‹ Les étrangers à ParisChapitre 35 sur 67 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

El hamdou Li-Llah! Son Altesse vient de prendre une étrange réso-

lution : elle a décidé que cinquante de ses humbles sujets, Osmanlis, Arméniens et Égyptiens, vont partir pour la France! Pourquoi faire, mon Dieu? Pour y chercher, a dit Son Altesse, les lumières de la civilisation et revenir ensuite éclairer les bords du Nil. Comme si le Nil, que nos pères appelaient Horus (Soleil), avait besoin d’être éclairé! Mais quand Méhémet-Ali a parlé, il faut obéir. C’est ce dont le vieil Béiram- Effendy vient d'acquérir une preuve nouvelle. Lorsqu'on est venu lui dire qu’il avait été désigné pour faire partie de la Mission, 1l à couru comme un fou au palais du vice-roi, il s’est jeté aux pieds de Son Altesse, et il l’a priée de ne pas l’éloigner d'elle, lui qui est un de ses plus anciens et de ses plus fidèles serviteurs. Son Altesse à répondu : « Tu iras én France étudier la marine; je veux faire de toi mon ministre de la marine. — Mais, Altesse, je ne sais pas la langue française. — Tu l’apprendras. — Altesse, j'ai la barbe grise... — Raison de plus pour que ton ignorance te fasse honte... J'avais che n ans quand j’appris à lire. Tu seras un savant marin, te dis-je... — Mais depuis trente ans que je fais la guerre, je ne me suis jamais tee que sur un cheval. __ Eh bien, à l'avenir, tu ne monteras plus à cheval que sur un navire, a répondu le vice-roi avec un aimable sourire. — Mais... » voulait encore répliquer le pauvre Béiram-Effendy. Son Altesse ne ou pas que la discussion allàt plus loin, elle prononça d’une voix brève ces trois monosyllabes : « Je le veux! »

Béiram- pri se souvint alors de la maxime favorite du vice-roi : « Méhémet-Ali n'a jamais retiré son pied de là où il l'a une fois posé. »

Il sortit silencieux ; mais comme il franchissait le seuil du divan, on vit une grosse larme s'échapper de ses veux.

Les chefs de la Mission sont Abdy-Effendy et Mouktar-Effendy. Eux aussi ont un apprentissage à faire, celui-là de ministre de l’intérieur, celui -ci de ministre de la guerre. Quant à moi, je ne sais encore ni ce que l'on m'envoie étudier ni à quelle dignité on me réserve, mais je ne suis pas moins affligé que le futur ministre de la marine.

Le désespoir de ma femme est affreux ; elle se figure déjà que je suis mort, et, depuis hier, elle me chante les touchants adieux que les épouses adressent à leurs époux au moment où l’on va procéder à leur enterrement :

« O0 mon maitre! Ô mon dromadaire! Ô toi qui portais notre “ nourriture, qui soutenais le fardeau de notre existence! ô mon lion! «à appui de la maison! à mon chéri! Ô mon unique! Ô mon malheur! ‘ pourquoi nous abandonnes-tu ? que te manque-t-il au milieu de nous? « nos soins n'ont-ils pas été assez dévoués? notre soumission n’était-elle “pas sans bornes? les témoignages de notre amour et de notre respect « n’avaient-ils pas touché ton cœur? »

Cette allocution sentimentale, qu’en bonne conscience Je n'aurais dû entendre qu'après ma mort, me déchire l'âme. Je supplie ma femme de se calmer, lui faisant observer que ses larmes retombent goutte à goutte sur mon Cœur; elle ne m'écoute pas, et parle d'envoyer chercher des neddabehs | pleureuses publiques }, afin que, lors de mon départ, elles frappent sur leurs tambourins funèbres en faisant retentir l'air de leurs oueloueleh (lamentations), et chantent la litanie des qualités physiques et morales dont je suis orné. |

Je m’oppose formellement à ces extravagances, et je promets à ma petite Zehra {c’est le nom de ma femme) qu’à mon arrivée à Paris je lui enverrai, sur les appointements mensuels que Son Altesse donne à Chaque membre de la Mission, un chapeau à plumes comme en portent les Parisiennes.

L'espoir de ce chapeau à plumes console ma Zehra. Déjà elle devine combien elle sera plus séduisante quand un bibi parisien surmontera les longues tresses de ses noirs cheveux.

«Oh! me dit-elle en souriant au travers de ses larmes, que tu es bon, et que je aime! Jah heny, iah kholbi, iah rohihi (mes yeux, mon cœur, mon âme)! Envoie-moi tout ce qui rend les femmes belles, afin qu'à ton retour tu me trouves toujours digne de toi; envoie-moi des flacons de khol {antimoine) pour noircir le bord de mes paupières ; envoie-

moi des mouches noires qui feront ressortir la blancheur de ma peau; envoie-moi du kenneh parisien dont je teindrai mes ongles, de l’eau parfumée pour y baigner mes pieds, dont tu aimes à baiser la peau douce et linei::.

Au moment où Zehra, m'enlaçant de ses bras ronds et potelés, me tient ces discours pleins de tendresse, mon bowab (portier) vient m’avertir qu'un certain bimbachi (chef de bataillon), qui est devenu, je ne sais trop pourquoi, mon ami intime depuis quelques semaines, fait demander à quelle heure je pars. Ce bimbachi me déplait souverainement. Au commencement de notre liaison, je le trouvais divertissant quand il me racontait, avec une fatuité franque, les nombreuses bonnes fortunes dont jouit en Europe l'homme qui a eu l'honneur d'être oun-bachi (caporal) dans une des armées du grand Napoléon; mais depuis que j'ai remarqué la coquetterie ridicule avec laquelle il campe son tarbouch [bonnet rouge en laine) sur l'oreille gauche, et comment il bomhe sa poitrine pour que la demi-lune et l'étoile d’or, marques distinctives de son grade, n’échappent aux regards de personne, surtout depuis qu'il a eu l’impudence de me demander s’il ne lui serait jamais permis d'apercevoir en face le visage de Zehra, j'ai conçu pour cet ami intime une haine profonde. J’ordonne à mon bowab de lui déclarer que je ne pars plus.

Précaution inutile! Demain il saura que je ne suis plus là; demain peutêtre, Zehra, qui me caresse amoureusement les moustaches et verse des larmes d’une grosseur prodigieuse, Zehra ne mourra pas de douleur, si le bimbachi parvient à se trouver sur son passage; demain peut-être...

Mais inchallah {si c’est la volonté de Dieu), qu’y puis-je ?

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