LES
Prêts à faire feu sur « nos ennemis naturels, » voici qu’un scrupule nous arrête; le même qui vint aux ofliciers des gardes françaises à la bataille de Fontenoy; — et, le chapeau à la main, l’épée basse, nous allions nous écrier comme le brave comte d’Anterroche :
« Tirez les premiers! nous sommes Français ; nous faisons les honneurs ! »
Lorsque justement un numéro du Blackwood's Magazine tombe sous nos yeux; et dans ce Magazine un article intitulé : les Étrangers à Londres ; et, dans cet article, voici ce qui concerne les Français :
.« S'il vous arrive jamais de flâner aux environs de Regent’s-Street , du Quadrant et de Waterloo-Place, par quelque belle après-midi, vous ne pourrez vous empêcher de remarquer un grand nombre de promeneurs exotiques, portant chapeaux de soie vivement lustrés, moustaches épaisses, favoris à l'avenant, habits étroits et roides, gilets de satin voyant. pantalons ridiculement plissés sur les hanches, bottes vernies à S'y mirer, joailleries de Birmingham et pierreries de Bristol à profusion. Ces chevaliers errants fament avec une activité remarquable, bavardent à grand bruit, prennent des airs victorieux et lancent d’impudents regards aux dames qu’ils rencontrent.
Le genre d’affaires til se livrent ces péripatéticiens barbus semble environné d’un certain mystère. On dirait qu'ils s’occupent principalement de contrebande, et que, fidèles à leur origine, ils négocient surtout les articles de fantaisie : des fleurs artificielles, — des beautés faciles, — des dentelles passées en fraude, — des dés pipés, — des voiles de Chantilly, — des cordes à violon, — des banquiers deroulette, — des montres de chrysocale, — et des chevaliers d'industrie.
« L'habitat de cette espèce d'animaux, pour parler comme les natura- - listes, se trouve aux environs de Leicester-Square où abondent les Hôtels francais, les Cafés à la mode de Paris, les Diners à la carte, les Vins à tout prix et le Pain à discrétion. De ce côté, d’ailleurs, se trouvent la plupart de ces maisons de jeu inférieures que lon désigne sous le nom d'£n/ers d'argent, et où tant de jeunes gens sont si lestement débarrassés du
superflu de leurs finances; — puis, les boutiques équivoques où la vente des cigares n’est que le prétexte de mille autres marchés moins avouables, — les magasins de vieilles armes et de bric-à-brac, ou de livres et d'albums plus que gais, — les entrepôts de moules et de coquillages ; — enfin toutes sortes de trafics indescriptibles. »
La politesse est mince, comme vous voyez, et le portrait peu flatté. Sans réclamer le privilége d’une aussi virulente satire, disons mieux, d'une charge aussi grossière, nous userons, sans remords, du droit de réplique. Les honneurs sont faits; à nous la seconde volée.
Si donc il vous arrive, Ô lecteur, d’errer dans l’espace compris entre le rond-point des Ghamps- Elysées, l'Hôtel de l'ambassade anglaise, la rue d’Anjou-Saint-Honoré, la rue Saint-Lazare , la rue de la Chaussée-d’Anün, le boulevard, la rue Richelieu et le Pont- des-Arts: et si, dans cette
) zone privilégiée, — plus particulièrement sur le trottoir de la rue de la Paix, — vous rencontrez un gentleman bien rasé, les cheveux courts, le menton pris entre les deux pointes hérissées d’un col de chemise beaucoup trop haut, chapeau mal fait, gants verts, pantalon gris, gilet jaune, guêtres fauves, l’œil étonné, la lèvre pendante, le parapluie sur l'épaule ; si ce monsieur trébuche sur un petit chien, coudoie une femme, manque un omnibus, prend des notes au crayon, s’introduit chez un pâtissier pit- Loresque, et, d’un air profondément affligé, dévore une effroyable quantité de petits gâteaux, vous pouvez, sans hésiter, le reconnaitre pour Anglais.
S'il aborde avec un serrement de main convulsif et un sourire mécanique une grande personne déhanchée, montée sur des pieds énormes,
ornée de lunettes bleues et dont vous distinguez, sous un chapeau follement coupé, la coiffure aux papillotes excentriques ; si cette belle dame livre aux échos une foule d’oooh yes! et d’ovoh noo! discordants; si ces
deux êtres accusent, par le laisser-aller de leurs gestes, par l'éclat immodéré de leur dialogue, une sorte d'égoisme hautain et désobligeant : s’ils se séparent, — sans que le mäle daigne ôter son chapeau, — après un shake-hands (littéralement un secoue-mains) aussi robuste que le premier; vous pouvez encore, Sans risquer une erreur, conclure de tout cela que votre homme à rencontré une de ses aimables compatriotes.
Suivez le premier, vous le verrez infailliblement se diriger vers la Circulating library de la rue Vivienne, où, sans quitter sa physionomie mélancolique, sans cesser de prendre des notes au crayon, il dévorera sept à huit journaux de plusieurs mètres carrés, comme il dévorait les tartelettes de tout à l'heure. Au physique ou au moral, un Anglais mange toujours. La vie de ces ogres n’est qu’un long diner. Et quel estomac robuste ne suppose-t-il point ? Quel autre peuple vivrait ainsi de roast-beef et de Morning-Post, de plum-pudding et de Quarterly Review, le tout sans sel, mais en revanche assaisonné de poivre de Cayenne, et arrosé, ‘grâce à 0’Connell, de quelque agitation politique ; — bière assez forte en apparence, mais qui s’évapore en mousse.
La femme, elle, est un bas-bleu. Montez sur ses pas l’escalier de l'hôtel garni où elle se réfugie; pénétrez, nonobstant sa pudique résistance, dans sa chambre à coucher, — bed-room, — soigneusement fermée à tout être porteur du vêtement inexprimable, — inexpressibles, — et vous allez surprendre sur son bureau un travail curieux. Ce sont les impressions de voyage de cette lady littéraire, sa critique de la France et des Français, ses observations judicieuses sur nos mœurs, notre littérature, notre état social; je présume qu’il ne vous déplaira pas d’en lire au een quelques fragments.