‹ Les étrangers à ParisChapitre 24 sur 67 · LUI · texte numérisé non relu

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inutile de consacrer un chapitre spécial au Prussien , après avoir traité de l'Allemand en général; mais de même qu'il y a fagot et fagot, de même il y a Allemand et Allemand. J'irai même plus loin : je soutiens — et cela n'est point un paradoxe — qu'il n’y a pas d'Allemands, qu’il n’en existe pas. Il y a des Autrichiens, des Prussiens , des Saxons, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Badois, ete., etc. (Je pourrais vous nommer ainsi à la file trente-deux nations finissant en tens et en ois); quant à des Allemands, néant. Prenez le premier bourgeois transrhénan venu, demandez-lui de quelle nation il est, il se gardera bien de vous dire qu'il est Allemand. « Je suis Hessois, Brunswickois , Oldenbourgeois, » et ainsi de suite. Done il n’y a pas d’Allemands.

Voyez à Paris : y connaissez-vous un ambassadeur de l'Allemagne? il n'ya même pas de représentant de la Confédération germanique. En revanche, vous y trouverez une vingtaine de diplomates représentant les souverains des différents pays dont je viens de parler. Plusieurs de ces souverains, ne jouissant que d’une liste civile assez maigre, où n’ayant pas dans leurs États un assez grand nombre de sujets pour faire présumer qu'il y en ait beaucoup à l'étranger, se cotisent pour entretenir un seul et même ambassadeur, lequel, selon l'individu auquel il a affaire ou selon le prince qu'il représente, endosse l'uniforme de tel ou tel pays.

Parmi une foule d’autres preuves à l'appui de ma thèse. Je n’en citerai qu'une seule qui me paraît assez caractéristique pour rendre superflues toutes les autres. La Gazette universelle de Prusse (ei- devant Gazette d'État), le journal officiel de Berlin, en parlant des autres Etats de l'Allemagne, les place sous la rubrique : Extérieur !

Tout ce qui précède démontre donc jusqu’à l'évidence que le Prussien est une spécialité, et que, par suite, j'ai le droit de vous en parler en particulier. Mon droit établi, ne nous amusons pas davantage aux bagatelles de la porte, et entrons.… en matière.

L’Angleterre nous envoie ses lords, l'Espagne ses fiers hidalgos, la Russie et l'Italie ses princes; la Prusse aussi a sa spécialité : elle nous fournit ses barons et ses conseillers.

L’Allemand en général, et le Prussien en particulier, est friand de titres et de distinctions honorifiques. C’est là la raison de cette multitude de barons dont foisonne la monarchie du grand Frédéric et de la qualification de conseiller attachée aux fonctionnaires de toute sorte et de toute espèce. « Voulez-vous des conseillers? on en a mis partout! » Nous avons des conseillers de légation, des conseillers intimes, des conseillers

de justice, des conseillers criminels — les malheureux! — des conseillers auliques, des conseillers de cour; des conseillers de médecine, de finances, de commerce, d’études, de régence : que sais-je encore! C'est peut-être à cette surabondance de conseillers qu’il faut attribuer la réputation de misère dont jouit la Prusse, sur les bords de la Seine, par la raison que les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Cetie fureur des titres est commune aux femmes; elles regarderaient d’un fort mauvais œil toute personne qui, en lui parlant ou lui écrivant, ne lui donnerait pas la qualification à laquelle elle à droit de par son mari. Rien parfois d'aussi bouffon que de certains titres accolés à des noms de femmes, et pourtant rien d’aussi ordinaire. Jean-Paul en a laissé des exemples à désopiler la rate du plus spleenique des Anglais.

Ajoutez à cette manie des distinctions honorifiques une bonne dose de suffisance, de vanité, d’amour- propre ; beaucoup d'instruction, un fort penchant à la gasconnade, une chevelure blonde et des moustaches rousses, un amour inné pour la musique, un goût prononcé pour le plaisir de briller, tempéré par un grand esprit d'économie ; un habit fortement rembourré sur la poitrine, beaucoup de naïveté et d'esprit naturel, des gants de peau de daim, une montre du diamètre d’une pomme d’api, et une casquette verte à petite visière collée sur le front, le tout accompagné d'une pipe en écume de mer ou en porcelaine de Saxe ornée de peintures primitives, et vous aurez le portrait exact, au moral et au physique, de tout Prussien de la classe riche ou aisée qui débarque dans la cour des diligences royales ou Laffitte.

Le Prussien prolétaire, à part son caractère hâbleur et son dialecte provincial, n'a rien qui le distingue des artisans des autres pays de l’Allemagne ; comme eux, il arrive pédestrement, assez généralement sans le sou, le sac sur le dos, coiffé de l'inévitable casquette verte, et portant fièrement sa pipe à tuyau flexible ou en bois odorant.

En Prusse et dans les autres États de la confédération germanique, le goût des voyages est dans les mœurs et dans la nature de toutes les classes de la société. L'ouvrier et l'artisan, avant de s'établir à demeure dans une ville et d'acquérir le droit de bourgeoisie ou celui de devenir membre d’une corporation, doit prouver qu'il a voyagé pendant un certain laps de temps, fixé ordinairement de deux à quatre ans. Dans les classes élevées, l'éducation et les études ne sont considérées comme complétement terminées qu'après un voyage de plusieurs années, voyage dont Paris est presque toujours le but.

Mais il n’est pas de roses sans épines. Sans doute, c'est fort bon ton

et fort agréable pour un honnête baron prussien de pouvoir dire avec un petit air suffisant :

« Mon fils ainé Ludwig va voyager; il se mettra en route la semaine prochaine pour Paris. J'espère que vous me ferez le plaisir de venir après demain assister au diner d'adieu. Toute la famille y sera. »

Tout en se rengorgeant bien haut, il compte à part lui ce que ce voyage va lui coûter : le bonhomme se souvient des nombreux frédéries d'or qu'il a extorqués à son papa.

« Ah bah! mon fils Ludwig est un garçon sage, rangé ; avec de bons conseils et de salutaires avis, 1l n’y a pas de danger qu'il se pervertisse et qu'il fasse une trouée trop forte dans ma caisse! »

Et le bonhomme va continuer ses invitations pour le diner d'adieu. Pendant ce temps, le jeune baron Ludwig d'Ehrenfels fait ses visites, et reçoit de toutes parts des félicitations et des recommandations.

« Mon neveu, lui dit sa vieille tante, la baronne Hedwige de Pappdorf, vous allez à Paris, c’est très-bien : un jeune homme de votre condition doit voir un peu de tout: mais au milieu des distractions qui vous attendent, ne négligez jamais vos devoirs religieux, ne vous laissez pas influencer par les mauvais exemples que vous aurez sous les yeux. »

Ludwig, de chez sa tante, se rend chez son oncle maternel, le baron Hans de Kreuzfeld, vieux major de la garde.

« Mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.

— Ah! te voilà, heureux coquin! Blitz Sapperment! je voudrais bien être à ta place. Moi aussi J'ai été à Paris. 1l y a trente-cinq ans. Donner und Wetter! m'y suis-je amusé! Seulement, mon garçon, défie-toi des femmes, vois-tu, j'en sais quelque chose. Tu es jeune, pas mal tourné, les occasions ne te manqueront pas; mais méfie-toi, je ne te dis que cela. »

En quittant l'oncle, le futur voyageur se rend chez ses grands parents, M. le comte et M'* la comtesse d'Ehrenfels, respectables vieillards qui idolâtrent leur petit-fils.

« Mon peut Ludwig, dit la grand'maman en lui fourrant un rouleau de ducats hollandais dans la poche, je n’ai rien à te recommander : garde-to1 à Paris de faire des connaissances indignes de ta naissance et du nom que tu portes. La jeunesse d'aujourd'hui est irréfléchie et conliante.

— Et surtout ne y lie pas avec des démagogues et des libéraux dont fourmille la grande capitale, ajoute le grand-papa, ancien conseiller de justice; ils te pervertiraient et te feraient oublier les bons principes et

les bons exemples que tu as toujours eus devant les yeux. Reçois ma bénédiction et gardes ces quelques thalers pour tes menus plaisirs. Surtout sois économe et ne jette pas ton argent par la fenêtre. »

Enfin les visites sont terminées, le diner d'adieu a eu lieu, les préparatifs sont achevés, et le voyageur à été conduit par toute la famille jusqu’à la voiture ; là, les adieux recommencent, on trouve encore moyen de glisser au jeune homme plusieurs avis et quelques recommandations, et l’eïlwagen (la diligence) se met en marche.

Pendant que notre héros s'étend commodément sur les coussins et roule vers la terre promise, vers Paris, l’objet de toutes ses pensées, disons un mot des singulières idées que se font les étrangers qui viennent dans la capitale de la France, sur ses habitants, sur les plaisirs qu’elle offre, sur ses monuments et sur beaucoup d’autres choses.

Tout Prussien — si je ne craignais d’empiéter sur le domaine de notre spirituel collaborateur, M. Louis Huart, je dirais : tout Allemand; — tout Prussien donc est dominé à son arrivée à Paris par une idée fixe : voir le Palais-Royal, aller au Palais-Royal (prononcez Palais-Royäl). On lui en a compté tant de merveilles, que c’est à le sujet de ses rêves et sa première promenade au débotté. Aussi à son retour dans sa patrie, peut-il répondre oui avec orgueil à tout indigène lui adressant la question stéréotypée : « Avez-vous vu le Palais-Rovàl? » Ce premier devoir accompli, chacun — selon son goût et son caractère — va ou se fait conduire aux Tuileries pour voir défiler la garde montante, se rend de là aux Invalides pour admirer le tombeau de Napoléon et les immenses marmites des pensionnaires de lhôtel; d’autres préfèrent le Jardin du

toi avec sa nombreuse population, et le port de Berey avec ses milliers de tonneaux pleins; d’autres encore, —les romantiques et les blasés, — ne dédaignent pas de visiter la Morgue. Malheureusement il ne leur est plus permis de pénétrer dans les catacombes.

Après le désir de voir le Palais-Royal, le Prussien comme tous ses compatriotes allemands est dévoré d’une autre envie : entendre et apprendre la Marseillaise! Ce sont presque toujours des Allemands qui aux théâtres, pendant les entr’actes, réclament unisono l'hymne de Rouget de l'Isle. Singalière contradiction! ce fut aux accents de la Marseillaise que les soldats républicains repoussaient l'invasion des Prussiens, et les Jeunes sens de la Prusse sont avides de lapprendre, et le refus de la faire exécuter faillit naguère provoquer une émeute à Berlin!

Inutile d'ajouter, à propos de théâtres, que ce sont les étrangers qui forment une grande partie du nombreux public remplissant tous les soirs

les spectacles, et que parmi ces derniers c’est l'Opéra, le théâtre du Palais-Royal et le Cirque-0lympique qui ont la préférence.

C'est à la suite d’une des représentations de mademoiselle Déjazet, et après un séjour de six semaines dans la capitale, que nous retrouvons M. Ludwig d’Ehrenfels dans un joli appartement de la rue de Lille, qu’il n’habite que depuis huit jours. Docile aux recommandations d'économie dont il avait été comblé, il avait, à son arrivée à Paris, pris une chambre dans un hôtel plus que modeste de la rue Notre-Dame-des-Victoires, et cela n'avait pas été un de ses moindres étonnements de voir l’avarice sordide qui semblait avoir présidé à l'ameublement de ce que le propriétaire de l'hôtel nommait emphatiquement son appartement. Habitué à l'aisance confortable des classes aisées en Allemagne, il sentit un serrement de cœur en entrant dans cette chambre destinée à le loger, et jeta an coup d'œil de détresse sur les meubles sordides qui étaient censés la garnir. Froissé dans ses habitudes, dans sa vanité, dans sa propreté même, il n’y serait pas resté vingt-quatre heures, si le démon de l’avarice ne lui avait soufflé à l'oreille que la chambre n'était, à la vérité, ni propre, ni élégante, ni commode, mais qu’elle ne coûtait qu'un franc par jour, et que son papa avait dû faire bien des économies dans son budget domestique avant de pouvoir le mettre à même d'entreprendre son voyage. Ludwig se décida done, malgré toute sa répugnance , à rester dans le taudis décoré du nom d'appartement garni.

Quelles avaient pu être les émotions d’un jeune homme jeté tout à coup, au milieu du tourbillon étourdissant de Paris? — Pour le savoir, nous n’aurons qu'à prendre connaissance d’une lettre adressée à un ami d'enfance, auquel il écrivait la première fois au bout de six semaines.

J'ai oublié de mentionner parmi les qualités ou les défauts — ad Uibitum — des Allemands, un vif désir de s’instruire dans la science du calembour, et je connais un haut employé des mines en Allemagne qui lit présent d’une riche collection de minerais à un jeune ingénieur franais qui était parvenu à faire entrer dans la tête du brave fonctionnaire allemand plusieurs calembours de la force du suivant : « Quelles sont les bêtes les plus fortes en musique? Réponse : Ce sont les sangsues, parce que ce sont des bétes aux veines (Beethoven). » Notez que le bonhomme parlait le français comme un Allemand qui le parle mal. Mais il était flatté de voir choisir un Allemand illustre pour sujet d’un calembour français.

Mais, voici la lettre dont il vient d’être question :

LE PRUSSIEN. 1 S7 « Mon bon FRéDÉRIC,

« Voilà un mois et demi que je suis à Paris, et il me semble qu'il n’y a que deux jours. Mais aussi, quelle existence ! Je suis tenté de parodier le dicton napolitain, et dem'écrier : Voir Paris et puis mourir, ou plutôt Voir Paris et y rester; et pourtant je ne voudrais pas y demeurer toute ma vie : l'existence y est troprapide, l’on vittrop à la fois ; enfin je ne sais trop comment l'expliquer cette apparente contradiction, mais lorsqu'à ton tour tu seras venu à Paris, tu me comprendras mieux. Je m'aperçois à temps que je vais me livrer à la métaphysique, et il te faut à toi l’histoire de mes aventures, de mes tribulations et — le dirai-je? — de mes victoires et conquêtes. Ne te récrie pas, je te prie, sur ce dernier mot, c’est le plus souvent l'histoire du bâton flottant. Enfin n’importe! comme dit Lepeintre jeune, l'acteur le plus dodu de la moderne Babylone, nom donné à Paris par mon grand-père.

« Je te ferai grâce de mes impressions de voyage ; je serais même fort embarrassé d’en faire le récit, car je ne voyais et n’entendais rien : mon unique pensée était Paris. Enfin la diligence fait son entrée par la barrière Saint-Marün. Malheureusement il est six heures du soir, il fait nuit, et malgré d'innombrables réverbères et becs de gaz, je ne puis distinguer autre chose qu’un mouvement inoui, dont l'intensité augmente au fur et à mesure que la voiture pénètre dans l'intérieur de la ville.

« On arrête dans la cour des diligences Laffitte et Gaillard, les voyageurs descendent, et je fais comme tout le monde. À ce moment je réfléchis au gite qu'il me fallait chercher, chose fort embarrassante pour un novice de ma sorte, lorsqu'un commissionnaire, S’approchant de moi, me demanda s'il me fallait quelqu'un pour porter ma malle, et sans attendre ma réponse, il la chargea sur ses épaules et me dit :

« — Où faut-il vous porter ça, not’ bourgeois?

« — Je n’en sais rien encore; je ne connais pas d'endroit où... —

« Mon commissionnaire me regarda quelques instants, puis il fit :

«— J'ai votre affaire ; un petit hôtel garni, rue Notre-Dame-des-Victoires, où j'ai déjà conduit beaucoup de vos pays. Vous êtes Allemand. n'est-ce pas, not bourgeois?

« Je répondis oui à sa question, tout en me demandant comment il avait pu deviner la nation à laquelle j'appartiens. Il se mit en route, je le suivis; mais pendant que nous arpentions le terrain, je me trouvais dans une affreuse position. Les récits que l'on m'avait faits sur les vo-

leurs dont Paris fourmille me revinrent à l'esprit en ce moment: en outre, j'étais étourdi du bruit et de la rapidité des voitures. Craignant à chaque instant d’être écrasé, je sautais précipitamment d’un trottoir à l’autre ; et pendant ces volte-faces perpétuelles, je craignais à toute minute voir disparaitre mon homme avec ma malle renfermant tout mon avoir. Je ne fus rassuré que lorsque je le vis arriver à une porte de modeste apparence, devant laquelle il s'arrêta.

« — Nous voilà arrivés, not’ bourgeois.

« Je demandai ce que je lui devais. I me répondit : — C’est trente sous.

« Gomme on m'avait recommandé de toujours marchander à Paris. je dis au commissionnaire :

« -— Vous me demandez trop, je ne puis vous donner que deux francs, je crois que c’est raisonnable,

« L'homme me regarda d’un air fort singulier, tendit la main avec sang-froid et prit la pièce.

« — Dam’, puisque vous le voulez, me dit-il, j'accepte. Je m'en vas toujours entrer votre malle, et vous vous arrangerez avec le maitre de la maison.

«Je sus plus tard que trente sous équivalent à un franc et demi ; c’est ce qui avait contribué à rendre le commissionnaire accommodant sur ma proposition.

« Mes arrangements pris pour la location d’une chambre, me sentant fatigué et du voyage et des angoisses de ma première course dans Paris, je me mis au lit sans plus tarder, et ne me réveillai que le lendemain au grand jour. En ouvrant les yeux, j'aperçus assis contre ma fenêtre un homme grand et see, à figure bourgeonnée, et dont les yeux étaient fixés sur moi. Involontairement je me rappelai ces histoires de voleurs dont j'avais déjà été tourmenté la veille. Voyant que l'inconnu gardait le silence, je me mis sur mon séant et lui demandai ce qu'il faisait là. Jugeant que j'étais bien éveillé, le grand sec s’approcha de mon lit à pas comptés.

« — Sprechen sie deutsch? (Parlez-vous allemand?)

«— la, warum? (Oui, pourquoi?) —

« L’inconnu alla alors chercher une chaise, s’assit à mon chevet, et dans un discours en allemand, prononcé d’une voix solennelle, il m'apprit qu'il avait eu des malheurs, et qu’il était obligé, pour subvenir à ses besoins et à ceux d’une nombreuse famille, d'exercer le métier de cicerone, et finit par m'offrir ses services en cette qualité. Mais comme il me demandait un ducat (11 francs 80) par jour, non compris la nourriture, et que pendant son discours je m'étais aperçu qu'il exhalait une odeur passablement prononcée de schnaps, je jugeai à propos de le remercier de ses offres. IL se retira avec un air de dignité offensée, non sans m'avoir emprunté une pièce de cinq franes, afin de pouvoir acheter des médicaments pour sa femme malade.

« Après avoir passé une huitaine de jours à parcourir la capitale de la France, à en visiter les monuments, les édifices, les musées, mais toujours seul, à cause de mon naturel timide qui m'empêchait de contracter des liaisons, je me décidai à faire usage d'une lettre de recommandation qui m'avait été donnée à Berlin pour un de nos compatriotes, M. Herman Leonhard, peintre de talent, fixé à Paris depuis dix ans environ. Je l'avoue, mon cher ami, que cette première visite me coûta

beaucoup; mais je n'eus pas lieu de la regretter, car si je n'avais fait la

connaissance de Leonhard, j'aurais pu m'appliquer le dicton si souvent el si justement employé :

Es flog ein Gænschen überm Rhein Und kam als Gænsrich wieder heim !

( Traverser le Rhin comme un oison et revenir comme une grande oie. }

«Un matin donc je pris une résolution courageuse, et me dirigeai vers la rue Madame où demeurait M. Leonhard. Arrivé à une maison de fort belle apparence, le portier m'indiqua un petit appartement au troisième étage, meublé avec luxe, et où régnait ce charmant désordre que l'on remarque seulement chez les artistes. Introduit dans une petite pièce d'entrée, je vis s’avancer vers moi un homme Jeune encore, blond, les cheveux taillés à la malcontent:; une épaisse barbe couvrait à demi une figure spirituelle, aux traits fortement accusés. Après avoir pris connaissance de la missive de notre ami commun, il me dit en me pressant affectueusement la main :

“— Mon cher compatriote, je suis enchanté de vous voir; la vue d’un landsmann (compatriote) fait toujours plaisir. Si je puis faire quelque

chose pour vous servir, dites, je suis tout à votre service.

© — Monsieur, je vous remercie beaucoup de vos offres obligeantes. Quant au motif qui m'amène, c'est justement le désir de voir un visage ami ; depuis huit jours que je suis à Paris, entouré d'étrangers, n'ayant personne à qui communiquer mes joies et mes chagrins, la solitude me pesait, et j'ai pris alors la liberté.….

“— Vous avez très-bien fait. Pour faire plus ample connaissance, vous allez déjeuner sans façon avec moi, et puis nous tâcherons de vous procurer quelques distractions, car vous devez être fatigué de vous promener seul. Il n'y a rien de plus fastidieux. —

« [me fit entrer, tout en causant, dans un joli petit salon, m'offrit un cigare, en alluma un lui-même, et après nous être installés sur un moelleux divan, il s’informa de Berlin et de ses amis. J'étais en train de lui parler de la résurrection du théâtre grec dans la capitale de la Prusse, lorsque la porte s’ouvrit, et je vis entrer une Jeune femme blonde, mise avec un goût que nos Allemandes n’atieindront jamais, qui alla en courant embrasser Leonhard. Je m'étais levé courtoisement. et m'adressant au peintre, je lui demandai en m'inclinant :

«— C'est madame Leonhard que j'ai l'honneur de voir? —

« La jeune dame comprima une envie de rire, et Leonhard me répondit en souriant :

« — Pas tout à fait, mais c’est tout comme. —

« Je rougis; je venais de m'apercevoir que j'avais fait une question indiscrète : le peintre était marié morganitiquement, ou mieux, d’après une locution parisienne que je t’expliquerai plus tard, il était marié au treizième arrondissement.

« Leonhard, voyant mon embarras, vint généreusement à mon secours :

« — Ma bonne amie, dit-il en s'adressant à sa jolie compagne, je te présente un compatriote, M. le baron Ludwig d'Ehrenfels, qui va nous faire le plaisir de déjeuner avec nous. —

« Elle s’inclina gracieusement, et moi... je restai sot. J'aurais voulu trouver quelque chose d’agréable à lui dire, mais mon imagination demeura stérile.

« — Tu vois, ma belle, que M. Ludwig est encore un peu timide : c’est le défaut commun de tous mes compatriotes; mais nous le formerons. En attendant, à table! —

« Encouragé par le laisser-aller et le sans-façon du peintre, si différents de la roideur et de l'étiquette ridicules de nos diners berlinois, je perdis peu à peu de ma gaucherie; le déjeuner n’était pas terminé, que déjà nous avions conclu et juré une amitié à toute épreuve.

« Depuis ce jour, je ne quittais plus la maison de Leonhard que pour rentrer me coucher; plus je le voyais, et plus je m'attachais à lui. L’amitié qu'il me témoignait, les prévenances charmantes dont me comblait sa compagne, tout, jusqu'aux plaisanteries dont le peintre accompagnait les enseignements qu'il voulut bien me donner, m'inspira une sorte de fanatisme pour lui; je considérais ses moindres paroles comme des oracles, et m'eüt-il proposé les choses les plus extravagantes, je n’y aurais rien vu que de très-naturel.

« — Mon cher Ludwig, me dit-il un jour, ce n’est pas pour me flatter, mais je puis me vanter de vous avoir fait perdre pas mal de gaucheries et de préjugés qui sentent leur province d’une lieue ; mais, croyez-moi, il n’est pas d'éducation complète pour un jeune homme s’il n’a eu le bonheur d’avoir l'amitié d’une femme. Elles seules savent achever en un jour ce que tous les voyages possibles ne vous apprendraient pas pendant des années; c’est aux femmes à faire de nous des hommes accomplis. Voilà pourquoi j'ai résolu de vous présenter à une amie, artiste comme moi, ayant de l’esprit comme un démon, des manières de du-

chesse palatine, un cœur comme un ange et de la malice comme une

femme. Si vous avez le bonheur de ne pas lui déplaire, vous aurez en elle le meilleur msütuteur que votre propre mère puisse désirer pour VOUS. —

À HET) on ÉE CulUPC-ANTUT

« Deux jours plus tard, je fus présenté par Leonhard à madame Laure Lanoue. Je trouvai bien au-dessous de la vérité tout ce que mon ami le peintre m'avait dit d’elle ; tu ne trouveras pas mauvais que je te fasse son portrait en deux lignes, habitué comme tu dois l'être aux signalements sans lin des héroïnes de nos romans allemands. Représente-toi une femme de trente ans {je ne comprends, ma foi, pas comment les Français peuvent plaisanter un de leurs meilleurs écrivains, M. de Balzac, parce qu'il préconise les femmes de cet âge; quant à moi, je partage entièrement son opinion }; je te disais donc, représente-toi une femme

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