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UN ÉTUDIANT EN DROIT PASSIONNÉ POUR L'ORIENT

Allah kerim (Dieu est bon)! Mon professeur n’est plus obligé de se livrer à de folles gambades pour me faire connaître la signification des mots. Six mois d’études persévérantes m'ont mis à même d'entendre à peu près ce que l’on veut me dire. Soyons franc! mon professeur n’a pas seul opéré ce miracle; l'ami Dubois, qui loge à la pension dans une chambre voisine de la mienne, est bien pour quelque chose dans ma glorieuse transformation. Deux mots de cet ami. La reconnaissance exige que je lui garde une place dans mes Impressions de voyage.

Dubois a trente-six ans: voilà dix-huit ans qu’il fait son droit: Dubois avoue que d'ordinaire trois années suffisent, même aux intelligences

médiocres, pour acquérir le titre d'avocat. Titre superbe qui vous donne un privilége magnifique, celui de justifier tous les crimes possibles et de n'être pas crimmel; celui de soutenir indifféremment, mais toujours avec la même conscience, ou que Paul a volé Pierre ou que Pierre a volé Paul, selon que Paul est venu avant ou après Pierre solliciter le secours de votre puissante parole, selon qu’en sollicitant ce secours il vous à offert une rémunération plus ou moins honnête...

Et, à ce propos, qu'il me soit permis de constater ici que, dans cette honnête profession, tout est honnête, tout!... depuis le filou qui paye pour qu’à force de rhétorique on le fasse déclarer honnête homme, jusqu'à l’honnête homme qui paye pour qu’on ne le déclare pas filou, jusqu’au Juge qui dort du sommeil du juste pendant qu'on discute devant lui ou l'honneur d’une femme ou le patrimoine d’un orphelin.

— Oh! la grande et sainte chose que l’honnêteté, telle que la civilisation l’a perfectionnée !

Si Dubois n’est pas avocat, s’il n’a pas fait en dix-huit ans ce que d’autres font en trois, ce n’est pas qu'il soit plus sot qu’un autre, c’est que Dubois, — Français pur sang s'il en fut, — était fait pour la vie orientale. Je ne plaisante pas. Dubois s’est trompé en venant au monde sur la terre de France. Lui-même me l’a dit. Écoutez-le, je vous prie, me racontant ce qu'il appelle plaisamment sa « bévue géographique. »

«.…. Vous êtes étonné, mon cher Crocodile {crocodile est un petit nom « d'amitié que me donne mon ami Dubois), qu’à mon âge j’en sois encore « à n'être rien; que voulez-vous? je n’ai jamais pu me décider à un tra-

vail quelconque. J'aime trois choses au monde : la pipe, le repos et la

femme. D'après ce que vous me dites des mœurs de votre pays, c'était

à ces mœurs-là que la sagesse divine m'avait prédestiné. Assurément,

quand, après m'avoir doué d’un penchant monstrueux pour le chibouk.

le café, la femme et le far miente, le créateur m’envoyait dans ce bas monde, c'était au Caire qu’il m’expédiait; mais moi qui, avant ma naissance, étais ignorant comme je le suis resté après, je me serai figuré sans doute que la capitale de l’Egypte devait être située en France, et, tout niaisement, je suis venu naître sur les bords ridicules qu’arrose la Seine. C’est un malheur! Je lai déploré amèrement quand mon auguste famille, — estimahle famille de bonnetiers de la rue Saint-

Denis, qui, selon la coutume des toutes les familles quelconques, rêvait

pour moi ce qu'elle n’avait pas eu pour elle, c'est-à-dire la science, la

gloire, et cætera, — à entrepris de m’incarcérer dans un collége où des pédants, — que le ciel confonde ! — s’escrimaient à bourrer ma jeune

cervelle de vers latins et de racines grecques. Oh! de combien de larmes je les ai arrosées ces maudites racines ! Puis, après le collége, l’école de droit. Autre charme de la vie. Au lieu des Géorgiques la mitoyennelé! Je fuyais la catachrèse et je ne sais quelles baroques figures de rhétorique, je tombe sur des termes imintelligibles : la reprise des apports, le préciput, les biens paraphernaux ! Je n'avais mordu que très-médiocrement au grec et au latin, je ne mordis pas du tout au droit. Mais la famille s’est entêtée. Elle tenait les cordons de la bourse ; il a bien fallu céder. On m'a condamné au droit. Je fais mon temps. Ce temps, je l'ai fait d’abord dans les hôtels garnis du quartier latin. Alors je dépensais, bon an mal an, cinq ou six mille francs, sans parler des dettes. Mon illustre famille, pensant que la vie libre était contraire à ma santé, à mes progrès et trop favorable à mes goûts sardanapalesques, m'a enfermé dans cette institution, sorte de bagne classique où mon indépendance est mise à la portion congrue. Je n’ai pas d’ailleurs à me plaindre des sévérités de la règle; car, pourvu que le trimestre de ma pension soit exactement payé, pourvu que je ne passe pas toutes mes nuits dehors, le chef de l'institation est satisfait. Le boulet que je traine n’est done pas fort lourd et ne n'interdit nullement la polka. Mais enfin, c’est un boulet. En ai-je pour la vie? la clémence paternelle me graciera-t-elle jamais? Dieu seul le sait!

« Hélas! mon cher Crocodile, combien j’eusse été moins à plaindre si j'avais eu le nez assez fin pour aller ouvrir les yeux à la lumière sous le ciel bleu de votre Égypte ! Et d’abord j'aurais été élevé dans un harem, au milieu de jeunes femmes uniquement occupées à se parer du matin au soir, à prendre des sorbets, à fumer du tabac parfumé, à boire d'innombrables tasses de café. De tout cela j'aurais pris ma part. Je sais bien qu’à cinq ans on m'aurait soumis à la crconcision et peutêtre même, — si j'avais eu le malheur de descendre de parents lettrés, — à la lecture du Coran; mais une fois ce double ennui passé, tout était dit ou à peu près. Ainsi à neuf ans, j'étais un jeune homme ; à douze ans, on me proclamait un homme fait. Alors je Jouissais du droit de me marier. J'épousais quatre femmes légitimes ; j’en avais un certain nombre d’autres, blanches, noires ou jaunes, qui passaient leur vie à se disputer mes regards et mes préférences. Quand mes femmes légitimes seraient devenues vieilles, c’est-à-dire quand elles auraient eu vingt à vingt et un ans, je les aurais répudiées. Ce qui m'eût un peu contrarié, c’est qu'en les répudiant, J'aurais été obligé de leur laisser la dot que, dans cet estimable pays, tout mari apporte à cha-

cune de ses femmes; mais pour tant d'avantages il faut bien quelques petites compensations! Et d’ailleurs, quelle douce existence j'aurais menée !

«I me semble que j'y suis, cher Crocodile.

« Tenez, écoutez mon plan :

« Je me lève de très-bonne heure, afin de jouir de la fraicheur du matn; et puis le devoir d’un bon musulman n'est-il pas d’être sur pied et habillé avant l’aurore, afin de réciter, en temps voulu, la prière du matin ? Tout en accomplissant ce premier devoir religieux, je me lave soigneusement la bouche, l'intérieur des narines, la barbe, les mains, les bras jusqu'au coude, même les pieds, mais pas plus haut que ta cheville. — Ainsi l’ordonne la loi du Prophète. — Alors mon chïbouki me présente ma pipe, que je fume ; mon cavedji me présente mon café, que je hume. Si mon appétit est déjà ouvert, je me permets une tranche de chameau froid, quelques gâteaux à la viande, un peu de confiture au miel. Ainsi lesté, j'appelle mon sais (palefrenier), il prépare mon cheval; je vais rendre quelques visites, dans le courant desquelles je fume une demi-douzaine de pipes et je bois autant de fingeans [tasses) de café. Je rentre à onze heures, et Je dine aussi longuement, aussi copieusement que l’exige la capacité de mon estomac; en dinant, je fume, et je bois quelques verres de vin de Chypre, que l'œil complaisant du Prophète n'aperçoit pas. Après diner, je fume une pipe et je bois du calé ; puis je passe dans mon harem.

« Là, par les soins attentifs de ma femme favorite, un matelas a été préparé sous une moustiquière en mousseline. Je m’insinue dans cette cage, et Je m’y livre au sommeil; si le sommeil tarde à venir, ma flemme, aidée d’une esclave, me frotte délicatement les jambes jusqu’à ce que je cède à cette influence magnétique.

« Après trois heures de repos, ou je m'’éveille tout seul, ou ma femme se charge de ce soin en me chatouillant la plante des pieds avec sa main plus douce que le satin.

« A peine éveillé, je me lave la figure et je fais le #heff.

« Voilà une opération agréable et peu fatigante que celle du kheff! Je suis là les jambes croisées, les yeux à demi ouverts, les bras ballants, immobile et muet, pensant ou ne pensant pas, assez éveillé pour être bien sûr que je ne suis pas mort, assez endormi pour ne rien éprouver des fatigues de la vie. Ceci s'appelle être en extase ou faire le kheff. Je reste enseveli pendant une bonne heure dans cette inertie voluptueuse d’où personne ne se permettrait jamais de m’arracher, quand

il s'agirait de m'’annoncer que la plus adorée de mes femmes est morte. Cependant, comme il faut que tout ait une fin, même le kheff, je me décide, — lorsque je suis las de ne rien faire, — à sortir de mon linceul de fainéante béatitude, et je rappelle à la vie mes facultés intellectuelles et physiques. Mon premier soin, après ma résurrection, est de refumer et de reprendre du café. Puis je soupe. Ensuite je fume de nouveau et je prends du café plus que jamais. Le soleil va se coucher, je l'imite, et je me glisse dans mon harem.

« Quelquefois je n’entre pas dans mon harem; je me réfugie dans mon divan où, seul avee moi-même, je me livre corps et àme aux joies mystérieuses du Laschich.

« On parle du bonheur que procure l’opium. La belle affaire vraiment ! L'opium n’est qu'une misérable contrefaçon du kheff; lopium, c’est l'immobilité, rien de plus. Le haschich a bien d’autres vertus que ce narcotique.

« D'abord le haschich a cet avantage qu'on se le procure très-facilement ; on le tire du chanvre : or, le chanvre n’est pas rare en Égypte, Dieu merci! Le chanvre n’a pas, je le confesse, un goût des plus agréables ; aussi mêle-t-on le haschich avec du miel, du poivre, de la muscade et des essences odoriférantes. De ce mélange on forme de petites tablettes verdâtres qui ont des propriétés tout à fait miraculeuses. Que j'avale un seul morceau d’une de ces tablettes, — morceau de la grosseur d’une noisette, — et bientôt je nage dans un océan de voluptés toutes plus excentriques les unes que les autres.

« Je ne suis plus moi. Que suis-je? Ceci et puis cela ; tout et “en « Je deviens tour à tour une Circassienne à la prunelle de velours ; un oiseau-mouche au plumage d’or, au bec d’azur. Le monde entier

. me proclame empereur et roi! Je renverse Jupiter du haut de l'Em-

pyrée, et, par un effet de ma toute-puissance, la foudre de ce dieu terrible se transforme en un chibouk dont le tarkib (partie que Fon porte à la bouche) est une bouche de vierge, dont l’hadjar (la noix, le fourneau) est un calice de rose dans lequel je fume des baisers de houris.….

« Et toutes ces satisfactions je les dois à des brins de chanvre:

« 0 Crocodile, Crocodile, pourquoi ne suis-je pas un des fortunés sujets du pacha-el-kébir (grand pacha)? Je ferais d’effrayantes consommations de haschich !.…

« En revanche, je fumerais bien peu de tabac caporal, »

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