‹ Les étrangers à ParisChapitre 32 sur 67 · NS S · texte numérisé non relu

NS S

AN »» Ÿ 1) au

cuivrée, dans les cheveux crépus et soumis au redressement orthopédique le plus bouffon, dans le nez épaté, et les pieds plats à talons fuyant derrière des tibias cintrés, qu’on lui avait représentés comme engendrés de lui, M. Alcindor se prit-il à pleurer son petit métis presqu'à légal de son pur sang. Bientôt, par esprit d’expiation et de justice, il rendit à la mère les droits et le rang qu’elle avait occupés dans la hiérarchie du service des esclaves, mais le poison, comme pour se jouer de l'infaillibilité du maitre, fondit de nouveau sur l'atelier et sur les étables.

Les nègres de l'habitation Alcindor étaient de braves gens, toujours

prêts à bien faire selon la portée de leur puissance morale et physique, aspirant sans doute vers la liberté qu'ils n'avaient jamais connue, mais, par une anomalie étrange et explicable seulement pour les hommes qui ont visité les pays à esclaves, ne la comprenant pas en dehors des conditions heureuses que leur maître leur avait faites; — acceptant ainsi peut-être l'esclavage moins le mot, et révant la liberté moins la chose.

D'ailleurs n'avaient-ils pas été les premiers frappés dans leurs familles, dans leur propriété?

Sur qui donc faire peser les soupçons et aussi une légitime vengeance qui ne serait souvent que de la justice, si elle n’émanait pas du maitre?

Il ne se trouvait sur l'habitation que deux êtres dont le fléau eût épargné les intérêts et les personnes.

C’étaient un noir et un mulâtre.

Le noir s'appelait Narcisse, moins par une antiphrase moqueuse, —bien que Narcisse abusät du droit de laideur même parmi les nègres qui en abusent le plus, — que par un effet du dédain avec lequel les colons primitifs, ne pouvant se résoudre à donner des noms chrétiens aux choses qui s'appellent des nègres, se sont mis à les asperger au hasard, en par- Ucipation avec leurs chevaux et leurs chiens, de tous les noms paiens de la mythologie.

Le mulâtre s'appelait Fête-Dieu, pour tout nom. Étant déjà dans la hiérarchie de la couleur un peu plus qu'une chose, il avait eu droit à voir honorer par le nom chrétien correspondant dans le calendrier au jour de sa naissance, la portion de sang blanc que la fantaisie libertine d’un blanc lui avait transmise.

Depuis l'âge de quatre ans, et il en avait trente-huit, Narcisse était l'esclave qui, suivant l'usage colonial, avait été attaché au service personnel de M. Alcindor ; il l'avait vu naître, remué au berceau, amusé sur les nattes bariolées de l’Inde, porté sur les bras ou à quatre pattes sur le dos, faisant la chasse aux moustiques et aux cris-eris dont les piqûres et les chants stridents pouvaient tuméfier la peau et troubler le sommeil de petit blanc à lui. Plus tard, quand M. Alcindor avait grandi avec les caprices, les volontés, l’égoisme et les tyrannies tracassières de l’enfance, — de cet âge qui, aux colonies, est plus sans pitié qu'ailleurs, — le corps de Narcisse avait servi de plastron à tous les exercices de gymnastique et de pugilat de son jeune maître, dont les révoltes et les malices contre les leçons des pédagogues, l'intégrité des livres et l'autorité paternelle étaient aussi châtiées sur son dos. Tour à tour caressé et battu par la main ou pour le compte de son maitre; dans ce dernier cas, pleurant

moins de sa peine que du désespoir auquel M. Alcindor se livrait en voyant battre par d’autres que par lui la chose qui lui appartenait; s’attachant ainsi par la part même qui lui etait faite, dans une espèce de communauté de petites misères, Narcisse avait fini par aimer M. AIcindor comme la moitié de lui-même ; réalisant ainsi à eux deux l’existence de cet être bicéphale, si ingénieusement découvert par le comte Xavier de Maistre dans un voyage autour de sa chambre, et dont M. AIcindor aurait été l’âme et Narcisse la bête; celui-ci se regardant, l’excellente et simple créature! comme le pied, œil, l'oreille et le bras de son maître, dont son maitre lui aurait abandonné l’usage par indifférence ou paresse. k

Quand le poison fut entré dans l'habitation, Narcisse se mit en quête, humant l'air, interrogeant les visages, flairant les vêtements, comme sil eût attendu de son instinet ces répulsions mystérieuses, étranges, que les chiens ressentent à l'approche de l'ennemi inconnu de leur maitre. Ce fut peut-être aux signes par lesquels ces répulsions s'étaient manifestées que M. Alcindor, subjugué malgré lui, dut ses premiers soupçons contre Zéphyra et bientôt contre Fête-Dieu.

Sans doute, Fête-Dieu était un mélange assez répoussant de bassesse et d’orgueil, de brutalité et de dissimulation, de vanterie et de couardise, de gloriole et de vilenie, de paresse et de cupidité : en sorte que ce métis du sang de l'Afrique et du sang de l'Europe paraissait n’avoir reçu de ces deux natures que la plus mauvaise portion de leurs influences physiques et morales. On disait aussi qu'il s'était montré fort contrarié du mariage de M. Alcindor, et plus encore de la naissance de l'enfant légitime qui était survenu; on ajoutait,— mais qu’en pouvait-on savoir ? — qu'avant M. AIcindor Fête-Dieu s'était aperçu de la beauté de Zéphyra, conme celle-ci des mérites de Fête-Dieu ; que la naissance de l'enfant de cette esclave avait causé à Fête-Dieu une joie plus grande qu’à M. Alcindor, et que, pour être issu d'un blanc, cet enfant avait conservé autant de couleur que s’il était issu d’un mulâtre.

Mais quoi ! Fête-Dieu n'était-1l pas né sur l'habitation du Roccou, cinq années avant M. Alcindor? sa naissance n’avait-elle pas été entre M. et Me du Roccou la source amère d’une scandaleuse mésintelligence ? Fête-Dieu n'avait-il pas été élevé sur l'habitation? le père du Roccou n’avait-il point donné par testament la liberté à Fête-Dieu et à sa mère, et recommandé à l'enfant légitime le bâtard mulâtre, dans le fidéi-commis par lequel il léguait à celui-ci une somme de vingt mille francs? Enfin M. Alcindor n’avait-il pas respectuéusement exéeuté les volontés pater-

nelles dans leur texte et dans leur esprit, en conservant Fête-Dieu auprès de lui au Utre et aux droits de géreur de son l'habitation?

Fête-Dieu ‘était donc, non dans l’ordre de la loi civile, mais dans l'ordre de la loi naturelle, le frère de M. Alcindor ; la femme de celui-ci était sa belle-sœur, et leur fils son neveu. Pour quel intérêt aurait-il commis un crime contre son propre sang? en vue de l'héritage de M. Alcindor? Mais, dans la société coloniale, la loi n'appelle pas les bàtards de couleur à hériter des blancs. Enfin, s’il était vrai que Fête-Dieu eût pu entretenir un commerce criminel avec la concubine de son frère. et que l'enfant mort dans les bras de celle-ci en fût le fruit quasi incestueux.…., comment s'arrêter à la pensée que Fête-Dieu pût être l'empoisonneur de son propre fils?

C’était R ce que M. Alcindor ne manquait point de se dire, avee une grande force de logique et d'émotion, toutes les fois qu'il voyait les répulsions instinctives de Narcisse se manifester par ses grognements sourds, par les regards que dardaient ses veux injectés de sang, et par la päleur subite de ses lèvres où frémissait l’écume d’une colère impuissante.

— N'importe ! répliquait alors Narcisse comme pour avoir le dernier mot; tant que vous ne mangerez et ne hoirez rien dont je n’aie bu et mangé avant Vous, ni Vous ni moi nous ne serons empoisonnés.

— Pourquoi cela, Narcisse? répliquait Aleindor entre deux bouffées de cigare.

— Parce qu'il ne losera pas.

— Pourquoi ne l’osera-t-il pas?

— Parce que je lui ai montré mon bras gauche.

— Ton bras gauche, Narcisse? c'est donc pour cela que depuis mon mariage tu le tiens obstinément enfermé dans la manche de ta chemise. »

M. Alcindor se prit à sourire tristement. Il avait espéré apprendre quelque chose, et son nègre venait de se livrer sans doute à l’une de ces supersitions africaines qui, sous le nom de pians, font une si terrible concurrence aux enseignements et aux cérémonies du christianisme

— N'importe! répliquait à son tour le mulâtre quand M. Alcindor, s’aidant des preuves journalières de la tendresse et du dévouement de Narcisse, repoussait les hypocrites insinuations par lesquelles: Fête - Dieu cherchait à attirer les soupçons sur le nègre; n'importe! je mets Narcisse-au défi d’oser soutenir contre moi l'épreuve du verre d’eau. »

Car c'était ainsi : Narcisse et Fête-Dieu se poursuivaient de leurs accu: sations avec une haine furieuse et vigilante : haine et vigilance de deux

hommes qui s étaient lus dans le cœur; dont l'un sentait qu'il était deviné, dont l’autre luttait contre l’impuissance de prouver son intuition ; dont l’un encore se disait que l’autre le laissait vivre uniquement parce que cette vie était nécessaire à perpétuer l'alternative dans laquelle les soupçons avaient été circonserits, et dont l’autre s'avouait en frémissant cette nécessité où il était d’épargner le vofant de son crime. Mais lequel, de Narcisse ou de Fête-Dieu, était celui-ci, lequel était celui-là?

Aussi impuissant à prononcer entre eux qu’à rester le témoin impassible de malheurs qu'il ne savait comment conjurer, le pauvre M. Alcindor prit un parti qui, pour tout autre, aurait été la chose la plus simple et aussi la plus agréable du monde, mais auquel les habitudes, les préjugés, la nature enfin d'un créole à tous crins donnaient un touchant caractère de sacrifice. |

Il se résolut à venir chercher en Europe sinon un terme, au moins

une distraction à ce drame mystérieux et terrible dont il ne pouvait pas plus prévoir le dénoûment qu'il n’en avait su apprécier les ressorts cachés. Peut-être espérait-il que les passions ardentes des feux de l’équa-

teur esclave, amorties au contact des mœurs et sous le ciel brumeux de l'Europe libre, allaient se trouver sans aliment et sans issue? Et il partit pour la France avec Narcisse et Fête-Dieu, jetant un long et douloureux regard sur ce beau ciel si bleu, si parfumé des Antilles, son Éden terrestre, à lui, sans les coups de vent qui déracinent les forêts, sans les tremblements de terre qui engloutissent les cités, et sans les métropoles qu'il accuse d’ingratitude et qui le lui rendent bien.

La surveillance que la haute et basse police exerce sur les étrangers est une formalité de pure politesse, en comparaison du droit de visite que, sous prétexte d'offres de services, se permettent les agents du commerce et de l’industrie de Paris. À peine débarqué et installé dans un hôtel quelconque, avant même qu'il ait pu se remettre du tumulte de la grande ville, et se reconnaître, pour chercher sa route et le but de son voyage, au milieu de ce dédale obstrué d’une population tou- Jours active, toujours affairée, l'étranger se voil inondé sous un flot étourdissant de cireulaires, d'adresses et de prospectus à domicile, tout comme si son nom figurait dans l’Almanach des 25,000 adresses, lequel a du moins avantage de ne faire arriver les allumeurs de chalands que les uns après les autres chez les gens de Paris.

Les garçons et les chambrières de l'hôtel de la rue Richelieu, suivant l'usage de leurs pareils, n'avaient pas plutôt appris de la vanité de Fête- Dieu et de la bonhomie de Narcisse la condition et la fortune de M. Alcindor Olyphan du Roccou, venu en France avec cinquante mille livres en gourdes, doublons, traites et bons sur le Trésor, qu'ils s'étaient mis en chasse de tous les métiers, professions et états avec lesquels un créole peut entrer en relations d’affaires ou de besoins personnels. Suivant l'usage encore, ils avaient inféodé la pratique de leur nouveau client aux marchands que par expérience ils savaient être les plus faciles, les plus fidèles à l'endroit de la remise du petit courtage, mobile intéressé de cette officieuse entremise, c'est-à-dire aux marchands les plus abandonnés du chaland parisien, et par cela même les mieux fournis d'objets de rebut et de mauvais goût. Et quel courtage, bon Dieu ! Songez donc, cinquante mille francs! dont, à moins de malheur, la dépense se ferait dans l'hôtel même. Aussi, le soir même de son arrivée, M. Alcindor

vit-il le marbre d’un guéridon, étalant sa masse ronde au milieu de lappartement, se couvrir des cartes nombreuses de messieurs les boutiquiers et de mesdames les boutiquières, fournisseurs inconnus, mais brevetés de messieurs les garçons de chambre, sommeliers, palefreniers et marmitons, et de mesdames les balayeuses, repasseuses, rentrayeuses et laveuses de l'hôtel.

Peu initié à l’habileté des civilités de la boutique parisienne, M. Alcindor se crul tout naturellement un personnage important dont l'arrivée avait fait sensation. Il se trouva flatté de tant d’aimables prévenances, et un imperceptible sourire de coquetterie égrillarde glissa sur ses lèvres lorsqu'ayant nonchalamment jeté les yeux sur ces adresses, il vit sur quelques-unes briller en lettres ornées les prénoms les plus séduisants des saintes du calendrier.

Dès huit heures du matin, le lendemain, ce fut, à la porte de M. AIcindor, une interminable procession de marchands, de confectionneurs. de spécialités de tout genre, de tout âge, de tout sexe, de tout état : spécialité de gants de fil écru, spécialité pour coiffure, spécialité pour pantalons, gilets, paletots, manteaux, cravates, el surtout spécialité pour chemises, avec brevet d'invention pour la coupe, l’ourlet et la piqûre. Toutes ces spécialités, à les entendre, avaient eu l'honneur de ganter, eulotter, habiller, cravater, coiffer les étrangers les plus distingués des quatre parties du monde. Ce qui était vrai, c'est que chacune d'elles avait à se débarrasser de quelques-unes de ces nouveautés excentriques, rebut de tous les temps, destiné aux gens sans goût qui se laissent prendre à la bizarrerie de la forme ou à l'éclat de la couleur.

Aussi, avec cette habileté de physionomiste qui est le privilége des boutiquiers parisiens comme elle était celui des marchandes de légumes d'Athènes, ces spécialités s'empressaient-elles en entrant de barbouiller le créole de tous les titres usités dans la hiérarchie héraldique. C'était caresser à l'endroit le plus sensible sa vanité secrète.

M. Alcindor, en effet, prétendait, — de très-bonne foi, du reste, et par tradition de race, — avoir eu pour ancêtre colonial un cadet de famille, fils de comte pour le moins, et dont les titres auraient été engloutis dans le grand tremblement de quelque révolution; mais ses prétentions avaient toujours été matées par l’incrédulité et le rire moqueur des habitants de son ile. Les anciens affirmaient tenir de leurs anciens que le fondateur de la race des Olyphan était arrivé avec une petite pacotille de perruquier, laquelle, après dix ans de coups de peigne donnés dans la noble frisure de messieurs les boucaniers et de leurs chastes

épouses importées des lupanars d'Europe, s'était transformée en la plantation de l'arbre à teinture dont les Roccou prirent le nom.

Cette facilité que la capitale des arts et de la civilité puérile et honnête mettait à reconnaitre en lui le rejeton d’une famille dont les d'Hozier coloniaux aflirmaient que la souche n’avait point de racines sous le ciel d'Europe, ne laissa pas que de préparer M. Alcindor à reconnaitre la su: périorité du savoir-vivre de la société française sur la société coloniale. Dès lors, n'était-ce point faire acte de gentilhomme, que de ne contester avec des gens si bien appris ni sur le prix ni sur la qualité des marchandises offertes? D'ailleurs, que pouvait-il contester ? tous ces objets du rebut de la mode et du bon goût parisien n’étaient-ils pas encore de grandes et de splendides magnificences pour un habitant des colonies, victime dévouée à toutes les mystifications, à toutes les pirateries que l’exportation se permet pour son plus grand bénéfice sans doute, mais aussi pour le discrédit toujours croissant de la fabrique européenne ? M. Alcindor paya sans Compter, comme il avait choisi sans voir.

Paris encore est plein de gens qui ont intérêt à ne pas se persuader que les oncles d'Amérique ont si bien cessé d'exister, qu'ils ne servent même plus au dénoûment des vaudevilles. Des neveux, des nièces. des cousins et arrière-cousins à des degrés qui ne comptent plus; des usuriers, des agents d’affaires qui avaient acheté, vendu ou escompté en espérances des titres, des procès, sur des successions vacantes , arrivérent à la file chez M. Alcindor. Ils venaient, eux ou leurs ayants-cause, demander s’il n’avait point connaissance d’un oncle, d’un cousin, d’un parent quelconque, porteur de leur nom, qui, disparu depuis plus de trente ans, où tout au moins réfugié de Saint-Domingue, et riche à millions, avait habité ou habitait encore les îles. — Les îles ! nom générique sous lequel les Béotiens de Paris comprennent tous les pays d'outre-mer, de l'Orient et de l'Occident, de l'Atlantique et de l'Océan indien, dont ils font un État, et les plus savants un archipel fractionné comme la France en départements limitrophes, où les habitants peuvent communiquer entre eux par la poste et par le télégraphe.

M. Alcindor avait aussi à répondre à de pauvres diables d’aventuriers et de rêve-creux qui, prétendant que la terre etles encouragements leur manquaient en France, s’enquéraient sérieusement des moyens de doter les colonies d'entreprises agricoles ou industrielles sur une immense échelle. telles que défrichement de forêts, desséchement de marais , fabrication de üssus, de cordes et de papiers avec les filaments de certains produits de la végétation coloniale, soumise à des préparations plus où moins chi-

miques, recherches et exploitation de mines d’or, d'argént; etc, ætc.; toutes extravagances pour lesquelles on se fait toujours fort d’avoir des millions par quarantaine, soit au moyen de compagnies belges, allemandes ou anglaises, soit par une avance que l'État se trouverait fort honoré de consentir, soit enfin par un appel que la commandite ferait aux capitaux des rentiers, et autres imbéciles généralement connus sous le nom d'actionnaires! — Étalage magnifique d’un erédit qui, à la troisième visite, se transforme, de la part de ces pauvres diables, en un emprunt de quelques pièces de cent sous.

Jusque-à, M. Alcindor avait assez bien défendu son cœur et sa bourse contre les entraînements de cette bonne foi et de ces fantaisies créoles qui vont d’elles-mêmes au-devant de toutes les piperies et de toutes les séductions de la parole et du regard. Qu'était-ce, en effet, que quelques centaines de francs pour un homme habitué à ne compter que par gourdes ét par doublons? Mais quand il eut parcouru ces rues où, derrière les glaces vénitiennes des grands magasins, l'or, l'argent, les pierreries, les riches étoffes étincellent enchâssés dans des œuvres d'art dont on ne peut dire si elles tirent plus de prix de la main de l’ouvrier que de la matière première ; quand il eut vu, sur des tables de marbre blanc, s’étalant pêle-mêle les trésors culinaires de l'Océan et de la Méditerranée, de la terre et de l'air, des serres et des jardins de la France, oh! alors ce furent chez M. Alcindor des tentations à troubler son sommeil, des fantaisies à se ruiner en un jour, des appétits à s’étouffer dans un repas. Ses doigts, les plis de sa chemise, les nœuds de sa cravate disparurent dans des anneaux chatoyants de pierreries, sous des boutons de diamant, et sous les émeraudes, les rubis et les saphirs qui se dessinaient en fleurs bizarres ou se déployaient en ailes d'oiseaux. Il n’y eut jamais de Lucullus soupant chez Lucullus qui, chaque jour, savourât avec plus de délices les primeurs de tous genres. Enfin, enfin: il mangeait des truffes, dés petits pois, des haricots verts, — de véritables truffes, de véritables pois, de véritables haricots verts, — lui qui en avait nié l'existence, ne les connaissant qu’à l'état de marmelade rissolée dans les colins du procédé Appert. Mais hélas! — tant il est vrai que l'homme ici-bas ne peut jouir du parfait bonheur! — le véritable, l'unique assaisonnement y manquait : la farine de manioc! Paris ne possédait pas un seul grain de farine de manioc! Paris fut du coup abaissé de cent coudées dans l'estime de M. Alcindor. C'était une tache dans le soleil,

Mais, en revanche, Paris avait le mérite de posséder M. le chevalier de Saint-Protais.

Activité de brouillon, ténacité d’atome crochu, avidité de happe-chair, âme de laquais cousue dans la peau d’un gentilhomme, M. le chevalier de Saint-Protais était un de ces pauvres diables d'industriels que les lauriers de la commandite appliquée à la publicité avaient empêché de dormir. Dans une de ces hallucinations fiévreuses que donne le besoin d'être et de manger, 1l avait trouvé que les colonies et l’orthodoxie étaient un nouveau monde où les Christophe Colomb de la commandite n'avaient pas encore jeté les filets de la presse; et le voilà qui fonde une trinité d'opérations littéraire, géologique et orthodoxe, distinctes par leurs titres et leurs statuts, mais réunies au moyen de revirements de fonds qui convergeaient vers une même caisse, comme les eaux d'un canal au moyen d’écluses vers un même bassin. Vivant au jour le jour, traqué par les commis de ses bureaux qu'il ne payait pas. par les hommes de lettres dont il était habile à escamoter {a copie, par des colons et des chanoïnes de cathédrale qu'il harcelait d'emprunts forcés à titre de cinquièmes d'actions, il était invisible dès six heures du matin, excepté pour les actionnaires dont il avait flairé la crédule bonhomie, et qu’il allait exploiter entre deux sommeils. C'était le braconnier d'affaires le plus outrecuidant qui se füt jamais vu; chassé par la porte du salon, il rentrait par la fenêtre de l'office; jeté par l'escalier de service, il montait la garde sous le tambour ‘du grand escalier, se plaignait en assez bons termes de la méprise dont il était l'objet, prenait au besoin un air de menace ou de sensibilité qui jurait avec la part de cœur que Dieu lui avait faite, et forçait ainsi le colon, le chanoine ou l'écrivain à lui donner audience, ou à le traîner à leur suite dans les rues de Paris, distancés à peine de la longueur d’une semelle, jusqu'à ce que, harcelés, déchirés, réduits aux abois, le colon, l'écrivain, le chanoine eussent laissé entre les dents du limier quelques plumes ou quelques poils, sinon toujours pied ou aile,

Ce fut dans une de ces chasses matinales qu'en humant les parfums des boues de Paris promenées en tombereaux, le chevalier de Saint- Protais avisa M. Alcindor Olyphan du Roccou. Plus expert que les gens de l’hôtel de la rue Richelieu, l'industriel reconnut tout de suite le créole à la naiveté de ses admirations, à la facilité merveilleuse avec laquelle il satisfaisait tous ses caprices sans marchander, et surtout à la présence de Narcisse qui suivait comme un chien en laisse.

— Oh, oh ! se dit-il, un colon à Paris? un colon qui ne m’a point encore payé sa bienvenue, à moi, de Saint-Protais, le défenseur émérite de la cause coloniale. Est-ce que par hasard ces Barbares voudraient se sous-

traire à mon protectorat? Oh, oh! je leur ferai bien voir que l'exploitation coloniale est ma propriété, mon bien, ma chose... Elle me coûte, parbleu! les cent mille écus que les colonies m'ont donnés, il est vrai :…. mais qu’elles ne me rendent pas. »

Et le voilà qui s'attache aux pas de son colon, tarifant sur la dépense qu'il lui voyait faire la part qu'il aurait à lui réclamer.

Si, depuis trois années, le malheureux créole ne s'était point séquestré de toute société pour gémir sur les infortunes qui le frappaient coup sur coup, il aurait connu la véritable signification du nom et dé la personne de Saint-Protais. Durant ces trois années, en effet, M. de Saint-Protais, fondateur-directeur de l'Atlantique, des Curiosités caraibes, et autres recueils littéraires, scientifiques et orthodoxes, avait visité et largement pressuré les colonies. Là, se faisant de la résignation souffreteuse d’une jeune femme une sorte de paravent pour son outreeuidance, il avait forcé l'entrée des habitations, et, de la sorte, nourri, abreuvé, porté, battant la caisse et dressant ses tréteaux, il s'était donné la gloire d'avoir, en quelques mois, lassé l'hospitalité coloniale, qui jusqu’à lui avait eu le privilége d’être infatigables… Mais ignorant ces choses et beaucoup d'autres encore, M. Alcindor fut soumis à l'exhibition d'une olla podrida si impudente de gentilhommerie, de brocantage d'affaires, de sollicitude et de dévouement, qu'il sentit sa pensée et sa colère se monter suecessivement aux trois propositions suivantes :

« C’est un fou! je le consignerai chez le portier ;

« C’est un mendiant qui demande le chapeau sur la tête! je vais le jeter par l’escalier ;

« C’est un insolent! je me couperai la gorge avec lui. »

C'était lui faire trop d'honneur de moitié.

— Vos témoins, monsieur? dit le créole qui, prenant son chapeau, résuma à haute voix dans cette interrogation laconique la conclusion des prémisses qu’il s'était mentalement posées.

- Mes témoins? reprit Saint-Protais; je n'ai jamais permis à mes bonnes actions d’en avoir. Des témoins? et demain tout Paris saurait que j'ai à me plaindre des colonies. Dans quel moment ?... au moment où, chaque dimanche, je déjeune d’un philanthrope et je dine d’un nécrophile, tandis que vos déléqués se rôtissent les tibias devant un bon feu qui flambe ! J'ai formé, au capital de cent millions de francs, une ligue d'assurance mutuelle, offensive et défensive, entre toutes les colonies à esclaves. Le jour où, cédant aux criailleries des négrophiles, une seule des métropoles s'avise de proclamer l'émancipation, toutes les îles se sou-

lèvent, embarquent les autorités, se proclament indépendantes, et nous aurons l'Union des Antilles, comme nous avons l'Union américaine. Ah! ah! nous verrons comment les métropoles s’en tireront, sans colonies, sans sucres et Sans calé, et, par conséquent, sans matelots, sans mari ne, et sans exportations. »

ir nl À pan Ù HE re ju [RAR TOUR nl HN nn |L- QU

Page 1