ORSAY
Ici M. de Saint-Protais s'arrêta pour juger de l'effet de sa fantastique improvisation : il était temps. L’œil en feu, la poitrine haletante, le visage épanoui, M. Alcindor était porté au plus haut degré du paroxysme de l’orgueil et de la joie; se levant avec enthousiasme, il prit les mains de Saint-Protais, les serra affectueusement dans les siennes, et s'écria : « Ah! monsieur, que ne vous'doivent pas les colonies!
— Hélas! reprit le chevalier d’un ton pénétré, demandez-moi plutôt ce qu'elles me doivent. Après moi, si elles me laissent tomber, qui voudra faire la guerre? Personne. Les plus intrépides se diront entre eux : « La défense coloniale? peste! il n’y fait pas bon! Voyez ce généreux M. de Saint-Protais; en voilà un gaillard qui s'y était dévoué, avec son courage, son patrimoine et son génie !... Et les colonies l'ont abañdonné sur la
brèche... 11 y est mort... » Et alors vous verrez, monsieur, ce que les philanthropes jaloux feront de vos belles Antilles, et les noirs de cette belle race blanche faite à l’image de Dieu ! »
Apercevant sur le visage du bon créole les traces de la consternation, Saint-Protais ajouta d'une voix rendue plus dolente encore par le bredouillement qui lui était familier :
« Et dire que einq ou six mille francs, si je les avais là sur l'heure, nous sauveraient! car, dans un avenir prochain et assuré... »
Et soudain il étala une foule de lettres plus ou moins apocryphes de prétendus ambassadeurs et grands-ducs, dont les agents faisaient queue dans ses bureaux pour avoir des exemplaires de ses Curiosités caraïbes coloriées, dont, par malheur, les enlumineurs n'avaient pas encore peinturluré les gravures.
Après une heure d’une conversation dont nous regrettons de ne donner qu'un bien faible spécimen, M. le chevalier de Saint-Protais sortit emportant un bon de cinq mille franes sur le Trésor, et le recueil des harangues prononcées par M. Alcindor dans les assemblées coloniales, et qui, reproduites dans les prochains numéros de l'Atlantique, devaient aller révéler aux colonies l'influence que leur auteur était appelé à exercer en Europe. Malheureusement l'Atlantique cessa de paraitre. M. AIcindor voulut se plaindre ; mais dans une série de letires fort divertissantes de sensiblerie et d’outrecuidance, le chevalier de Saint-Protais lui prouva très-clairement que lui, M. Alcindor, devait s’estimer très-heureux de ne pas être pris à partie pour des dettes contractées en vue de la défense coloniale dont chaque colon était solidairement responsable.
Dès ce moment, comme il l’a dit depuis, M. Alcindor sentit le retour de l'influence maligne de son étoile. Pour la combattre ou pour s’étourdir, il se jeta avec ses sens, son imagination et le reste de ses cinquante mille francs dans toutes les distractions que la capitale peut offrir à l’oisiveté. Il eut des chevaux, une voiture, des amis et des femmes d'un jour qui l’aidèrent à promener tour à tour, dans les théâtres, dans les salons, aux champs, à Versailles, à Saint-Germain, sur les bords de l'étang d’Enghien, les curiosités impatientes de son initiation à la vie parisienne. Quand les brouillards des derniers jours d'octobre l’eureni
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forcé de rentrer dans la rue Richelieu, il reconnut que cette initiation lui avait déjà coûté vingt-quatre mille francs; mais, en véritable créole, insouciant de l'avenir et n’estimant l’or que pour les plaisirs qu’il donne en échange, M. Alcindor trouva que du moins il en avait eu pour son argent. D'ailleurs il comptait pour se refaire sur l'hiver qui approchait, et dont les jours sans soleil et les nuits sans étoiles ne pourraient, pensait-il, lui permettre d’autre existence que celle du mouton paresseux de son ile.
Mais M. Alcindor avait compté sans Fête-Dieu, et Qui a compagnon a maître est un vieux proverbe avec lequel il allait faire connaissance.
Le temps que M. Alcindor avait perdu en joyeux ébattements, Fête- Dieu l'avait employé à former des amitiés qui lui apprirent par quels raffinements de civilisation le génie du mal, avec la loi pénale pour limites, pouvait obtenir les bénéfices du crime sans ses dangers, et quelquefois même les cumuler avec les honneurs de la vertu.
Un matin donc que les premières neiges avaient provoqué chez M. Alcindor cette torpeur des sens et de l'intelligence dont le créole faisait un commencement de sagesse, Fête-Dieu, ému, attendri, prenant, comme ille dit, son courage à deux mains, vint le prier de lui remettre à l'instant même les vingt mille francs qui lui avaient été légués par le fidéicommis de son père.
La demande était juste, mais, en revanche, de la plus gênante imopportunité.
La première pensée de M. Alcindor fut de prendre une rigoise et, pour le moment, de payer Fête-Dieu en monnaie d’habitant, sauf à régler plus tard en doublons; mais la veille, en lisant la Gazette des Tribunaux, 1] avait vu que la police correctionnelle n'avait pas le moindre respect pour ces soldes de compte qui sentaient la régence.
La seconde pensée fut de refuser purement et simplement. « Mais s’il plaide? — Je plaiderai. — Mais sur quoi ? — Nier le fidéicommis? » Sa probité créole se révolta. — « Gagner du temps? — Oh! un blanc l'obligé d’un mulâtre ; un maitre, d’un fils d’esclave ; l'enfant légitime, d’un bâtard! »
Sa fierté de race se souleva tout entière.
La troisième pensée fut de le payer en écus et de le chasser ensuite. « Non; vengeance mesquine; indigne accommodement de conscience ! n’osant me brouiller avec la justice, je donnerais un coup de tourniquet aux dernières volontés demon père?... »
Le courage et la générosité du créole s’indignèrent à la fois.
La conclusion de ce monologue fut la remise des vingt mille francs que Fête-Dieu réclamait.
Durant cet entretien, Narcisse, l'œil fixé sur le mulâtre, dans l'immobilité de la fascination, n'avait pas cessé de battre avec ses doigts l'air de la danse des nègres sur les parois d’une caisse vide, son siége ordinaire. C’était chez lui l'indice infaillible d'une agitation violente et d’une méditation profonde.
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Tout autre qu’un créole eût été inquiet de l'énorme brèche faite à ses capitaux; mais la folle du logis, plus folle dans un cerveau passé au soleil des tropiques, s’abattit bientôt en aveugle sur les plus merveilleux châteaux en Espagne + M. Alcindor s’adresserait à ses correspondants du Havre et de Bordeaux pour leur engager la récolte prochaine; le géreur laissé sur l'habitation s’empresserait de rassembler tous les fonds disponibles pour se faire pardonner le silence inexplicable qu'il avait gardé jusqu'alors. Dans trois mois, au plus tard, M. Alcindor était sûr de toucher encore une cinquantaine de mille francs.
A la rigueur, six mille livres pouvaient conduire jusque-là. Mais quoi ! les amis et les femmes des plaisirs de Versailles et de Montmorency
avaient, malgré les neiges, trouvé le chemin de l'hôtel Richelieu. Les amis étaient de si joyeux compagnons! les femmes moins ardentes, moins échevelées que les vampires sensuels des tropiques dont les veux brâlent comme leur soleil, étaient si spirituelles et d’un laisser-aller si ravissant! Ma foi, s’il fallait attendre trois mois, amitiés et amours s’en seraient envolés et abattus ailleurs! Donc M. Alcindor, qui, tout en s’ingurgitant du champagne frappé, s'était laissé conter des récits fantastiques sur la facilité avec laquelle les capitaux se lançaient à la remorque d’une idée, sauta un beau matin en bas de son lit : et frappant le parquet du pied. comme s'il eüt invoqué les esprits de l’abime, il s’écria : « Moi aussi j'ai une idée !... j'ai deux idées: J'ai même trois idées! J'en serai l’action et le centre, c’est-à-dire le coffre-fort: un coffre-fort de trois millions, au moins. Un million par idée! c’est pour rien. »
Voici les trois idées de M. Alcindor. En un temps où la commandite est à bout de mines de houille et de plâtre, nous croyons rendre service à un grand nombre de capitalistes qui se lamentent chaque jour de ne plus savoir où enfouir leur argent.
M. Alcindor possédait dans son ile, à l'extrémité de ses champs de cannes et de ses caféiers, un joli petit volcan, dont le soir il aimait à entendre les grondements qu'il comparait à ceux des cinq cent mille chaudières du diable. Du pied des mornes que ce Vésuve en miniature couvrait d’un soufre innocent et d’une cendre plus innocente encore, coulait une source d'eaux chaudes et ferrugineuses, qui suivaient dans leur cours tous les degrés du thermomètre, depuis quarante jusqu’à zéro ; — un véritable prodige dont on parlait au moins une lieue à la ronde, et devant lequel les sources des Pyrénées n'étaient que de l’eau de bains de Seine.
« On fonde là, s’écriait-il, un établissement tout en bois d'acajou ; on suspend des cases au penchant des mornes, au milieu des forêts de magnolas odorants. C’est à la fois le climat de l'équateur, de l'Italie et de la Suisse. La fraise et l'artichaut y croissent à côté des pommes cannelles, cette crème parfumée de la végétation! Une révolution s'opère dans la médecine : le Brésil, l'Amérique, les îles du vent et de sous le vent envoyaient leurs malades mourir en Europe ; l'Europe enverra les siens se guérir dans nos Antilles. Aujourd'hui que, grâce à la vapeur, il n’y a plus de distances, mes bains chauds seront le rendez-vous obligé de la bonne compagnie des cinq parties du monde; nous aurons la reine Pomaré! Et c'est moi, moi Alcindor Olyphan du Roccou, qui ferai pour mes baigneurs ce que cette France indolente et avare n’a pas encore fait pour son commerce el sa puissance maritime : je doterai le monde de
bateaux transatlantiques. Fonds social : un million. » — Première idée.
Seconde idée. En sortant des bains chauds, il n'y à qu'à monter pour la trouver. On trouve le volcan. Le volcan, c'est l’idée.
« 0 France ignorante! France dégradée ! qui consens toujours à être tributaire du commerce et de l’industrie de l’étranger ! tu te laisses juguler par les banquiers qui exploitent le soufre de Sicile... Eh bien, moi, dans mes propriétés, j'ai du soufre en plus grande quantité qu’en Sicile, de qualité supérieure à celui de la Sicile; la fine fleur de soufre, dont l'extraction se fait sans effort, sans douleur, par la puissance seule d'évaporation de mon volcan... A ses flancs, à ses pieds, sur les mornes, dans les falaises, du soufre ! On gratte avec l'ongle, du soufre ! On frappe avec la houe, et la houe fait éclater d'énormes rocs de soufre cuit et durci depuis des siècles! Du volcan à la mer il n’y a guëre que trois ou quatre lieues. On aplanira les mornes, on comblera les falaises avec les forêts abattues, et du pied du volcan au niveau de la mer on aura une espèce de montagne russe naturelle, sur laquelle le soufre descendra de lui-même et s’en ira tomber en lest et en chargement dans la cale et dans l’entre-pont de mes navires transatlantiques.
«Je sais bien que dans ma colonie on n'a ri au nez de ce projet ; que l’administration prétend qu'il n°y à pas de quoi soufrer cent bottes d’allumettes, et que déja quelques industriels ont fait payer cette triste conviction une vingtaine de mille francs; mais la colonie n’en a parlé que par ignorance, l’administration que par esprit de dénigrement..… Je fournirai un plan des lieux et les analyses de mes échantillons, avec des vues pittoresques, des dessins enjolivés et enluminés ; el nous verrons si je ne ferai pas à la compagnie des soufres de Sicile une concurrence de prospectus telle, qu’il faudra bien qu’elle m’achète au moins l'idée de mon volean : un million! — Et de deux. »
Troisième idée.
« Voici un essieu, voici un moyeu, voici des rayons, voici des pattes d’oie à ressort, rétractiles comme les griffes d'un chat. Rapprochez ces morceaux : passez l’essieu dans le moyeu; autour du moyeu plantez les rayons; au bout des rayons greffez les pattes d'oie : c'est bien ! Laissez aller. la roue tourne d'elle-même ; les pattes d’oie, en s’ouvrant et se fermant selon le degré du cercle auquel elles se trouvent, se servent tour à tour de poids et de contre-poids, et s’entrainent les unes les autres dans un mouvement de rotation dont on peut dire ce qué le poëte disait du vent : vires acquirit eundo. Maintenant, aux
deux bouts de cet essieu qui tourne avec une puissance proportionnée à
la résistance que vous voulez lui donner, placez les roues d’une voiture où d'un navire : adieu les chaudières qui éclatent! adieu le combustible qui ruine, la vapeur qui brûle, et le piston qui fait le vide dans les chemins atmosphériques ! J'ai détrôné le feu, l'eau et l'air. Je donne au monde le mouvement perpétuel. Brevet d'invention en France et à l’étranger : un milhon! — Et de trois. »
Malheureusement les idées, même celles qui portent trois millions, ne font pas leur chemin toutes seules. Il faut d’abord les gens qui les écoutent, puis les gens qui les comprennent, ensuite les gens qui les poussent, enfin les gens qui s’y laissent prendre; et toutes ces personneslà coûtent cher à se procurer avant de rapporter. quandelles rapportent.
Après s'être enivré de ses propres paroles, M. Alcindor voulut done en griser les autres ; il commença par ses amis. Ses amis lui mangèrent ‘ses déjeuners et ses diners, s’enivrèrent de son vin... mais fort peu de ses idées, dont ils trouvaient le fond trop excentrique et le siége trop loin. I tourna Îe dos à ses amis, rien n’étant plus malsonnant que les conseils d’une amitié sincère. Alors il appela, — toujours à ses déjeuners et à ses diners, — les capitalistes et les savants méconnus qui l'avaient visité dès son arrivée à Paris. Ceux-ci trouvèrent les idées de M. Alcindor aussi généreuses que son vin; des ingénieurs lui promirent des plans de bains chauds; des chimistes prirent jour pour lui analyser ses échantillons de soufre; des mécaniciens se firent forts de confectionner sa machine : des dessinateurs lui inventèrent des perspectives, des points de vue, des volcans, des mornes d’après nature que nul ne reconnaissait, avec des montagnes russes par-dessus ; des écrivains lui improvisèrent , entre deux bouteilles de champagne, des prospectus tout ruisselant d’eaux chaudes et de fleur de soufre, converties par leur plume élégante, en louis d’or et en billets de banque, allant et venant des tropiques en Europe sur des chariots et des navires qui marchaient tout seuls ; des courtiers d'affaires, dont Paris est tout grouillant, se chargèrent de la recherche du fonds social, moyennant une prime; des journalistes à gage, haut placés dans l'estime des garçons de bureau de messieurs les ministres, engagèrent leur protection, moyennant quelques diners et des promesses d'actions dont ils couraient déjà l’escompte ; enfin les dessins, les prospectus et les protections étaient encore dans les brouillards, qu'il se trouva avoir distribué plus d'emplois qu'il n’en faudrait pour administrer un royaume, et plus de primes que ses trois millions n’en pourraient payer; et comme les plus avisés avaient voulu des à-compte solides sur des espérances qui l’étaient peu, les trois millions qui flottaient condensés dans les vapeurs des eaux
chaudes, du volcan et de l'Atlantique lui avaient dévoré trois mille francs sur les cinq qui se pavanaient bien réellement dans son secrétaire.
Vous ou moi, Européens, nous serions restés sous le coup. Notre colon courut à une maison de jeu. Il était si beau joueur, et dans son ile la fortune passait pour lui être d’une fidélité si fatale !
Il ne vit, il n’entendit d’abord que l'or qui était sur la table, les ràteaux qui le relevaient, les frémissements des joueurs, et la voix monotone des croupiers. Il jeta cinquante louis, il gagna. Il doubla, il gagna encore. Une veine se déclarait. Il eut la fièvre. Il leva les yeux en souriant, et il rencontra les yeux et le sourire diabolique de Fête-Dieu qui était en face. Tout ce qu'il y avait en lui d’orgueil créole se souleva. Jouer avec le fils d’une esclave, qui avait été lui-même esclave! Pendant que les cartes couraient, il y eut lutte entre les préjugés de son orgueil de race, sa passion effrénée du jeu, et sa foi dans son étoile. Le croupier amena le coup : Fête-Dieu venait de perdre deux mille francs, et c’est M. Alcindor qui les aurait gagnés. Le sang blanc aurait eu satisfaction de l'audace du sang mêlé ! la supériorité de race aurait eu le sort pour complice et pour vengeur! L'égalité devant le tapis vert eût été bonne à quelque chose.
M. Alcindor fit le jeu. Fête-Dieu perdit, et resta impassible sous le regard triomphant du créole. Les enjeux se triplent, puis se quadruplent.…. Cette fois la rouge paye la couleur. — Inconstance de la veine, qui va revenir plus ferme que jamais! Mais la fortune fantasque prolonge son caprice ; et en trois tours de carte, M. Alcindor perd à la fois ce qu'il a gagné et jusqu’au dernier louis de sa première mise : Fête-Dieu avait relevé le tout. Malgré les inquiétudes du lendemain, la perte n'était rien, M. Alcindor en avait vu bien d’autres; mais le mulâtre a triomphé du blanc, voilà l’humiliation! Et là, devant lui, personne que M. Alcindor connût! chez lui, jusqu'au lendemain, rien pour prendre une revanche! Oui, une revanche; la lutte acceptée, il voulait aller jusqu’au bout. Le dépit du joueur venait de faire accepter au créole le principe de l'égalité sociale, contre lequel il n'avait su avoir ni assez de haine ni assez de railleries. Une fois sur cette pente, comment se retenir ? Aussi, quand l'affranchi, avec une politesse habilement affectueuse, lui avança un portefeuille ouvert, l’ancien maitre y puisa-t-il trois billets de banque sans plus de façon que dans le portefeuille d’un ami de collége. C’en était fait, M. Alcindor était décréolisé. Malheureusement ce sacrifice à la nécessité aveugle ne toucha point le cœur de l’aveugle fortune. En trois bonds, les mille écus repassèrent des mains du créole sur le tapis vert,
et du tapis vert dans le portefeuille de Fête-Dieu.…. mais cette fois M. Alcindor refusa de les y reprendre.
« Nous verrons demain, » dit-il.
Le lendemain c'était chose vue : dette de jeu, dette d'honneur. Et, sous l'influence de cet axiome qui fait le désespoir des porteurs de mémoires. de billets et autres titres, il avait passé le reste de la nuit à feuilleter les considérations philosophiques du fameux chapitre VI: du Mépris des richesses.
Qu’avait-il besom d’une voiture l'hiver, lui qui grelottait même devant un feu toujours ardent? Rien d’ailleurs ne faisait gentilhomme comme d'aller à pied par une belle gelée. « Je me déferai de ma voiture. »
Et les chevaux? les faire sortir par ce temps de neige et de glace, alors que, pour épargner leurs équipages, les grandes maisons prennent des remises, ce serait vraiment se conduire en tiers d'agent de change, en véritable cocher de fiacre. À quoi bon, dès lors, tenir de gros paresseux à l’engrais? « Je vendrai mes chevaux. »
Et les diamants et les chaînes d’or? et les bagues et les épingles? tout cela n’est plus porté que par des usuriers, des cleres d’huissier le dimanche, et par des marchands de brie-à-brac. « Comment diable n'ai-je pas compris Cela quand mes amis m’appelaient en riant M. Chrysocale ? Mes amis avaient raison, l’élégance, c’est la simplicité. Il n’y à que Îles créoles gâtés par le luxe pesant des mulâtresses qui ne sentent pas cela. Ma foi, diamants et chaînes y passeront. Le tout ensemble m’a bien coûté quinze mille francs; le tout est presque neuf : en y perdant un millier de francs, mettons deux mille ; après avoir payé ce damné Fête-Dieu, il me restera dix mille francs... Dix mille francs ce soir, et je fais sauter la banque! Et demain, je chasse Fête-Dieu; non, j'en fais un laquais galonné. F’avais une voiture, j’en aurai deux ; il montera derrière... Non, c’est trop beau pour lui, il cirera mes bottes et celles de Narcisse. Oh! si je n'étais pas en France! »
Amenés tour à tour par Fête Dieu, comme l'avaient été les ingénieurs, les dessinateurs et les chimistes, des carrossiers, des maquignons, des bijoutiers ayant l’air de céder aux instances de M. Alcindor et de Fête- Dieu à faire une offre quelconque, se risquèrent jusqu’à vouloir des bijoux, des chevaux et de la voiture pour cinq mille francs.
Cinq mille francs! les bourreaux ! M. Alcindor eut envie de les Jeter par la fenêtre; mais, se rappelant qu’il était en France, il s'abandonna aux plus tumultueuses pensées auxquelles la présence inexorable de Fête-Dieu, cloué à sa personne comme un recors qui attend son paye-
ME à
ment, ajoutait un singulier caractère de dépit et d’humiliation. Narcisse, les yeux flamboyants, les lèvres pâles, promenant ses regards de son maître au mulâtre avec une étrange énergie d'accusation et de regret, battait avec une fureur toujours croissante l'air d’une bamboula sur la caisse vide placée entre ses jambes. Cependant la nuit approchait, et avec elle la nécessité de prendre une détermination, l'impérieux désir de s'acquitter envers Fête-Dieu, et surtout la soif intolérable du jeu dont l'heure allait sonner.
« Je veux en finir! s’écria-t-il enfin. Fête-Dieu, va chercher Îles juifs et leurs cinq mille francs! »
Les bijoux livrés avec les chevaux et la voiture, et les trois mille francs
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rendus à Fête-Dieu, M. Alcindor courut à l’infernale maison de jeu: Fête-Dieu n'y parut point. M. Alcindor joua avec un bonheur imsolent qui lui fit tomber mille louis dans sa bourse... Mais il se désolait à la pensée qu’ils n'étaient point sortis de celle du mulâtre.
Le lendemain, vers midi, tandis qu’à sa fenêtre M. Aleindor laissait ses pensées et ses rêves heureux s’égarer à travers la fumée de l'un de ses derniers cigares de la Havane, il entendit le bruit d’une voiture qui
sortait de l’hôtel. Il se pencha dans la rue, et il reconnut sa voiture et ses chevaux. Sa philosophie de la veille l’abandonna..….. Le sang remonta à ses tempes à les faire éclater. Plus de doute !Fête-Dieu avait acheté les dépouilles de son maitre, et s’en allait fièrement les étaler sur les boulevards et au bois de Boulogne, en fredonnant des airs de gentilhomme.
Oui, à Fête-Dieu la voiture de M. Alcindor, les chevaux de M. Alcindor., les diamants de M. Alcindor! Le valet était monté à la condition de maitre... et le maitre, si la fortune l’abandonnait au jeu, serait réduit à descendre à la condition de laquais?.. M. Alcindor disait que c'était pour en mourir... que c'était à commettre un meurtre ou un suicide !
Cependant M. Alcindor, qui perdait toujours, finit par n'avoir plus crédit sur parole ni chez Fête-Dieu ni chez les prête-nom de Fête-Dieu. On demanda des garanties, une bonne et solvable caution et même des hypothèques, ou tout au moins la vente de quelque portion des terres et du bétail humain que M. Alcindor possédait aux Antilles. Enfin, au bout de deux ou trois mois, Fête-Dieu, par lui-même et par ses prête-nom, se trouva le propriétaire à réméré d’une caféière, d’un beau champ de cannes et de trente esclaves à prendre parmi les plus valides de l’habitaüon du Roccou. Bientôt M. Alcindor, même à ces conditions, ne trouva plus une seule pièce d’or à emprunter... Ce ne fut qu'après des sollicitations infinies, que Fête-Dieu consentit à lui faire prêter mille écus sur une lettre de change à six semaines, dont, par amitié pure et dévouement désintéressé, il voulut bien se constituer le tireur, se chargeant aussi de la faire escompter.
Ce jour-là, Fête-Dieu fit tout haut le serment de ne plus mettre les pieds dans la maison de jeu, où il avait vu se préparer la ruine de son maître, de son bienfaiteur, de celui que, dans l’expansion orgueilleuse de sa douleur et dans l’insolente familiarité d’un créancier, il appelait son cher frère du côté gauche.
Ce jour-là aussi, M. Alcindor se donna la volonté et le temps de prendre la peine d'écrire lui-même à son géreur, et de ne pas se reposer, comme il lavait fait jusque-là, sur le zèle empressé de Fête-Dieu du soin d’expédier la correspondance.
Ce jour-là enfin, la présence du mulâtre avait rendu les veux de Narcisse plus flamboyants, ses lèvres plus pâles, et imprimé à la bamboula
qu'il battait sur sa caisse vide un mouvement plus précipité et plus frénétique. I ne fut tiré de cette agitation fiévreuse qui tenait de l’hébêtement et de lextase que par la voix de son maitre, lui ordonnant d'aller
jeter à la grande poste les lettres adressées à son géreur et à son Commissionnaire des Antilles.
« C’est singulier ! dit M. Alcindor quand son nègre fut sorti, Je n'ai jamais vu Narcisse me quitter avec plus d’attendrissement dans les yeux et un plus vif tremblement dans tous ses membres... Le petit Porto- Ricco de madame Alcindor avait la même physionomie attristée le jour où il fut volé à sa maîtresse. Est-ce que les bêtes auraient une âme, par hasard? Ma foi, ajouta-t-il avec le ton du sarcasme qui se venge , elles devraient bien la prêter à Fête-Dieu! »
Le soir, en rentrant de l'Opéra, où, du parterre qu'il occupait modestement, il avait vu Fête-Dieu se pavaner en loge au milieu de quelques femmes entre deux âges qui trouvaient que les diamants ne perdaient rien à être enchässés dans une peau cuivrée, M. Alcindor fut tout étonné de ne point trouver Narcisse à l'hôtel, et fort empêché surtout de procéder lui-même aux menus détails de son coucher, dont, depuis plus de trente ans, son fidèle serviteur lui évitait les ennuis.
« Cet imbécile se sera perdu, » murmura-t-il. Puis il s'endormit en toute tranquillité d'esprit, sauf les souvenirs du jeu qui dansaient devant lui, et aussi les ressentiments vigoureux qu'il venait de puiser à l'Opéra contre la stupidité de l'égalité française.
Deux jours, trois jours encore, M. Alcindor se préoceupa de cette disparition. « Oh! la race nègre, dit-il, la voilà bien : où elle ne broute plus, elle ne reste pas. » Le quatrième jour, il ne s’en inquiétait que pour la destinée de ses lettres. « Bah! j'en écrirai d’autres, » dit-il: Le €inquième jour, il les éerivit, les porta lui-même à la poste, et il n’y pensa plus. Il ne faut pas lui en vouloir : nature de créole, Foubli est sa vie!
Seulement le lendemain, à son réveil, il dut avoir un sentiment confus de ce qui pouvait s’être passé, car le maitre de l'hôtel lui remit, en grand secret, une lettre qui, venue du Havre, avait été renfermée sous un pli à son adresse. À
M. Alcindor ouvrit cette lettre. C’était tout bonnement une feuille de papier blanc, sans signature, sans écriture, mais d’une haute éloquence ! elle enveloppait trois billets de banque de mille francs.
Comme il avait foi dans la protection que le ciel accorde toujours à l'innocence persécutée, et que, dans ses idées, plus le danger était grand, plus le Seigneur était proche, M. Aleindor reçut la manne dorée sans trop S’inquiéter d’où elle lui venait... L'ingrat!
Fête-Dieu ne prit pas aussi bravement son parti de la disparition de Narcisse. À l'activité de la sollicitude qu’il mit dans ses recherches; on
eùt dit d’un frère en peine d'un frère bien-aimé. Mais, chose étrange assurément, à mesure que les faits lui apportaient la certitude que la mort n'était pour rien dans l'absence prolongée du nègre, le mulâtre se montrait plus triste et plus épouvanté. Devant M. Alcindor il disait bien avec un dédain affecté, que, fatigué de tafia, Narcisse avait sans doute vidé un quarteau de cognac frelaté, et avait été ramassé ivre mort au coin d’une borne ; mais quand il était seul, les circonstances mystérieuses qui environnaient le départ de Narcisse lui mettaient au cœur un froid glacial. Il voyait encore le nègre, les yeux injectés de sang, la colère et la menace aux lèvres, étendre fatalement vers lui son bras gauche, comme aux Antilles. Il avait comme une vague prescience de ce que Narcisse pouvait avoir tenté pour sauver M. Alcindor de la ruine comme il l'avait sauvé du poison. Alors son front se plissait, ses yeux devenaient lixes et perçants comme s'ils cherchaiènt à découvrir les traces d’un navire à travers l'immense étendue que recouvrent les flots de Atlantique; et, comme si sa vie tout entière en eût dépendu , il se livrait avec une activité fiévreuse à une correspondance copieuse, qu'il expédiait, par duplicata et triplicata, à tous les navires et à tous les steamers possibles qui faisaient voile ou qui chauffaient pour les Antilles. I semblait que les ports de France et d'Angleterre n’en auraient jamais en assez grand nombre ni d'assez rapides pour son impatience : il en serait desséché sur pied, si, évoquant les souvenirs d’incroyables phénomènes des traversées de mer, il n’avait fini par se dire que, très-souvent, des navires devançaient de huit et quinze jours l’arrivée d’autres navires partis cependant huit et quinze jours avant eux... Et il ne demandait aux vents et à la vapeur, pour sa correspondance, qu'une avance d'un Jour, de quelques heures ! Pourquoi cela” C'était son secret. Ce sera bientôt le nôtre.
Tandis que les deux antagonistes de l'hôtel de la rue Richelieu se laissaient aller l’un aux penchants de sa nonchalante nature et l'autre aux terreurs de sa conscience, un nègre arrivé de Paris se promenail sur les quais du Havre, cherchant un navire en partance pour les Antilles.
«Où donc est ton maitre? lui avait demandé le capitaine du trois-mâts
lÆEmilie en lui frappant sur l'épaule.
__ Oh! c'est vous, capitaine? la rencontre est heureuse. Mon maitre est à Paris.
— Et toi, où vas-tu?
__ Porter ses lettres à l'habitation. Et vous, capitaine?
= Moi, dans une heure, j'aurai fait hisser le grand foc, et en mer:
Combien me prendrez-vous pour mon passage ?
__ Rien, si tu veux, comme à ton dernier voyage, remplacer mon cuisinier qui est toujours malade. Je te ramènerai au même prix.
— Dans combien de temps?
— Le temps de toucher et virer de bord, pas davantage: je reviens sur lest.
— C’est dit, capitaine. Maintenant un service ! »
Ayant décousu un revers de son habit, le nègre en avait retiré trois chiffons de papier de soie, dont il disait n'avoir plus besoin ; il avait prié le capitaine, fort émerveillé, de les mettre sous double enveloppe. d' écrire les adresses, et après avoir jeté le paquet à la poste, il s'était rendu joyeusement à bord de l’Émilie, qui, à l'heure dite par le capitaine, avait dérapé du bassin, et filait bon vent dans la Manche, le cap*sur l’Atlantique.
Le trois-mâts l’Émilie accomplit son voyage en raison inverse des éventualités malheureuses que, pour se consoler, Fête-Dieu souhaitait au navire inconnu qui, dans ses soupçons, emportait la providence à laquelle ses projets pouvaient se briser. En vingt-deux jours de traversée, les alizés le poussèrent dans l'archipel des îles embaumées dont Christophe Colomb dota l'ancien monde. Bien lui en prit; car trois heures plus tard, il fut suivi du vapeur anglais le Flamer, parti cependant SIX jours après et dont le sae portait les premières dépêches de l'impatient compagnon de M. Alcindor. Or le nègre de lÉmilie et la correspondance du Flamer avaient une destination commune, sinon égale. Restait à savoir qui du nègre ou de la correspondance arriverait le premier. La correspondance, lettre morte et scellée, ne pouvant ni savoir ce qu'il y avait à bord de l’Émilie, ni dire les motifs qu’elle avait d'arriver vite, dut se résigner à subir les procédés ordinaires du service des postes, si magnifiquement organisé aux colonies, qu’une lettre, quand elle ne se perd point au cabinet noir (de la Guadeloupe, par exemple), met à franchir les deux ou trois mornes qui la séparent de son point de départ, autant de jours qu’il en faut, en France, pour arriver du centre au point le plus éloigné de la circonférence dont les lieues se comptent par centaines.
Le nègre, au contraire, lettre vivante et toute grande ouverte, lorsqu'il
entendit gronder la cheminée du Flamer au repos, eut l'intelligence du coup qui le menaçait et du parti qu'il avait à prendre pour le parer. Aussi, tandis que l'officier du Flamer dirigeait lui-même vers la terre l’embarcation qui portait la malle d'Europe, le nègre de l’Émitie, suivi du capitaine et de quatre vigoureux matelots, se jetait dans un canot à voiles que la brise de terre devait en moins d'une journée porter,
le long des côtes, à la pointe occidentale de l'ile, où le facteur de la poste officielle ne pouvait arriver qu'après une demi-semaine de marche à tra vers les terres.
Mais la journée, la demi-semaine elle-même s’écoula sans que le nègre et les matelots de l’Émilie fassent plus arrivés à leur destination que la correspondance du Flamer.
Cest que, quelques heures après que le canot eut perdu dé vue le grand mât de son navire, et que le facteur de la poste, sa pete malle en cuir sur la tête, eut dépassé en courant les derniers tamarins qui avoisinent le port, un épouvantable phénomène avait éclaté à la fois sur la terre et sur l'Océan. Soulevée comme par la puissance d’une catapulte assise dans les profondeurs de la mer, une vague immense avait bondi vers le rivage, roulant avec elle le canot échoué au milieu de galets et de quartiers de roche. Ébranlé Jusque dans ses entrailles par des grondements souterrains pareils à ceux de tonnerres et de chars de guerre rou-. lants, le sol s'était crevassé et entr’ouvert, vomissant du feu, de la fange et du soufre. Les sommets des mornes s'étaient affaissés et comblaient
des débris de leurs forêts les falaises, où ils arrêtaient le cours des fleuves. Seul, comme par dérision, le ciel était resté aussi bleu, l'air aussi parfumé, le soleil aussi radieux !
Éperdus, chancelants au roulis de la terre semblable au roulis d’un navire, les naufragés du canot avaient eu à chercher leur route, sans autre guide que le soleil le jour et les étoiles la nuit, à travers un pays dont un tremblement de terre venait de changer les sentiers connus en une surface informe et désordonnée. Enfin, après une marche désolée de deux jours et de trois nuits, à travers un chaos où le génie de la destruction avait semé çà et là des cadavres et des ruines, le nègre de l’'Émilie crut reconnaitre les champs au milieu desquels s’élevaient, debout encore, mais penchées, lézardées, tordues comme des arbres passés au feu du ciel et courbés par le vent des tropiques, les cases des esclaves et l'habitation de son maitre.
Le pauvre noir étendit les bras et se jeta la face contre terre, qu'il couvrit de ses baisers et arrosa de ses larmes... Mais les yeux exercés des matelots de l'Émilie aperçurent à l’autre bout de l'horizon, dans la transparence de l'air, la malle en cuir du facteur de la poste... Ainsi, entre Le Flamer et l'Émilie, la victoire allait encore être le prix de la course. C'était tout que de le savoir : or le facteur l’ignorait et s’en souciait peu ; aussi le nègre et l'équipage étaient-ils déjà arrivés à l’habitation, que le facteur s’en était rapproché à peine d’une centaine de pas.
«A vous le géreur! dit le nègre, en remettant au capitaine les lettres de son maitre. À nous la mulâtresse ! » dit-il aux quatre matelots qui se précipitèrent à sa suite vers la partie de l'habitation qu'il leur avait montrée.
Là étaient rassemblés les hommes de l'atelier; mais là l'habitation avait été renversée de fond en comble, et les esclaves, depuis trois jours , étaient occupés à déblayer le sol des matériaux qui le chargeaient. La présence inattendue du noir fut saluée par des cris de joie et des questions sans nombre ; mais lui n’avait qu’une pensée, qu'un but.
« La mulâtresse! s'écriait-il, la mulâtresse ! il nous la faut morte ou vivante ! »
Les esclaves lui montrèrent les décombres : « Ce matin encore on l'entendait gémir. »
Et alors le noir et les matelots se mirent au travail avec une ardeur furieuse. Quand tout ce qui avait été madrier servant à l'élévation et à la toiture fut retiré, on commença à découvrir les meubles poudreux dé-
foncés et aplatis; puis un lit écrasé sous deux énormes poutres dispo-
sées dans leur chute en croix de Saint-André, et dont l'une pesait dans toute sa longueur sur un monceau de chairs, de sang et d'os qui avaient été le corps d’un jeune et vigoureux esclave, et l’autre sur la partie inférieure du corps d’une mulâtresse qui respirait encore, comme si pour mourir elle eût attendu les témoins de ce honteux mariage de la mort qui, durant trois jours, l'avait clouée à un cadavre.
« Morte comme tu as vécu, lui eria le noir, à côté des cadavres qu'ont faits ton ambition, ta haine et ton libertinage ! J’en porterai la nouvelle à Fête-Dieu, qui te bénira pour ta fidélité. »
Et, sans se soucier autrement de ce qui était là sous ses veux, brisé, souffrant ou informe, il plongea sa main dans le coton souillé des matelas de cette couche impure, et en retira pêle - mêle des bijoux, des pièces d’or, des actes publics et des lettres timbrées de France.
Il repoussa du pied l'or et les bijoux, et se jeta sur les actes et sur les lettres qu’il emporta vers l'habitation du géreur comme une bête fauve ferait d’une proie.
En ce moment le facteur de la poste arrivait porteur d’une lettre pour la mulâtresse. Et le visage du nègre s’illumina de l’éclat ironique du
triomphe.
« Diable, lui dit le capitaine de l'Émilie qui, sur la prière du nègre,
avait brisé le cachet; voici qui met sur la voie de révélations étranges et donne gain de cause à tes soupçons. Le mulâtre a merveilleusement flairé la cause de ta disparition subite; et, comme il comptait sur la vapeur pour que sa lettre arrivât avant toi, tu devais être reçu et fêté ici
Quant à vous, monsieur, dit-il en se tournant vers le géreur, la mulâtresse était invitée à vous servir une barbadine assaisonnée au vin de Madère, et à jeter au feu toutes ses lettres de France.
— Eh! eh! fit le nègre souriant avec une amertume moqueuse, c’est un plaisir qu’il faut lasser au bourreau. »
Cinq jours plus tard, le navire Émilie faisait voile pour France. emportant à son bord huit cents doublons cordonnés qui, depuis plus de trois mois, attendaient dans la caisse du géreur les ordres du maitre : mais ces ordres n'étaient point venus, sans doute parce qu'il se trouvait à Paris quelqu'un qui avait eu la volonté et le pouvoir de les intercepter au passage. Cinquante jours après que le navire l’Émilie eut quitté le bassin du Havre en destination pour les Antilles, le navire l'Émilie rentrait dans le bassin du Havre au grand émerveillement des négociants et armateurs qui en pouvaient à peine croire leurs veux.
A l'expiration d’une quarantaine stupide, qui surcharge le budget d’une agrégation inutile de sinécuristes que, dans les ports de mer, on appelle sérieusement la santé, — augures qui ne peuvent se regarder sans rire, — le nègre, le capitaine et les quatre matelots de l’Émilie partirent en poste pour Paris, où ils arrivèrent vers huit heures du matin.
Le capitaine, porteur des papiers trouvés dans le lit de la mulâtresse, se fit conduire au parquet du procureur du roi.
Le nègre et les quatre matelots, portant les huit cents doublons cordonnés, se dirigèrent vers un grand hôtel de la rue Richelieu. Nous allons les y devancer.
Depuis la disparition de Narcisse, M. Alcindor avait été frappé coup sur coup de nouveaux malheurs dans sa personne et dans sa position de fortune, déjà si compromise. On eût dit que le pauvre nègre avait été jusque-là pour son maitre, comme ces génies familiers dont la présence seule peut conjurer les derniers malheurs.
L'expérience, qui d'ordinaire profite si peu à ceux-là même qui en parlent le plus, avait été chose complétement perdue pour M. Alcindor, qui n’y croyait pas et n’en parlait jamais. Les trois mille francs de la lettre de change à six semaines, réduits à deux mille par les frais d’escompte et de commission de la petite banque parisienne, s'en étaient allés, comme tout le reste, en ces mille riens pour lesquels les Anglais ont créé le pocket-money, tonneau des Danaïdes de la fantaisie et du caprice. Quinze jours après la réception des trois chiffons de papier du Havre, M. Alcindor s'était vu forcé, pour manger à son diner quelques primeurs, de se défaire d’une excellente montre de Bréguet avec sa lourde chaîne d’or. Au bout d’une semaine ajoutée à ces quinze jours, et passée, comme eux, à attendre chaque matin l’arrivée de la cargaison du galion, M. Alcindor ne s'était laissé qu'avec le linge de corps, les bottes et les habits indispensables. Alors il se crut sérieusement menacé dans son existence.
La misère lui apparut; non la misère hâve, déguenillée et nue, mais la misère à frac noir, pelée, râpée, luisante, pisseuse, polie à la brosse et au cirage anglais. la misère honteuse de se montrer, la pire des misères, parce qu’elle arrive avant que le regard ait eu le temps de se faire humble et la tête de se courber. Il fut dévoré à la fois du mal du pays, et de cet
autre mal sans nom qui envahit le luxe tombé dans le bésoi et'qu’on pourrait appeler la nostalgie de la richesse.
Le maitre de l’hôtel, à qui il était dû trois mois d’un loyer de six mille francs, lui avait annoncé le plus poliment du mondé que l’appartement du premier étage était retenu pour la fin de la semaine, mais que si monsieur le comte voulait monter au troisième, il aurait plus d’air, plus de lumière, une vue magnifique et moins le bruit-de la rue; que, du reste, le troisième étage était fort recherché, dans Paris, La semaine expirée, le troisième étage lui-même avait été occupé, la veille, par une famille anglaise qui de fondation, depuis six ans, venait y passer l’été : mais il y avait dans les mansardes deux fort jolies pièces fraîchement décorées depuis dix-huit mois, et où monsieur le comte aurait encore beaucoup plus d'air, de jour et de soleil, etc... M. Alcindor se laissa hisser aux mansardes, très- persuadé que si on ne le congédiait pas définitivement, c'est que sa personne était le gage des loyers échus. Soumis à sa mauvaise fortune, mais non résigné, il passa deux nuits, — deux nuits d'insomnie provoquée par les caquets de la domesticité logée sous les toits, — à former des projets de vengeance et d’humiliations contre l’insolence et la rapacité du maître d'hôtel.
Enfin, une après-midi, au moment où, pour avoir économisé un déjeuner, s'étant senti trois heures plus tôt qu’à l’ordinaire le besoin d'aller se restaurer dans un cabaret à vingt-deux sous, il descendait discrètement l'escalier de l'hôtel, M. Alcindor vit sortir du troisième étage, non une famille anglaise, mais M. le chevalier de Saint-Protais, l’ancien monopoleur de la cause coloniale. Devenu millionnaire par héritage, vertueux par position, et comte de son autorité privée, M. de Saint- Protais, ganté, verni, pimpant, conduisait madame son épouse à un sermon de charité où elle devait faire la quête.
« Le drôle, murmura M. Alcindor, ferait mieux de me rendre les six mille francs qu’il m’a soutirés en me livrant des valeurs mortes. »
Mais le chevalier-comte de Saint-Protais n’entendit pas, et il aurait entendu, que c’eût été la même chose.
Un peu plus bas, M. Alcindor vit sortir de l’appartement du premier étage le mulâtre Fête-Dieu. Chaussé d’éperons retentissants, précédé d'un valet en livrée, l’affranchi, dans tout le luxe de mauvais goût des diamants et des chaines d’or qui distingue la toilette des métis, allait faire montre au bois des lecons d'équitation reçues au manége de la rue Duphot.
Le pauvre M. Alcindor n'eut pas le courage d'aller plus loin; il re-
monta dans sa mansarde : et bientôt se mit au lit, en proie à une fièvre ardente que les médecins, qui n’y comprenaient rien, dit le maitre d'hôtel, appelèrent de noms contradictoires.
« Bon, bon, murmurait Fête-Dieu en souriant d’une façon étrange, quand le moment sera venu on pourra lui en donner un contre lequel le codex médical des facultés de l'Europe ne contient ni formules ni ordonnances. »
Or, à l'heure même où les marins et les passagers de l'Émilie faisaient leur entrée dans Paris, il entrait dans la mansarde de M. Alcindor quelques personnages dont la visite était bien faite pour réaliser, et de façon à n’y plus revenir, les prévisions du charitable mulâtre.
Le premier de ces personnages était un homme long, sec, maigre ; figure en lame de yatagan, yeux masqués par des lunettes à verres bleus embranchés dans du cuivre doré ; jambes de héron enfermées dans deux gaines de drap noir; cou de sangsue dont les enroulements d'une immense cravate de batiste avaient de la peine à contenir les balancements. Vêtu d’un frac noir joignant mal sur un gilet en drap de soie de la même couleur, les mains très au large dans des gants d’un blanc sale, dont une forte odeur de térébenthine aceusait le récent nettoyage, ce monsieur était l’un des mille exemplaires de ce type d'hommes d’affaires inhérent à la végétation parisienne, qui, après avoir été clercs d’huissier, employés de préfecture, commis grefliers de quelque justice de paix, sauteruisseaux dans une étude d’avoué et de notaire, tout enfin excepté ce pourquoi ils voudraient bien qu’on les prit, vous lâchent à la première occasion une carte de visite ou une lettre, en tête de laquelle vous lisez cette enseigne pompeuse :
a CABINET D'AFFAIRES
M. DE PETIT-JEAN, | Ch | JURISCONSULTE. =
Pour le Béotien de Paris, jurisconsulte veut dire avocat; et que faut-il de plus à l’homme d’affaires? Mais devant le tribunal de police correctionnelle, ces messieurs font bien remarquer la différence de signitication, pour échapper à l’article du Code qui punit toute usurpation de
titre légalement reconnu. De plus, si, pour ne se point brouiller avec la justice, ces gaillards-à ne s’affublent pas d’un état qui exige un diplôme, en revanche ils abusent étrangement de la particule depuis qu’il n’existe plus de sceau de titres; il n’est point de saint du calendrier dont ils ne compromettent la bonne réputation en le travestissant en gentilhomme du plumitif : car
Huissier à cheval, c'est presque chevalier.
Quand M. Alcindor, qui avait rêvé la nuit de toute sorte de misères. vit, à travers le demi-jour de sa mansarde, s’avancer ce grand échalas habillé, roide, compassé, solennel, jouant l'importance, il le prit pour un employé du procédé Gannal ou des pompes funèbres, et il ne sut s’il devait lui éclater de rire au visage pour lui montrer qu'il n'avait nul besoin de son oflice. Mais quand, de ce long tuvau d'orgue, il entendit sortir une voix grêle et trainante qui, en style d'audience, lui psalmodia l'objet de sa visite; quand il vit ces bras et ces mains se développer en pattes d’araignée pour lui exhiber les titres dont ils étaient porteurs ; quand il reconnut enfin à quelle besogne d’insinuations, d’inductions entrelardées de réserves, de moyens et de voies de droit, venait se livrer auprès de lui cette machine télégraphique, il se leva furieux sur son séant, el menaça de l’étouffer sous les couvertures de son lit s’il ne vidait la place au plus vite. Mais, avec cette ténacité d’insecte bourdonnant qui fatigue et met sur les dents le lion lui-même, le jurisconsulte enveloppa sa mission, qu’il appelait douloureuse, de toutes les circonlocutions de miel et de glu auxquelles les pauvres débiteurs se prennent par l'aile ou par la patte.
« Monsieur, finit-l par dire, les délais du réméré expirent aujourd'hui, votre créancier ne veut entendre à aucun SUrSIS, à aucun aCCOmmodement; mais je prendrai sur moi, avant de vous lancer une assignation, d’attendre encore vingt-quatre heures. après quoi nous demanderons au tribunal l'envoi en possession.
— En attendant, allez au diable! » s’écria M. Alcindor, exaspéré , essoufflé, et sentant déjà gronder à son cerveau ces tumultes effroyables qui avaient été les premiers symptômes de sa dernière maladie.
ën ce moment survint un personnage à cheveux mal peignés, pantalon lestonné au bas des jambes, comme à l'emporte-pièce, par des talons de bottes éculées ; chapeau cassé et graissenx sur les bords, habit noir râpé, luisant et dont les solutions de continuité étaient rapprochées çà et là à l’aide de fil blane noirei avec de l'encre. Ce personnage se donna le nom
de M. Doucet et le titre de praticien, demandant, de sa voix la plus flûtée, pardon de la liberté qu'il prenait de s’enquérir comment M. le comte du Roccou entendait terminer l’affaire de certaine lettre de change de trois mille francs venue à échéance depuis quinze jours, et pour laquelle il y avait jugement définitif du tribunal de commerce, avec contrainte par corps et pièces en état.
M. Alcindor avait à peine eu le temps de réfléchir à cette question, pour savoir si elle n’était pas indiserète et impertinente, que sa mansarde fut envahie par quatre croquants se disant aussi praticiens . mais d’une bigarrure de costumes à faire croire que c’était une exhibi-
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| | ae LE Esr | | PC re CI £ L0r0/y\ | |
tion vivante des friperies du Temple. Puis entrèrent majestueusement,
l’un soutenant l’autre, un grand et gros compagnon à la mine réjouie, au regard msolent, boutonné jusqu’au menton, et un tout petit vieillard irréprochablement vêtu d’un frac noir pisseux, coiffé d’un tout petit chapeau tenant à peine sur une perruque rousse et privée de cheveux, surmontant un visage couleur jus de réglisse encadré jusqu'aux oreilles entre les deux montants d’un énorme col de chemise, dont le matin même des ciseaux avaient égalisé les bords outrageusement effiloqués par le temps et les blanchissages.
Le gros compagnon était un de ces sbires du dieu Écu, qui s’appelaient des recors autrefois, et qu'avec sa manie de rehausser la vileté des choses par la rédondance des termes notre civilisation qualifie de gardes du commerce. Le petit vieillard était ce mannequin légal qui, promené en fiacre, flanqué de ses quatre estafiers en guenilles, joue, dans les saisies par corps, le personnage obligé de juge de paix d’un arrondissement quelconque, sans qu'il soit venu à personne l'idée d’en confronter, avec un bâton d’une main et l’Almanach royal de l’autre, le nom et l'identité. également apocryphes.
« Ma liberté ! s’écria le malheureux créole quand, à travers ce fatras de praticien dont il eut à subir la lecture et les compliments de condoléance, il comprit enfin ce que tout ce monde-à voulait de lui; ma
liberté en payement de mille écus!... Mais je suis blane de sang et de race; mais je ne peux ni être vendu ni me vendre moi-même ; on ne peut faire de moi un esclave! (C’est donc la traite des blancs ? »
Et, dans le paroxysme de sa fureur, il s’imaginait avoir affaire à des flibustiers qui venaient rendre à l’Europe, pour le compte des nègres, le commerce de chair humaine que l’Europe faisait sur la côte d'Afrique.
« Mais, monsieur, disait en souriant le garde du commerce, il ne s’agit ni d’esclavage, ni de chaines, ni de cabanon, ni de ponton de navire; il s’agit tout simplement de vous conduire dans une maison spacieuse, avec promenoir couvert pour l'hiver, jardin pour l'été et bonne table pour votre argent. Vous y aurez toute liberté d'action et de pensée… hormis la liberté de sortir. De riches banquiers et de fort grands seigneurs l'ont préféré au plaisir vulgaire de payer leurs dettes.
— Ah! s'écria M. Alcindor rappelant un mot célèbre, vous avez des philanthropes pour dire que Le bien-étre de l’esclave n’absout pas l’esclavage, et Vous n'avez pas un citoyen pour dire à l’Europe que le bien-être du prisonnier pour dettes n’absout pas le droit exorbitant que la con-
trainte par corps peut mettre aux mains d’un usurier! Votre Charte est un mensonge, votre liberté individuelle un traquenard, et vos deux révolutions une double glorification du veau d’or : voilà tout. »
Et, par un brusque effort, rejetant loin de lui les couvertures de son lit, il se précipita vers son secrétaire entr’ouvert pour y saisir une paire de pistolets, ni plus ni moins que s’il eût été dans le cas de légitime défense ; mais, avant qu’il se fût retourné, cette surexcitation fiévreuse avait trouvé sa fin dans sa violence même, et il tomba dans les bras du jurisconsulte qui s'était avancé à temps pour l'empêcher de se briser le crâne sur le parquet.
Le garde du commerce dut se croire arrivé aux limites des instructions qu'il avait reçues; car, sur un coup d'œil lancé à l’un de ses estafiers, celui-ci se précipita hors de la mansarde et revint bientôt précédé de Fête-Dieu.
Après un long évanouissement, le créole, à l'aspect du mulâtre, éclata en reproches et en menaces sur l’abus qui avait été fait de sa signature; mais Fête-Dieu jura ses grands dieux qu’il était étranger à cette avanie, que la lettre de change ne lui avait pas été présentée à léchéance, que, par un caprice inexplicable du üers porteur, il n’avait pas même été compris dans les poursuites, el que la meilleure preuve qu'il en pouvait donner était que lui, Fête-Dieu, offrait sa caution à monsieur le garde du commerce qui voulait bien laccepter.
« Seulement, ajouta Fête-Dieu, en faveur de la liberté que je vous rends, accordez-moi la liberté de Zéphyra.
— La liberté de Zéphyra! » s’écria le créole jetant sur le mulâtre un regard perçant qui lui fouilla jusqu’au fond de l'âme. Et il retomba sur son lit trempé d’une sueur froide, et fermant les yeux comme si tout un monde de révélations lui eût été offert et qu'il n’eût pu en supporter les horreurs.
« Ah! tu veux la liberté de Zéphyra ! reprit-il bientôt d’une voix saccadée et mordante, expression du mépris et de la haine qui lui tordaient le cœur... Oui, pour que le mulâtre épouse la mulâtresse ! pour que l’esclave règne en maîtresse et en épouse Rà où elle a été servante et coneubine! pour que le bâtard et sa famille triomphent de l'enfant légitime qu’ils ont dépouillé de sa fortune après lui avoir empoisonné sa femme et son enfant !... Non, non... Zéphyra est esclave, elle vivra esclave, elle mourra esclave! O Narcisse! Narcisse ! tu avais raison. »
Le jurisconsulte, le ‘garde du commerce et le mannequin légal de la justice de paix se regardèrent avec étonnement, se demandant du
regard S'il n°y avait pas là un commencement d'instruction à requérir.
Mais Fête-Dieu, qui savait que son innocence était protégée par quinze cents lieues de mer; Fête-Dieu, qui avait eu foi dans la marche des ba- (eaux transatlantiques, et qui s'était habitué à l'absence de Narcisse, accueillit les paroles du créole avec un calme si parfait et un sourire de piüé si dédaigneuse, que les gens de la justice commerciale ne les prirent plus que pour une extravagance.
« Quoique vous ayez un peu perdu la raison, répliqua bientôt Fête- Dieu d’une voix goguenarde, il vous en reste assez pour vous souvenir que si, dans cinq minutes, vous n’avez point signé la liberté de Zéphyra, ces messieurs vont vous prendre la vôtre. et alors vous aurez cinq ans pour vous décider.
— Ni cinq ans, ni cinq minutes! s’écria d’une voix terrible un nègre qui se précipita dans la mansarde, précédant résolàment les quatre matelots de l’Émilie dont les bras vigoureux déposèrent un coffre en bois de fer sur une table qui craqua sous le poids.
— Narcisse! fit M. Alcindor. » Et il étendit les bras vers son serviteur comme si, dans cette apparition, il entrevoyait le terme de ses épreuves.
«Oui, Narcisse! répondit celui-ci, puisant dans la grandeur de son action le courage d'élever la voix devant son maître ; Narcisse que vous avez dû croire ingrat et infidèle, et qui vous prie de lui pardonner le mal que cette pensée à pu vous faire. »
Pauvre nègre ! il jugeait du cœur de son maitre par le sien.
« Narcisse! murmura Fête-Dieu, l'œil atone et le visage blême, comme s’il voyait la terre s'ouvrir pour lui rendre en déceptions et en accusations les secrets de ses espérances et de sa vie.
— Oui, Narcisse! lui dit le nègre, se posant devant lui menaçant et froid, comme une hache prête à frapper ; Narcisse, qui n’est pas plus mort du tafia avec lequel on devait le recevoir, que le géreur de la barbadine avec laquelle Zéphyra devait lui faire fête; Narcisse, qui vient tenir son serment de te montrer son bras gauche quand le moment sérait venu.
— Ah! fit avec une joie féroce le mulâtre qui avait tremblé en retrouvant dans les paroles du nègre le contenu de sa correspondance ; ah! tu te souviens donc aussi du serment que je te fis alors, d’en appeler au Jugement du verre d’eau.
— Je m'en souviens, dit le noir; mais avant d’en appeler au jugement tu entendras l’accusation….
— Non, non! avant l'accusation ou jamais!
—— Avant, soit! dit résolûment Narcisse. Et que l’ange de l'extermination sonne pour l’un de nous la trompette du jugement dernier.
— Messieurs, dit le jurisconsulte, tout cela peut être fort mstructif et fort amusant pour vous ; mais je suis venu ici pour terminer une affaire et non pour assister à une expérience. » Et il rappela en peu de mots les termes des contrats a réméré.
« Très-bien, monsieur. C’est de trente-six mille francs que mon maitre est débiteur : les voici, répliqua Narcisse ; vous les emporterez, si monsieur — et il montrait Fête-Dieu — ne donne point quittance en les tenant pour reçus. »
Et ouvrant le coffre en bois de fer, Narcisse en retira quelques piles de cent doublons qui, comptés sur la table, firent ouvrir de grands yeux aux estafers de la justice, peu habitués à voir des pièces d’or de cette
dimension.
« Pardieu, monsieur Narcisse, dit d’un air comiquement agréable monsieur le garde du commerce, s’il vous était possible de me compter la bagatelle de trois mille francs de capital, avec mille francs en sus pour
les frais, les intérêts et mes honoraires, vous me rendriez personnelle- DS
ment un grand service... J'ai encore à visiter une personne qui ne se lève jamais avant midi, et dont, par politesse, je me propose de ne point déranger les habitudes ; mais au coup de midi je veux être exact.
— Voici vos quatre mille francs, dit Narcisse... Mais je pense que monsieur — et il montrait encore Fête-Dieu — nous donnera quittance comme du reste sans y toucher. Veuillez donc attendre ; ceci ne sera pas long. Au surplus, messieurs, ajouta Narcisse... personne ne sortira d’ici avant le dénoûment. »
Et, sur un geste de sa main, les quatre matelots allèrent s'établir devan la porte, carrément et les bras croisés, de façon à prouver qu’en effet la porte était murée.
Affabli par de longues souffrances, brisé par la diversité des événements qui venaient de se succéder avec une si rapide péripétie, ébloui par la vue de cet or dont l'absence lui avait été une source de si cruelles humiliations, M. Alcindor promenait de Fête-Dieu à Narcisse, de Narcisse aux matelots et de ceux-ci aux hommes de justice, ses regards effarés et ses pensées incertaines, qu'il ramenait toujours aux piles de doublons. IT n’osait en croire ni ses yeux, ni ses espérances, ni ses craintes ; mais 1l avait comme un pressentiment vague qu'il allait assister au dénoûment de mystères terribles dans lesquels sa destinée était en
jeu. Immobile, muet, il attendait avec une stupeur inquiète, impuissant qu'il se sentait à prendre parti dans cette lutte fatale et dernière de deux hommes qui possédaient un secret terrible dont l’un ou l’autre devait mourir.
Le garde du commerce et ses compères, étonnés de l’étrangeté de l'aventure, souriaient un peu de la nature et de la forme du jugement auquel il en avait été appelé; et cependant, en voyant la contenance du mulètre et du nègre, ils se surprenaient à éprouver quelque chose de plus que de la curiosité. Le simulacre de juge de paix lui-même se sentit dominé par la situation, quand Narcisse et Fête-Dieu l’eurent invité à verser dans les deux verres l’eau qui allait faire éclater l'innocence et punir le coupable.
Pendant que le petit vieillard s’acquittait de son rôle avee une gravité toute magistrale et un léger tremblement de main qui annonçait son émotion involontaire, 1l se passait entre Narcisse et Fête-Dieu une scène muette d'action et d'observation que personne ne remarqua, dont seuls ils avaient le secret, et qu’ils cherchaient à se dérober l’un à l’autre sous le masque de la plus imattentive indifférence.
Fête-Bieu, la bouche légèrement railleuse, tenait ses veux fixés sur les
Typ. Lacrampe et Comp.
LE GOLON.
veux de Narcisse, comme pour les forcer à l’immobilité; et durant cette tentative de fascination, il avait fait, avec une nonchalance dédaigneuse, de la poche de son gilet un point d'appui pour le pouce de sa main droite.
Narcisse, pour apercevoir ce mouvement en apparence Si indifférent, __ etil l'avait aperçu, —n’eutpas besoin d'imprimer la moindre déviation à son regard; sans quitter les veux de Fête-Dieu, ses yeux couvraient le mulâtre de la tête aux pieds, comme ces portraits dont les regards vous suivent dans toutes les parties d'un salon.
L'eau versée, le nègre et le mulâtre, debout devant la table qui les séparait, étendirent la main droite sur les verres posés devant eux, et, d'une voix lente, mais ferme, ils prononcèrent le serment sacramentel . « Que cette eau serve de poison et donne sur l'heure la mort à celui d'entre nous qui, pour perdre l'autre, veut recourir au mensonge, à la perfidie et à l'injustice. »
Pas plus en ce moment que durant celui qui avait précédé, les eux des deux terribles lutteurs ne s'étaient détournés dé leur fixité fascimatrice ; et cependant le rapide trajet que fit la main de Fête-Dieu pour aller de la poche de son gilet au-dessus du verre où elle s'étendit, suffit au regard perçant de Narcisse pour reconnaitre qu'une légère teinte rosée, comme celle d’un grain détrempé de poudre de corail, s'était logée sous l’ongle saillant du pouce du mulàtre. Mais son visage resté impassible n’accusa aucune émotion intérieure ; et quelque terreur ou quelque espérance que Narcisse et Fête-Dieu pussent fonder sur ces incidents imperceptibles, la prudence du premier avait été avertie sans que la sécurité du second eût été effrayée.
Le serment achevé, le mulâtre, l'œil toujours fixé sur l'œil du nègre, laissa retomber son bras droit jusqu’à la hauteur du verre qu'il saisit par les bords, placés ainsi entre l'index et le pouce dont l’ongle effleura la surface de l'eau ; et il tendit le verre à Narcisse. Il fallait être sous lobsession d’étranges pensées pour soupçonner dans cette façon de prendre un verre autre chose qu'une gaucherie; pour découvrir qu'au simple contact de l'ongle de Fête-Dieu l'eau avait pris tout à coup la nuance des plus pâles feuilles des roses du Bengale ; et pour voir une autre intention qu'une politesse de cabaret dans la présentation que le mulâtre en fit au nègre, en lui disant : « Bois le mien, je boirai le tien. »
Et cependant l'ongle du mulâtre eut à peine effleuré l’eau, qu'un éclair de joie féroce passa dans l'œil du noir; à peine aussi le verre fut-il dans les mains de Fête-Dieu, que, laissant éclater un rire strident où perçail
le triomphe moqueur de la haine et de la vengeance, Narcisse se saisit rapidement du verre resté devant lui sur la table, et, l'ayant vidé d’un seul trait, il dit froidement au mulâtre : « J'ai bu ce que J'ai touché. fais comme moi. »
Et alors ce fut au tour de Narcisse d’attacher sur le mulâtre ses yeux qui avaient pris une expression terrifiante de colère et de fatalité vengeresse.
Dans le choix que le nègre avait fait du verre auquel le mulâtre n'avait point touché, il n’y avait rien que de raisonnable, de légitime et de conforme à la plus stricte loyauté. et cependant, lorsque Fête-Dieu se vit condamné à garder pour lui-même le verre qu’il tendait à Narcisse, son visage devint vert, son œil hagard, ses lèvres et ses dents se serrèrent par un mouvement convulsif, ses genoux craquèrent comme ceux d’un squelette à ressort.….
« Allons, lui dit Narcisse avec l'ironie d’un vainqueur sans pitié, tu vois que je ne suis pas mort. à ton tour maintenant !.…
— Non, non, pas celui-là... un autre! » s’écria Fête-Dieu. Et, æepoussant le verre avec horreur, il oublia dans son égarement tout ce que ce refus contenait de soupçons contre lui.
Et, en effet, les témoins de cette scène, qui prenait un singulier caractère de fatalité, commençaient à se douter non de la vérité tout entière, mais du peu de foi que Fête-Dieu avait dans la pureté de sa conscience.
« Celui et non pas un autre, répliqua Narcisse avec toute l'inflexibilité d’un juge qui prononce un arrêt, Préparé par tes mains, tu le trouvais bon pour moi; pourquoi donc ne le serait-il plus pour toi ?
— Non, non, jamais... murmurait Fête-Dieu se débattant contre l'arrêt terrible qu’il avait appelé lui-même.
— Et moi, s’écria Narcisse, je te dis que tu le boiras ; et tu 'estimeras heureux que je te l’aie laissé, car l'heure est venue de te montrer mon bras gauche! »
Jetant bas son habit, il fit sauter les boutons d’or qui attachaient au poignet la manche de sa chemise, et, la retroussant jusqu’à l'épaule, il montra son bras nu tatoué d’incisions et de croix ressemblant à des coches sur les tailles d’un boulanger : —livre-journal de sauvage qui avait a régler un compte de sang! registre vivant où Narcisse avait porté, jour par jour et à leur date, les accusations dont il n'avait cessé de poursuivre Fête-Dieu.
Alors de cette mnémonique de sang et de chair jaillirent avec une implacable fidélité, comme un livre où tous auraient pu lire, les perfidies,
les empoisonnements, les spoliations qui, depuis près de cinq ans, avaient frappé M. Alcindor dans sa famille, dans ses affections et dans sa fortune ; et à chacune de ces infamies, à chacun de ces crimes revenait comme un refrain monotone ces paroles foudroyantes : Voilà l'œuvre de Fête-Dieu ! »
Et quand, se débattant contre ces accusations comme un homme pris à la gorge et qui étouffe, Fête-Dieu s’écriait : « Pourquoi donc aurais-je fait cela? » Narcisse répliquait avec la sûreté inexorable de son instinct et de ses souvenirs.
« Ainsi, lui disait-il, tu as poussé Zéphyra, ta maitresse, dans les bras de notre maitre, afin qu’elle l’énervât de voluptés et l'enterrât dans ses débauches; tu as empoisonné la femme et l’enfant de notre maitre, parce que vivants ils étaient un obstacle à tes projets, et qu'après leur mort notre maitre était sans famille ; tu as empoisonné l’enfant que tu avais eu de Zéphyra, parce que tu espérais que, par la réaction de sa douleur, notre maître rendrait à la fois à la concubine réhabilitée et son cœur et ses sens, et qu'entre deux ivresses celle-ci lui arracherait un testament avec sa liberté : alors notre maître serait mort du mal inconnu qui a tué sa femme et son fils, et toi tu aurais épousé Zéphyra devenue la légataire des biens de notre maitre... Bois done, malheureux, bois donc!
— La preuve! la preuve ! s’écriait Fête-Dieu.
— Il va venir quelqu'un qui te la donnera, » répliquait Narcisse.
Et alors il continuait la nomenclature de toutes les indélicatesses, de toutes les piperies au jeu, de toutes les soustractions de correspondances que Fête-Dieu avait employées, depuis l’arrivée en Europe, pour pousser son maitre à la misère, puisqu'il ne pouvait le pousser à la tombe... « Bois donc, malheureux !
— Les preuves! les preuves! criait encore Fête-Dieu.
— Je les ai prises sous le lit où Zéphyra, ta maitresse, est morte écrasée, à côté du jeune nègre qui t'avait remplacé.
— Tu mens! tu mens! Zéphyra n’est pas morte, Zéphyra ne m'est point infidèle. Zéphyra n'avait aucune lettre de moi.
— Ellé ne devait plus en avoir; mais je suis arrivé trois heures avant le EFlamer, et le Flamer n’est arrivé qu'après la mort de Zéphyra..…. Tu vois bien, je sais tout... Bois donc, malheureux !
—— Si tu savais tout, tu aurais gardé mes lettres, et tu les montrerais..…. Écoute, écoute, j'entends venir celui qui les apporte... Bois, bois,
tu n'as plus que deux minutes! »
Des pas pressés et bruyants retentirent sur les marches de l'escalier ;
les matelots ouvrirent la porte de la mansarde, et Fête-Dieu, qui s'était levé tout grand debout, aperçut la pointe des baïonnettes des soldats qui montaient…. [ saisit le verre d’eau, et d’une main convulsive le porta à ses lèvres. Le garde du commerce, qui soupçonnait enfin la vérité, se précipita vers lui pour le lui arracher; mais Narcisse, le repoussant froidement, lui dit : « Avant la justice des hommes, laissez passer la justice de Dieu. »
Le capitaine de l'Émalie et un officier de police, délégué par le procureur du roi et porteur d'un mandat d’arrestation, se précipitèrent à ce moment dans là mansarde ; mais quand ils demandèrent où était le nommé Fête-Dieu, Narcisse se retourna et leur montra le mulâtre qui, tenant encore un verre à la main, venait de s’abattre à terre comme si la foudre en le frappant eût soudainement tari en lui les sources de la vie.
L'officier de police dressa procès-verbal de l'événement: et d'après les témoignages du garde du commerce et de ses acolytes que n’infirmérent point les révélations de Narcisse ou de M. Alcindor, il y fut déclaré que le nommé Fête-Dieu avait succombé à une attaque d'apoplexie foudroyante, provoquée par un verre d’eau froide bu dans le paroxysme d’une colère violente.
Six semaines après les événements de la rue Richelieu, le trois-màts l'Émilie naviguait par la hauteur des Canaries. Le ciel était bleu, la mer était calme, et M, Alcindor, appuyé sur les bastingages, suivait d’un œil réveur ces grappes verdoyantes de raisins maritimes que l’Océan promène entre les deux tropiques qui leur donnent leur nom. Ressemblant au conducteur mystérieux de ces vendanges que l'Atlantique roule en des celliers inconnus, un zoophyte tenait ouverte au-dessus des flots, comme une voile au vent, le cintre diaphane de sa conque membraneuse aux Couleurs rosées et prismatiques.
“ Ne dirait-on pas du char de Vénus Aphrodite! s’écria, s'adressant au Capitaine du navire, M. Alcindor qui, subissant déjà la tiède influence des vents alizés, sentait refleurir en lui les fleurs de l’imagination créole quelque peu engourdies et fanées par les âpres atteintes du ciel et de la vie d'Europe.
— Hé, hé, fit le capitaine, répondant par un sourire narquois à cette exhibition de science mythologique, vous appelez cela un ehar de Vénus !
je ne vous conseillerais pas de vous y asseoir. Vous ne vous y endormiriez point au milieu des parfums qui annonçaient le passage de la déesse, l'incessu impatuit dea de Virgile; mais en y touchant seulement du bout du doigt, vous seriez brülé, littéralement brûlé, entendez-vous? comme avec un charbon ardent, comme avec du nitrate d'argent fondu... Répétant alors avec la Phèdre de Racine :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!
vous trouveriez que cette Vénus Aphrodite ressemble à la Vénus infernale et civilisée, et qu'elle a bien mérité son nom de galère; vous enverriez au diable de bon cœur cette conque si jolie, si rose qui se traine sur ces mille ressorts glutineux et inaperçus, et qui, comme toutes les puissances de perdition en ce monde, ne montrant aux yeux que sa beauté, laisse pendre dans l’abime la difformité hideuse de ses membranes corr'osives.
— Le capitaine a raison, dit Narcisse d’une voix sombre et qui paraissait être l'écho d’un souvenir.
— Ah! pardieu! et qu’en sais-tu? fit M. Alcindor qui, depuis les événements de la rue Richelieu, avait fait de son noir moins un compagnon qu'un ami.
— Ce que j'en sais, reprit Narcisse, c'est Fête-Dieu qui me la appris, ou plutôt c'est à Fête-Dieu que j'en ai surpris le secret.
— J'ignorais, répliqua M. Alcindor, que Fête-Dieu se fût tourné vers les études et les expériences d'histoire naturelle.
— Moi aussi, dit Narcisse, avant tous nos malheurs ; quand, honorant encore en lui la mémoire de votre père, j'allais quelquefois pagayer dans son canot pour le conduire en mer.
— Oui, il avait une fureur pour la pêche; mais il était ou bien malheureux ou bien maladroit !
— Il n’était ni l'un ni l'autre.
— Il revenait toujours les filets vides.
— Oui, de poissons... mais non de galères. Il leur livrait la chasse avec une rage de destruction à laquelle je cessai de m’associer un jour où, voulant ressaisir une galère qui nous échappait, l’atroce animal enroula ses longues membranes autour de mon bras nu, et y laissa les traces et la douleur de sillons et de mailles de feu.
— Fête-Dieu qu’en faisait-il? demanda le capitaine devenu pensif et comme s'il était sur la voie d’une découverte longtemps cherchée.
— Il les faisait sécher, calciner au soleil dans un vase de verre hermétiquement fermé, et puis il les broyait en poudre ; alors il y mêlait quelques gouttes de je ne sais quelle eau distillée qui lui rendait une jolie couleur de rose.
— À quoi diable cette poudre lui pouvait-elle servir? demanda M. AL cindor, avec une naïveté qui mit au front et sur les lèvres du Capitaine une teinte fort prononcée de mauvaise humeur.
— À quoi? » répliqua Narcisse. Mais il mit sa tête dans les mains, et ne fit point de réponse.
« Oui, à quoi? reprit M. Alcindor qui, sous l'influence du tropique, semblait être retombé dans son indolence créole... Le pauvre garçon, reprit-il bientôt, en faisait peut-être de la poudre pour ses dents, qu’il avait si blanches! »
Narcisse regarda son maître avec une Stupeur douloureuse ; et puis il retomba dans son silence et son immobilité, comme s'il se fût décidé à garder pour lui seul son terrible secret.
Mais le capitaine de l’Émilie avait deviné : il saisit vivement M. Alcindor au poignet, et lui jeta à l'oreille ces mots terribles :
«“Ien faisait une poudre de succession. et elle s'appelle poison de galère, aussi subtil que notre acide prussique. »
M. Alcindor pälit et leva ses yeux terrifiés sur Narcisse. Narcisse approuva de la tête et du geste les paroles du Capitaine, et raconta comment Fête-Dieu, qui avait toujours sur lui du poison de galère, s’était pris au verre d'eau qu’il avait empoisonné, espérant y noyer les accusations et le témoignage de Narcisse.
« Pauvre diable! » fit M. Alcindor retomhant dans sa réverie.
Et on ne sut si ce mot de COMpassion, qui est un dicton de créole, s'appliquait à Fête-Dieu pour la mort qui l'avait frappé, ou à Narcisse pour les dangers que sa pieuse fidélité avait courus.
— Allons, dit le capitaine haussant les épaules et retournant à son banc de quart, ils sont tous comme cela! ;
Caro De Feuiuine.
L'ÉGXPTIEN.
A M. CHARLES WARÉE , ÉDITEUR.
Le Caire, mars 1844.
Moxsieur,
Le prospectus de la nouvelle publication