‹ Les étrangers à ParisChapitre 28 sur 67 · EX [FRA · texte numérisé non relu

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Typ. Lacrampe et Comp.

venir d'esprit et de grâce au milieu de ce beau monde qui l'avait payée de tant de trahisons ; en un mot, elle voulait que ces beaux messieurs el ces belles dames ne pussent pas ignorer que la princesse Léonora n’était pas leur dupe, sauf, plus tard, à se venger, en redoublant en pleine Italie, pour ces ingrals, de prévenances, de bonne grâce et d’hospitalité, quand elle les retrouvera dans sa belle maison de Milan.

Sa résolution bien arrêtée, la princesse attendit patiemment une grande soirée sur un terrain neutre, une fête chez l'ambassadeur de Sardaigne, moitié France et moitié Italie. Grand danger que courait cette noble dame, lorsqu'elle mit en présence la vanité des deux pays! Les nôtres furent sans pitié, parce qu’ils comprirent que cette femme valait mieux qu'eux ; les Italiens furent sans courage, parce qu’au contraire ils étaient trop habitués à cette belle et simple nature pour en deviner toute la portée. Placez la Vénus de Milo dans une réunion de vieilles marquises génoises et de marchandes de modes de la rue Vivienne, la Vénus de Milo sera sifflée honteusement.

Simons l'artiste était de cette fête ; la princesse Pavait prié dy venir, “et il y était venu par obéissance. À dix heures, au moment où la foule, compacte et attentive, cherchait d'un œil inquiet le lion de la soirée, ___ çar toute soirée doit avoir son lion, — l'huissier annonça à haute voix le prince et la princesse de Catrini. C'était la première fois qu’on leur donnait leur titre en public. Aussitôt l'ambassadeur, avec l'empressement d’un homme bien élevé, va au-devant de la princesse. Jamais Léonora n'avait été plus belle. Ses longs cheveux noirs encadraient à merveille ce bel et pâle ovale d’une si pure beauté; elle marchait la tête haute, le regard dédaigneux, le sourire superbe : elle était reine. Ceux qui la connaissaient le mieux la regardaient comme s'ils ne l’eussent jamais vue. Ce n’était plus en effet la même femme: c'était la princesse et c'était l'artiste. Elle était vêtue à merveille; elle portait à son cou le collier de sa famille, et à ses bras des perles, et à ses oreilles de gros diamants : belles choses, vieilles choses. La perle eût pu être plus blanche, le'diamant mieux monté, le rubis plus clair; mais ces vieux bijoux avaient je ne sais quoi qui rappelait le-vieux luxe des grands jours. Ils avaient brillé à la cour de Louis XIV, à la cour de Doria: ils avaient prèté leurs feux étincelants aux nuits vénitiennés, ils avaient été mis en gage chez les Médicis. Quels drames représentait ce collier! quelles amours, ces rubis! À quels bras avaient été attachés ces riches bracelets, trop grands pour le bras de la princesse, bracelets dessinés par Van-Dyck ? A l'aspect

de cette femme ainsi parée, les hommes se levèrent tout d'abord, les femmes restèrent immobiles d’étonnement, se demandant : Est-ce bien là la femme que nous avons écrasée? Pour comble de malheur, il y avait dans cette foule le grand poëte français qui a chanté avec tant de génie et d’amour les miracles de l'Italie. Le nom de la princesse lui rappela une enfant qn'il avait souvent admirée dans les jardins de sa grand mère. « Est-ce vous, lui dit-il, est-vous, Léonora, que je retrouve mariée, grande et belle? et vous souvient-il que je vous lisais, à vous toute petite, mes premiers vers ? » Elle alors elle reconnut le poëte, elle l'appela son père ! Elle lui parla de ses premiers poëmes. «Le Lac et moi, disait-elle, nous sommes du même âge ! » Disant cela, son œil était pur et mouillé. Peu à peu la foule, voyant ces deux êtres se parler avec l’abandon de la jeunesse et du génie, voulut savoir ce qu'ils pouvaient se dire ainsi. On les entoure, on les écoute; les vieilles femmes d’abord, les jeunes femmes ensuite; et la princesse parlait si bien, et avec tant de grâce et d'esprit elle faisait les honneurs de sa patrie italienne, que pendant toute une heure elle fut la femme à la mode de cette fête où elle avait été invitée, pour ainsi dire, par oubli.

Le bal commence, toute coquetterie est sous les armes. Ce n’est pas le bal, c’est la bataille qui commence ! C’en est fait, la guerre est

déclarée à la princesse. Chaque femme parisienne défend aux deux ou trois danseurs qui lui appartiennent, et leur défend d’un coup d’œil, de faire danser cette femme ! À Paris, où chaque femme est reine chez elle, ou elle ferme à son gré la porte de son salon à qui ose lui déplaire, il est bien peu d'hommes qui osent désobéir à ces volontés suprêmes et railleuses. Une seule parole d’une Parisienne peut faire tant de bien et faire tant de mal à un pauvre danseur du conseil d'État, par exemple! Et puis Léonora, heureuse de son premier triomphe et bien décidée à le compléter ce même soir, faisait peur aux plus hardis. Il fallait en effet un grand courage, pour se hasarder en plein bal avec cette femme étrange dont le regard faisait baisser tous les regards. Le moyen de regarder de près toute cette chevelure flottante sans être enivré ; de sentir dans sa main celte taille souple comme un jone, sans que la main soit brûlante ! Et surtout le moyen de paraître un beau et bon danseur, à côté de cette panthère bondissante, arrivée là tout exprès pour tout écraser ! Aussi pas un valseur ne se présenta pour faire valser la princesse ; déjà cependant les dames parisiennes s’abandonnaient à ce tourbillon scintillant ; et il fallait les voir comme autant de chiffons brillants, suspendues aux bras

L'ITALIEN. 223 de ces cavaliers qui tournent. Léonora regardait ce tourbillon, et personne ne l’invitait !

Elle vit Simons appuyé contre la cheminée, de l’autre côté de la salle. Aussitôt la voilà qui se lève, et avec le pas d’une Muse qui marche, elle

va elle-même inviter l'artiste. « Valsons! » dit-elle. Un peu étonné et déjà fort inquiet pour cette femme, Simons, le calme Simons, bonne et douce nature, qui croyait avoir jeté tout son feu aux rosières du chemin, obéit à l'impulsion qui le pousse. Elle et lui, les voilà qui entrent dans la valse, lui d’un pas timide, elle déjà emportée et brûlante. Alors vous eussiez vu cette femme dominer ce jeune homme, et l’entrainer et le précipiter dans tous les enivrements de la danse. Lui, il la regardait ! elle, il Vemportait. Sur ses bras penchée, elle était comme une flamme qui vole. Dès lors Simons voulut résister ; mais qui donc résiste à ces forces sou-

daines? On ne résiste pas, on ne se débat pas, on obéit: il fut alors aussi beau qu'elle était belle, aussi emporté qu’elle était emportée, aussi léger qu'elle était légère ! Belle et superbe Léonora! on voyait,sa beauté çà et là bondissante : ses bras magnifiques, ses épaules d’un ton chaud, sa chevelure animée comme son regard, sa main, son bras, son pied. la valse s'était arrêtée pour laisser passer Léonora; les Parisiennes qui dansaient n'avaient pas osé lutter contre l’Italienne ; tous les hommes vaincus s’écriaient : « Qu'elle est belle! » Un enfant de dix ans, qui déjà regardait les plus belles femmes d’un œil brûlant, s’écria : J'ai touché sa main ! Léonora comprit son triomphe, et elle sourit à la mère de cet enfant.

Les applaudissements furent unanimes. Seul, maître Simons ne méla pas sa voix à ce concert de louanges; il fit un profond salut à la princesse, et il se retira modestement dans un coin de la salle. Inutile précaution ! déja on murmurait tout bas: « Quel est donc, ma chère, ce beau valseur? — On dit, ma chère, que c'est un peintre. — Un homme sans nom! — Elle l'avait amené là tout exprès pour lui servir de partenaire ! — Et quelle danse ! — Cette femme est folle! — C’est une bacchante! — Quel ton ! — Et quelle taille! — Et quels faux diamants ! ajoutait la femme d’un banquier; au moins ne devrait-on pas les porter si gros ! » Dix minutes plus tard, maitre Simons passait pour l’amant de la princesse Léonora. « L’effrontée ! disaient les dames, et encore elle n’a pas attendu que ce petit jeune komme l’invitât ! »

Voilà le monde parisien ! Quelques louanges à la surface, des calomnies et des injures au-dessous de ces louanges, comme est la vase au fond du lac. Mais Léonora n’y prit pas garde. Elle était heureuse, elle avait forcé ces gens-là de convenir qu’elle était noble, spirituelle et belle ! elle était venue à bout de cette conspiration des femmes parisiennes, elle les avait vaincues par la toute-puissance de ses vingt ans! Vous pensez bien qu'il ne fut plus question, pour ces dames, de se remettre à la danse. Il faisait si chaud! et puis elies étaient si fatiguées d’avoir dansé tout l'hiver! Une d’entre elles, à qui madame Damoreau, elle-même, avait enseigné le grand art de chanter sans voix et de remplacer par des gestes et des coups d'œil tout ce qui est la vie et l'expression musicale, posa les doigt, d'un air distrait, sur les touches du piano ; le piano rendit un son plaintif, comme s’il eût reconnu cette main malbabile. Aussitôt voilà ces dames qui s’écrient, aussi triomphantes que si elles, se fussent. adressées à Ja Malibran : « Oh !'chère madame, .chantez-nous quelque chose! » La dame

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alors en minaudant : « Mais quoi chanter? Et puis je n'oserai jamais, nous avons ici des artistes ! » Et elle disait ce mot artiste d’un petit air railleur. Mais la princesse était assise de l’autre côté du salon, tout occupée à regarder non pas ces dames, mais une belle tête du Corrége qui faisait l’'ornement du salon; Léonora était redevenue simple et bonne, e elle se repentait déjà du peu d'orgueil qu’elle avait fait en entrant.

La dame en belle robe jaune se mit au piano, et elle chanta la Folle. C'est le plus grand morceau de musique auquel les Françaises-amateurs aient pu atteindre depuis dix ans. Cela se chante, ou plutôt cela se joue les yeux à demi fermés, la tête penchée, le geste un peu hagard : Ah! — Out, — 1 — m'en — souvient! Moins on y met de chant, plus la chose est belle. II n’est pas inutile de porter la main dans ses cheveux et de découvrir son beau front! L’auditoire émerveillé s’écrié comme le marquis de Posa dans le Carlos de Schiller : « Par le Dieu des miracles! cette femme est belle. » Il faut dire aussi que jamais la dame à la robe jaune n'avait joué avec plus de désespoir et de vérité cette petite tragédie en trois couplets. Son regard était plein de larmes, son sourire était joyeux, toute sa personne était mise en action; et comme, du reste, elle avait la main très-blanche, le bras très-beau, et beaucoup d'amis dans cette salle, et comme ces dames voulaient surtout avoir un succès qui fût à elles, je vous laisse à penser les cris, les applaudissements, la fête, les embrassades des bonnes amies : C’est parfait! c’est divin! la Pasta ne chantait pas mieux. « Et vous voyez. ma chère, que, pour ne pas en faire son métier, on en vient à bout aussi bien que tant d’autres. » Ce mot tant d’autres allait directement à l’adresse de la princesse. La princesse cependant, après avoir applaudi beaucoup, était en tram de dire à Simons : « Les Français excellent à composer ces petites musiques, et les Françaises à les chanter. Tout cela se fait avec bien de la grâce et bien de l'esprit. — Pensez-vous done ce que vous dites là? dit Simons. — Sachez, reprit la princesse, que je pense toujours ce que je dis! « Puis, le voyant un peu troublé : « Il est vrai, a-t-elle ajouté, que je ne dis pas toujours tout ce que je pense. »

De voir ce monsieur-artiste et cette princesse qui causaient ensemble sans plus de gêne que s'ils eussent été établis derrière quelque paravent d'un salon milanais, ces dames se fàchèrent, les hommes même ne furent pas très-contents. Le mot fatal, le mot qui vous tue à Paris, le not sansgène cireulait déjà dans ce groupe offensif, lorsqu'une dame d'un certain age déjà, la mère de ce joli petit garçon qui avait touché avec un transport si naïf la main de la princesse, voulut venir en aide à cette jeune

femme exposée sans défense au feu de la calomnie de ce beau monde. Elle se leva done, et de l'air le plus gracieux s'adressant à la princesse : « Madame, dit-elle, nous vous prions de chanter à votre tour. » Cela fut très-bien dit, et avec une grande bienveillance. Or, si la calomnie a ses contagions, la bienveillance n’est pas sans avoir ses chères et charmantes influences. A cette invocation faite à la belle danseuse de tout à l'heure, les hommes répondirent par leurs plus tendres regards. Quant à la princesse, elle ne se fit pas prier davantage, elle alla tout simplement au piano; son mari la suivit pour l'accompagner. Le silence était grand! Ces dames pressentaient le nouveau triomphe de l'étrangère ; mais le moyen de l'empêcher?

SUR BAR er CERIFD: S

Léonora chanta comme on chante quand on a cette voix, et cette âme, et ce génie. C’était la première fois depuis son départ de l'Italie qu’elle retrouvait la verve et l'inspiration de ses beaux jours. Elle savait par cœur les chefs-d’'œuvre des grands maitres, et elle semblait les lire dans le ciel, tant son regard ressemblait au regard de la sainte Cécile qui est à Bologne. Puissance de ce qui est vrai, de ce qui est grand dans les

arts! ces mêmes femmes, tout à l'heure triomphantes à la chanson de

M. Grisar, furent charmées et vaincues par cette voix vibrante, par ces

éclairs de génie, par ce démon intérieur ; elles auraient eu honte de se défendre plus longtemps. Peu à peu vous les eussiez vues se rappro ocher du piano, entourer la femme qui chantait, battre des mains, mais en silence, et quand le chant sat cessé, l'écouter encore… Elles se rappelaient les belles heures passées à entendre mademoiselle Sontag.

L'émotion était si vraie, que la princesse, avec son intelligence accoutumée, comprit qu’elle ne pouvait pas quitter le piano si vite, Elle attendit qu’on la prit de chanter encore, et cette prière fut unanime. Sur la porte du salon entr’ouvert, la princesse reconnut Carlina, Carlina accourue à la voix de sa maitresse, jolie comme on ne l’est guère, animée par la musique dont elle était privée depuis deux mois, et oubliant tout à fait que sa place était dans l’antichambre, non pas dans le salon. « Carlina! » dit Léonora, et la jeune fille accourut. Et les voilà chantant l'une et l'autre, avec l'abandon de deux sœurs, les mille petites fantaisies de ces têtes italiennes, les câlineries, les barearolles, les chants des lagunes, des balcons et des orangers en fleurs. Carlina suivait d'un regard animé les yeux de sa maitresse ; on eût dit deux rossignols qui se disputent le prix de la chanson des nuits d'été. Ainsi dérangés de leurs habitudes, et ne trouvant plus rien dans leur admiration qui püt suflire à toutes ces choses étranges, ces messieurs et ces belles dames du grand monde laissèrent aller où elles voulurent aller ces deux voix rivales ; on se regardait, on s’étonnait, on n’écoutait plus. Soudain ce murmure retomba de la louange à la critique. « Mais elles chantent comme deux folles! » disaient les dames ; puis elles ajoutaient : « À quoi pense la princesse de chanter avec sa femme de chambre ? » Mais Léonora et la Carlina n’y songeaient guère. À ce moment d'enthousiasme il n'y avait ni princesse ni soubrette; il y avait deux jeunes cœurs qui retournaient en Italie par le plus beau et le plus magnifique des sentiers.

Je vous laisse à penser toutes les clameurs quand la princesse fut par be; et comme on lui fit payer cher un instant d'enthousiasme irrésistible ! On la trouvait trop pâle, trop maigre, trop hardie. Sa danse était prévue dans les consignes du garde municipal; sa voix était belle, mais trop vibrante ; et enfin quelle audace de mener avec elle, dans un pareil salon, une fille de chambre ! Enfin on murmurait tout bas, et de plus belle, le nom de ce M. Simons. Il fut donc bien décidé et arrêté, ce soir-là, que la princesse Léonora était une folle sottement éprise d'un peintre sans talent : elle passait sa vie dans les ateliers et dans les antichambres; c'était une princesse de hasard, elle portait de faux diamants. Et quant au prince son mari, fi done! un prince de la petite espèce, un dédaigneux qui n'a

fait la cour à personne, une façon de don Juan manqué. « Nous les verrons tous les deux, l'hiver prochain, monter sur le Théâtre-Italien, et ils n’ont qu'à se bien tenir! » Et voilà l'hospitalité qui attend à Paris toute étrangère assez hardie pour être belle de sa propre beauté, pour avouer son talent, son esprit et son génie; assez hardie pour ne pas demander son succès à la faiseuse de robes où de chapeaux ! A une pareille femme, surtout si elle est vraiment belle, nos dames françaises ne pardonnent rien, pas un geste, pas un mot, pas un regard.

Deux jours après, Simons se rendit chez la princesse ; il la trouva dans la joie. — « Ah! dit-elle, félicitez-moi, je pars, je quitte votre grande ville, je n’en veux plus. Adieu le brouillard, et vive le soleil! La Seine est belle, mais j'aime l'Arno. Adieu. Je quitte cette masure, et je reprends mon palais. Adieu la vieille glace où je me vois toute jaune, le vieux tapis non pas fané, mais flétri ; adieu vos fleurs entées sur des fils de fer! Point de roses au mois de mars, point de feuilles! pas un arbre, pas un oiseau!

Adieu. A Naples on m'apportait tous les matins, pour les joies de mon

réveil, les plus belles corbeilles; ici, chaque matin, on me jette à la tête d’affreux papiers tout noirs et fétides, et dans ces papiers, moi inconnue, J'y Suis traitée comme une mendiante ! On se moque de mes diamants et de mes épaules, de ma famille et de mon mari! J'arrivais toute Française dans le cœur; on me répond par des injures des halles. C’est votre liberté, dites-vous, mais moi je n’en veux pas pour moi de cette liberté : hé, que me font vos bruits, vos passions politiques, vos ambitions? qu'ai-je à y voir? J'ai vu vos plus grandes dames pâlir sous le regard d’un ministre! Moi je ne sais pas ce que c’est qu'un ministre. Adieu donc! Votre ville est belle, mais elle est bruyante; vous avez plus de chaumières que de palais, plus de nuage que de beau ciel. Vos artistes sont habiles, mais ils aiment mieux l'argent que la gloire: où est celui qui chante pour la joie de chanter? Où est la femme qui est belle, uniquement pour la gloire d’être belle? Vous êtes de grands calculateurs, et vous avez fait de grands progrès dans la mathématique; c’est bien à vous. Vous êtes passés maitres dans l’art de savoir ce que rapporte un sourire, un regard, un geste d'amitié, vous avez ce droit-là ; comme vous êtes tous à vous demander sans cesse quelque chose, les uns les autres, ne fût-ce qu'une boule noire ou blanche, ou votre voix pour un grade de caporal, vous passez votre vie à vous mentir, à vous tromper, à vous faire des serments que l'heure emporte. Je vous connais, je vous ai bien vus, toute sotte que je suis. Personne ne s’est gêné devant moi, pauvre

Agnès dTtalie, et j'ai vu à découvert d'étranges fourberies. Mais je ne

vous en veux pas, c'est votre instinct, c'est votre malheur. Vous voulez paraître plus que vous n'êtes, et tout le monde y perd, vous d’abord et ensuite ceux qui vous étudient. Adieu donc. Votre ville est belle, mais j'aime mieux la dernière de nos bourgades. Comment êtes-vous logés dans ces hautes maisons entre quatre murailles obscures? Vous vous contentez d’un espace si étroit, que c’est à peine si l’on y peut vivre; vous vivez entre quatre murailles si légères, que vous pouvez entendre à votre droite le ràle du vieillard moribond, et à votre gauche le vagissement de l'enfant nouveau-né! Chez vous la vanité l'emporte sur les meilleurs sentiments et les plus nobles. Vous placez dans votre estime la fortune avant le talent, avant la noblesse, avant les services rendus à la patrie, avant la vertu. Vous savez gré à un homme d'être riche ; que cet homme soit un avare infâme, qu'il se prive du nécessaire, qu'il pèse le pain de son enfant, qu'il soit l'éternel jouet de son orgueil et de sa bassesse, que l'idée ne lui vienne jamais de donner un écu à un pauvre, de réparer le grabat de son père, où de sauver l’honneur de sa fille, et vous sentez votre sympathie augmenter pour ce misérable qui mettrait le feu à la ville s’il y avait quelque chose à gagner sans danger! Adieu donc! Nous ne sommes pas assez riches, le prince et moi, pour habiter ces murailles couvertes de papier mal peint, car il nous faudrait vendre nos André del Sarte et nos Paul Véronèse; nous ne sommes pas assez riches pour payer vos fiacres à l’heure, il nous faudrait vendre nos voitures dorées ; il nous faudrait chasser nos vieux et fidèles domestiques , pour payer vos laides et difformes servantes dont Carlina ne voudrait pour essuyer son brodequin. Nous partons. J'ai vu vos belles choses, elles sont belles, mais çà et là renfermées : chez nous, toute belle statue est au soleil, au grand air ; elle a l’espace et le regard des hommes. Vous avez vu Pise et Florence et les merveilles de la loge des Lanciers, et les chefs-d’œuvre de Jean à Bologne. Comparez, si vous l’osez, les candélabres mal dorés de cette place de la Concorde tachée du sang d’un roi, et ces monuments grecs, ces colonnes frileuses ; comparez tout cet ensemble dont vous êtes si fiers au Dôme, au Baptistère, au Campo Santo, à la tour penchée de Pise! Dites-moi, que faites-vous de vos morts? dans quel trou les jetez-vous en toute hâte? Impies! qui ne savent pas garder le nom et le souvenir de leurs pères. Chez vous, le mort disparaît tout entier; chez nous, il reste l'habitant de la cité, son nom est inscrit sur des dallesexposées à tous les regards et à tous les respects des hommes : les morts habitent avec nous, dans les cathédrales, dans les cloîtres, dans les places publiques; à Bologne, le champ des morts tient à la cité par une longue

suite d’arcades. Aussi chez nous on n’a pas peur de mourir: vous, au contraire, vous éloignez ces tristes images. À peine avez-vous jeté un peu de terre sur la dépouille de vos plus grands hommes que vous vous trouvez quittes avec eux; trop heureux encore si quelque révolution funeste ne porte pas ses mains parricides sur leurs tombeaux! Et vos églises ? Comment prier dans ces vastes enceintes qu'habite l'hiver? Oh! parlezmoi d’un beau dimanche dans nos églises génoises! Le soleil radieux remplit le sanctuaire de ses vives clartés, l'or et les peintures éclatent de toutes parts; à la porte du temple flotte un grand voile de pourpre; sous : vos pieds la mosaique éternelle étend son tapis de fleurs ; l'autel est paré, la sainte Madone a revêtu ses habits de fête, le Bambino tient dans ses mains les plus belles gerbes de la moisson; l’orgue chante le cantique des cœurs heureux; ce sont des voix, ce sont des prières, c’est de l'encens ; la prière parle tout haut, le chrétien se montre ; le prêtre, le moine, l’évêque, le soldat, le prince, le mendiant se mélent dans la même foule et prennent leur part des mêmes bénédictions. Chez nous la prière est une joie, chez vous elle est un supplice. Votre église est sombre et triste; la dalle résonne d’une façon lugubre, l’autel est entouré de grilles épaisses, le froid et le silence remplissent ces solitudes lugubres. Et puis l’on n'ose pas prier; les voix ne se mélent pas à la voix des prêtres. On trouvait que j'étais à genoux trop longtemps et trop courbée sous la sainte image du Sauveur! Ville étrange, où l'on ne peut ni prier, ni chanter, ni prendre la main d’un ami et la serrer dans les siennes ! Et votre charité publique, où est-elle? Sur vos hôpitaux vous inscrivez des mots affreux : Hospice des Incurables, de la Vieillesse. hospice de la Bourbe, la Salpétrière, Bicétre ! Nous autres Génois nous avons un palais de marbre qui contient la plus belle œuvre de Michel- Ange, cela s'appelle l'Auberge des Pauvres! Vos femmes, pour la quête, se font belles et parées; chacun à le droit de leur porter lui-même son argent, pour les voir de plus près. Chez nous, au contraire, qui fait l'aumône se cache; le quêteur se couvre d’un masque, afin que Dieu seul puisse voir son visage ; quand vient son lour, le prince quête à son tour, et Dieu seul peut savoir que c’est le prince. A Florence, au milieu d’un bal, souvent nos plus galants danseurs disparaissent : c’est qu’ils ont entendu la cloche des agonisants ; chacun va prendre son masque et veiller sur le malade. À ce devoir sacré, personne ne manque, non pas même quand viendrait à sonner cette heure que vous avez faite sans mystère, que vous autres Français vous avez appelée l'heure du berger. Adieu donc encore une fois, je pars et pour ne plus revenir. Et comme per-

sonne ne peut nous voir, donnez-moi la main, et embrassez-moi, mon

ami. »

RAULANT

Ainsi parla la princesse. Simons, qui sentait combien elle était dans le vrai, n’essaya pas de la retenir. Il était un de ces hommes sans égoisme qui veulent avant tout le bonheur de leurs amis, et qui s’effacent pour leur laisser le champ libre. Il aimait cette jeune femme pour sa beauté, pour: sa jeunesse, pour son talent, pour sa rare modestie qui n'était égalée que par sa grâce naturelle et simple; mais il savait très-bien que ces belles et grandes natures, abandonnées à elles-mêmes dans cette ville immense, sans guide, sans appui, sans l'expérience de ce monde à part qui a étiolé tant de choses, finissent toujours par se perdre au profit de quelque vanité, de quelque orgueil, de quelque mauvaise passion. La princesse Léonora quitta Paris avec la joie du prisonnier qui voit s'ouvrir les portes de sa prison. Elle s'écriait comme dans Virgile : L'Ftalie! l'Ltalie! Et quand enfin elle fut de retour chez elle; quand elle eut retrouvé ses vieux amis, sa belle maison, ses fêtes charmantes; quand son cavalier servant fut revenu plus empressé et plus fidèle que jamais, elle se demanda si elle n’avait pas été le jouet de quelque songe horvible, Et quand on lui voulait parler de son voyage : « Ne parlez pas

de Paris, disait-elle, à mes amis! c’est comme le Vésuve! Tenez-vous à distance de la lave et regardez la flamme de loin. »

Quand la princesse Léonora eut quitté la ville où elle ne devait plus revenir, notre ami Simons, sûr d’avoir été oublié de cette femme à laquelle il songeait toujours, rentra dans sa pauvre maison; il était triste de cette tristesse sans consolation et sans espérance que l'âme humaine ne saurait définir. Rentré chez lui, le malheureux retrouva son joug de fer, et ce joug lui parut plus pesant et plus honteux que jamais. Mais quoi ! il faut obéir à ces rudes nécessités! De temps à autre, Simons cherchait à se rappeler madame de Catrini; il retrouvait dans son souvenir charmé cette belle et éclatante Léonora ; il revoyait ce beau regard, ce fin sourire, cette fraiche et pure fleur d’au delà les Alpes, il la revoyait toute parée, toute brillante, ou bien à demi couchée dans la douce somnolence de l'âme et du corps. Vaine illusion ! une voix criarde, une jupe crasseuse, un glapissement de toutes les minutes, cette vilaine maîtresse acharnée à la vie de ce pauvre homme, vulgaire et égoïste nature, venaient arracher l'artiste à cette heureuse contemplation.

Un mois après le départ de la princesse Catrini, dans ce même salon où nous l'avons vue pour la première fois, un des beaux messieurs de l'assemblée s’en revint tout effaré et d’un air mystérieux raconter à ces messieurs et à ces dames qu'il avait rencontré la signora Léonora avec son artiste.— « Ah! ah ! voilà une aventure, disait ce monsieur. Vous croyez votre princesse au fond de l'Italie, elle est ici! le prince sera parti tout seul avec la soubrette ; la dame est restée avec son artiste, et Dieu sait ce qu'ils font à eux deux ! Toujours est-il qu'ils se sont juré de vivre et de mourir ensemble Je les ai vus, bras dessus, bras dessous, el je l'ai reconnue quoiqu'elle soit bien changée ! Elle avait à ses pieds de vieux souliers, un vieux châle sur ses épaules, et un chapeau neuf tout battant rose. Elle m'a paru un peu plus grande que de coutume. Quant à lui, il lui donnait le bras d'un air nonchalant et passablement ennuyé. Je les ai suivis pendant une heure, et ils ne se sont pas dit quatre paroles. Ainsi s’en va l'amour! »

Pauvre Simons! si ce monsieur, ce beau parleur bien informé avait Suivi Simons et sa compagne plus longtemps, il les aurait vus entrer à l'auberge du Sauvage, il aurait entendu cette étrange princesse demander tout haut du vin, du pain, du fromage pour elle, et du tabac pour son homme !

JULES Jan.

LE HOLLANDATS.

S'iz est un peuple dont l'orgueil national mérnât de passer en proverbe, c’est ce peuple, le croirait-on? d'origine toute germa- @

nique, qui se nomma d'abord Wattawer (bande de sable ou pays bas, nom que les Romains, à l’époque où César arriva dans les Gaules, tansformèrent en celui de Batavi, c'est-à-dire Bataves ou Hollandais. Le patriotisme est une belle chose, mais en tant qu'on ne le pousse pas jusqu'à l’exagération ; exagéré, il est aveugle et produit de fâcheux résultats.

Aux yeux du Batave, rien n'égale les plaines basses et uniformes de son pays; les alluvions, les tourbières, les marais dont il est couvert; les cours d'eau qui le sillonnent en tous sens: les nombreux et profonds canaux qui le traversent comme autant d'artères, et, il faut le dire, lui donnent la vie et le mouvement; les redoutables éclases qui le protégent; les forteresses qui l'entourent: et enfin l'air brumeux, humide et rhumatismal qui l'enveloppe d'un voile éternel. Il en résulte que le Hollandais préfère son pays, quelque déshérité qu'il soit da ciel, aux plus magnifiques pays du monde. Tous les goûts sont dans la nature.

N'était son amour du lucre, la seule grande passion qu'on lui connaisse, mais aussi celle sur laquelle il concentre toutes ses affections, le Hollandais ne quitterait pas plus ses marais que le castor l'édifice dont il s’est fait si artistement l'architecte ; mais le désir de vendre et de rouler sur l'or le fait sortir de son apathie. De sa nature il est essentiellement pléthorique. Boérhaave a écrit quelque part que sur cinq Hollandais il en mourrait trois d'apoplexie foudroyante, si les Phéniciens n'avaient inventé le commerce.

Né commerçant, le Hollandais a tout ce qu'il faut pour se tirer avec avantage du labyrinthe dans les inextricables détours duquel tant d’autres s'engagent et s’égarent. Le jour où il fut question d'entreprendre l’un de ces travaux si gigantesques qu'il semble que Dieu seul puisse sérieusement y songer, — le desséchement de la mer de Harlem qui n'a pas moins de cinq lieues de long sur deux et demie de large, et que l’on voulait transformer en une polder d'une superficie de cinq mille hectares: — ce jour-là, le bailleur de fonds de la société qui s'étail organisée dans ce but acheta publiquement une paire de brodequins de hasard qu'il marchanda vingt minutes. Le Journal de la Haye signala le fait, et, tant ilest vrai que les plus petites causes produisent souvent de grands effets, l'affaire du desséchement fut abandonnée. Le bailleur passa pour un cancre, mais 1l sauva ses écus.

Dans une circonstance analogue à celle-ci, et qui dénote que quand l'esprit de l’homme s'élance à la recherche du merveilleux il ne met plus de frein à sa fougue, — il s'agissait de faire de Paris un port de mer, et

ce fut une société hollandaise qui en eut pour la première fois l'idée, —

le chef de cette société demeura huit jours à Paris. Eh bien, veut-on savoir quels y étaient ses moyens d'existence, à cet homme qui, pour nous servir d’une locution vulgaire, remuait les florins à la pelle? Il logeait dans un fort modeste hôtel de la rue Montmartre, déjeunait le matin dans sa chambre avec un petit pain d’un sou, et dinait, le soir, avec un second petit pain et un cervelas, tout en parcourant à grands pas cette partie de la rue des Jeüneurs que les édiles de notre bonne ville n'ont pas encore songé à doter du plus petit réverbère. Avait-il soif, il se dirigeait vers la fontaine située en face de la rue Feydeau, et là, se faisant de ses mains un gobelet, ilse désaltérait à peu de frais. Si Paris n’a pas détrôné le Havre, au point de vue maritime, peut-être devons-nous l'attribuer à cette incroyable parcimonie.

Un dernier trait, sans doute fort connu, mais que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter ici, tant il est caractéristique, est celui que l’on attribua dans le temps au Hollandais Roër, le plus célèbre usurier de la rue de la Huchette, où il demeura vingt et quelques années, dans une maison décrépite. Un jour il dit à son fils : « Je sors. Si un tel vient, je lui ai prêté mille francs; mais comme je prélève les intérêts composés, voilà cinq cents francs que tu lui remettras en échange de son billet payable dans deux ans. — Double! niais s’écria sa femme présente à Ja recommandation, et pourquoi ne lui prêtes-tu pas pour quatre ans, tu n'aurais rien à débourser? »

La vue de l'or produit sur les Hollandais l’effet d’une pile de Volta; morts, elle les galvaniserait. 11 y a deux ans, un Hollandais de Berg- 0p-Zoom, qui, à en juger d’après le tremblement sénile de ses jambes, devait être fort âgé, et d’après le vêtement moins que luxueux qu'il portait, joint à son mobilier plus que modeste, devait être fort pauvre, lit appeler le célèbre docteur Gronovius, le descendant du philosophe de ce nom et le Gannal des Pays-Bas.

« Docieur, lui dit-il, d’une voix chevrotante, je me fais vieux. J'ai tantôt mes cent dix-huit ans. — C’est un fort bel âge. — Pas si beau que celui de notre aïeul Melchisédech ! — Patience, vous irez peut-être plus loin que lui. — J'en doute. Docteur, j'ai un grand! service à vous demander. — Lequel? — (Cest que vous vouliez bien m’embaumer. — Rien n’est plus facile. — Un moment. Le procédé à l'aide duquel vous conservez les corps consiste, Si je ne me trompe, à injecter dans leurs veines des poisons ; je voudrais que pour moi vous innovassiez. — Je ne vous comprends pas. — Je vais être plus explicite. Ne pourriezvous, au lieu de matières vénéneuses, employer de For? »

Gronovius regarda son interlocuteur d’une façon si expressive, que celui-ci ne put s'empêcher de lui dire en souriant :

« Vous me prenez pour un fou, ou tout au moins pour un maniaque ? Et peut-être avez-vous raison. Mais qui n’a son faible ici-bas? Homo sum... Or Cà, vous consentez? — Et quand cela serait, où prendriezvous... — La préparation nécessaire à mon embaumement? Docteur. regardez. »

Le centenaire, en disant ces mots, ouvrit un vieux coffre dans les prolondeurs duquel étincelaient de massifs lingots d'or.

«Il y en à treize, reprit-il après un instant de silence: douze me sont destinés, le treizième est pour vous. Ma proposition vous convient-elle? — Mais... — Pas de mais : un oui ou un non, c’est tout ce que je vous demande. — Vous me pressez tant qu'en vérité je n'ose... — Ah! docteur, vous ne savez donc pas que c’est à cette fortune que je dois ma belle et verte vieillesse? vous ne savez done pas que j'ai passé cent ans de ma vie à courir les mers pour amasser cet or, et que depuis deux ans

que je n’en ai plus de soucis, je me sens chaque jour dépérir? Quel plus rationnel usage pourrai-je donc en faire que de l'employer à conserver après ma mort ce qu'il a si bien entretenu de mon vivant? Et puis d’ailleurs, qui sait! ajouta le vieillard avec l'une de ces réticences dont il est assez difficile d'expliquer le sens. J'ai, poursuivit-il, des héritiers : tous sont riches. Ils ne le seraient pas que je me garderais bien de leur laisser ces lingots, ce serait leur rendre un trop mauvais service. Vous acceptez? — J'accepte, répondit cette fois l'Esculape. — Donc, à demain, entre midi et une heure.— Comment, à demain? — Oui, à demain, entre midi et une heure; vous pourrez commencer l'opération, Je serai prêt. — Entendons-nous, reprit Gronovius qui, revenu de sa première surprise, ne savait plus que penser du singulier personnage auquel il avait affaire. Que vous ayez des manies, je le comprends; mais que vous poussiez l'excentricité jusqu’à vouloir vous faire embaumer vivant, voilà ce qui me surpasse. — Eh! docteur, vous n'y êtes pas! Demain, entre midi et une heure, je serai mort, el ces lingots seront à votre disposition. »

Il ne disait que trop vrai. À sept heures du matin, Gronovius apprit que le centenaire venait d’expirer. Mais quelle voix secrète l'avait donc instruit de sa fin si prochaine? C'est ce que nous serons peut-être en état de vous apprendre un jour. En attendant, disons qu'il ne s'agissait plus que de procéder à l’exécution de ses volontés dernières. Malgré sa promesse, le docteur ne crut pas devoir les accomplir à la lettre; il en référa au conseil de la ville. Le conseil, assemblé extraordinairement, vu l'étrangeté de la circonstance, décida, ce qui eut lieu, que le défunt serait embaumé conformément aux règles ordinaires et enseveli dans un cercueil fait avec les douze lingots désignés dans son testament.

Cette royale fantaisie produira-t-elle sur lui l'effet des paroles du Christ sur Lazare? Nous nous permettrons d'en douter. IL est plus logique de croire que, retrouvé dans quelques milliers d'années d'ici, comme la momie d’un Egyptien où d’un Guèbre, il servira à exercer les patientes recherches d’un savant, lequel ne manquera pas de déclarer que c'était, de son vivant, sinon un empereur, du moins un stathouder hollandais.

On dit le Hollandais égoïste; on prétend même que ce déplorable vice est Ia base de toutes ses actions. Hélas! trois fois hélas! de qui, au temps où nous sommes, n’en pourrait-on dire autant? « Cave ne cadas, Car le terrain est glissant, » répliqua quelqu'un à qui nous en faisions l’observation.

C’est en se fondant sur la parcimonie bien reconnue du Hollandais

que des malintentionnés ont osé prétendre que, très-inflammable malgré son épaisse écorce, il était peu délicat dans ses affections ; qu'il choisissait ses maitresses parmi ses servantes. Foin de Ja calomnie ! Le Hollandais, nous le proclamons à haute voix, n’est Pas encore parcimonieux au point de descendre jusqu'aux Maritornes, surtout à Paris. Il a la conscience de ce qu’il vaut; il se doit de porter plus haut ses regards. Pénétré d’ailleurs du célèbre système d’Azaïs, il sait bientôt rétablir l’équilibre dans ses affaires.

Un opulent financier de Paris, Néerlandais d'origine, devint amoureux fou de l'une des plus adorables gazelles de nos théâtres. Imaginez une jeune femme de vingt ou vingt-deux ans, aux Cheveux blonds, au regard tendre, à la démarche la plus coquette et la plus gracieuse, au langage le plus spirituel. Entre le théâtre et la finance, il y a plus de points de contact qu'on ne pense, ne serait-ce que sous le rapport des profits et pertes. Toutefois, quand on à vingt ans on aime peu un soupirant de soixante ; il faut que, pour faire pardonner son âge, celui-ci sache exhaler Son amour dans un volume, non de poésies, mais de billets de banque , ouvrage dont il promettra de nombreuses éditions. En ce temps-là, la chronique citait un mot de notre gazelle, qui, s’il est réel, dénote une admirable entente des choses de la vie, et une vivacité d'à-propos peu commune. À la suite de l’un de ces enivrants et tout à la fois ruineux têtea-tête qu'il lui arrivait de temps à autre d'accorder à bon escient, c'esta-dire à ceux de ses nombreux admirateurs qu'elle savait en état d’apprécier d’une façon convenable cette insigne faveur, l’un d'eux s’imaginant avec une ingénuité charmante que, grâce à la manière royale avec laquelle il s'était comporté, il pouvait une fois encore y revenir sans être obligé d’avoir de nouveau recours à son portefeuille, lui dit au moment de se séparer d'elle : Au revoir! Mais, étonnée d'une pareille prétention : Vous êtes donc bien riche, monsieur! lui répliqua-t-elle froidement.

Les gazelles ont le flair des plus exercés : la nôtre n'eut pas besoin d'appliquer son financier à la même épreuve. Trois jours après leur première entrevue, tous deux ils étaient parfaitement d'accord : l'un, chaussé de bottes économiques et son parapluie sous le bras, s’en allait tendrement à pied, barbotant, comme un homme de lettres sans le sou, dans la boue; l’autre, mollement étendue dans le plus délicieux brougham qui Soit jamais sorti de chez Desouches, se faisait conduire où? La chronique prétend que ce n'était pas à l'église. De cette façon, tous deux ils établissaient une balance exacte dans leurs comptes. Le financier ne se serait pas plus permis de prendre un liacre, même par l’un de ces Jours où les

cataractes du ciel S’épandent toutes en même temps sur Paris, que la gazelle ne se serait privée une seule fois de se rendre où nous n'avons pas dit qu'elle allait. Et tous deux ils étaient contents. Le suprême bonheur du Néerlandais consistait à faire atteler, aussitôt que la jeune femme exprimait le désir de prendre l'air, et, au moment où elle s’élançait dans la voiture, de lui envoyer de la main un baiser, en murmurant avec un sourire de faune ces doux mots : À tantôt, chère! amusezvous bien! À quoi la sirène ne manquait jamais de répondre avec un petit hochement de tête non moins tendre : Adieu, mon ange, pensez à moi! Le brougham partait, et le financier, son parapluie toujours sous le bras, se rendait amoureusement à la Bourse, où, l'âme inondée d'une joie ineffable, le 3 pour 0,9, l'emprunt piémontais, le tiers consolidé, les quatre canaux et la rente d'Espagne avaient seuls le pouvoir de faire cesser son extatique ravissement

Il y à quelques mois à peine, notre gazelle tomba dans un état de langueur inquiétant. Troublé, le Crésus voulut savoir la cause de ce marasme. La Faculté, consultée, lui répondit par l'ordonnance suivante : « Un coupé .et des chevaux, surtout qu'ils soient plus beaux que ceux de mademoiselle Z**, de l’Académie royale de musique. Servir sans retard. » Il s’'empressa d'envoyer chez le préparateur habituel de ces sortes de potions ; puis, ne voulant pas qu’on püût l’accuser de lésinerie, il joignit de lui-même à l’envoi les plus magnifiques ketten de ses écuries. La guérison fut complète. Mais, si notre intéressante malade était peu sujette aux chutes sur la scène, elle l'était par contre beaucoup aux rechutes dans la vie privée. Moins de trois semaines après, de nouveaux symptômes se manifestèrent ; en peu de jours le mal devint des plus graves.

« Grand Dieu ! chère, que vous êtes pâle! lui dit un jour le financier

avec une visible émotion. Vous maigrissez à vue d'œil... — A qui le dites-vous! — Mais enfin qu’avez-vous? — Cela saute aux yeux. Fai le spleen. — Et d’où vous vient cet ennui? — De mon appartement, donc !

Un taudis! »

Ce que l’on qualifiait ainsi, il est bon de le dire en passant, était l’une des plus ravissantes chartreuses de la Chaussée-d’Antin.

« Et quand je pense que mademoiselle X**, de l’Opéra - Comique, une petite fille de. rien, loge sa femme de chambre dans un réduit bien plus élégant que celui-ci !... Pécore, va! »

Pendant que notre gazelle donnait ainsi carrière à son amertume, le Néerlandais promenait un regard stupéfait autour de l'appartement, dont l’ameublement était aussi frais que celui de la plus délicate petite-mai-

tresse. Tout à coup, ses yeux s'arrêtent sur une douzaine de petits pots en porcelaine dorée, de boîtes en écaille et de flacons symétriquement rangés sur le plateau de marbre d’une duchesse.

« Cela vous étonne? lui dit la malade en poussant un profond soupir. Ai-je donc besoin de tout vous expliquer ? Ici c’est du blane, là du bleu, plus loin du rouge. Que deviendrions-nous, pauvres femmes, sans cette trinité aussi patriotique, du reste, que beautifying ? »

À ce moment, la camériste parut, disant : « Le racahout de madame. — Vous prenez du racahout? — Il faut bien que je rengraisse, je joue prochainement un rôle d’odalisque. — Mais vous ne vivez donc qu’au milieu des drogues ?— Vous l'avez dit, répliqua la blonde et douce jeune femme en brisant de colère un écran chinois. Aussi ai-je résolu d’en finir. — Vous dites? — Je dis que si cela continue, mon directeur m’a menacée de demander la résiliation de l'engagement que j'ai signé dernièrement avec lui; or, comme je tiens à faire encore les délices de ce bon public qui m’adore, qui m'idolâtre, je vous préviens que si vous ne m'aidez pas à sortir de l’état de sorrow dans lequel je me trouve, demain j'appelle un fripier, je fais maison nette, et... — Et?...— Vilain! lit tendrement la sirène en se suspendant au cou du Batave. vous savez bien que je t'aime trop pour agir ainsi sans que vous le vouliez. Tu m’enverras ton tapissier, n'est-ce pas, mon ange ?— Ce soir même. — Et vous me laisserez carte blanche? — Cert...ai...ne...ment. — J'ai si bon goût, vous verrez ! »

En moins de huit jours, la métamorphose fut achevée: l'actrice et l'appartement n'étaient plus reconnaissables : on ne voyait partout que fleurs, meubles de boule, satin, velours, tableaux, statuettes, curiosités de tout genre, tout ce que l’art enfin avait pu fournir de plus artistement fait, de plus gracieux. L’heureuse directrice de toutes ces merveilles avait exigé que personne ne mit le pied dans le temple avant que le prodige fût totalement accompli.

Quand, par suite de l’axiome qui veut qu'à tout seigneur revienne tout honneur, le financier fut admis à jouir le premier du coup d'œil, il fut ébloui. Assise devant son piano, la gazelle étudiait un charmant motif du Diable à l’école d'Ernest Boulanger, et le fameux quadrille impérial d'Oscar Commettant. Elle accourut radieuse au-devant du Batave , et lui dit dans un accès de gaieté folle :

« N’avais-je pas raison de vanter mon bon goût? — Vous êtes une fée, chère ! »

Jamais épithète n'avait été mieux placée. Le soir, en rentrant chez

LE HOLLANDATS. 241

lui, le financier trouva les mémoires ; ils s'élevaient, récapitulation faite, à la modeste somme (historique ) de cent vingt-deux mille francs !

« C'est un peu dur, dit-il en payant, mais je rattraperai cela. »

L'occasion ne tarda pas à se présenter. Vers le même temps, il faisait bâtir un somptueux hôtel dans l’une des rues les mieux habitées du noble faubourg : il s'agissait d’une dépense de plusieurs millions. L'hôtel livré, ilrassembla ses fournisseurs et leur tint à peu près ce langage :

« Messieurs, hier, par suite d’une fausse spéculation, j'ai perdu cent vingt-deux mille livres ; il faut que vous m'aidiez à les récupérer. Vos mémoires sont exagérés ; ce n’est pas ainsi qu'on agit avec un homme tel que moi. Réduisez-vous donc les uns et les autres jusqu'à concurrence de la somme dont je viens de vous parler, et sur-le-champ je vous paye: dans le cas contraire, vous attendrez, et peut-être sera-ce longtemps. Je ne vous prends pas en traître. Ce que je suis obligé de faire aujourd’hui, je ne l’eusse peut-être pas fait avant-hier; n'en accusez que les événements qui m'ont accablé. J'ai dit. »

Les fournisseurs murmurèrent; mais comme chez eux le besom d’espèces se faisait généralement sentir, force leur fut d’acquiescer.

« Voilà deux maladies, la dernière surtout, dont le prix est un peu élevé; j'espère, chère, que dorénavant vous vous porterez à merveille, dit le financier en retournant le lendemain chez l'actrice. — Oh! mon ange, tu me gâtes! et mon bonheur serait parfait, n'était mon propriétaire qui veut à toute force me donner congé ! — Comment, congé? — C’est dommage, n’est-ce pas, après y avoir fait tant de dépenses, de quitter mon joli petit appartement ? Et cela, parce qu'il veut que je vous fasse souscrire en mon nom un bail de quatorze ans, et que moi je ne veux pas. — Et qui vous fait ne pas le vouloir? — Que vous importe! vous ne m'aimez pas. — Je ne vous aime pas... moi! ah ; vous savez bien le contaire, soupira le Hollandais en regardant langoureusement le plafond. — Eh bien, puisque vous y tenez, reprit la gazelle, si je n’ai pas voulu ; consentir, c’est que je me suis dit : Les quatorze ans écoulés, je ne serai pas plus avancée qu'aujourd'hui, tandis que si je réunissais dès ce moment la somme seulement consacrée chaque année à mon lover, je pourrais acheter, du côté des Champs-Elysées, un tout petit ermitage aussi confortable que celui de madame K***, des Français. Vous savez, celui qu’elle a obtenu dernièrement de son vieux pair de France?

ie) Historien fidèle, arrétons-nous là. La négociation est entamée ; mais nous ne savons encore si elle est, si elle sera conduite et résolue au oré de notre gazelle.

Si l’on admire le flegme de l'Allemand et de l'Anglais, que dira-t-on du sang-froid de ce Batave qui, étant à table, à Paris, au milieu de vingt convives, reçoit une lettre de son pays, demande la permission de l’ouvrir, la parcourt d’un œil rapide, et, avec un calme stoïque et un visage impassihle, laisse tomber ces mots : « Ma filature vient de brûler. — Eh quoi, lui dit son voisin, ce bel établissement que vous possédiez sur le bord de l’Escaut, et dont vous avez refusé deux millions? Il était assuré ? — Non. — Quel malheur ! — Bah! j'avais intention de le faire rebâtir sur un autre plan. Cela m'évitera la peine de le démolir. »

Et cependant, cette filature, c'était à peu près toute sa fortune ; mais il avait sur-le-champ compris que, de sa part, la moindre expression de désespoir eût porté atteinte à son crédit, sa seule ressource désormais, et qu'alors sa ruine eût été complète. — La gravité du péril en avait fait un héros.

Les Hollandais sont fumeurs comme des Allemands, buveurs comme des Suisses, gourmands et gourmets comme des Anglais, taciturnes comme des quakers. Master Wandenhoop, le Milon de Crotone des Pays - Bas, venait exprès de Maëstricht à Paris pour manger, et il s’en acquittait d’une façon fabuleuse. Un jour, aux Frères Provençaurx, après un diner que Gargantua seul eût osé faire avec lui, tant les mets et les vins

avaient été abondants, master Wandenhoop, qui n’était pas encore rassasié, demande à jeter un coup d’œil sur la carte. On s’empresse de la lui passer. Après un examen de quelques minutes, embarrassé sans doute du choix qu’il avait à faire :

« Garçon, dit-il, quels sont les plats les plus recherchés et les vins les plus exquis de votre maison? — Mon Dieu, monsieur, je serais fort en peine de vous le dire. — Eh bien, alors, garçon, servez-moi tout ce que vous avez. — Mais, monsieur, cela ne tiendra pas sur votre table. — Vous en avancerez une seconde, une troisième. — Monsieur, mais... — Garçon, je veux, entendez-vous, et quand je veux, on obéit. Allez! »

Obligé de céder à ce singulier consommateur, le garçon alla faire part à son maitre de ce qui venait de se passer. Le maître, qui connaissait master Wandenhoop de longue date, ordonna qu'il fût fait suivant ses désirs. En moins de vingt minutes, master Wandenhoop eut toute la carte devant lui, depuis le plus petit hors-d'œuvre jusqu’à la plus forte pièce de résistance; depuis le vin le plus ordinaire jusqu'au vin le plus recherché. Master Wandenhoop satisfait se remit à la besogne comme s’il n’eût rien mangé depuis huit jours. Vingt personnes assistaient à ce haut fait... de fourchettes ; toutes, ébahies à la vue d’un pareil spectacle,

oubliaient qu’elles étaient elles-mêmes venues pour diner. Quoique lépi gastre du Hollandais fût, en apparence, d’une fort remarquable capacité,

Se PE E

on ne pouvait se rendre compte de sa gloutonnerie ; on se demandait dans quel compartiment de son énorme abdomen il parvenait à caser la prodigieuse quantité de vivres qu'il faisait disparaitre. II s'était mis à table à cinq heures: à onze il se leva, et, sans se préoccuper le moins du monde des sourires et des chuchotements qu'avait excités l’homérique bataille qu'il venait de livrer, il sortit, paya largement sa consommation, et alla passer le reste de sa soirée à l’estaminet de l'Univers, en face d’une douzaine de pots de bière, du contenu desquels il trouva encore le placement.

Autant master Wandenhoop professait d'estime pour la table, autant __ comme, du reste, tous ses compatriotes — il avait de respect pour les cigognes. -Par une belle matinée du mois de mai, il se promenait aux Champs-Élysées, lorsque tout à coup apercevant un pauvre diable qui, assis auprès d’une cigogne, raclait frénétiquement un sabot, lequel ne portait certainement pas le nom de Stradivarius, il s'approche et parait l'écouter avec plaisir. Étonné de se voir un auditeur, l'artiste s’escrime de plus belle ; tous ses efforts semblent tendre à tirer de son instrument

214 LES ETRANGRRS À PARIS.

les sons les plus discordants. Le Hollandais ne bouge pas. Quel est done cet étrange dilettante? L'artiste serait-il un Sivori incompris? Curieux de juger si la générosité de son public est à la hauteur de son admiraon, il s'arrête brusquement et lui présente sa sébille. Au lieu de répondre à cet appel expressif, master Wandenhoop dit au musicien, en lui montrant la cigogne : « Combien cet oiseau? — Monsieur, il n’est pas à vendre. C’est mon gagne-pain. — Je vous en donne cent francs. — Monsieur, si... — Deux cents francs. — Ma pauvre Jeannette! — Voilà cent écus : cela vous va-t-il? »

Faisant à part lui cette judicieuse réflexion qu'avec cent éeus il pourrait se procurer non pas une, mais plusieurs autres cigognes, l'artiste poussa un profond soupir et consentit au marché. Quant à Jeannette, qui, pendant ce débat, était restée immobile sur l'une de ses longues pattes, elle n’y forma pas la plus petite opposition. Peut-être pensa-t-elle en sa plume qu’elle ne pouvait que gagner à cet accommodement. En conséquence, master Wandenhoop tira sa bourse, y puisa la somme convenue, la remit à l'artiste qui, en échange, lui percha Jeannette sur l'épaule, et, l'un portant l’autre, l’homme et l'oiseau s’éloignèrent. Trois semaines après, Jeannette se promenait gravement sur la place publique de Maéstricht, toute joyeuse de se trouver au milieu d’une foule de compagnes pour lesquelles les passants avaient les plus grands égards.

Master Wandenhoop jouissait d’une fortune immense. A soixante ans Il en avait mangé— littéralement — la moitié, bu et fumé, ou à peu près, l'autre moitié, lorsque la mort le surprit. Il expira comme il avait vécu, le verre à la main, et fut enterré dans l'un des angles du Mont-Parnasse.

Il y à quelques années, un négociant d'Amsterdam vint se fixer à Paris, pour y fonder un établissement destiné à servir d’entrepôt aux divers produits de la Hollande et des vastes possessions que ce pays compte dans l’inde. Ce négociant était ce qu'il est encore, riche; économe et

adroit. Son arrivée fit grand bruit; ses relations s’en ressentirent. en

peu de temps elles furent nombreuses. Chacun briguait l'honneur d’entrer en rapport d’affaires avec lui, et l’on y mettait d'autant plus d’empressement, que son crédit, on le savait, rejaillissait sur ceux qui l’approchaient. Vers le même temps, une société littéraire et artistique se forma. Créée dans toutes les conditions possibles de vitalité, eette société recrutait des noms, afin d'augmenter encore ses chances de succès en se plaçant sous le patronage d'hommes éminents. Un millionnaire est tou- Jours un homme distingué. Le négociant d'Amsterdam fut l'objet de pres: santes sollicitations. On voulait qu'ilfût l'un des membres de la société les

plus influents. Après avoir lu la lettre qui lui était adressée à ce sujet, il prit une plume, et écrivit la réponse suivante :

« Monsieur : en 18.., une société dont le siége est situé en ce moment «rue Heerngraft, à La Haye, s’organisa sous ce titre : Felix meritis. SON « but principal était le développement des sciences, de la littérature et « du commerce. Sous ce triple point de vue, elle méritait l'attention, je « dirai mieux, la sollicitude des notabilités du pays. On me fit l'honneur « de me mettre du nombre. Je souserivis. Faut-il vous le dire, monsieur”? « cette société

je ne lui en fais pas un crime — s’occupa de toutes « choses, excepté de celles qui pouvaient nous intéresser. Beaucoup de « ceux qui avaient concouru à sa formation se retirérent. Je fis comme «eux. Vous le savez, les années s'écoulent, l'expérience arrive, on devient « méfiant, difficile; je suis d’une effrayante incrédulité: j'ai laissé bien « Join derrière moi saint Thomas.

« Aujourd’hui vous daignez m'écrire pour m'engager à m'associer à « l'œuvre que vous venez de fonder. Je ne veux pas savoir quelles sont «vos intentions, je les crois bonnes; je tiens seulement à m'assurer des « résultats : si done votre société est en état de me faire vendre mon in- « digo, ma cochenille et mes toiles de Frise, je suis dès ce moment des « vôtres. Dans le cas contraire, vous trouverez bon que je reste dans « l'humble obseurité que je me suis faite. Agréez, ete. »

Cette réponse eut de la publicité; on en induisit, légèrement sans doute, que les Hollandais étaient dégénérés, que pour eux le commerce était tout, les arts, rien. Nous ne sommes pas de cet avis. Il est possible qu'ils aient oublié que leur pays à vu naître Laurent Coster, à qui Faust et Gutenberg volèrent, dit-on, le secret de l'imprimerie; Thomas A-Kempis, qui passe pour être l'auteur de l’müation de Jésus-Christ; l'ingénieur Cohorn, le Vauban de la Hollande; l’auteur de la République des Hébreux, Leydeker; le savant Huyghens; le philosophe Grotius; lillustre auteur des Colloques, Érasme; et enfin cette légion de peintres si justement célèbre dans le monde, et en tête de laquelle nous voyons marcher Wouvermans, Van-der-Helst, Rembrandt, Gérard Dow, Jérôme Bos et Coëpel: — il est possible, disons-nous, que les Hollandais aient quelque peu oublié que tous ces grands hommes ont illustré leur patrie, mais nous ne croyons pas que pour cela ils fassent fi des arts, des sciences et des lettres. Au besoin nous invoquerions l'empressement avec lequel on les rencontre partout où il y a un monument, un tableau, une statue, une arabesque, une amphore, un bahut, une curiosité quelconque digne

de fixer l'attention,

Question artistique à part, les galeries habituelles du Hollandais sont la Bourse, la douane et les entrepôts. C’est 1à qu’il se trouve dans son élément; car le Hollandais est un homme d’affaires, fort peu un homme de plaisir; mais s’il hante rarement les salons, il fréquente beaucoup les cafés. Une choppe de bière et une pipe, telles sont ses distractions les plus chères.

Toutefois, n'oublions pas de signaler ce goût qui nait avec lui et qu'il

porte partout où il va, la navigation. Au temps des Romains, et même avant qu'ils se fussent mélés à eux, les Bataves, à défaut de vaisseaux pour franchir les fleuves et souvent les mers, avaient dressé leurs chevaux à ce difficile et dangereux exercice. Ces fiers animaux traversaient d’eflrayantes distances sans rompre leurs rangs, et telles étaient la précision et la süreté de leurs mouvements, que jamais ils ne compromettaient la vie de leurs cavaliers. Ce fut grâce à eux que César gagna la célèbre bataille de Pharsale. Depuis, des navires ont remplacé les chevaux ; mais la race de ces précieuses bêtes ne s'est pas perdue. Bien qu’elle soit rare, on la retrouve encore dans certaines parties de la Frise. En 1835, un courtier de la rue des Lombards possédait trois de ces chevaux que montaient souvent son fils et l’un de ses amis, tous deux excellents cavaliers. À cette époque, les marins d’eau douce étaient nombreux à Paris ; on voyait souvent, à certains jours de la semaine et à certaines heures du jour, de légers canots sillonnant la Seine en tous sens. Parmi les rameurs se trouvaient toujours quelques jeunes Bataves. L'our eux, c’était un plaisir favori ; cet amusement leur rappelait la Hollande, si longtemps la reine des mers. Le dimanche était leur jour de prédilection.

Donc, un dimanche, une flottille, composée de cinq esquifs, descendait lentement du pont Royal à Saint-Cloud ; fouettées par la brise, de petites voiles latines auxquelles venait en aide le courant faisaient l'office des rameurs. Ceux-ci, au nombre de dix ou douze, vêtus en matelots, les bras pus et le chapeau de paille sur la tête, fumaient en causant. Tout à coup — ils doublaient le pont des Invalides — un ohé! retentissant se fait entendre. Ce cri, parti de la rive droite, est poussé par deux cavaliers qui ont peine à contenir l’impatience de leurs montures. Aussitôt un canot se détache de la flottille et fait signe aux deux cavaliers qu'il va se rendre à leur appel; mais les cavaliers ne lui en donnent pas le temps : tous deux, fermes en selle, descendent sur la berge, s'élancent dans le fleuve avec autant de calme que s’il se fût agi d'aller fournir une carrière au Champ-de-Mars, rangent la flottille, nagent de conserve avec elle jusqu'en face l'ile des Cygnes; puis, une fois à, ils la quittent et rejoignent

tranquillement la rive, au grand ébahissement de la foule que leur excentricité avait attirée. Ces deux jeunes gens étaient le fils du courtier batave et son ami dont-nous venons de parler.

Il n’est personne qui ne sache quelle est la réputation, justement méritée, du reste, des Hollandais comme patineurs. A l'époque où nous avions à Paris, chaque année, régulièrement, un hiver, tous les patineurs lutétiens les plus fashionables se réunissaient aux Tuileries. Là, envahissant les deux bassins, sous la direction d’un jeune Hollandais nommé Woëdeck, ils se livraient aux plus fantastiques évolutions. Woëdeck était alors pour cet exercice ce que Cellarius est aujourd'hui pour la polka. Mille personnes, bravant les rigueurs de la saison, faisaient cercle autour d'eux : mais celui de tous qui fixait le plus l'attention générale, et notamment celle des femmes, c'était, cela se conçoit, le jeune professeur.

Parmi ses admirateurs les plus enthousiastes, Voëédeck avait remarqué un vieux monsieur et une jeune dame, la jeune dame surtout. Le vieux monsieur pouvait avoir soixante ans, la jeune dame quinze ou seize : l’un était laid, quoiqu'il portät un ruban rouge à sa boutonnière ; l’autre était belle, gracieuse, élégante. Woëdeck crut d’abord que c’étaient le père et la fille; il sut bientôt que c’étaient le mari et la femme. Woëdeck était Hollandais par les pieds, Français par l'esprit et le cœur. Un jour, s'étant rendu seul plus tôt que d'habitude aux Tuileries, il fut tout étonné de voir que deux personnes Fly avaient précédé. Ces deux personnes étaient le vieil époux et sa jeune compagne. La rencontre avait quelque chose de si étrange, de si providentiel, que, prompt à diagnostiquer en toutes choses, Woëdeck y lut à son profit là condamnation du premier. Toutefois, comme il pouvait se tromper, 1l résolut aussitôt de tenter une épreuve. Ses patins chaussés, il s’élance sur le théâtre de ses exploits habituels — le grand bassin, dont le large périmètre offrait le plus d'espace, — tâte la glace par quelques habiles circonvolutions : puis, autant pour ménager le terrain que pour arriver plus promptement au but de ses désirs, il trace du talon ces trois mots : Je vous aime!

— À qui peut s'adresser cette déclaration? se demanda le vieux chevalier, son binocle appliqué sur l'œil ; nous sommes seuls ici : ce n’est pas à moi, probablement; serait-ce ?... »

Il regarda sa jeune femme, elle était rouge comme une cerise.

« Ah! diable! pensa-t-il, si, comme le dit la chanson, il est dangereux de glisser sur le gazon, ne serait-il pas plus dangereux encore de voir ghsser sur la glace? »

Woëdeck, de son côté, n'avait rien perdu de la vive émotion causée

248 LES ÉTRANGERS APARIS.

par son ingénieuse tentative. Convaineu qu'il ne dépendait que de lui de mener à bonne fin l'aventure, il était allé écrire sur un autre point du bassin, sans avoir l’air d’y attacher d'importance, ce second membre de phrase : Cinq heures, ce soir, passage Vendôme. « Bon! très-bien ! J'Y serai, » se ditle vieux monsieur qui, sa jeune femme toute palpitante sous le bras, venait d'arriver devant le patineur calligraphe au moment même où il arrondissait l’e de Vendôme. Mais, si perspicace qu'il fût, le sexagénaire décoré ne l'était pas encore autant que nos deux jeunes gens: tous deux ils avaient deviné ses soupçons, et, d’un coup d'œil aussi intelligent que rapide, changé leurs dispositions.

À l'heure dite, le chevalier se rendit au lieu indiqué : le passage Vendôme était, comme toujours, complétement désert.

«Je me serai trompé, murmura-t-il en reprenant le chemin de son hôtel; ce n’était pas à ma femme que s’adressaient les hommages du Hollandais. »

Et néanmoins il fut huit jours sans retourner aux Tuileries. Au bout de ce temps, voyant qu’on paraissait aussi peu le désirer que lui, il en lit le premier la proposition. Elle fut acceptée. Comme précédemment, chose assez bizarre, le bassin n’était encore occupé que par Woëdeck. L'élégant patineur s’amusait à encadrer d’ornements ce nom : Camille, qu'il venait de tracer d'un pied aussi léger qu'ingénieux.

« Eh! voilà qui n’est déjà pas si mal tourné, dit à demi-voix le vieux chevalier, tout en soufflant dans ses doigts. Camille! mais, j'y songe ! ce nom, c’est celui de ma femme... Ah, bah! il y a bien des... choses, à la foire, qui portent le même nom. »

Tous les Etrangers ont fréquenté Tivoli, à l'époque où la spéculation

n'avait pas encore songé à promener sa faux destructrice au milieu des bosquets de ce célèbre jardin. Tivoli n'existe plus qu'en souvenir! La où chantaient naguère de joyeuses bandes d'oiseaux; là où de piquantes grisettes, autres oiseaux d’un autre genre, venaient gaiement s’abattre et danser; à la place enfin de ce ravissant Elysée où de grandes dames ne dédaignaient pas de se rendre, où des distractions de toutes sortes s’offraient aux promeneurs, s'élèvent à présent de longues et maigres maisons! Sic transit gloria mundi!

«Ah! monsieur Van-Brower, s’écria un jour maître Z**%*, — Je restaurateur de la coiffure, — en voyant entrer précipitamment dans son salon un jeune habitant de La Haye nouvellement marié à Paris. — Lu même, sortant de Tivoli, fatal répondu avec un accent batave des plus

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