‹ Les étrangers à ParisChapitre 25 sur 67 · TIC PR · texte numérisé non relu

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de trente ans, assez grande; un buste magnifique (seule chose que

les Françaises aient à envier généralement aux Allemandes); un pied

mignon chaussé dans un brodequin de velours bleu ; une main d'enfant

emprisonnée dans une mitaine également en velours; une forêt de che-

veux noirs qui se jouent en longues boucles sur ses épaules d’une blan-

cheur à rendre jalouse la neige elle-même; des yeux petillants d'esprit ;

une bouche souriante et légèrement moqueuse, une taille souple, aux

gracieuses ondulations, et tout cela réuni à une voix d’un timbre mer-

veilleux. Je fus ébloui de tant de charmes, et, selon ma louable habitude,

je restai penaud. Heureusement que Leonhard vint à mon secours; je

pus me remettre un peu de mon émotion. Honteux de ma timidité, j'es-

sayai de la surmonter, et j'y réussis peu à peu. Notre visite se prolongea fort longtemps, et nous ne quittämes madame Lanoue qu'après être

convenus que nous irions le lendemain tous quatre, c’est-à-dire Leonhard et sa compagne, madame Lanoue et moi, à Saint-Germain, où Je n'étais pas encore allé. Je quittai Leonhard dès que je pus le faire sans exciter ses plaisanteries, et courus me promener aux Champs-Elysées. Je venais de comprendre en un instant ce qui manquait, au dire de Leonhard, à

mon éducation, mais, selon moi, à mon bonheur. Dans le cours de ma

promenade, j'étais agité des sentiments les plus opposés. Lui ai-je plu? : ne m’étais-je pas montré d'une gaucherie ridicule? Pourtant, si j'avais eu

le malheur de lui déplaire, elle n'aurait pas consenti à nous accom-

pagner le lendemain. Selon que l’une ou l’autre idée reprenait le dessus

dans mon esprit, il me prenait envie tantôt d’embrasser tous les pro-

meneurs, tantôt je m’enfonçais dans les allées les plus écartées. En un

mot, j'étais fou, ou plutôt amoureux. Je compris Werther.

« Le lendemain arriva enfin ; j'avais mis à ma toilette un soin inaccoutumé, et courus prendre mon ami. Tout se passa comme il avait été convenu ; et après une promenade délicieuse dans le parc, nous allâmes diner chez un des premiers restaurateurs de Saint-Germain.

« — Eh bien, monsieur le baron, me dit au dessert madame Lanoue, vous me paraissez bien sérieux ! ou n'est-ce que la fatigue ?

« — Madame, ce n’est certes pas la fatigue...

« — C’est vrai, m'interrompit Leonhard, vous restez là, Ludwig, la bouche entr’ouverte sans dire une parole, le couteau levé comme si vous vouliez en frapper quelqu'un, et, qui pis est, vous ne buvez pas!

« — Voyons, monsieur le baron, reprit madame Lanoue, se tournant vers moi, acceptez de ma main ce verre de champagne, et puis dites-moi en confidence la raison de votre tristesse.

« — Vous vous trompez, madame, ce n’est pas de la tristesse, c’est de l’envie.

— De l'envie! s’écria madame Lanoue.

— De l'envie ! répéta le peintre.

— De l'envie! dit Adèle, la compagne de Leonhard.

— Oui, madame, fis-je à cette dernière, et c’est vous qui en êtes la cause. Quand je vous vois ainsi tendrement appuyée sur celui que vous aimez, et, faisant un retour sur moi-même, je me vois seul et isolé, croyez-vous qu'il n’y ait pas de quoi être triste et envieux ?

« — Et croyez-vous donc à votre tour, dit Adèle en riant, qu’en restant pendant toute la journée comme le chevalier de la Triste-Figure, cela.vous rend aimable? Dirait-on à vous voir que vous êtes en partie de plaisir? Vous m'avez l'air de vous amuser comme...

« — Pardon, madame, je m'amuse beaucoup, mais c’est intérieurement, cela ne parait pas au dehors.

« — Allons, Adèle, ne tourmente pas ce pauvre garçon. Je suis bien sûr qu'il ne demande pas mieux que d’être aimable ; mais nous autres Allemands nous avons de la peine à nous y mettre : quand nous y sommes, c’est différent.

« — Je serai curieuse de l'y voir, dit en souriant madame Lanoue.

« — Cela ne tient qu'à vous, madame! repris-je vivement, sentant que si je laissais échapper cet instant je passerais pour un triple sot. Et puisque vous me demandez la raison de ma tristesse, je vous dirai que c’est l'amour! ;

« — Ah bah! s’écria Leonhard d’un ton plaisant.

« — Oui, l'amour ! Je n'ai qu'un seul désir, à Laure, c’est d’être votre Pétrarque! d’être votre esclave le plus soumis, votre adorateur le plus passionné ! Je sens que jusqu'à l'instant où j’eus le bonheur de vous voir, je n’ai pas vécu. Je n’ai qu’une seule crainte, c’est de vous avoir déplu, de vous avoir offensé. Dites que vous me pardonnez, dites que vous ne me repoussez pas, dites un seul mot... — |

« À ce moment, la porte du cabinet où nous nous trouvions s’ouvrit, et un garçon à la physionomie stupide, apportant des gâteaux de petitfour, m’interrompit tout court. Je l’eusse volontiers assassiné; je me contentai de lui lancer un coup d’œil foudroyant, auquel il n’eut pas l'air

de prendre garde.

«— Mon cher Ludwig, me dit Laure après que le garçon se fut retiré, mon cher Ludwig...

«(Tu dois l’imaginer, mon ami, quelle fut ma joie lorsque je l’entendis

m'appeler par mon prénom, au lieu de me dire comme elle l'avait fait jusque-là : Monsieur le baron.)

« — Mon cher Ludwig, en vérité, je suis fort embarrassée pour vous répondre, Vous ne.me connaissez que depuis deux jours à peine, et voilà que vous me faites une déclaration en règle avec une chaleur et une véhémence dont je ne vous aurais pas soupçonné; et d’ailleurs cette promptitude que vous avez mise à me faire l’aveu de votre amour a quelque chose d’offensant. Vous me jugez donc bien légère...

« — Oh! m'écriai-je vivement, gardez-vous d’une telle pensée ! tout ce que l’amour a de plus respectueux, tout ce... —

« La porte s’ouvrit de nouveau, et mon bourreau en veste bleue et en tablier blane reparut, apportant le café. Je me levai avec rage : tout le monde éclata de rire, et il n’y eut plus moyen d’être pathétique.

« Nous revinmes à Paris. Quand nous eûmes reconduit madame Lanoue à sa demeure, Leonhard m’engagea à venir jusque chez lui pour y prendre le thé. J'étais redevenu morne et silencieux.

« — Monsieur Ludwig, me dit Adèle, prenant en pitié ma consternation, ilne faut pas vous désespérer; croyez-en ma petite perspicacité : une femme qui se fâche ou qui fait de grandes phrases est beaucoup moins insensible qu’une autre qui rit, eL Si VOUS Savez VOUS ÿ prendre, vous avez lieu d'espérer. beaucoup. Seulement permettez-moi de vous donner un avis amical, et croyez bien que c’est votre intérêt seul qui me fait vous parler ainsi. Vous n’êtes pas mal tourné, vous avez une figure assez distinguée. .…

« — Ne vas-tu pas lui faire une déclaration! interrompit Leonhard en riant.

« — Taisez-vous, mauvais plaisant! Mais, pour en revenir à ce que je disais, il faut opérer un changement complet à votre toilette et à votre costume. Allez-vous faire tailler les cheveux et coiffer à la parisienne ; supprimez le col de chemise qui vous scie les oreilles; adressez-vous chez un de vos compatriotes en renom, pour mettre votre costume à la hauteur d’un lion de première classe, et vous m’en direz des nouvelles après. Voyez votre ami, le mauvais sujet ici présent, il doit à mes conseils sa transformation de petit-maître berlinois en dandy parisien. —

« Dès le lendemain, je suivis les leçons d’Adèle. Complétement métamorphosé, je me rendis chez madame Lanoue, qui parut visiblement surprise et flattée du changement qui s'était opéré en moi. Plus hardi, parce que nous étions seuls, je réussis à effacer peu à peu l'impression ficheuse que ma sotte timidité avait pu laisser dans son esprit, et au

bout de quatre semaines, pendant lesquelles je ne vis Leonhard que fort peu, tandis que je ne quittais pas ma Laure adorée; au bout de quatre semaines donc..…, je te laisse le soin de deviner le reste.

« Enfin, mon cher ami, je me sens très-heureux ; une seule chose m'inquiète un peu. Outre mes dépenses courantes, le renouvellement de ma garde-robe et l’ameublement d’un petit appartement rue de Lille (je ne pouvais décemment recevoir ma Laure dans le taudis de la rue Notre- Dame-des-Victoires) ont englouti les thalers de mon grand-père, lesquels sont allés tenir compagnie aux ducats de ma grand’-maman et aux frédérices d'or de papa; en d’autres termes, je suis maintenant tout à fait lion, je n’ai plus le sou. décris encore aujourd’hui à mon père pour lui demander de nouveaux subsides, et j'espère qu'il me mettra à même de continuer encore pendant trois mois au moins cette délicieuse existence. L’on a bien raison de dire que les voyages forment l’homme.

« Adieu, mon cher Frédéric; s’il survient quelque chose d’intéressant dans mes destinées à Paris, je ne manquerai pas de l'en faire part.

« Ton ami,

« LuDwIG D'EHRENFELS. »

Quinze jours après cette lettre, notre héros reçut la visite officieuse d’un conseiller de légation de l'ambassade de Prusse, chargé par le père de Ludwig de lui transmettre... ses reproches sur ses dissipations et sur sa conduite libertine et irréligieuse, ainsi que l’ordre de quitter Paris immédiatement. Le digne conseiller remit, à cet effet, au jeune baron la somme nécessaire pour faire la moitié de la route, afin de ne pas Pexposer à la tentation de profiter de la somme complète pour prolonger son séjour dans cette ville de perdition. À moitié chemin il recevrait les fonds indispensables pour opérer son retour à Berlin.

Le jeune baron obéit — ne pas obéir est une pensée qui ne se serait jamais présentée à son esprit, — comme on le pense bien, le cœur rempli de désespoir et la bourse vide. Mais il y a gros à parier qu’un jour, lui aussi dira, comme le vieux major, quand un neveu viendra lui faire ses adieux :

« Tu vas à Paris, heureux coquin ! Moi aussi j'y étais il y a trente-cinq ans, et Je m’y suis bien amusé! »

CHARLES SCHILLEP.

Je ne sais pas de plus triste façon de faire la peinture des mœurs et des caractères que d'y apporter sans fin et sans

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trêve cette malheureuse ironie à laquelle le peuple le plus spirituel de l'univers — comme nous nous appelons nous-mêmes — ne renoncera pas de sitôt; ajoutez à cette triste habitude de nous moquer de chacun et de tous l’autre habitude, non moins enracinée, de nous accabler de notre propre admiration et de nos propres éloges. Si bien qu'à l'heure même où nous déversons sur nos voisins le ridicule et le blâme, nous tressons pour nos têtes superbes des couronnes de roses sans épines. Que voulezvous ! c’est l'habitude, et nous ne sommes pas plus hospitaliers que cela. Allons-nous dans quelque ville étrangère, tout au loin, l'étranger nous reçoit avec joie, il nous ouvre sa porte et son cœur, il nous raconte naivement les petits mystères de sa vie. Oui, mais, à peine de retour, nous n'avons rien de plus pressé que de raconter comment cette malheureuse cité qui nousa si bien accueillis est un repaire de barbares : elle n'entend rien aux élégances de la vie, elle n’entend rien à la liberté, elle n’a pas d'esprit, elle n’a pas de goût! les hommes y sont si mal tournés ! les femmes y sont si mal vêtues! Voilà comme nous payons l'hospitalité des étrangers. Mais au moins quand ce même étranger vient chez nous, quand il vient à nous, bienveillant, enthousiaste, disposé à tout admirer, soyons-lui bons et favorables ; rappelons-nous ses empressements et sa bonne grâce quand il nous a reçus dans sa maison ; que tout honneur lui soit rendu; rendons lui politesse pour politesse, et n’allons pas le regarder des pieds à la tête pour l’accabler de notre ironie et de nos mépris.

Pour moi, qui ne suis pas un grand voyageur, je me rappellerai toute ma vie les belles heures du voyage d'Italie : c'est le voyage poétique, c'est le voyage par excellence. Chacun te salue en passant, chacun t'adresse son plus aimable sourire. — Entrez! la porte est ouverte ; promenez-vous dans le jardin, et cueillez les fleurs qui vous plairont. — Les églises, toutes remplies des calmes rayons du soleil, vous invitent à la prière; les musées, nobles murailles chargées des toiles les plus célèbres, vous convient à l'admiration. Si ce palais vous plait à voir, entrez sans crainte, le maitre lui-même viendra vous recevoir; et que de fois, arrivé à un petit salon le plus retiré de la maison, avez-vous entendu une douce voix qui vous disait : Entrez! Une Parisienne surprise dans le négligé du matin se serait enfuie en poussant des cris d’effroi ; au contraire, la dame de ces beaux lieux, simple et vraie, vient à vous avec le plus cordial sourire. « Regardez, dit-elle, le beau tableau du Titien, ou de Van-Dick! » Ainsi tout vous appartient dans ces doux royaumes de la poésie et des beaux-arts, le palais désert et la maison

habitée, l’église et le paysage, et la ruine que recouvre la mousse centenaire. Puis, le soir venu, au théâtre, quand la conversation se mêle à la voix des chanteurs, vous allez rencontrer une foule charmante qui sait déjà votre nom et qui ne demande pas mieux que de vous bien recevoir. Done à Dieu ne plaise que j'oublie ces belles journées, ces heures d'élite dans la vie d’un jeune homme, ces fêtes de chaque instant, cette causerie de chaque soir, cette hospitalité attentive et bienveillante, cette éternelle bonne grâce de l'Italie. Surtout je n'oublierai jamais une des femmes les plus charmantes, une des plus complètes et des plus ravissantes créations qui se puissent rencontrer de la rivière de Gênes à Florence, et de Florence à Milan, — je veux parler d’une dame italienne dont vous avez gardé le souvenir pour peu que vous l’ayez vue, seulement de loin, calme et pensive, à demi penchée sur sa loge de la Scala.

Quand je passai à Milan, par les plus belles journées de ces automnes qu’on prendrait pour notre mois de mai mêlé à notre mois de septembre, la princesse Catrini était véritablement la reine de ce beau monde à part, dans lequel toute main vous est tendue, toute porte vous est ouverte. À peine si l’on demande votre nom, et encore c’est qu'il faut le savoir pour vous envoyer chaque matin une invitation nouvelle. Sois le bienvenu, sois le bienvenu; tu es nôtre. Tu vivras de notre vie; tu. auras ta place partout où nous irons, à nos fêtes, à nos causeries, dans notre loge le soir, dans notre salon où l’on danse, à côté de notre piano incessamment ouvert aux mélodies faciles. Bonjour donc! Et tant que notre soleil... et notre visage te plairont, reste avec nous, reste avec nous! Tu partiras au premier froid! tu partiras quand ne chantera plus l’alouette du côté de Vérone, et le rossignol du lac de Cosme! Bonne et hospitalière nation, cette Italie! Admirable et naïf pêle-mêle des plus vieux noms des vieilles républiques et des plus jeunes renommées ; nobles têtes chargées de siècles et de roses, artistes qui prodiguent au premier venu leur génie et leur beauté. Eh! comment ne pas les aimer avec amour ? Comment donc les quitter, une fois qu’on les à connus, et ne pas emporter au moins leur souvenir?

La princesse Léonora Catrini est, à coup sûr, une des plus belles personnes et l’une des plus grandes dames de Pltalie. Elle est venue au monde sous un petit coin de ciel bleu et diaphane qui appartient, en ce moment, à S. M. l’empereur d'Autriche. Mais qu'importe ! l'Italie est toujours l'Italie, la mère patrie des arts, de l'esprit, de la bonne grâce, du beau langage à l'accent mélancolique et tendre. Le soldat autrichien de Venise ou de Milan, bonne créature inoffensive, qui ne songe qu'à éCo-

nomiser quelque argent sur l'argent que lui donne l'Empereur, est plutôt un ami qu'un gardien, plutôt un confident qu’un espion, pour ces heureux vaineus de Ptalie. À la porte des théâtres, le soldat autrichien vous porte les armes, et, sur le seuil de la loge, il tient le châle de la dilettante; trop heureux si, pour sa peine, il peut replacer le léger

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vétement sur ces belles épaules, et encore, l'innocent! à peine ose-t-il y jeter un coup d'œil! Ainsi point d’esclavage, pas de remords; quelques regrets pour la liberté d’autrefois, mais des regrets bien vite effacés par le sentiment de la tranquillité présente. La vie est si courte ! l'amour dure si peu! la belle voix qui chantait si bien les duos des grands maitres reprend sitôt son vol dans les nuages! Vivons done, soyons heureux d'abord ; nos neveux seront libres plus tard. Ceux-là seu-

lement qui ont parcouru l'Italie peuvent se rendre compte de cette nonchalance sans art, mais non pas sans charme. Enfin ces jeunes femmes sont belles d’une beauté si piquante; elles ont tant de grâce dans leur maintien, tant d'abandon dans leur sourire, tant de douce joie bienveillante au fond de leur cœur, qu’il y aurait méchanceté et tyrannie à les vouloir réveiller en sursaut. — Libres ! à quoi bon être libres? Elles sont mieux, elles sont plus que cela, elles sont remes!

De cette touchante et admirable Léonora il n’est pas un étranger, à quelque nation qu’il appartienne, qui ne puisse attester l’inépuisable bienveillance. Elle avait dix-huit ans depuis deux ans à peine, et déjà, la naive! elle s'était placée au rang des femmes qui ne sont plus tout à fait de jeunes femmes. Elle avait de grandes beautés qu’elle négligeait à plaisir, tant elle était peu occupée de les faire valoir : des dents si belles ! — etson sourire était sérieux ! — de longs cheveux noirs et souples comme l'aile du corbeau, — et sa tête était couverte presque toujours d’un large chapeau de paille! — le bras d’une nymphe, — le bras était ganté! — la main d’une fée au geste d’or, — et la main allait et venait comme une flamme. Nul ne l’a vue, sinon durant l'instant rapide comme l'éclair, où cette main souple et forte tirait du piano obéissant les accords bondissants de la chanson de Rossini. — Où était le pied de cette belle personne? Elle le cachait sous l’ampleur de sa robe flottante, depuis qu’elle s'était aperçue qu’en lui parlant, plus d’un regard était baissé vers la terre. — De ses yeux elle eût pu faire deux soleils noirs, mais les deux soleils restaient voilés sous leurs épaisses paupières ; seulement, de temps à autre, le feu du regard se montrait à travers ce voile d’une soie ardente et mouillée. — Le front haut, mais caché par quelque boucle rebelle. — La taille! — elle était souple comme un serpent! On ne l’a jamais vue droite : toujours penchée, ou couchée, ou bien emportée par le valseur éperdu. — Elle parlait peu, avec tant d’esprit ! On la disait ignorante, et elle riait du peu qu’elle savait! — Elle en savait plus à elle seule que nos illustres savants d’académies, car elle savait tout ce que le bon Dieu apprend aux femmes, et tout ce que l'Italie enseigne aux âmes qui marchent dans sa voie : elle savait Raphaël et Titien, Michel-Ange et Machiavel; elle savait Cimmarosa et Mozart, elle savait Dante et Pétrarque ; elle savait le siècle de Léon X; elle savait les Médicis et les Doria, Pise et Gênes, Venise et Florence, la vieille langue des vieux peuples couchés au cercueil, et les mélodies nouvelles de la semaine passée; elle savait le pape, elle savait l'Empereur, Rome et Vienne; elle savait qu’elle avait vu passer sous ses veux des prisonniers qu'attendait le Spielberg, et des cantatrices

attendues à Saint-Charles; elle était l’'amie de Silvio Pellico et de la Pisaroni; surtout elle savait que c'est par la bienveillance, par l’urbanité, par la confiance en soi-même et dans les autres, qu’une femme est vraiment une princesse. Voilà ce qu'elle savait : et, dites-moi, quelle femme, à Paris, en sait autant?

Était-elle riche? était-elle pauvre? Elle ne s’était Jamais informée de si peu. Elle avait épousé un jeune et beau gentilhomme de vieille souche, qui ne savait guère mieux que sa femme sur quels revenus, elle et lui, ils pouvaient compter. L'un et l'autre ils appartenaient à des aïeux qui avaient occupé un trône : il avait eu un pape dans sa famille, elle avait eu deux doges dans la sienne ; 1l avait un palais à Rome, elle en avait un à Gênes : deux ruines, ou plutôt deux écussons de pierre de taille. Et jamais l’idée ne leur était venue d’arracher de ces nobles murailles les tableaux, les statues, et les marbres et les meubles qui les décorent. Plus d’une fois, d’imprudents amateurs et des antiquaires mal élevés, des Russes, des Anglais, des Parisiens, avaient proposé au prince et à la princesse de les débarrasser de ces vieilles toiles. — Il avait répondu par un grand salut très-dédaigneux ; elle avait répondu en riant aux éclats. « Seigneur comte, disait-elle au marchand, que diriez-vous si je vous proposais de me vendre votre blason ou votre enfant? » Aïnsi ils n'étaient pas riches, justement parce qu’ils étaient princes, et parce qu'ils avaient précieusement conservé toutes les charges de leur noblesse, sans songer jamais à en tirer le moindre parti. Bonnes gens ! d’une égalité d'humeur incroyable ! Un jour que la princesse était au lit, et grelottant sous la fièvre, on vint lui dire. qu’un peintre français quittait le palais, fort malheureux de n’avoir pas vu le Fra-Bartoloméo de la chambre à coucher. — « Qu'il entre! » dit-elle. Et la voilà qui cache sa tête dans les draps de son lit.

Toutefois ils avaient tout ce qui fait la vie d’un Italien bien élevé : une grande et belle maison, une livrée nombreuse, trois ou quatre petits chevaux gris attelés à une vieille calèche d’un vieux style; le mari un habit bleu : la femme une robe blanche et quelques gros diamants qu’elle portait plus souvent dans sa poche qu'à son cou. Le diner était servi au milieu des fleurs, douces fleurs qui prêtaient leurs odorants mensonges à cette diète de chaque jour; et encore la princesse trouvait que c'était perdre bien du temps : un quart d’heure à table, et pourquoi faire ? Elle ne mangeait pas, elle buvait de l'eau; elle quittait la table une fleur à son corsage, un fruit à sa main; elle récitait ses grâces en chantant !

Tu n'as rien vu de plus frais, de plus fantasque, de plus joli, mon frère.

Tout le monde l’aimait, elle aimait tout le monde. Elle vous parlait

p. Lacrampe et Comp.

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