise ! s’écria la danseuse avec un éclat de rire infini; vous appelez cela une grâce! Prenez votre crayon, cher docteur, je vous livre mon pied. Voulez-vous le copier au naturel, ou en sandale d’odalisque ?
— Je veux le peindre tel qu'il est en ce moment.
__ Comme vous voudrez. En attendant, je vais m'amuser avec ma petite sœur à regarder les illustrations de vos trente éventails. »
Au troisième éventail, j'avais en main le précieux pied, frappant de ressemblance ; la danseuse, en y jetant un coup d'œil, poussa un cri d’admiration, et dit :
« Cher docteur, vous avez copié mon pied droit d’un trait de plume.
__ Madame, lui répondis-je, on à dit de moi que je copierais le vent, si je pouvais le voir passer. J'ai copié votre pied qui est plus agile que le vent.
— Si cela continue, j'ai peur de vous aimer, cher docteur, moi qui al fermé ma porte à un prince grec, autre jour, et à deux banquiers. »
La candeur de l'innocence était empreinte sur la figure de la danseuse ; je m’inclinai avec respect devant cette femme ingénue qui m’ouvrait ainsi
son cœur sans détour. ?
En prenant congé d'elle, j’eus le bonheur d’effleurer du bout de mes lèvres le bout de ses doigts, charmants comme ses pieds.
Le kolao des affaires étrangères m’attendait à cinq heures pour me demander des renseignements sur le cérémonial usité à Zhé -Holl et à Péking, à la réception des ambassadeurs européens, et pour me sonder
sur les arcanes de la politique chinoise vis-à-vis de la reine Victoria. Pendant cette audience, je fus assailli de distractions, et je dus commettre bien des erreurs. Fasse le Tien que mes distractions n’attirent pas un jour des malheurs sur le céleste empire ! Pendant que le grand kolao des chrétiens me parlait, je pensais au pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar ! Vous verrez que ce pied bouleversera Péking.
Le soir, après mon diner, on me remit un billet parfumé, ‘dont le papier ressemblait à deux ailes de papillon. Voici ce que je lus :
« Cher docteur,
« On dit que vous avez apporté de votre pays une foule de chinoiseries “adorables. Dileri, votre charmante filleule, s’est tant réjouie avec vos ‘ éventails, qu’elle veut connaitre toutes les richesses de son parrain ; ca- « price d'enfant ! Je lui ai promis de la conduire demain chez vous, à midi.
« Votre filleule vous donne son front à baiser, et moi Je vous mets à
mes pieds.
€ ÂLEXANDRINE DE SAINT-Prar. »
Vous savez, mon cher Tehing-bit-Ké-ki, que je n’ai pas embarqué une grande quantité de nos bagatelles. Je n'avais fait qu’une petite provision de cadeaux pour les kolaos et les agos. Heureusement, quand je reçus le billet-de mademoiselle Alexandrine, rien de chinois n’était encore sorti de mon cabinet. Néanmoins Je trouvais que mes pauvres richesses étaient indignes d’être honorées par les regards de la divine danseuse, et je résolus de me faire plus riche que je n'étais.
Mes renseignements pris à bonne source, je me rendis chez Darbo, rue Richelieu, et chez Gamba, rue Neuve -des-Capucines, deux marchands renommés pour leurs chinoiseries. J’achetai chez eux deux paravents; une pagode en pâte de riz; deux boîtes de clous de girofles ; quatre vases à tulipes; deux services de porcelaine de table, avec un thé de harem ; une table de camphrier avec des incrustations de Cyprès ; quatre mandarins en argile du Pei-Ho:; douze souliers de femmes : un abacus de marchand ; un lo avec sa baguette ; deux feuilles de tam-tam : un parasol; deux lions frisés ; la charrue de l’empereur Tsieng - Long.
Une bonne moitié de ces chinoïseries était faite à Paris : je me méfiai surtout de la charrue impériale : mais la contrefaçon était généralement réussie, et le regard seul d’un mandarin pouvait distinguer le vrai du faux. Aussi je ne marchandai pas sur la valeur des objets, et je les payai une somme énorme, trente-sept mille /an.
La nuit venue, je me disposai à faire des rêves de bonheur, et Je m'endormis le pied à la main.
Les heures matinales du lendemain furent consacrées à mettre en ordre toutes mes richesses chinoises, et à leur donner un ensemble satisfaisant d’exhibition. « Quel bonheur, disais-je en moi-même, si elle daignait me désigner du pied la plus précieuse de ces bagatelles et me dire : — Cher docteur, donnez-moi cela pour mon boudoir ! »
Enfin midi sonna, et la porte s’ouvrit..….. Oh! la ville des houris sera ün jour détruite pour avoir oublié d’enfanter mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar ! Sa beauté virginale me foudroya. La divine danseuse conduisait sa petite sœur par la main. Elle jeta son châle et son chapeau sur le premier fauteuil, me serra la main, et courut dans tout le salon, en pirouettant devant chaque chinoiserie, avec des cris d’admiration qui m'allaient au cœur.
Quand elle eut épuisé toutes les formules d'enthousiasme, elle me dit :
« Cher docteur, je suis vraiment fâchée, à présent, de vous avoir conduit votre filleule; elle demande tout ce qu'elle voit. Oh! les enfants! il ne faudrait jamais rien leur montrer ! IF est vrai, cher docteur, que je suis un peu comme cela, moi. S’il me fallait choisir ici, je serais bien embarrassée. Je n’oserais rien prendre, de peur d’avoir un regret le lendemain. »
En disant ces mots avec une volubilité gracieuse, elle avançait son pied droit en dehors de la plus courte des robes; elle aurait séduit le plus vertueux lama de Lin-chmg,
« Madame, lui dis-je, permettez-moi de vous indiquer un moyen de vous dispenser de choisir.
— Ah! oui, voyons, chér docteur, enseignez-moi ce moyen.
— Vous vous en servirez, madame..., vous le jurez ?
— Je vous le jure...
— Vous tiendrez votre serment?…
Je le tiendrai.
— Eh bien, madame, prenez tout. »
La danseuse souleva gracieusement ses bras, rejeta sa tête en arrière, et je vis son cou d'ivoire s’agiter sous les convulsions d’un éclat de rire, comme le gosier d’un oiseau qui chante de bonheur.
« En voilà un d'homme rare! s’écria-t-elle ; après sa mort il faudra l’'empailler !.. Comment! cher docteur, vous ne connaissez donc pas les femmes ! vous ne savez pas à quoi vous vous exposez? Que diriez-vous si je vous prenais au mot?
Je dirais que vous êtes femme de parole, et que vous savez tenir
un serment.
— Non, non, ne plaisantons pas... Ce cher docteur! il voulait me mettre à l'épreuve...
— Point du tout: je parle sérieusement. Toutes ces chinoiseries ne m'appartiennent plus; elles sont à vous.
— Alors, vous êtes l’empereur de la Chine déguisé en monsieur. Vive l'empereur !
— Je suis, m'écriai-je en tombant à ses pieds, je suis un simple mortel qui à oublié sa sagesse devant votre beauté.
__ Relevez-vous done, docteur ! relevez-vous, dit la danseuse avec un visage qui se fit subitement sévère ; point de sottise devant votre filleule ! Qué voulez-vous que pense cette enfant? Elle ira faire mille cancans à la famille ! Vous n'avez donc jamais vu les Enfants terribles de Gavarni? Ce sont des mouchards, ces innocents ! »
Je me relevai confus, en m’excusant de mon mieux : sa colère parut se calmer ; elle me tendit la main, et poussant un long soupir :
« Ah! vraiment! dit-elle, si j'avais toutes ces belles choses dans mon salon, je me croirais plus heureuse que la sultane Validé.
__ Ce soir, madame, mon salon chinois sera chez vous.
__ Eh bien, cher docteur, je vais lui préparer son logement. Pour la rareté du fait, je désire que votre promesse soit sérieuse; ne serait-ce que pour humilier les Parisiens! Voulez-vous me faire poser pour le pied gauche? ne vous gênez pas. Que ferez-vous d’un seul pied ? il vous faut le pendant.
— Madame, je n’osais vous le demander...
— Ah! je suis généreuse, moi; je ne fais pas les choses à demi...
— Que de grâce et de bonté ! Madame, ce n'est pas ce misérable salon qu'il faudrait vous offrir, je voudrais mettre à vos pieds la pagode du faubourg de Vai-lo-tchhing, qui a des soubassements de porcelaine et des tuiles d’or massif.
__ Cela m'irait, cher docteur, surtout les tuiles! Mon pied est-il bien posé comme ça? Vous pouvez y mettre votre main, ce n’est pas une relique.….
Mon dessin est fini, madame, mais ma reconnaissance ne finira jamais. Pourrai-je aller vous présenter mes hommages demain ?
__ Demain. cher docteur. attendez, c’est un mauvais jour, je danse; j'ai cinq heures de battements...
— Après-demain ?.…
— Après-demain.…. c’est samedi; je dine chez maman tous les samedis... Dimanche, je suis libre comme l'air. Voulez-vous aller à Versailles, dimanche? Nous mangerons un civet chez le garde champêtre, et nous boirons du lait... Je sais des vers sur Versailles, je vous les réciterai.
Grand palais du grand roi, Versailles, sous Les arbres, Faime à voir dans tes eaux se réfléter tes marbres; J'aime...
Vous acceptez? Bien! partie convenue! Oh! que j'ai besoin de respirer un peu l'air des champs !.…
À dimanche done, cher docteur : ma voiture sera devant votre porte à midi. Je suis exacte comme une montre de Bréguet. Adieu. »
Vraiment, en Chine, nous n'avons pas de femmes. La femme est la seule chose que nos aïeux ont oublié d'inventer. Si mademoiselle Alexandrine paraissait à Péking, elle ravagerait le céleste empire. Vous ne
pouvez vous faire une idée de cette charmante créature, vive comme l’oiseau, parlant comme 1l chante, marchant comme il saute, faisant à la fois toutes sortes de choses délicieuses, et vous lançant des regards doux et lumineux, comme des échantillons d'étoiles au bazar du ciel. En quittant mon salon, elle y laissa une tristesse sourde qui brisa mes nerfs. J'éprouvai le besoin de m'occuper de cette femme pour ne pas succomber au poison de l'ennui. Mes ordres coururent aux quatre coins de ma rue. Il me fallait des roues et des bras. En prodiguant l'argent, j'avais mis en chemin, au bout d'une heure, mon salon de chinoiseries. Avant l'heure du diner, ma belle danseuse avait tout reçu.
Quelle douce nuit cela me donna! J'avais un de ses pieds à chaque main, et je me disais : « À cette heure, elle me bénit; elle élève ma générosité au-dessus du trône du Tien ; à ses veux, un seul homme existe, moi ! le reste de la terre a disparu. »
Avec quelle impatience j'attendis ce bienheureux dimanche qui me promettait tant de bonheur! Faurais voulu briser toutes les horloges,
parce qu’elles semblaient avoir organisé contre moi une conspiration générale pour éterniser le samedi. Malgré la mauvaise volonté du temps, il faut toujours que les heures s’écoulent ; et le dimanche, un siècle après onze heures, j'entendis sonner midi.
J'étais à mon balcon, et mes yeux dévoraient toutes les voitures... A six heures, j'avais épuisé tous les fiacres et tous les cabriolets de Paris, et j'étais seul!
Seul! quand on s’est promis d’être deux ! Il y a dans cette déception tout le délire du désespoir.
J'eus le courage d'attendre le lendemain.
Au premier moment convenable de visite, je courus au domicile de mademoiselle de Saint-Phar. Un concierge sérieusement railleur me dit : « Mademoiselle de Saint-Phar ést partie à la campagne. — Et quand reviendra-t-elle? demandai-je avec une voix de mort. — À Päques ou à la Trinité, » répondit le concierge.
En me retirant, j'entendis un de ces longs éclats de rire qui ont été mis en musique par une famille de portiers.
Plus de nouvelles de mademoiselle de Saint-Phar ! Chaque soir d'Opéra, j'allais voir le ballet : elle ne dansait plus; son nom avait disparu de l'affiche, comme son corps de sa maison.
Pouvais-je avilir ma dignité de représentant du céleste empire jusqu'à mendier l'aumône des renseignements à propos d’une danseuse? qu'aurait dit et pensé de moi le grand kolao des affaires étrangères, dans son palais du boulevard des Capucines? Il fallait souffrir et me taire; je souffris et je me tus.
Le quarantième jour après le fatal dimanche, je traversai une longue et large rue dont j'ai oublié le nom. J'ai l'habitude de lire les enseignes,
et celle-ci me frappa de stupeur :