QUELQUES CONTRASTES ENTRE LE CAIRE ET PARIS
Je marche d’étonnement en étonnement.
Combien les mœurs de Paris ressemblent peu aux mœurs du Caire!
Au Caire, quand je passe dans les rues personne ne se retourne pour me regarder ; ici, je ne peux faire un pas sans avoir une foule de curieux sur mes talons; parfois même des cris discordants me poursuivent, et des marchands goguenards, placés sur la porte de leurs boutiques, m'a-
dressent un geste qu'au Caire on n’adresse jamais qu'aux chiens, et me jettent, avec un sourire moqueur, cette singulière interpellation :
clct, Turc,‘ ici. us
Au Caire, lorsque j'entre dans un café on m'apporte d’excellent tabac, du café délicieux ; puis viennent soit des moadditin {conteurs d'histoires) qui me racontent quelque aventure d’Antar, le grand héros de la race arabe, soit des choaras (poëtes) tout prêts à charmer mes oreilles par une gaie chansonnette ou par quelques vers amoureux. Si je suis disposé à rire, le poëte entonne la Chanson du soldat :
« Je suis natif de Galioub, et depuis l'heure de ma naissance j'avais vu seize fois le Nil couvrir nos champs.
«Et j'avais un voisin qui avait une fille dont le visage n'était connu que de moi seul; rien n'égalait Falma en souplesse et en beauté : ses yeux étaient grands comme des tasses à café. L'on s'apprêtait à nous unir, lorsque le cachef (officier recruteur), que Dieu damne, me fait lier les deux mains, et, m'attachant par le cou avec cinquante autres, me conduit au camp.
« Et on me fit cadeau d'un fusil, d'un habit de nizam, d'une giberne; puis il fallait tourner Ja tête à droite et à gauche, se tenir sur un pied en l'air. En garçon adroit, J'appris bientôt divan dour! sal em dour {l'arme au bras! présentez arme)! et beaucoup d’autres belles choses.
« Et on me fait caporal, ete., etc. »
Le poëte a-t-il lu sur mon visage que les refrains de caserne ne me conviennent pas? Il s’interrompt tout à coup, et d’une voix langoureuse et pénétrante, il dit :
« Dans les jardins de Kaïpha il y a une fleur que le rayon du soleil cherche à travers le treillis des feuilles de palmier.
« Cette fleur à des yeux plus doux que la gazelle, des yeux qui ressemblent à une goutte d’eau de la mer dans un coquillage.
« Cette fleur à un parfum si enivrant, que le scheik qui s'enfuit devant la lance d'une autre tribu, sur sa jument plus rapide que la chute des eaux, la sent au passage et s’arrête pour la respirer.
« Le vent du simounn enléve des habits du voyageur tous les autres parfums, mais il n'enlève jamais du cœur l’odeur de cette fleur merveilleuse.
« On la trouve au bord d’une source qui coule sans murmure à ses pieds.
« Jeune fille, dis-moi le nom de ton pére, et je te dirai le nom de cette fleur. »
À Paris, je me hasarde dans un café : on m’y donne de la chicorée au lieu de moka, un journal au lieu de poésie!
Au Caire, les femmes que l’on rencontre affectent de ne pas vous voir : elles sont d’ailleurs si complétement enveloppées dans l'épaisseur de leurs voiles, que, même en les regardant, on ne les apercevrait pas. Les
L'ÉGYPTIEN. 51 femmes de Paris n'v font pas tant de façons. La plupart d’entre elles n’ont pas de voiles ; quelques-unes en. portent un, mais si court, si clair, si inutile, qu'en vérité elles feraient mieux de n’en pas avoir. Ce. serait plus franc. Leurs veux, loin de se baisser quand ils rencontrent les yeux d’un homme, lancent des regards qui dardent la flamme. Pour ma part, je ne saurais soutenir ces attaques si directes, et sous ces feux plus ardents que les rayons du soleil d'Égypte, je sens la rougeur et la honte me monter au visage.
Ceci n’est pas tout, car, n’en déplaise à Mahomet, je m'habituerais aux femmes; mais il est des inconvénients auxquels ma résignation ne se fera jamais. S'il faut qu'à Paris je vive sans manger, je retourne au Caire. Or, voici ce qui m'est arrivé hier.
Pressé par la faim, je pénètre dans un restaurant. Les choses S'y passent de telle sorte, que j'en sors comme jy suis entré, avec la fringale.
D'abord je pensais qu'avant tout un domestique de l'établissement allait se présenter devant moi avec un tischt (bassin) et une ebrik (aiguière), soit en argent, soit en laiton, soit, du moins, en cuivre étamé ; qu'il allait n'offrir un savon parfumé, afin qu’il me fût permis de faire Pablution qui doit précéder tout repas. On ne me donna pas de savon parfumé, mais on m’apporta un petit cahier de papier couvert en carton. Que dois-je faire de ce petit cahier? Est-il destiné à me tenir lieu de savon? Ou bien se mange-t-il ?
Après quelques débats mimiques entre les garçons, le maitre de l'établissement et moi, on soupçonne que je veux diner. On me sert du veau.
Je ne mange pas de veau : la loi musulmane nous interdit la viande des jeunes animaux, attendu qu’il n’est pas convenable que l’homme nuise à la propagation de l’espèce animale. Par cette même raison, je renvoie à la cuisine une côtelette d'agneau qu’on m'avait proposée en remplacement du veau dont je ne voulais pas.
On m'offre du homard, je le refuse : l'Égyptien abomine les crustacés. Pourquoi ? Je l’ignore. Ce que je sais parfaitement, c'est que, dès ma plus tendre enfance, j'ai été élevé dans la crainte de Dieu et labomination des crustacés.
A la suite des crustacés vient un filet de porc. Je repousse cette infamie. Comment pourrais-je consentir à souiller mes lèvres et mon estomac d’une chair que le Coran déclare immonde ?
Ce nouveau refus paraît désoler le garçon que je crois à bout de ses ressources culinaires.
Eh quoi! les Parisiens ont-ils donc une autre nourriture que la nôtre?
Ne mangent-ils pas comme nous du buflle, du chameau, de la mauve, des lupins, des pois chiches, du rouz moufelfel (riz en pilau), ou des gâteaux aux herbes?
Pendant que je me fais ces questions, le garçon me présente un nouveau plat.
U bonheur! cette fois c’est du bœuf qu’on me donne.
Je peux manger de cette chair, elle semble avoir appartenu à quelque quadrupède hors d’âge : en la dévorant je ne risque pas de porter préjudice à la reproduction. Donc, je ne perds pas mon temps, et, allongeant avec la dextérité qui me caractérise lé pouce, l'indicateur et le médius de la main droite, je saisis proprement, au milieu du jus qui l'environne, le fragment de bœuf qui m’a été servi...
Tout à coup, mon voisin de droite part d’un éclat de rire ; mon voisin de gauche fait un geste de dégoût, se lève de table et s'échappe.
Je devine que j'ai commis une sottise, et que je dois me servir de ma fourchette si je ne veux pas choquer les préjugés européens. Je repose dans le plat le morceau que je tenais à la main, je m'arme de ma fourchette, je la pique profondément dans la viande objet de ma convoitise, Je porte le tout à ma bouche... Hélas! trois fois hélas! voici que ma bouche est en sang, les dents de la fourchette m'ont percé la langue !
Furieux, je quitte cette maison maudite qui me rappelle la tradition que nous ont transmise les poëtes arabes. de cet homme condamné par la justice divine à ne jamais s'abreuver de l’eau qui coule à ses pieds, à ne jamais se nourrir des fruits qui pendent au-dessus de sa tête.