‹ Les étrangers à ParisChapitre 4 sur 67 · ESQUISSES D'UNE BLASÉE · texte numérisé non relu

ESQUISSES D'UNE BLASÉE

Au rédacteur en chef de la Trash's Miscellany.

. Les Français sont des êtres de vif-argent : leur tempérament mercuriel ne peut s’astreindre aux façons reposées, au ton sobre et doux qui font chez nous les délices de la société. Il faut bien en convenir. on ne trouve que dans la compagnie des Anglais élégants et spirituels un repos complet, un confortable bien-être : céla tient à ce qu’ils ne visent pas ou du moins ne semblent pas viser à l'éclat ; leurs manières sont bienveillantes et calmes ; le diapason de leur voix ne s’élève jamais au delà d’une certaine note où 1l cesserait d’être agréable. Jamais de flatteries incommodes:

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la seule qu’ils se permettent trouve accès dans l'esprit le plus délicat ; elle consiste à choisir certaines conversations et à laisser voir tout l'intérêt qu'ils y prennent. La vivacité inquiétante des Français, leurs impétueuses petites façons de maitre à danser ne s’accommodent pas de tant de ménagements. Ils sont bien plus obséquieux, bien plus attentifs auprès des femmes, et l’exubérance de leurs esprits animaux se révèle à chaque instant par des saillies phosphorescentes, des observations remplies d’un venin subtil. Leur éclat ne saurait se nier, mais il laisse quelquefois à regretter la quiétude pleine de charmes où vous maintient la conversation d’un gentleman anglais.

« D'ailleurs limmoralité de ce peuple me surprend et m’effraye. Un de mes amis, M. Hockinson, m’en donnait l’autre jour une preuve bien remarquable. Il s’est trouvé dans une foule, à côté d’une comtesse qui parlait anglais, et qui, après quelques paroles échangées entre eux, eut l’effronterie de l’engager à lui rendre visite dans son hôtel, voisin de la Bourse. Je n’ai pas besoin de faire ressortir l’indignité d’un tel procédé.

« Quant à moi, voici ce qui m’a été dit l’autre soir dans un salon de la très-excellente compagnie.

« Je causais avec la baronne B..., lorsque madame de J... passa près de nous appuyée sur le bras de M. de C.... J'avais plus d’une fois été surprise de l'intimité qui existe entre elle et ce gentleman. Il a toujours l'air d’être chez lui quand il est chez elle. Je m’aventurai à demander à la baronne si par hasard ils étaient frère et sœur?

« Jésus et Marie! s’écria l’aimable papiste, &l faut penser que non. car il est son mart. |

« — Pourquoi done ne porte-t-il pas le même nom?

« — C’est qu’ils sont mariés bond fide. »

« Puis, me voyant surprise et choquée, la baronne m’expliqua que le premier mari de madame de J... était d’une naissance beaucoup plus illustre que M. de C.... Il ÿ avait aussi quelques difficultés pour les arrangements de fortune. Comprenez-vous que tout cela dispense du sacrement, et qu’une femme bien née s’expose volontairement à une pareille mésinterprétation ? : |

«— Tenez, me disait encore la baronne, vous voyez ce gentleman qui est si assidu près de madame d’E... : vous avez peut-être remarqué combien sa politesse ressemble à de l'affection : ce n’est que de la convenance.

« — Comment cela?

« — Hors de doute, puisque c’est un mari près de sa femme. M. dE... accompagne madame d’E... aux soirées et aux bals, il entoure de soins, .

lui met son châle, la reconduit à sa voiture. Ils retournent chez eux comme deux fidèles tourtereaux... mais une fois-à, M. d’'E... saute en cabriolet et court au logis de... »

« La baronne me nomma ici une des plus célèbres actrices parisiennes. Je n’abstiendrai de la désigner, même par son initiale, pour ne pas imiter la médisance indiserète de ma spirituelle voisine.

« Ce même soir, il me fut donné de voir deux hommes politiques du premier numéro, M. T... et M. M... Le premier est fort remarquable. Cest un véritable Prométhée, dont l'intelligence créatrice jette autour de lui le mouvement etla vie. Il porte perruque, et ses doigts sont chargés de bagues en brillants. Chacune de ses remarques est empreinte d’une pénétration remarquable. Il avait ce soir-là une chemise à jabot et un habit noir couvert de crachats ; sa physionomie mobile accompagne dans toutes leurs variations ses rapides paroles. Il n’est pas d’ailleurs d’une haute stature, et ses formes manquent d’une régularité satisfaisante. Sa légèreté, son excitabilité me paraissent tout à fait dangereuses pour une constitution monarchique, surtout en France, où la témérité, . l'audace exercent sur l’enthousiasme national une irrésistible influence. Il faudrait tout le bon sens du peuple anglais pour tenir tête à des casse- Cous politiques aussi séduisants que celui-ci. Chez nous, il ne serait point à craindre, car Napoléon lui-même ne nous eût pas fanatisés.

« M. M... ressemble à Byron. Il a, dit-on, la plus belle voix de ténor qui soit en Europe, après celle de Rubini; et, ce qui est étrange pour un philosophe, pour un historien, on assure aussi qu’il se livre quelquefois à des excès de table, préjudiciables à sa belle voix et à ses discours académiques. »

Vous remarquerez peut-être de graves erreurs dans les biographies hasardées par le bas-bleu britannique. Ce n’est pas notre faute, car nous nous bornons à copier. Ce n’est pas la sienne, car elle se démêle comme elle peut des mauvais propos qu’un infidèle écho lui transmet. Ce qui manque à ses récits, en fait de vérité et de vraisemblance, se compense par ce qu'ils ont d’original et de bien trouvé. On lui doit l’histoire d’un enlèvement où George Sand, — ce jeune homme romanesque, — jouait le “rôle de ravisseur. La personne ravie était mademoiselle Flore, charmante ingénue du théâtre des Variétés.

Elle a des renseignements littéraires puisés aux sources les plus secrètes et les plus sûres. Vous apprenez d’elle, par exemple, que M. de B...., le plus fécond de nos romanciers, a débuté dans la vie littéraire par une trentaine de volumes publiés sous le pseudonyme : Horace de Raison,

et que M. J.-J. n'est pas étranger aux Mémoires de madame Lafarge.

dre Ce-qui ne l’a pas empêché, continue-t-elle, de se permettre une raillerie cruelle contre cette femme. En parlant de son premier adorateur qui fut, comme on sait, un apothicaire : « S'il l'avait épousée, disait le feuilletonniste, elle lui aurait fait manger ses fonds en un an. »

Enfin, et pour terminer, voici quelques fragments, où l'esprit d’observation et le sentiment patriotique se disputent la palme :

« Une des notabilités parisiennes est M. Coupe-T'oujours, marchand de galette. ( La galette est une sorte de gâteau qui se distribue à un sou la tranche sur le boulevard.) M. Coupe-Toujours s’est illustré en imaginant ce commerce lucratif. Il en sépare êt distribue lui-même cinquante mille mètres par an. Deux membres du Jockey-Club, M. le comte d'A... et M. le” marquis de P...,— vrais mirliflors pur sang, — ont parié cent louis d'or, tout dernièrement, que d’une tranche à l’autre il n°y aurait jamais une différence de deux grains. La gageure a tourné en faveur de M. le comte d’'A...,le plus confiant des deux parieurs. Mais l'Angleterre pourrait opposer à M. Coupe-Toujours le découpeur de l’ancien Vaux-Hall, qui offrait de couvrir toute la surface du jardin avec les tranches d’un seul jambon.

« Connu! connu! — telle est l'expression dont on se sert maintenant en France, quand on est à bout de raisonnements. C’est ce que m'a répondu un des orateurs les plus distingués de là chambre des pairs, à qui je demandais pourquoi le musée de Versailles, salle des Victoires, renferme un tableau de la bataille de Toulouse. Et comme j’insistais : « Connu! «connu! » me répliqua-t-il en s’éloignant. »

Imitons le noble pair. Laissons là l’aimable et spirituelle correspondante de la T'rash's Miscellany ; ses bévues les plus énormes ne rachèteraient pas longtemps l’éffet désagréable de sa prose fluente et fade. D’ailleurs, d’autres physionomies nous appellent.

En voici une toute rose et gracieuse : c’est Suky, .la bonne d'enfants. À cause de ses grands yeux blens toujours baissés vers. la terre, à cause de cette rougeur timide si facilement amenée sur ses joues, à cause de son tablier si blanc, de ses beaux bras nus, et aussi parce qu’elle ne correspond avec aucun Magazine, pardonnons-lui de représenter en France un préjugé de fraiche date. Ce préjugé consiste à croire que nos enfants ne sauraient passer pour bien élevés, s'ils ne parlent pas, dès l’âge le plus tendre, un idiome que leurs parents ignorent. Le grec et le latin sont, Dieu merci! passés de mode ; mais.

Qui nous délivrera maintenant de l'Anglais!

Et qu'est devenu ce temps d’héroique mémoire où la convention s’occupait avec ardeur des moyens d’universaliser la langue nationale?

Si quelques grammairiens de la force de Napoléon avaient secondé ses . vues, à coup sûr Paris n'aurait pas reçu en 1844 la visite de M. Mac- : Simpleton. Ce brave compatriote de Dominus Sampson et de l’auteur de Waverley nous est arrivé l’autre jour, tout frais émoulu des examens de Glascow. Que de choses inutiles ne sait-il pas? quels trésors d’érudition à jamais perdus ? Il vous dira justement de quel bois était le cheval introduit dans les murs de Troie, ou quel âge avait Homère quand il écrivit le cinquante-septième vers de la Batrachomyomachie. Figurez-vous maintenant ce pauvre diable à Paris. Paris Sera dupe de cette espèce de lexique ambulant ; Paris, tout en se moquant de lui, ne manquera point de lui confier quelques marmots, en lui recommandant de ne leur enseigner que sa langue naturelle. Et le sauvage obéira si religieusement à cet ordre, qu'après cinq ou six ans de leçons assidues, après avoir usé vingt dictionnaires anglais, vingt grammaires anglaises, ces heureux pupils parleront l’édimbourgeois le plus pur, — un effroyable patois, tainard et gémissant, à peine bon pour une homélie en plein air.

Fréquentez-vous le turf? comptez-vous parmi les gentlemen riders? savez-vous discerner un blood-hound d’un stag-hound? nourrissez-vous vos chiens (0 a mouthful? au toucher du pudding qui leur est destiné, diriez-vous bien quel âge a le gruau dont il se compose ? ou bien vous en reposez-vous sur le talent de votre kennel-man? Êtes-vous abonné à la Bell's Life? suivez-vous exactement les steeplé et les hurdle-races? vous tenez-vous en selle comme le célèbre John White? connaissez-vous de réputation Tom Crane et Gorsey, ces piqueurs illustres? citez-vous à propos les classiques du sport, M. Burke, sir Maxwell Wallace, Assheton Smith et Nimrod? les annales de Newmarket, d’Epsom et d’Ascott vous ont-elles gravé dans la mémoire les exploits des Chiffneys et de leurs glorieux successeurs, les Butler, les Edwards, les Flatman, les Robmson ?

Gageons que non. Trois contre un que vous ne me dites pas sur place le nom des deux premiers jockeys anglais qui ont couru en France? O0 ingraütude ! L'un s'appelait Snip, — ne l’oubliez pas, — et l’autre Crab, — Souvenez-vous-en. — Snip montait T'uccer, fils de Northumberland, au marquis de Conflans ; Crab courut sur Comus, fils d’Othon, au comte d'Artois. Comus gagna. Il s’agissait, non pas de 50 centimes, mais de 2,500 livres. C'était en 1776, dans la plaine des Sablons. Voilà de ces choses qu'il n’est pas permis d’ignorer. Pour vous punir, je ne vous dirai

pas combien Crucifix, en une seule année, a rapporté à son noble maitre lord Exeter.

Voulez-vous voir, en revanche, des grooms de toute taille, de toute encolure, de toute robe, de toute vitesse, nous vous mènerons chez Katcombe, le tavernier de Petits-Champs-New-Street. Vous les trouverez là, sur les six heures du soir, chacun dans sa stalle, en face d’un beef-steak saignant

et d’un pot de bière couronné de mousse, actifs et silencieux, dévorant et ruminant tour à tour. John Bull, — Jean Taureau, — c’est bien cela. Même stupidité, même puissance de mâchoires, même regard vague, mêmes broiements baveux. Il semble qu'on voie la chair se tasser, la graisse enfler, le sang épaissir : Quel bren ceux-ci font! s'écrierait Rabelais, s’il était de la partie.

Taisez-vous, joyeux curé! ne vous hâtez pas de porter envie à ces « bons déclicquoteurs de quenottes. » Le printemps, sous peu de jours, chassera l'hiver; et le printemps amène un triste régime pour un jockey ! Au mois de mars, le coureur défait sa bedaine du mois de décembre. Couvert de laine, nourri d’eau chaude, ouaté des pieds à la tête, marchant du matin au soir, il se harasse, il transpire, il diminue par tous les moyens en son pouvoir. Avant de dormir il se pèse. S'il n’a pas assez perdu, pas de somineil. Il se pèse encore en s’éveillant; et si le sommeil, par hasard, l’a rendu plus lourd, p4s de déjeuner.

Un u‘op long séjour parmi ces misérables acteurs de nos parodies équestres, — elles n’ont encore abouti qu'au ridicule, — donnerait à ces pages l'odeur du chenil, de la bière forte et du wiskey. Et si vous ne eraignez pas une brusque transition, nous franchirons d’un seul élan toute la distance qui sépare un jockey d’un diplomate. Est-elle si énorme? ne trouverait-on pas facilement quelque analogie entre un steeple-chase et certaines intrigues politiques ? La question d'Orient, par exemple, n’a-t-elle pas été disputée à grand renfort de eravaches et d’éperons? Aujourd’hui lord Palmerston avait la tête; le lendemain, c'était M. Thiers. Dans le concert européen, les entrées se discutaient avec autant d’acharnement qu'on en mit à contester la légitimité du jeune étalon Beggarman, quand le duc d'Orléans, — malheureux jeune homme ! — eut gagné le prix aux courses de Goodwood. Bref, on reconnut en fin de compte que le ministre français n'avait pas le surpoids voulu; et, faute de quelques livres de plomb qui manquaient à sa cervelle, abandonné par son royal maitre, cet infortuné groom fut éliminé.

C'est à l’aide de cette comparaison sans cérémonie que nous prétendons nous introduire de plein saut dans les salons de l'ambassade anglaise un soir de grande réception. La rue du faubourg Saint-Honoré ne suffit pas à la circulation des voitures armoriées, à la foule des valets chamarrés de galons. à l’entassement des curieux échelonnés sur les trottoirs. Justement voici M. H. B..., le caustique secrétaire, — long et maigre comme Potier dans le rôle du Solliciteur, — roide et gourmé comme il convient à un parvenu, — infatué de son mérite, comme le sont tous les membres de la famille Cheveley, à laauelle il appartient. Nous ne lui demanderons pas de nous présenter ; ce serait user d’une trop grande familiarité vis-àvis d’un gentleman si formal; — mais nous nous glisserons, invisibles, sur ses pas, et nous Y gagnerons d'écouter sa Conversation intime avec le due de G1..., dont il est l’ami depuis longtemps, et le collègue, à Madrid , depuis seulement trois mois.

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MIE. B..., qui s’élève parfois aux considérations générales, — témoin son livre sur la France politique et sociale, — excelle aussi dans le portrait individuel et tant soit peu satirique. Ce sera grand profit, pour nous et nos lecteurs, que de lui emprunter quelques croquis à mesure qu’il les fait passer rapidement sous les yeux de son jeune et sérieux compagnon.

« Vous ne savez peut-être pas, mon cher due, lui dit-il à demi-voix, pourquoi notre aristocratie, dont vous allez voir bon nombre d’échantillons, est la plus fière et la plus réservée du monde entier. Cela tient précisément à ce qu’elle n’a pas les priviléges extérieurs partout ailleurs accordés à la caste noble. Nos mœurs sont ainsi faites, et notre état social tellement constitué, que, sauf le droit de faire monter derrière sa voiture deux ou trois laquais armés de cannes, un lord ne saurait afficher, sans se ridiculiser, d'autre luxe que celui de tout le monde, ou, pour mieux dire, de tout homme riche. Quant aux prétentions de rang, il sent la nécessité de les cacher, comme étant de nature à révolter mutilement les classes qu’il dcmine ; il les a néanmoins; et c’est ce conflit qui engendre tant degaucheries, une familiarité si clairement dédaigneuse, toute cette morgue maladroite et mal assise que vous remarquerez sans peine, ce soir, autour de vous.

« I y a cependant des nuances qui vous échapperont, et dont vous pourrez me demander l'explication. Par exemple, si je ne vous la disais, trouveriez-vous la raison de la supériorité que s’arroge sir G. W... sur Ie fils aîné de lord P... Tous deux sont égaux par la naissance, égaux par la {ortune : tous deux sont assis côte à côte sur les bancs du parlement ; il semble qu'ils devraient, partout ailleurs, comme là, se traiter en collègues et marcher de pair. Mais sir G. W... s’estime, en vertu de ses relations, bien au-dessus de M. B... Ses connexions, comme nous disons (ici vous diriez ses connaissances), son intimité avec nn des membres du cabinet Peel, le bon accueil qui lui est fait chez lord Wellington, les invitations amicales qui lui ouvrent, pendant l’été, Drayton-Manor, Alnwick-Castle, les châteaux de cinq ou six dues et d'autant de marquis; tout cela lui donne sur son ami un ascendant incontestable, que celui-ci reconnait tacitement par l’humilité servile qu’il met à rechercher les dédaigneuses boutades, les caprices hautains de sir G. W...

« Vous comprénez maintenant, j'espère, l’empressement que déploient mes chers compatriotes non titrés à courtiser ce qui reste à Paris de véritable ou de fausse aristocratie. Ignorant combien votre grande révolution a profondément sapé l'édifice féodal, et prenant pour bons tous les marquis, comtes, vicomtes et barons qui fleurissent encore timidement à l'ombre de ses ruines, on les voit se ruer autour de ces fantômes de

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noblesse; et ceux-ci se moquer eux-mêmes de l'importance inutile qui leur est accordée par le caprice de la bourgeoisie britannique.

« Comme toute manie, celle-ci prête à la mystification, et ce n’est pas à Paris que manquent les mauvais plaisants. Aussi m’est-il arrivé de rencontrer, en vingt occasions différentes, des nobles de contrebande, maquignons déguisés, joueuses sur le retour, etc., etc., qui s’affublaient d’un blason quelconque pour tenter la crédulité de quelques nouveaux débarqués. Les journaux et leurs annonces se sont faits complices de ces plaisantes roueries. On y à vu des comtesses offrir un logement garni aux gentlemen célibataires, et des chevaliers du Léopard et de l’Aigle rouge se proposer pour maîtres de langue ou de piano. De ces appâts aucun n’est trop grossier pour l'appétit de John Bull. Il ne se connait pas mieux en parchemins qu’en tableaux, et on lui fabrique un pseudo-marquis tout aussi aisément qu’un faux Titien.

« Pour en revenir à l’orgueil aristocratique, où le trouverez-vous plus splendidement établi que sur la figure vénérable de ce vieux baronnet tory que vous voyez s’avancer donnant noblement le bras à sa femme et

précédé de ses quatre filles. Ce cortége a quelque chose de majestueux,

convenez-en, et le regard fixe, arrêté, parfaitement impassible et droit, que cessix personnages promènent sur l'assemblée, atteste une confiance absolue dans le magique pouvoir du nom que l'huissier vient de prononcer.

« C'est, en effet, un des noms les plus retentissants de la chambre haute. Quant au représentant actuel de l'antique famille des H..., vous ne trouverez pas facilement un personnage plus universellement cônsidéreé. On vante partout sa délicatesse, sa bienveillance, ses mœurs hospitalières, sa probité surtout : il la pousse jusqu’au scrupule. Grâce à ses relations avec l’évêque de **, il a cependant obtenu pour son cadet le plus riche bénéfice ecclésiastique de toute l'Angleterre ; et cet heureux jeune homme, si bien renté par le culte anglican, n’est pas précisément l'idéal du pasteur. Tant qu’il aura une meute de pointers à sa disposition, tant que le billard Jui offrira la chance de perdre ou de gagner cent guinées en deux heures, il ne donnera certainement pas une pensée à ses ouailles, à moins cependant que parmi elles ne se- trouve quelque jolie miss au regard fripon, au sourire engageant. Sir H... aurait pu réfléchir à cette incompatibilité de mœurs avant de solliciter, pour un gaillard paeil, la cure spirituelle de vingt ou trente mille chrétiens. Mais. sir H… serait bien étonné si vous lui faisiez ce reproche. Qu'’a-t-il voulu par ces démarches, si ce n’est « veiller aux intérêts de sa famille? »

« La générosité de sir H... est des plus fastueuses. Pendant l'hiver, chaque semaine, on distribue en son nom, aux indigents qui se pressent à sa porte, une charretée de pain, et le pain coûte chér en Angleterre. Mais ne hasardez pas cette dernière remarque, si vous ne voulez vous attirer la colère du baronnet. Il croira que vous demandez la réforme des lois sur les céréales et l’abaissement des prix du blé. Or, ce bienfaiteur des pauvres ne tolérera jamais une mesure aussi démocratique. Et si vous vous étonnez qu’un particulier si charitable s’apitoié aussi peu sur le sort des travailleurs mal nourris, il vous répondra qu’il a üne mission sacrée : « la défense des intérêts territoriaux. »

« Get excellent homme a fait jeter en prison, dans le cours d’un seul automne, vingt-cinq à trente braconniers, et pourtant il n'avait pas pu prendre sur lui de déférer à la justice les innombrables friponneries de son intendant. D’où vient cette inconséquence ? L’intendant ne volait que sir H... Les assassins de gibier portent atteinte « aux droits d’une classe respectable, celle des country gentlemen. »

« Cet homme intègre a déjà distribué, en cinq ds plus de trente mille livres sterling aux électeurs d’un petit bourg très-pauvre, qui, moyennant

ce sacrilice pécuniaire, envoie à la chambre des communes un député choisi par sir H... — Mais, c'est de la corruption? dites-vous. — De la corruption? Allons donc! quel mot malséant! Sir H... n'a jamais corrompu qui que ce soit. S'il achète, moyennant finance, le vote consciencieux de trois cents électeurs, c’est dans un but qu’il avoue et qu’il peut, — sachez-le bien, — avouer hautement : il s’agit « d’assurer un défenseuÿ à la constitution menacée. »

«Du reste, ilest rare de trouver à Paris les hommes de ce parti et de cet âge. Ils abhorrent nécessairement un pays d'égalité sociale et de libre pensée qui ne prend au sérieux, ni les vieux préjugés, ni les inconséquences que l’on peut remarquer entre les actions et les paroles d’un chacun. Le ridicule, cette arme légère que le Français manie avec tant de dextérité, les effraye et les déconcerte.

« Tout au contraire, et par un attrait facile à concevoir, l’homme des idées progressives est attiré vers ce foyer de la civilisation intellectuelle. I n’est pas un philosophe, pas un littérateur, en politique du parti populaire qui ne vienne s’inspirer ici.

« Et Justement voici le type de nos radicaux : voici M... dans toute sa gloire. Il est de l’ancienne école du radicalisme, comme sir H... de l’ancienne école tory. M... est l’homme politique par excellence : il comprend le diner politique, la conspiration politique, le meeting politique. Ce qu’il comprend moins, c’est la philosophie politique. I n’entend rien à ses dogmes abstraits avant qu’ils se traduisent à Coups de poing dans une élection, ou à coups de fusil dans une émeute. Il est du parlement et n’y parle jamais que pour exalter les mœurs américaines, la constitution américaine, la liberté, l’industrie, le suffrage universel, tels qu’on les pratique au bord du Mississipi. Ce qu’il aime en France, c’est justement ce que le baronnet tory n’y peut supporter, le non-respect du rang, Pindépendance des manières, du langage, et surtout le peu de vénération qu’on y témoigne à la royauté. Rien que pour voir combien peu de gens tournent la tête quand vient à passer un équipage de la cour, — et se consoler ainsi des hommages puérils dont l'Angleterre environne sa petite reine, cet ennemi des tyrans ferait une fois par an le voyage de Londres à Paris. Mais il à pourtant quelques autres motifs accessoires. Sans cela, choisirait-il de préférence la saison d'hiver? Le verrait-on si assidu aux bals de l'Opéra? si connu de ces dames ? si versé dans la science des soupers fins ? science à laquelle l'ont graduellement initié, bstant ses dispositions négatives, — sept à huit de vos plus sémillantes lorettes, aidées en ceci par la lecture assidue de Paul de Kock. Paul de Kock, — soit dit en

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