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Le EF le;
rien : le vent qui souffle, la bise qui jette ses douces senteurs, le rossignol
qui chante, le fleuve qui coule, la causerie des quatre parties du monde dans un coin du salon, chacun restant le maître de s’isoler derrière un petit retranchement de carton peint; poésie, littérature, musique, danse au clair de lune, et, par-ci, par-Rà, quelques petits bouts de rubans venus de Paris avec l'importance des chiffons parisiens, et sur lesquels la princesse jetait à peine un coup d'œil distrait. Des rubans ! des dentelles ! des fanfreluches ! des robes à falbalas de la grande faiseuse ! Et elle bondissait, elle riait, elle se moquait, elle appelait Carlina. « Carlina ! tiens, prends tout! ce ruban dans tes cheveux, cette dentelle à ta gorgerette, et cette mantille si tu la veux. Tu verras comme ton amoureux Fabio te trouvera belle ce soir ! » Et la Carlina de baiser la robe de sa maitresse et de partir. sans même emporter les rubans.
Je voudrais pouvoir vous dire tout le charme qui se rencontrait autour de cette créature divine, quand une fois elle était bien assurée que vous ne viendriez pas la fatiguer et la gêner de vos soupirs. Elle était votre amie comme si elle n’eût fait que cela toute sa vie. Bon accueil, bon visage, jamais de tristesse ; au besoin même, et quand vous étiez silencieux, elle prenait la parole : alors disparaissait toute nonchalance, et véritablement la femme éloquente et bien inspirée se montrait à vous dans tout son jour. Elle s’informait avec soin de votre patrie; car, pour avoir entendu parler si souvent des diverses contrées, elle les savait par cœur. Étiez-vous triste, soudain elle se prenait à chanter, et elle avait deviné bien vite vos mélodies favorites. Cela vous rendait:l heureux de vous parer de sa beauté, en plein public; mon Dieu! qu’à cela ne tienne, elle vous donnait le bras, et quand elle rendait ses saluts à la ville entière, elle avait l’air de vous présenter et de dire à la ville : « C’est un brave garçon, un peu fat, mais qui mérite cependant quelque attention de votre part, les belles dames oisives! » D’autres fois, quand le théâtre était fermé, quand le Rubini ou la Grisi de l’endroit étaient partis, pour peu que la ville regrettât quelque opéra chanté avec trop de hâte, car, une fois loin, l’adieu est éternel! soudain la princesse Léonora convoquait la ville entière à son théâtre. C’est grande fête chez elle. Le théâtre est construit dans la salle des gardes {car autrefois ce palais immense où se blottit cette jeune femme avait des gardes). De bonne heure la ville accourt à l'opéra. La salle est à demi éclairée ; le rideau en mousseline transparente laisse apercevoir, pour toute décoration, un paravent fané; le piano compose tout l'orchestre, et cependant ces Italiens d'Italie sont attentifs déjà! La causerie s'arrête ; on prête l'oreille aux chants qui vont commencer. Le rideau est tiré. La prima donna, c’est la princesse : la jeune fille qui chante avec
elle, c’est Carlina, sa suivante, Carlina aussi gentille que sa maitresse est belle, musicienne par inspiration et pour avoir entendu chanter les plus grands maîtres : elle ne se doutait guère de toute la vivacité et de toute la puissance de ce talent si naturellement incisif. Elle sera la gaieté de cet opéra, dont la Catrini sera la tendresse. Quant au buffo-cantante, au Lablache, c’est le prince lui-même en long manteau du temps des croisades ; le maitre de chant s’est chargé du rôle de Rubini. Les chœurs, vous allez les reconnaître, quelques grandes dames mélées à de véritaples choristes ; car telle est la liberté et la majesté de l'art, il égalise toutes les conditions : la chanteuse des salons et la chanteuse de la rue sont égales devant les mélodies de Bellini, pourvu qu'on chante! pourvu que le public vous comprenne! Dans ce théâtre de société, comme on dirait à Paris, chacun y va bon jeu et bon argent : l’opéra est chanté avec autant de soin que s’il était chanté par des acteurs payés à cent piastres par heure; il est écouté avec autant de recueillement et de silence que si chaque auditeur avait loué sa loge à l’année. Bientôt la passion des uns et des autres éclate et brille. Le parterre, électrisé par cette cantatrice nouvelle, bat des mains et s’écrie : Fori! fori! Elle, de son côté, vivement éprise de cette gloire qui la vient prendre, elle revient et elle salue dans loute la modestie de son âme et de son orgueil. La fête devient complète. Lui-même, poussé par la nouveauté de la situation, et peut-être par la bonne envie de mériter les tendres coups d'œil qu’on lui Jette à la dérobée par derrière l'éventail, le prince se rappelle toutes les Joies de son rôle bouffon ; il chante avec grâce, avec esprit; même dans son geste, il apporte une sobriété et une politesse toutes princières, il se respecte luimême et il respecte son auditoire; sa belle voix sert à merveille la voix de sa femme, pendant que la Carlina, sur le devant du théâtre, rossignol railleur, s’'abandonne à tous les caprices d’une mélodie sans règle et non pas sans charme. Les chœurs, de leur côté, excités à bien faire, se passionnent pour tout de bon; ils prennent leur part d'animation et d'intérêt dans cette mêlée musicale ; ils se poussent, ils s’excitent, ils triomphent, et enfin ils entourent, avec des cris de joie, cette jeune femme qui les a rendus si heureux. Grande mêlée et grand triomphe : les spectateurs enivrés tendent la main aux comédiens, aux choristes, à tout le monde ; on s'embrasse par-dessus le piano stupéfait; puis la toile tombe, puis on s'écrie de nouveau : Fori! fori! Rappelés au milieu d’une pluie de fleurs, ils reparaissent tous les trois, le prince et la princesse tenant Carlina d’une main; ils saluent, et Carlina salue moins bas que les deux autres. Rentrée dans la coulisse : — « Carlina, dit la princesse, presto, il
faut m'ôter ce voile et cette robe noire, et cette guimpe brodée ; apportemoi mon peignoir ! » Une fois vêtue, Léonora reparait au salon dans tout l'éclat de la beauté et du triomphe ; alors la fête est générale, on se met à danser, Carlina avec un comte du saint empire, les choristes avec des dues et des barons. La fête dure jusqu’au jour, et le matin venu, quand la sentinelle allemande erie son qui-vive hon enfant, « Des gens qui ont dansé toute la nuit ! » répondent ces malheureux esclaves de M. de Metternich!
Eh ! le moyen de se plaindre et de jouer à la mélancolie? On vivait de peu, on vivait de rien, on riait de tout. Léonora tenait dans sa jolie main si frêle tous les délassements et tous les bonheurs de cette partie de l'Italie. Elle jouait, dans sa ville bien-aimée, le rôle de ces belles œuvres des grands maîtres qui suffisent pour attirer le voyageur à Parme, à Plaisance, même à Modène, ce grand royaume des fantômes qui ne reconnait pas la Révolution de juillet. Mais, hélas! — on ne sait pourquoi ni comment cette idée vint à la princesse — toujours est-il que l’idée lui vint de faire, elle aussi, son tour de France, et de visiter Paris la grande ville. Je crois bien que ce fut pour avoir entendu un bon homme de nos amis qui chantait à merveille cette heureuse chanson à laquelle Molière a fait le plus grand honneur qui se pât faire à une chanson, quand il l'a mise dans la bouche du Misanthrope :
Si le roi m'avait donné Paris sa grand’ ville, etc.
Paris, la grande ville! revenait toujours au souvenir de la princesse ; elle se demandait — en quoi Paris était plus grand que Rome , et elle ne trouvait pas d'explication possible. Pauvre enfant! e’était bien simple à deviner cependant : si imposants que soient tous les siècles passés, il y a quelque chose de plus vaste encore et de plus immense, c’est une seule minute de l'avenir. L’avenir, e’est l'infini! Or, Paris comparé à Rome, c’est la ville naissante, c’est l'emplacement où sera bâti le Capitole, c’est la charrue portée à bras, afin de laisser l’entrée des portes par où doivent sortir les armées et les idées triomphantes des siècles futurs. Une fois donc que la curiosité, le caprice, la lassitude, car le bonheur a ses journées de découragement et d’ennui, eurent pénétré dans l'âme de cette jeune femme, elle ne dormit plus, elle n’eut plus de rêves; le chant même expira sur sa lèvre appesantie. Juste ciel! un froid nuage s’est posé sur ce beau front où se reflétaient naguère toute l’éloquence et tout le feu du soleil! Les Français, de leur côté, intrépides menteurs, étourdis et fri-
voles, qui, pour le plaisir de faire une hâblerie de plus, compromettraient les natures les plus honnêtes ; les Français et les Françaises bien accueillis chez cette jeune femme lui disaient : « Madame, venez chez nous, Vous Y serez la bien reçue; venez, vous verrez que de joies, que de fêtes! toutes les maisons vous seront ouvertes, tous les cœurs iront au-devant du vôtre. Venez, venez, vous verrez Comment nous saurons vous rendre vos charmantes grâces hospitalières. » Ainsi parlaient les hommes. Les femmes, de leur côté, se faisaient une joie véritable, quand la princesse sera à Paris, de lui faire les honneurs, celle-ci de son salon. celle-là de sa loge à l'Opéra ou aux Bouffes ; cette autre, enfin, n'aura jamais eu de plus grande joie que de présenter à l’aimable princesse son mari et ses enfants ! On la priait, on la Suppliait. Elle était attendrie, et elle ne cherchait pas à s’en dédire. Même il y avait là une certaine comtesse Eudora de Dampmartin, la souveraine du faubourg Saint-Honoré, disait-elle, un peu alliée, par mésalliance, à la place Royale, qui ne tarissait pas Sur son bonheur de posséder la princesse. « Mon hôtel sera le vôtre. Venez, venez, madame, vous habiterez un beau rez-de-chaussée entre la cour et le jardin ; vous entendrez tous les jours, chez moi, madame Damoreau et Duprez, qui donnent des leçons de chant à ma jeune sœur : vous verrez, le soir, M. Guizot, M. Molé et M. Thiers, M. Ingres et M. Eugène Delacroix, M. Hugo et M. de Lamartine, mes amis : ils viennent Chez moi comme sur un terrain neutre, et quand ils se disputent trop fort, je les réconcilie par un sourire. » Telles étaient les promesses, tels les serments; peu s’en fallait qu'on ne vint l’attendre aux frontières ; mais à COup sûr nous irons à la barrière, princesse, et vous entrerez sans passe-port.
Häbleries ! mensonges coupables! vaines promesses d’une amitié qui ne va pas plus loin que le mont Cenis. quand elle va jusque-là. Arrivé à ce séjour des neiges, et tout en déposant ses habits d'été pour prendre de plus chauds vêtements, le voyageur (français surtout) dépose en même temps, comme un bagage inutile, le bon souvenir de l’accueil reçu, la reconnaissance pour l'hospitalité accordée, et surtout les promesses faites au départ. À quoi bon Wansporter ces bons sentiments de l'autre côté de la montagne ? Done soyez bien avertis que votre hôte, quand il s’en va, est un indifférent qui part, et le traitez comme tel : aimez-le tant qu'il est SOUS Vos yeux, je le veux bien; mais, une fois parti, oubliez-le. Je puis dire aussi que c’est un peu l’usage de l'Italie. Vous êtes bien vite oublié ; Mais à qui la faute? sinon à quelques malhonnêtes gens qui n’ont pas daigné se rappeler la maison ouverte à leur oisiveté.
L'PENETEN 209
Malheureusement pour elle, la princesse Léonora Gatrini n’était pas de ces mémoires qui oublient si vite. Comme il y avait beaucoup de sincérité dans sa bienveillance, beaucoup de naturel dans sa bonne grâce, elle croyait, de son côté, à la sincérité des autres, et elle se fiait à ces amitiés dont elle ne se croyait pas indigne. Donc elle promit à ses amis de Paris qu’elle irait les rejoindre avant peu, et qu’elle prendrait volontiers sa part de leurs fêtes et de leurs plaisirs. « Faites comme j'ai fait, disait-elle, traitez-moi sans vanité et sans gêne ; un peu de pain tout sec et beaucoup de musique, une grande liberté pour vous et pour moi; je serai bien un peu étrange et compassée chez vous, mais vous me pardonnerez mes nonchalances, tout comme je vous ai pardonné votre vivacité et votre pétulance; je vous ai montré toutes nos belles choses, vous me montrerez toutes les vôtres, vos musées, vos théâtres, vos poëtes, vos grands hommes, tous ces génies de là-bas qui font tant de bruit, que même ces bruits-à arrivent à nos oreilles italiennes. Bonjour donc, à chacun bonjour et bon voyage, et soyez sûrs que c’est : Au revoir! »
Disant ces mots, elle leur tendait la main, et — nos Parisiens ! — de se
précipiter sur cette main qu’ils osaient à peine toucher de leurs lèvres. Quant aux dames, elles pleuraient au cou de la princesse; la comtesse
Eudora éclatait en sanglots. « Ah! princesse, chère princesse! disait-elle,
comment pourrai-je jamais être si longtemps sans vous voir? » Il fallut l'emporter à moitié évanouie, et la princesse un peu étonnée, de dire comme disait naguère le saint-père à une pauvre femme prosternée à ses
pieds : Ë una enthusiasta !
A vrai dire, le projet de ce beau voyage n'était pas entré tout à fait dans les calculs du prince de Catrini. Il avait l'habitude de rester Rà où il était bien; il venait de commencer une petite intrigue de cœur avec la signora Briança, qui ne le regardait pas de trop mauvais œil; et enfin, faut-il le dire? l’idée d’un argent qu’il n'avait pas, et qu’il fallait demander à quelque fermier en retard, l’affligeait et larrêtait. Toutefois la princesse était si heureuse de voir Paris, et le prince aimait tant sa femme, qu'il finit par trouver de quoi entreprendre son voyage. Il vendit, non pas un tableau de sa collection, mais un petit coin de terre; 1l céda à son banquier des actions sur les ponts suspendus et sur les mines de soufre ou de horax ; il calcula enfin que, grâce à l’hospitalité qui les attendait, ils reviendraient à Milan avec la moitié de cette même somme. Tranquille de ce côté, et même tranquille du côté de la dona Briança, il partit, très-heureux de passer quelques jours d’un calme tête-à-tête avec sa femme. Milan était désert quand ils partirent; on était à la campagne ; on était à Florence, à Gênes, à Rome, à Ferrare, à Bologne, à Pise, à Lucques ; on était partout, excepté à Milan. Voyant partir celle qu'il servait avec tant de zèle, le cavalier servant de Léonora sentit en lui-même quelque chose qui ressemblait au désespoir, mais au désespoir italien, et cependant notre désespéré eut encore le courage d'apporter à la princesse son chocolat, son éventail et son ombrelle ; elle lui dit : « Adieu! » avec un caro! qui eût fendu les rochers. Sa voiture était déjà loin, que la dame agitait encore son mouchoir en signe de dernier adieu. Le patito la suivit d’un regard plein de larmes; et le même soir, cet homme inconsolable, mais forcé par l’oisiveté de son esprit et de son cœur à servir quelqu'un ou quelque chose, devint le cavalier servant... de la dona Briança, en attendant chastement votre retour, Léonora !
Les voilà partis! — par le plus long chemin, c’est le plus court lorsque l’on s'aime, lorsqu'on est jeune, lorsque l’on n’a rien vu, lorsqu'on va un peu au hasard du cheval de poste, ce qui est la meilleure façon d’aller à son but. Les nouveautés de la route, les villages qui passent en vous saluant, les sources d’eau, les fleuves, les pluies brillantes, les nuits étoilées, la rapide calèche qui passe, vous jetant un œil curieux, le monvement, le cahot, le sommeil interrompu par le cheval hennissant, la causerie de
deux époux qui n'ont guère eu le temps que de chanter ensemble, et non pas de se parler, tant leurs journées sont prises à l'avance, c'étaient [à autant de motifs de se trouver aimables et partant de se trouver heureux. La princesse chantait, elle se taisait, elle s'endormait, elle se réveillait, elle s’étonnait, elle avait faim ; elle regardait la terre, le ciel, son mari et son chien. Sur le devant de la voiture était assise la Carlina pensive et fächée : elle regrettait le beau Fabio, Fabio le chevaleresque , qui lattendait sous la fenêtre le soir, Fabio le républicain affilié aux sociétés secrètes, don Fabio! Elle portait sur son cœur la éroix d’or de la mère de Fabio. Les chevaux italiens vont très-vite quand ils portent des Ftaliens: ils vont moins vite s'ils trainent des Français; pour les Anglais ils sont poussifs : le noble animal va plus vite à mesure qu’on le paye moins. Fiers de trainer des compatriotes, les chevaux de poste ne s’arrêtaient guère ; ils franchirent les plaines, ils gravirent les montagnes, ils ne s’arrêtèrent qu'à Genève, un jour de neige et de brume, un jour où le lac était en colère, où le Rhône naissant grondait déjà comme s'il était le Rhône du pont Morand; sombre journée, nuage funeste, nature en deuil ! La princesse grelottante eut grand'peine à se réchauffer. Carlina eut pitié de sa maîtresse ; elle l'entoura de ses bras, de son manteau, de ses petits mots encourageants. Le prince silencieux regardait ce ciel gris, et se demandait avee quel métal cela était fait.
Transis de froid et saisis de cette crainte vague qui entre si facilement dans les âmes timides, à toutes les choses inconnues, nos voyageurs se dirigèrent sur Paris. Mais, hélas! la course n’était déjà plus un triomphe ; le cheval était devenu sombre et triste, le postillon mécontent et hargneux, le chemin austère et sauvage. Brisée sous les cailloux, cahotée dans les ornières, ouverte à tous les vents, la malheureuse calèche menaçait à chaque instant de rester engloutie dans ces chemins funestes. La roue, habituée à courir sur les dalles sonores, poussait un gémiIsse— ment plaintif dans ces ornières fangeuses. La tristesse n’était pas moins crande dans la voiture : la princesse tremblait sous le froid et sous l’ennui, elle regardait d’un œil mélancolique cet épais nuage gris de fer; le prince regrettait les faciles causeries du corso; Carlina, si heureuse de vivre et d’avoir dix-sept ans, se demandait si elle n’était pas le jouet d’un rève pénible. On allait au pas. La montée se gravissait avec peine, la descente amenait avec elle ses dangers et ses transes ; la plaine était monotone, d’un aspect lamentable ; et déjà commençaient à se montrer, à la droite et à la gauche des voyageurs, ces horribles maisons des provinces
françaises qui n’appartiennent à la description d'aucun voyage. Ni la hutte
du sauvage, n1 la tanière de la bête fauve, ni la cabane de l’homme civilisé, ni la chaumière du paysan, ne peuvent donner une juste idée de ces masures. On ne sait à quoi les comparer. À quelle ruine? à quelle misère? à quel délabrement immonde? Est-il vrai que des créatures humaines habitent en effet sous ces toits fêlés, entre ces murailles de boue, dans ces niches malsaines, dans cette misère horrible ? La maison pleure, elle est boiteuse, elle est affamée, elle est craintive, elle est pleine d’horribles plaies, d'enfants malsains, de femmes malades, d’affreux mendiants au regard hébété; on y entend des bruits étranges et des silences de mort; tous les genres de cris, de hurlements, de gémissements, deglapissements, de malédictions. Voilà donc par quelles guenilles suspendues aux fenêtres, par quels bouchons jouets du vent, par quels débris dont le seuil est jonché, par quelles misères et quelles hontes s’annonce la ville des rois, des princes et des poëtes? C’est à en avoir le vertige. Nos malheureux voyageurs regardaient, éperdus, épouvantés! Ils se demandaient si c'était bien là la digne avenue de cette nation si fière de ses libertés. Alors ils comparaient, tout bas, à ces misères, les opulentes campagnes, le beau soleil éclatant, les champs cultivés, la vigne mêlée à l'olivier, l'ombre au rayon, le fruit à la fleur, la Lombardie, la Toscane, l’opulence, les jeunes gens robustes, les jolies filles sur le bord du chemin, la gaieté, les sourires, les grands bœufs des pâturages chantés par Virgile, les vieilles églises cachées dans l’ombre du paysage, et dans le lointain les sons mélodieux de l’Angelus!
Enfin, enfin, les malheureux arrivent à la barrière, la barrière funeste, la Grève de la rue Saint-Jacques! C’était un matin; la foule était immense, un homme passait, escorté par la force armée : cet homme était un meurtrier qui allait mourir sur un échafaud voisin, et la foule le regardait passer! Vous jugez de l’épouvante! Peu s’en fallut que nos voyageurs ne vissent tomber la tête de ce misérable. À demi évanouie, la princesse aperçut à peine les hautes maisons menaçantes, les tristes murailles, les infortunes de ces quartiers perdus. Il fallut la porter dans un appartement de lhôtel du Nord, situé dans ce qu’on appelle, à Paris, Le beau quartier, le quartier des tumultes, des joies, des ambitions, des passions bruyantes. Mais, grâce à Dieu, le chemin s’oublie, la fatigue s’en va, les visions mauvaises disparaissent, emportées par le bon ange gardien. Voilà la princesse bien calmée, bien souriante et très-avide de tout voir, de tout savoir, de tout entendre, très-heureuse, voilà Paris! Nous n’avons plus qu’à tendre la main et à le prendre, il est à nous!
Donc la jeune femme. délivrée de ses frayeurs, envoie sa earte à ses
bonnes amies de Milan, cela veut dire : Je suis arrivée, me voilà, je vous attends! Elle attendait, en effet, le résultat de ces promesses, de ces amitiés, de ce dévouement, de cette reconnaissance empressée; elle attendit un jour, et deux jours, personne ne vint : on se hâtait peu; on avait affaire autre part. Ce Paris est le tourbillon où tout se perd, où tout s’oublie, c’est la grande voie scélérate, où, pour aller plus vite, le fils passerait sur le corps de son père. On ne vint donc pas tout de suite saluer la nouvelle habitante de l'hôtel du Nord. La princesse avait surpris ses bons amis de Paris: ils ne l’attendaient pas si vite, en supposant qu'ils l’attendissent ; chacun se consultait pour savoir comment il fallait recevoir cette belle Italienne si aimée, si fêtée, si bienveillante, chez elle, et dont la beauté pouvait déranger tant de combinaisons habiles. Une femme de plus — et très-belle — dans le monde parisien, e’est beaucoup. Et si elle va devenir à la mode, et si les hommes ne s’occupent plus que d'elle seule? Et si elle allait être acceptée comme un grand artiste qu'elle est, peut-être? Telles étaient les petites terreurs de ces belles dames du beau monde qui devaient la recevoir d’un cœur empressé : moi d’abord, disent-elles, et après moi que l'univers s'écroule ; certes, elles seront contentes, pour peu que sur les ruines de l'univers croulant elle puissent sauver quelque petit bout de miroir !
Quand je dis que pas un ne se rendit à l'invitation de la princesse pendant les premiers jours de son arrivée à Paris, je me trompe ; de tous ces amis empressés, un seul vint, un pauvre artiste, un humble et bon jeune homme, qui, dans son palais de Milan, avait admiré bien souvent la noble dame quand elle présidait à l'esprit et à la causerie de chaque soir. I l'avait trouvée belle, sans le lui dire; il avait prêté l'oreille à ces chères paroles d’une mélodie touchante, et il en avait gardé le souvenir dans son cœur. Même un jour que la princesse avait voulu voir les dessins de l'artiste, et qu’il les lui avait montrés en tremblant, elle avait pris le crayon, et d’une main ferme elle avait retouché les contours d’une belle figure copiée dans la campagne de Rome. Ce dessin corrigé par elle, notre artiste ne l'eût pas donné pour un des cartons de Raphaël qui sont au Louvre. Voilà tout ce qui s'était passé entre elle et lui; il Pavait trouvée charmante, elle avait jugé qu’il était modeste et qu’il avait un vrai talent ; même elle l'avait un peu oublié, et s’il fut averti de l’arrivée de la princesse, ce fut non pas, par madame de Catrini, mais par la petite Carlina! Carlina avait compris que si la princesse avait un ami à Paris, c'était le peintre Robert Simons.
IL vint donc. il vint en toute hâte; il fut reçu comme on reçoit l'ami
qu'on n'attend pas : il fut le bienvenu, parce qu’on vit qu’en effet il arrivait avec joie, avec reconnaissance, avec bonheur. La princesse, qui se croyait oubliée de tous, fut réjouie à voir ce franc visage, ce naïf sourire, ce beau regard. Un peu honteuse d’abord de la solitude qui l'entourait, elle finit par avouer à l'artiste qu’elle s'attendait à plus d’empres:ement de la part de ses amis nombreux. « Nous sommes plus vifs que cela, » disait-elle ; et elle souriait, mais avec peine. Maitre Simons n'eut rien à répondre pour excuser ces froideurs dont il ne s’étonnait guère. Il eût pu dire à la princesse qu’elle était top belle pour être la bienvenue dans ce pays des beautés élégantes et médiocres: mais il avait le bon sens trop hospitalier, pour se permettre le plus légitime compliment.
Huit jours ainsi passés, et déjà la princesse prenait son parti de l’abandon général, lorsqu'un soir, dans un salon du faubourg Saint-Germain, il fut arrêté et décidé qu’il était impossible de ne pas rendre à la noble étrangère quelques-unes des politesses dont elle avait comblé tous ses bons amis de Milan et de Florence. Un des hommes qui donvaient le ton à ce beau monde des gens à la mode fut le premier qui se présenta à l'hôtel de la princesse ; celui-là venu, les autres vinrent à leur tour, les femmes suivirent, et alors recommença le concert : Chère princesse! belle princesse! chère dame! quelle joie de vous voir! que vous êtes belle! Les fleurs pleuvaient ; les invitations ! les bals ! les fêtes ! les concerts ! l'Opéra ! Plus une heure de repos, plus de loisir, plus de liberté; madame de Catrini ne s’appartient plus : elle est à la mode. Chacun la veut voir, la veut connaître, la veut aimer. On se l'annonce, on se la prête ; heureuse la femme qui peut paraître en publie avec cette brillante Léonora ! Cet engouement dura huit grands jours, huit jours, de triomphes, de louanges, d’admirations unanimes. La princesse ne pouvait ni parler, ni regarder, ni étudier, ni s'arrêter, ni se reposer, ni dormir : il fallait aller partout, diner partout, causer partout, goûter à tout ; et le prince la suivait, perdu dans cet ouragan. Heureusement l'enthousiasme de tout ce monde fut ralenti par un nouveau météore arrivé depuis vingt-quatre heures; ce météore, c'était, — peu importe? un danseur ! un violoniste ! un Polonais! un Espagnol! un ambassadeur! un Cobourg ! un boyard! Ces femmes parisiennes! elles avaient deviné dans la princesse Catrini une rivale, et, — les habiles! — elles avaient étouffé cette aimable femme dans les caresses et sous les fleurs.
I était temps, en effet, que cette furie française s’arrêtät, la princesse était à hout et n’en pouvait pas supporter davantage. D'abord elle avait été la dupe de ces embrassements, de eette admiration. de cet engoue-
ment universel: mais bientôt elle comprit que, dans cette louange des femmes pour une autre femme, il entrait plus d'inquiétude et de peur que d'admiration véritable. En effet, à peine si elle avait pu répondre quelques monosyllabes à ces interrogations continues ; à peine avait-on pu la voir, étouffée qu’elle était de toutes ces femmes qui faisaient obstacle » sa beauté. Alors elle entrait en méfiance d’elle-même et des autres ; il lui semblait que tout cet enthousiasme n’était pas un enthousiasme de bon aloi, et qu’un peu plus d'attention accordée à son esprit, à sa beauté, à son talent, aurait mieux valu que tout ce bruit qui ressemblait fort à une chose arrêtée et convenue à l'avance. Ainsi avertie, la princesse se promit bien de ne pas rester dans le piége qu'on lui avait tendu ; mais comment en sortir ? Là était la dificulté, et, avant tout, la pauvre femme voulait consulter son artiste, son ami, son calme enthousiaste, maitre Simons.
Simons trouvait que la princesse était belle, mieux que belle, il la trouvait simple et vraie; il aimait son abandon, sa sincérité, son peu d’orgueil, son dévouement à ses amis. Avec l'instinct d’un honnête cœur, le jeune homme avait compris bien vite que cette femme était une honnête femme, et qu’à sa probité naturelle il fallait ajouter une grande tendresse pour son mari et beaucoup de respect au nom qu’elle portait. Aussi bien ne vous attendez pas à une histoire d'amour, il ne s’agit ici que d’une bonne et réelle amitié. D'ailleurs, en sa qualité d'artiste, maître Simons était engagé et depuis longtemps. Il appartenait à ces tristes mariages de la jeunesse et de hasard si communs à Paris et si funestes ; on est jeune, on se rencontre, on se marie sans trop de façons, et puis en voilà pour la vie! Ca n’est pas plus difficile et surtout ça n’est pas plus amusant que cela. L’isolement dans lequel s’était trouvée la princesse de Catrini avait beaucoup ajouté à l'intérêt que lui portait maitre Simons. Il avait été le témoim de toutes les promesses et de toutes les protestations dont la jeune femme avait été entourée ; et la retrouvant à Paris, perdue dans cette foule, il s'était fait un devoir de lui prouver que Paris contenait encore un cœur loyal et un dévouement désintéressé. Tant que la princesse avait été seule, notre artiste l'avait vue presque tous les jours; il s’était mis à ses ordres avec une hospitalité chevaleresque; il lui montrait Paris comme il faut le montrer à ceux qui veulent le bien voir, en détail, et chef-d'œuvre par chef-d'œuvre. I aimait Paris un peu plus que l’on n'aime sa patrie; il l'aimait beaucoup pour ses vertus et un peu pour ses vices; il trouvait que c'était le plus beau lieu du monde, la patrie des arts, le point de départ et le point de mire de toutes les révolutions et de toutes les idées.
Il savait le nom de tous les hommes célèbres et de tous les hommes fameux. Sa louange était bien sentie, sa critique même était bienveillante. Il s'était mêlé de bonne heure aux émotions parisiennes. Il avait eu sa part de toutes les révolutions, il avait joué son rôle dans toutes les émeutes ; aujourd’hui derrière la barricade qu’il défendait avec le courage d’un gamin de Paris, deux ans plus tard escaladant la barricade comme un brave garde national qui a besoin de la paix pour achever ses tableaux et pour les envoyer à l'exposition du Louvre. En un mot, il avait l’esprit, la verve et la probité de l'atelier, sans en avoir les cheveux gras, les habits troués et les propos vulgaires. C'était une moitié de grand seigneur et une moitié d'artiste, et la princesse avait fini par l’apprécier à sa juste valeur, car elle le trouvait loyal et bon, d’un esprit incisif et vrai, d’un cœur honnête, d’une raison nette, et d’un dévouement qui n'avait rien de génant même pour une femme si jeune et qui doit se méfier surtout des bons sentiments de son cœur.
Lorsque enfin, après cette longue délibération que nous vous avons racontée, la belle société parisienne eut accueilli la princesse de Catrini, Simons, s’imaginant qu’enfin toute justice était rendue à cette aimahle femme, cessa de la voir aussi souvent qu’il avait fait d’abord. Maintenant qu'elle était acceptée avec empressement dans le plus beau monde, Simons se dit à lui-même qu’elle n'avait plus besoin de son SeCOurs, et que désormais, par son talent, par son esprit, par les grâces naturelles de sa beauté, madame de Catrini serait la reine des meilleurs salons parisiens. 1] lui en coûta bien deux ou trois gros soupirs, mais enfin il rentra bravement dans son atelier, et, de son côté, la jeune femme, emportée dans le tourbillon des premiers jours, s’aperçut à peine de l'absence de son ami. Pardonnez à la princesse cet oubli facile à comprendre, elle était tout entière à cette joie naturelle d’une femme étrangère qui se figure qu’elle va dompter la ville entière; elle ne pensait qu'à ses succès de chaque soir, elle ne rêvait qu'à ses succès du lendemain. Entourée comme elle l’était de ces illustrations du monde parisien, les hommes d'État, les philosophes, les orateurs, les peintres, les poêtes, les riches, ces puissants du siècle, elle n'avait guère le temps de regretter ce brave et digne Simons. Mais aussi, quand l’aimable femme eut bien compris toute la vanité de son succès dans ce monde de l’avarice et du mensonge; quand elle eut compris comment les femmes avaient estimé sa beauté, comment les hommes avaient traité son esprit; quand elle se vit décidément écrasée par les unes, méconnue par les autres, et que de toutes ces louanges rien ne restait, pas même un peu de bruit et de fumée, alors elle se mit à
L'ITALIEN. 217 regretter l’humble artiste qui la regardait de tous ses veux, qui l’écoutait
de toutes ses oreilles, sans lui avoir dit une seule fois qu’elle était éloquente et belle.
Restée seule, l’aimable femme fit dire à Simons de revenir. Il ne revint que trois ou quatre jours après l’ordre reçu, et jugez dans quel accoutrement! en uniforme de garde national. Sa tête intelligente et fine était écrasée sous un bonnet fait avec la peau d’un ours, sur sa poitrine se croisaient d'énormes morceaux de peau de buffle : à gauche, un sabre” dont la poignée était couverte de vert-de-gris ; de l’autre côté du sabre, une espèce de sac destiné à contenir des cartouches. Ce singulier accoutrement-était terminé aux deux extrémités par des guêtres grises et des gants blancs. Ainsi vêtu, le malheureux Simons était aussi honteux qu’un renard qu'une poule aurait pris.
Cependant il fit bonne contenance ; il entra de son air le plus déluré, il ne chercha pas à excuser l’étrangeté de son habit; et comme le prince de Catrini paraissait fort intrigué de ce costume singulier, tout au moins: « Ah! dit le peintre, vous voyez, mon prince, l’habit des hommes libres ; la Charte est une belle chose, mais il faut la défendre. » Puis, en se croisant les mains d’un air héroïque : « © liberté, que de vilains habits on porte en ton nom ! — Et depuis quand, dit la princesse d’un air câlin, êtes-vous ainsi vêtu, mon cher Simons ? — Et qu'avez-vous fait que l’on ne vous à vu depuis huit jours ? ajoutait le prince. — Par le ciel! reprenait l'artiste, s’il est vrai que vous fassiez un voyage pour votre instruction, je suis bien aise de vous expliquer à vous, mon prince, et à vous, madame, la vie d’un citoyen libre comme on l'entend de nos jours.
« Figurez-vous que j'étais tranquillement dans mon atelier à terminer mon fableau-de cette année, quand je reçois l’ordre formel de me rendre à huit heures du matin, au Palais-de-Justice, pour y juger mes semblables. C’est mon devoir de juré ; la loi le veut, il faut obéir. Voilà donc quinze jours de ma vie à jamais perdus pour le repos, pour le travail et, permettez-moi de le dire, pour l'amitié. Ah! princesse, si vous saviez comme cela est triste de voir passer sous ses yeux tant de crimes et tant de misères ; comme on se prend à être inquiet, lorsqu'on se voit l’arbitre suprême de la liberté et de la vie de tant de malheureux ! Assis sur son banc de douleur, le juré prête une oreille attentive aux récits des plus grands crimes. C’est à lui que le juge s’adresse, c’est pour lui que Pavoeat dépense toute son éloquence. Dans sa maison, le matin, il voit accourir
la femme de l'accusé et ses enfants sans père, demandant grâce et pitié ! | 28
Triste métier, madame! Et quand enfin l’homme est jugé, quand, par malheur, notre boule noire envoie cet homme au bagne ou à l’échafaud, si vous saviez quelle nuit terrible, quels rêves effrayants, quel réveil funeste ! Au sortir de ce tribunal, toute pensée s’arrête, tout travail de-
vient impossible, la réalité vous obsède, le cri de l'accusé retentit à votre
oreille épouvantée. Et le moyen de revenir, tout de suite après, un artiste inspiré ? le moyen de commander à la couleur obéissante de rencontrer la grâce et la vivacité de la forme, quand on est à peine descendu d'un tribunal? Ainsi, pendant quinze grands jours j'ai été un juge terrible, j'ai dit la main sur le cœur : Oui, l’accusé est coupable ! — Non, l'accusé n'est pas coupable ! et, dans l’un et l’autre cas, je suis rentré chez moi plein de douleur et d’angoisses, tant j'avais peur d’avoir manqué à la justice ou d’avoir manqué à mon serment! »
Ici la princesse se prit à frémir. Elle ne comprenait guère que l’on püt faire un juge de son ami Simons. Lui, un juge! lui si bon et si simple ! Le prince, de son côté, n’était guère moins stupéfait. « Mais, dit-1l, qu'est-ce done que. cet habit que vous portez aujourd'hui? Juge hier, soldat aujourd’hui ! Je ne comprends guère tous ces changements extérieurs, monsieur Simons. »
Simons reprit : « Cet habit que vous voyez là, ce triste vêtement rongé des vers, cet équipage plus que grotesque, cette giberne vide, ce sabre mal effilé, ce fusil qui n’a jamais servi, ces guêtres mal faites, tout cet ensemble peu chevaleresque compose un grenadier de la onzième légion.
Rude métier, mon prince ; et il faut que la liberté française ait bien des charmes pour décider tant d’honnêtes citoyens à s’affubler d'un pareil chapeau, d’un pareil habit. Cette fois le juge, en effet, devient un soldat. Le soldat est debout de très-bonne heure; on le place à la porte d’une mairie; sa journée est perdue sans profit pour lui et pour les autres. Il passe la nuit à courir dans les boues de Paris, à visiter les tavernes, à courir après les voleurs qui courent mieux que lui ; rentré dans sa caserne, il se couche sur un lit de camp, attendant l'heure de la délivrance. C’est encore une journée perdue chaque mois, et pourquoi faire ? Pour empêcher les chiens d’entrer et les paquets de sortir. Mais cela est écrit : Liberté, ordre public ! »
Vains discours ! plus maitre Simons racontait les misères de notre état social, et moins ces deux Italiens, si facilement gouvernés, si heureux de s'abandonner aux joies improvisées de l'heure présente, pouvaient comprendre ces sévères exigences. À voir Paris en courant, à juger de ses libertés par le vil pamphlet de chaque matin, à lire les horribles vers des mauvais poëtes, à voir tout ce qui est la puissance, l'autorité, la majesté incessamment attaqué par les plus ignobles personnages, l'étranger se figure que notre liberté est grande, qu'elle est sans limite, et que chacun peut faire ce qu’il veut sur cette bonne terre de France ; je ne VOIS pas qu’il y ait grand mal à détromper ces bonnes gens. La liberté, à la bonne heure! mais au moins faut-il dire ce qu’il nous en coûte pour être libres. Comme il vit qu’on l’écoutait avec surprise, Simons poursuivit sa démonstration. Il est peut-être un peu long, un peu bavard, mais n'oubliez pas qu’il est poussé à bout par son habit de garde national :
« Mon prince, reprit-il, me voilà done membre du jury, il y à quinze jours ; garde national aujourd’hui. Vous pensez que mon office est accompli, détrompez-vous : nous sommes dans un mauvais mois pour les paresseux de mon espèce. Comptez plutôt : demain, au sortir du corps de garde, encore tout brisé d'une nuit passée sans sommeil, je suis CONVOQUÉ pour nommer le maire et quatre adjoints à monsieur le maire ; le surlendemain il s’agit d'envoyer un représentant au conseil général, et enfin la grande élection, celle qui soulève toutes les ambitions, toutes les vanités, toutes les espérances, la chambre des députés! C’est à n’en pas finir, ou plutôt c’est à recommencer chaque jour. »
Le gentilhomme écoutait l'artiste et ses plaintes avec un étonnement mêlé de quelque joie. Au récit de ces petits labeurs, de ces petits devoirs, de ces exigences de toutes les heures, l'ltalien comparait en lui-même
les loisirs de sa vie, la promenade sans fin, la causerie piquante, l’amour éternel, la fête d'hier qui envahit la joie de demain. « Par le ciel ! pensait-il, nous ne sommes pas à plaindre. Voilà des gens libres plus malheureux que nous ! » Ce qu'il disait tout bas, la princesse se mit à le dire tout haut. « Merveille ! disait-elle, cela m’explique les étranges causeries des beaux salons de Paris. On n’y parle guère que de la chambre des députés, de la chambre des pairs, des ministres, des alliances, de Angleterre, de M. Guizot, de M. Thiers et de sir Robert Peel. Trop heu- .Teux encore Sommes-nous quand on ne remplace pas les noms propres par des chiffres, 24 février, 18 octobre ! alors la chose devient tout à fait obscure. C’est pitié de voir des chrétiens occupés à si peu ! Un autre sujet de causerie très-funeste, c’est qu’on parle beaucoup de la fortune des gens, de la dot des jeunes filles, des apports, des terres, des procès. Ah! grand Dieu! qu'importe la fortune des gens? Pourvu qu’ils soient aimables, on leur permet d’être pauvres. Mais dites-moi, Simons, puisqu'on s'occupe si fort de la fortune du pauvre monde, ne ferais-je donc pas bien de mettre mes diamants une toute petite fois ? »
Le peintre sourit. Les naïvetés même de cette charmante femme ajoutaient à l'intérêt et au respect que lui portait l'artiste. J1 se fit expliquer par la princesse le genre de succès qu’elle avait obtenu: et il comprit,
mieux encore que la pauvre femme, qu’elle avait été la dupe de la bienveillance parisienne. La princesse, de son côté, eut bien vite deviné ce qui se passait dans l’âme de ce jeune homme, et aussitôt sa résolution fut prise, résolution hardie pour laquelle elle ne demanda le conseil de personne ; or, voilà ce qu’elle avait résolu.
À peine à Paris depuis deux mois, la princesse Léonora était fatiguée de ce bruit, de ces mensonges, de ces belles petites grâces, de ces bons visages, de ces cœurs secs et froids. Elle avait vu, de Paris, tout ce qu'on en voit d'ordinaire, la surface brillante et parée, les palais, les musées, les jardins, les théâtres. — « Palais humides, disait-elle, tristes musées dans lesquels nos maîtres de l'Italie, les grands peintres de l'œuvre divine, la nature et le ciel, appellent en vain un peu d'air et de soleil : jardins bruyants, théâtres silencieux ! Tout au rebours de nos jardins où l’on n'entend guère que l’eau et les oiseaux qui chantent; tout au rebours de notre scala remplie de conversations et de causeries ! » Elle voulait donc quitter Paris, mais non pas le quitter comme une dupe, sans avoir pris sa revanche de toutes ces déceptions. Elle voulait un triomphe un vrai triomphe dans ces salons dédaigneux ; elle voulait laisser un sou-