‹ Les étrangers à ParisChapitre 30 sur 67 · BAS RS NE AN 22 D · texte numérisé non relu

BAS RS NE AN 22 D

SK ANS : Re ( K * €

ar une belle et tiède matinée du

mois de juin, l’un des vastes hôtels .

Mu

de la rue Richelieu avait été mis en grande rumeur. Les gens de l'office et des chambres laissaient leur imagination et leur langue se perdre en conjectures sur l'identité d’un personnage qui venait d'arriver suivi d’un fourgon de bagages et de colis de toutes dimensions, et qui, grelottant sous ses habits de drap surchargés d’un manteau, avait demandé un fou à se rôtir les jambes.

«Indien, Brésilien, Mexicain, hidalgo, général ou lord, s’écriait en riant une chambrière dégourdie qui avait puisé son instruction dans le cabinet de lecture voisin ; vous lui faites trop d'honneur! S'il a, comme vous le dites, une sacoche pleine de gourdes de Mexico, une ceinture garnie de doublons de Bogota, d’onces d’or d'Espagne et de guinées d'Angleterre: en revanche, il est possesseur d’une douzaine de caisses remplies de confitures de goyave, de tamarin, de gingembre, de citrons glacés, de conserves d’ananas. C’est tout bonnement un confiseur Cosmopolite qui court le monde pour placer ses échantillons.

— Ou un épicier en gros, répliquait la femme de charge de l'hôtel: j'ai vu deux ou trois barils de café.

— Mieux que cela! s'écriait un gros garçon à la mine réjouie, le bonnet de coton sur l'oreille, un long couteau passé dans la ceinture à la hauteur de sa veste d’une irréprochable blancheur : J'ai lu, moi, sur deux barils cerclés en fer, ces mots qui font venir l’eau à la bouche : Rhum de trente ans. L’individu est un négociant en vins de Madère.

-— Pas du tout! c’est un marchand de cigares. Il en a de longs et de courts, de bruns et de blonds, de la Havane et de Porto-lieco, des regalia et des impériales, S'écriait, avee l'humeur d’un concurrent désappointé, un jeune garcon qui, sous prétexte de contrebande, avait le privilége de vendre aux habitants de l'hôtel des paquets de cigarettes faites avec les rognures des bouts ramassés dans les cafés, sur les boulevards, ou sous le portique de la Bourse. Mais patience, ajoutait-il, je lui enverrai une descente des droits réunis, et il m'en dira des nouvelles.

— J'en suis bien fäché pour vous tous qui escomptez votre zèle d’après vos prévisions, disait le concierge arrivé sur ces entrefaites, mais c’est tout bonnement un naturaliste ou un pauvre diable de mécanicien : J'ai vu des meules de soufre, des cailloux entrelardés de parcelles d’or ou de cuivre, d'argent ou de plomb, et surtout un fagot de roues, de cylindres, de rayons, avec cette étiquette : Mouvement perpétuel pour remplacer la vapeur. )

Lette dernière conjecture fut accueillie par l'un de ces longs et bruyants éclats de rire que se permettent toutes les domesticités quand elles trô-

nent sans contrôle dans les lieux consacrés à prendre la revanche de leurs faux airs de respect, de soumission et d’attachement. Les paris s’ouvraient déja; l'on engageait des citrons confits, des bouteilles de rhum, des cigares, toutes choses dont les bagages du voyageur auraient probablement fait les frais; mais l’arrivée de deux personnages à la suite de l'étranger vint dérouter l’insolente assurance de ces chercheurs d'identité.

En dépit des apparences, M. Alcindor Olyphan du Roccou n’était rien de ce qu’on le présumait, ni lord, ni général, ni Mexicain, ni confiseur, ni épicier, ni naturaliste, et assez peu mécanicien.

Il était né de l’autre côté de l'Atlantique, dans l’une de ces iles verdoyantes et parfumées que les courants et les bouches des grands fleuves semblent avoir détachées du continent américain au devant duquel elles s'étendent, -— ceinture d’émeraudes enchâssées dans azur.

Qu'il fût venu de la Guadeloupe, dont les mornes volcaniques oscillent sur un sol grondant comme les mâts d’un navire sur la mer, ou bien de la Martinique où les serpents se roulent au pied des cannes et s’enlacent aux lianes des forêts; qu'il fût venu des marais fiévreux de la Trinidad, des plaines uniformes de l’industrieuse et bigote Antigoa, ou des montagnes bleues de la Jamaïque où la liberté et l'esprit de secte religieuse ont tué le travail en commun; qu’il fût venu de la plantureuse ile dé Cuba où, par exception, la supériorité numérique de la race blanche laisse encore douter si l'œuvre de Christophe Colomb ne sera point, en définitive, comme dans Saint-Domingue, la proie sanglante des importations de la traite africaine; qu'il fût venu enfin du cap haïtien lui-même où les affranchis d'hier s’en retournent à la barbarie par la liberté, M. Alcindor Olyphan du Roccou était un colon, — un colon, rien de plus!

Anglais, Espagnol ou Français, colon avant tout, partout et toujours; à Madrid, à Londres, aussi bien qu'à Paris, il eût été un élranger. Sa patrie, sa véritable patrie était l'ile où il était né, où il avait vécu, où il avait sa fortune et ses intérêts, qu’il était toujours prêt à suivre et à garder sous toutes les couleurs du drapeau qu'il plairait à la conquête et aux traités de paix de lui envoyer : ce dont, hélas ! les destinées du Canada, de la Louisiane, de la Dominique, de Sainte-Lucie et tant d’autres concessions honteuses lui avaient fait un enseignement et une loi fatale. Aussi la métropole de laquelle son île relevait n'était-elle à ses yeux qu’une mère patrie accidentelle, que les chances de la guerre pouvaient. changer. d’un jour à l’autre, et pour laquelle il n'avait guère

d'autre attachement, d'autre enthousiasme que ceux dont la mère patrie

l’honorait en retour : — lui se plaignant des lois restrictives et des administrateurs sans contrôle que lui envoie la métropole; celle-ci se plaignant d’être forcée, pour un petit coin de terre perdu au milieu des mers, de rompre l’unité de son action gouvernementale et de suspendre sa marche progressive vers la civilisation ; — lui toujours disposé à exiger que les intérêts industriels, commerciaux et politiques de la mère patrie se subordonnent aux intérêts de la production de la colonie, et la mère patrie disant, non sans raison, que ces intérêts de production sont terriblement grevés par tous les genres de ruine qui viennent d'un jeu effréné, d’une vie sensuelle, d’un gaspillage sans nom, de lignorance routinière et obstinée de tout progrès industriel et agricole, et du gouffre béant de l’usure où se perdent à la fois le courage du présent, la confiance dans l'avenir, et le crédit qui sauverait encore le capital par les améliorations du travail; — et lui toujours prêt alors, pour se venger de ses mécomptes, et sans souci du ridicule né de la différence du point d'appui et du levier, à trancher du Washington et de l’0’Connell, et à monter fièrement dans la petite chaire de sa législature locale pour fulminer à huis clos une emphatique menace d'indépendance et de rappel de l'union.

Tenant à la fois du marchand et du gentilhomme ; âpre au gain, comme au plaisir; vantard, compromettant, engageant volontiers son avenir et l'avenir des autres; grand distributeur de paroles dorées; flairant bien ses intérêts; d'une amitié prompte, mais tenant peu contre le temps, l’espace ou les chances de la fortune; oublieux de ses promesses, moins par caleul que par mobilité d'esprit et inconstance d'humeur, contagion intertropicale! aussi facile à se laisser duper et exploiter par les plus pyramidales hâbleries qu’il l'est à les inventer lui-même par ardeur de tête, passe-temps ou intempérance de langue ; du reste, bon, généreux et brave! un excellent maitre pour un maitre d'esclaves, M. Alcindor, en fait d'humanité et de commisération pratiques, aurait pu en remontrer à certains de nos bruyants et fanatiques amis de la chair noire, qui ne se font nullement faute de laisser la chair blanche souffrir et s’user à leur service, sans autre perspective, en échange des fortunes subites qu’elle élève, qu’un salaire insuffisant, l'hôpital, la révolte, la morgue ou le bagne.

Il venait en Europe pour la première fois; et ce qu’il en savait touchant la société, les mœurs, les idées, les lettres et les arts, il l’avait appris de quelques commandants de corvette qui n’en savaient pas grand’chose, de jeunes officiers de la marine royale qui n’en connaissaient que le côté divertissant, et de capitaines de la marine marchande qui ne lui

en apportaient que l'esprit de spéculations aventureuses. Le reste lui

| était venu par les changements des drapeaux tour à tour abattus et

relevés sur l'hôtel des gouverneurs; par les jeunes colons qui rap-

portaient d'Europe une éducation avortée, et mélaient à la hâblerie de

leurs récits l’importance-incroyable de leur petite personnalité; et par

le cri formidable d’émancipation des noirs qui, parü de la presse et de la

tribune, le faisait rêver de pillage, d’assassinat, d'incendie et de Saint- Domingue.

Aussi la société coloniale, avec l’obéissance passive du travail forcé,

= HRIEE 1e :

PE SET EE EN Ne rer >

E Eu BEA re ES

< NZ 7

Page 1