‹ Les étrangers à ParisChapitre 37 sur 67 · UN PENSIONNAT · texte numérisé non relu

UN PENSIONNAT

Il y aurait des monceaux de notes à entasser à propos de tout ce que je vois. Par malheur, si je vois beaucoup, je‘ comprends peu. Soyons donc prudent, et ne constatons ici que les étrangetés qui ne sont pas en dehors de mon intelligence.

Dès le second jour de mon arrivée à Paris, on m'a fourré dans un pensionnat de garçons dont le plus âgé a dix-sept ans, dont le plus jeune en à CInq.

Tout d'abord je jugeais que cette société ne pouvait guère me convenir, à moi qui, tout à l'heure, vais entrer dans ma quarantième année ; mais J'ai dû me soumettre, car un membre d’un certain corps d’ulémas (qu’on appelle Institut parce qu'il est institué pour les savants et qu'on devient savant dès qu’on en fait partie) a été d’avis que si l’on voulait nous familiariser bien vite avec la langue et les usages français, il fallait nous mettre dans un pensionnat de petits enfants, dont pas un seul ne saurait un mot d’arabe ou de turc.

S. E. Abdy-Effendy à parfaitement goûté ce conseil, qu’il a néanmoins négligé de pratiquer pour lui-même. Il s’est logé dans un fort bel hôtel, et 1l nous à semés, quatre par quatre, dans les divers pensionnats de la capitale. |

I faut convenir que les petits garçons de Paris sont d’un naturel bien gai. IIS ne peuvent pas me regarder sans rire. La première fois que je suis descendu dans la cour pour me conformer à l’ordre qui m'a été donné de me mêler le plus fréquemment possible à leurs jeux enfantins,

mon aspect à tout de suite excité leur hilarité. Is m’examinaient de loin. A0

se parlaient tout bas, puis éclataient de rire. Comme je tenais à me concilier leur amitié, afin qu'ils voulussent bien m’apprendre leur satanée langue, je me hâtai de prendre ma figure la plus bienveillante. Ils s’enhardirent et vinrent me considérer d'un peu plus près. Je riais toujours. Un d’eux, plus jovial ou plus poli que les autres, n’a fait alors un geste tout à fait aimable : plaçant le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez, il écarta les autres doigts en façon d’éventail; puis, après avoir appuyé le pouce de sa main droite sur le petit doigt de la main gauche, il remua les doigts comme aurait pu les remuer un habile joueur de flûte.

Comme cette démonstration, qui ne laisse pas d’avoir un caractère oriental, avait été accueillie par les autres enfants avec de bruyantes marques d'approbation, je pensai que ce geste était une sorte de salutation française, et je m’empressai de rendre au petit bonhomme salut pour salut.

Oh ! alors l’exaltation de la bande joyeuse ne connut plus de bornes. Tous à la fois ils firent entendre d'immenses clameurs. Bientôt ce fat à qui me prendrait les mains, à qui tâterait mes vêtements ; quelques-uns, ne pouvant plus contenir l'expansion de leur joie, grimpèrent jusque sur mes épaules. La vivacité de leurs ébats était telle, que, sans le vouloir, ils dénouèrent les replis de mon turban et renversèrent mon tarbouch.

Je me trouvai alors n’avoir plus sur la tête que mon tackyeh (calotte en toile ).

Il paraît que ce genre de coiffure me donnait une physionomie particulière, car tous s’écrièrent d’une voix unanime :

« Debureau! Debureau: »

Quoique je ne comprisse nullement ce mot, je voulus faire acte de bonne volonté, et je répétai : | |

« Debureau! Debureau! »

Leur satisfaction fut telle, que je crus qu'ils allaient me porter en triomphe.

Heureusement une cloche retentit; ils durent rentrer en classe. Je remontai fort content dans ma chambre : je connaissais un salut et un mot français.

Le premier jour avait rompu la glace. Dès le lendemain, je fus trèsbien avec mes petits camarades. Une semaine ne s'était pas écoulée, que j'étais trop bien. Les familiarités avaient fait de rapides progrès : elles devinrent bientôt intolérables.

La première chute de mon tarbouch avait été un effet du hasard : mes jeunes amis résolurent de renouveler ce plaisant hasard aussi souvent

L'ÉGNPPLEN: 515 que faire se pourrait. Aussi, chaque fois que je paraissais, j'élais immédiatement escaladé, et mon tarbouch roulait à terre. D'abord je me prêtai au jeu, et je me résignai à me promener dans la cour en simple tackyeh. pendant que soixante têtes se disputaient mon turban.

Il parait que ce n’était pas assez.

Il y a quelques jours, un des plus espiègles imagina de m’enlever jusqu'à mon fackych. Mon crâne apparut alors dans sa quasi-nudité; ma choucheh flotta au vent.

Cet incident me contraria. Gràce à Dieu et à Mahomet, je suis bon musulman, et je suis fier de n'avoir qu'une mêche de cheveux, puisque le Coran nous défend d’en avoir davantage. Cependant je ne me dissimulais pas que, pour ces jeunes Français qui respectent assez peu les prescriptions du Prophète, la vue de mon chef dépouillé pouvait avoir

quelque chose de houffon. Je mañifestai donc l'intention de ravoir mon tackyeh. L'enfant qui s’en était emparé se sauva; je le poursuivis : il courait mieux que moi.

D'ailleurs ses compagnons affectaient de se jeter sur mon passage afin de m'empêcher d'arriver jusqu'à lui; d’autres se glissant derrière moi se pendaient à ma choucheh.

Ce dernier outrage, joint au dépit qu'avait excité en moi le mauvais succès de ma course, m'exaspéra. Ma colère, que j'avais pu contenir jusqu'alors, fit explosion ; je ne me souvins plus que mes auditeurs ne pouvaient pas me comprendre, et je leurs dis :

« Malheureux! voulez-vous donc rendre mon crâne semblable à une

écaille de tortue ou à une boule d'ivoire? Ne devinez-vous pas à quel

usage est destinée cette houppe de cheveux que la sagesse du Prophète nous ordonne de conserver ? Ne savez-vous pas que, si dans une guerre

contre les infidèles, je tombe entre les mains des ennemis de Dieu, il

faut qu’ils puissent au moins me saisir commodément la tête afin de

me la trancher? Si vous m’arrachez ma choucheh, qu'arrivera-t-il? Ne

sachant par où me prendre, ils introduiront dans ma bouche ou dans

mes narines leur main tmpure (la main gauche), et quand je paraîtra

devant Dieu, je serai souillé; alors il me précipitera dans le feu, le « visage prosterné ! »

Cette allocution furieuse, prononcée en arabe, aurait-elle eu le don de persuader cette troupe de démons? Jen doute, car, tout en m’écoutant avec attention, ils se gardaient bien de me restituer mon tackyeh. Grâce à l'intervention d’un pion (les petits Français désignent par cette dénomination élégante les maitres chargés de la surveillance intérieuré des maisons d'éducation), les pièces de ma coiffure me furent rendues. Je regagnai ma Chambre, jurant qu'on ne me reprendrait plus à frayer avec des compagnons si turbulents.

Je communiquai ma résolution au chef de l'institution ; il m’approuva.

À dater de ce jour, mon genre de vie subit une grave modification : on arrêla que je ne fréquenterais plus les élèves du pensionnat, et que j'étudierais la langue française sous la direction d’un professeur particulier. Ce fut encore le membre de l’Institut qui dicta cette décision, dont le principal considérant fut que deux mois passés dans la société de jeunes garçons, naturellement bavards, avaient dà m'initier aux principales difficultés de l'idiome français. De fait, j'avais retenu quelques locutions dont la signification n’était pas très-claire pour moi, mais que je

prononçais assez bien, au dire de mes petits eamarades.

Voici celles qui se sont le plus profondément gravées dans ma mé-

moire : è

«Oh! c’tte balle! — Est-y sciant c'moutard-R! — Gare au pion ! — Donne-moi d'quoi qu't'as. j'te donnerai d'quoi qu'j'aurai. — G'est mon copin. — Passer la jambe. — Flanquer une pile. »

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