‹ Les étrangers à ParisChapitre 5 sur 67 · A AS · texte numérisé non relu

A AS

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Typ. Lacrampe el Comp,

passant, — est l’idole littéraire de mes chers compatriotes. L'un d'eux me vantait, l’autre jour, l'esprit philosophique de ses romans. Je voudräis avoir là-dessus l'opinion de M. Cousin.

«Une occasion se présente, — et j’en suis charmé, — de vous montrer deux espèces différentes du genre animal appelé dandy. Regardez ces deux jeunes gens que la foule a peu à peu repoussés dans une embrasure de croisée, et dites-moi si jamais la fatuité, — qui semble au premier coup d'œil une exagération du désir de plaire, — s’est jamais révélée par des manières aussi volontairement déplaisantes.

«Ces six pieds de substance humaine, revêtus de drap par un irréprochable tailleur, constituent tout ce que le monde connaît de lord M... Son habit et lui sont tellement identifiés, qu’on les croit nés le même jour dans un de ces ateliers où se fabriquent les mannequins, et doués d’une vie factice par un procédé pareil à celui de Méphistophélès ou de Frankenstein. Quelques personnes soutiennent, de plus, que la métamorphose est partielle, et que l'assimilation s’arrête aux bras et aux jambes de cet être ambigu. Le corps et la tête seraient restés en carton. Des paris sont ouverts sur le mérite de cette bizarre hypothèse qu’on vérifiera le jour où quelque matamore, impatienté par le calme dédaigneux de notre impassible automate, voudra bien se donner la peine de lui passer son épée au travers du gilet... j'allais dire au travers du corps; mais ce serait préjuger la question.

4 En attendant, — on peut, n'est-ce pas, en convenir? — lord M... est un modèle de mise correcte. Rien d’outré dans sa toilette, dont la propreté, la précision vont seules jusqu'à l'excès. Pas un bijou, pas un atome d’or, pas une pierrerie n’altère la sévérité de l'ensemble. En revanche, la blancheur du linge est éclatante; les escarpins vernis rayonnent comme s'ils étaient en diamant noir. Vous retrouveriez ce bon goût dans la livrée de lord M..., dans les harnais de ses chevaux, dans la forme et la couleur de son cabriolet. Par exemple, ne lui en demandez pas davantage, n’exigez pas de lui qu'il se meuve autrement qu'avec la désolante régularité d’un rouage d’horlogerie parfaitement entretenu et poli. Ne lui demandez ni une larme pour l'infortune la plus tragique, ni un sourire pour la meilleure plaisanterie du monde. Ne vous informez pas du sens qu’il attache aux Journaux qu’il lit, du bout du doigt et du coin de l'œil, avec la résignation la plus exemplaire. Lord M... ne pleure et ne rit jamais, jamais ne s’agite, jamais ne pense. Il s'habille, et c’est béaucoup. I met sept paires de gants par jour: il sait au juste comment on nuance une civilité, comment on choisit une cravate, et si les pantalons de nankin se portent

avec ou sans sous-pieds. Quand il à fait einq visites, ni plus ni moins. diné chez Véry et non pas ailleurs, passé sa soirée aux Italiens ou à l’Opéra, il s'endort dans le calme de la conscience et le sentiment du devoir accompli. Jamais une ride sur son front. La vie, qu’il regarde à travers son lorgnon, comme une scène de ballet, ne lui paraït pas digne d’un souci réel. Les Etats changent de maîtres, les villes périssent, les guerres s'allument ou s’éteignent, il n’en tient compte, et rougirait de mentionner ces bagatelles dans sa causerie ordinaire composée de trois : Aum! et de trois autres sons inouis qui ressemblent au bruit d’un gargarisme aérien, Enfin il ne manque rien à lord M... pour être le type le plus parfait de l’égoisme insignifiant et inoffensif; rien, si ce n’est peut-être d’exister. Selon toute apparence, il n’est pas. C’est à son cabriolet, par conséquent, et à son habit, que revient l'honneur de n’avoir jamais froissé personne.

« Quant à son voisin, je n’en dirai pas autant. Sir Paul S... appartient à la pire espèce du dandysme, à celle qui mord, qui cherche à blesser, et, n’y pouyant parvenir, contrarie. Îl n’a pas d'esprit à lui, mais il est frotté de l'esprit des autres. D'ailleurs il ne manque pas d’une certaine érudition désobligeante qu’il vous jette aux jambes, si par hasard vous avez, en racontant un bon mot, commis un anachronisme, ou dépaysé à l’étourdie une anecdote historique. Sir Paul n’a qu’une manière de faire effet sur vous, c’est de se rendre à vos yeux éminemment désagréable. Aussi ne néglige-t-1l aucun des moyens que l’art peut lui fournir pour ajouter aux défauts dont la nature l’a si libéralement pourvu. Il monte sa voix eriarde jusqu’au fausset le plus élevé ; il ne regarde jamais quelqu'un sans hausser le sourcil, comme s’il préméditait une impertinence. Bref, pour se grandir, 1l tâche à rapetisser tout ce qui l'entoure. Chose singulière. il a réussi. Sa manière brutalement dédaigneuse l’a imposé à certains cercles, à certaines grandes dames intimidées, et l’on n’ose plus se brouiller avec un homme si bien connexionné! Ne vous étonnez done pas que sa méthode fasse fureur, et que mille petits avortons, aussi disgraciés, aussi mal mis, et avec aussi peu de tenue que celui-ci, se soient crus autorisés à lui emprunter leffronterie médisante, l’impertinence agressive ‘le ses propos, puisque ce défaut semble suffire à racheter tous les autres.

« Je ne souhaiterais pas d'autre amant à lady B..., cette grande et majestueuse personne tout orgueil et prétentions aristocratiques. C’est elle, ou je me trompe fort, dont un de vos romanciers a fait le portrait. C’est une de ces illustres ladys à demi souveraines, pour lesquelles l’humanité n’est qu'une fourmilière; une de ces femmes placées constamment

entre la mort et la vie sociales , et dont l'audace hypocrite trouve dans la double nécessité du plaisir et de la considération les ressources les plus inouies ; femmes blanches, sveltes et frêles, à la main molle, au poignet nerveux, épicuriennes par la tête et par les sens, qui veulent pour la pâture de leur cœur des condiments enflammés ; une de ces femmes dont Byron avait connu la corruption profonde, et sur lesquelles il déverse dans les derniers chants de son poëme railleur les flots amers d’un mépris inexorable. Elle à des mots qui la peignent tout entière. Par exemple, son apostrophe dédaigneuse à un de nos orateurs libéraux, certain soir qu'ils se rencontrèrent sous le péristyle du. Théâtre — Français : « Monsieur B..., vous qui avez l'habitude de parler en public, voulez-vous faire avancer ma voiture? » Et cette autre parole à une amie qui, charitablement, la mettait en garde contre l'échancrure exagérée de son Corsage : « Mon Dieu, ma chère, répondit lady B..., en faisant jouer sous les rayons de la lampe, ainsi qu'un diamant à facettes, ses épaules nacrées, sachez donc, une fois pour toutes, que rien n’habille comme le nu. »

« Si toutes celles qui professent la même doctrine et qui agissent d’après ce principe étaient aussi jeunes, aussi fraiches, aussi potelées que lady B.. nous n’aurions guère à nous plaindre, et c’est tout au plus si nous regretterions de voir nos audacieuses duchesses renouveler les célèbres exploits. de madame Tallien et de Pauline Borghèse. Mais pour quelques-unes chez qui ces excès sont en quelque sorte légitimés, combien semblent avoir juré d’'offenser en même temps et nos regards et la décence ! Jusqu'à soixante et dix ans, et souvent plus tard, — vous vous en apercevrez de reste, — nos Anglaises laissent à découvert leur poitrine et leurs bras. Ce n'est point, çà et là, quelque malheureuse abusée par de mauvais conseils où cédant aux trompeuses inspirations de l’amour-propre, que l’on voit s’étaler ainsi, mais des salons entiers de femmes grasses, et même, — Ô temps! ô mœurs! — de femmes maigres! Nulle part on n'exhibe avec plus d’effronterie que dans un bal anglais, de longs cous revêtus de parchemin, et pliant sous le faix des pierreries; nulle part. sous de riches dentelles, plus de bras maigres et difformes, de ces bras qui semblent faits pour remuer l’infernal chaudeau des sorcières de Macbeth!.…. Ces nudités presque posthumes sont-elles l'expiation de vanités passées? Faut-il croire qu’elles ont pour but de rappeler aux femmes Jeunes et belles ce que deviennent après quelques années la beauté, la Jeunesse, ces dons périssables? En ce cas, nous n’aurions rien à dire, si ce n’est que le symbole et la lecon qu’il cache sont aussi tristes, aussi décourageants l’un que l’autre.

is LES ÉTRANGERS A PARIS.

« Vousne serez peut-être pas étonné que ces considérations m'amènent à une histoire tragique ; mais quand je vous en nommerai l’héroine, vous allez tressaillir, à coup sûr. En effet, vous qui connaissez lady F..., vous qui avez vingt fois partagé la gaieté dont les habitants des Bouffes sont saisis d'ordinaire quand cette majestueuse caricature s’installe avec bruit dans sa loge, vous ne vous doutez guère que sous ces rubans prodigieux, sous cet échafaudage stupéfiant de fleurs artificielles, de panaches, d’aigrettes, de satin, de feuillages, de fruits et de petits oiseaux, qui lui constitue la plus étrange coiffure de ce bas monde, il y a le souvenir d’un meurtre, et, pour ainsi dire, des taches de sang. Vous ne vous en doutez pas, ni lady T... non plus. Rien n’est cependant aussi certain.

« Vous saurez que lady T... possède huit bonnes mille livres sterling de rentes, dont elle consacre environ le quart à réaliser les caprices monstrueux de son excentrique imagination. Vous saurez aussi qu’elle avait un neveu , tout aussi sensé, tout aussi timoré à l'endroit du ridicule, tout aussi susceptible et fier qu’elle est intrépide et assurée contre les regards de la foule. Ce jeune homme était officier aux gardes, et demanda tout exprès un congé pour venir à Paris passer quelques mois auprès de la parente dont il attendait toute sa fortune à venir. Nous le vimes arriver calme et serein, dans toute la joie de l'échappé de cour, plus heureux peut-être qu'un échappé de galères. Il ne savait pas quelle chaine il venait chercher. Il ne savait pas, le malheureux! que là mort attendait dans cet heureux pays au sein de toutes les joies du luxe, embusquée dans un foyer d’Opéra.

« Pour comprendre ce qu'il y a quelquefois de dramatique dans les circonstances les plus vulgaires, il faut avoir, comme moi, scruté la physionomie de cet infortuné neveu, la première fois qu’il descendit sous le péristyle du Théâtre-Italien, donnant le bras à sa tante. Ce soir-là, fière de-lui et voulant lui faire honneur, elle avait accumulé, sous la passe en éventail d’un énorme chapeau de satin rose tendre, un triple fax de camélias, de tulipes et de tournesols. Je ne sais quel bocage verdoyant entrecoupé de marabouts jaspés masquait la coiffe de ce singulier couvre-chef, et des oiseaux sans nom y étaient piqués sur de longues pattes en fil d’archal. Il y en avait de bleus, bleus de la tête aux pieds; d’autres affectaient le plumage varié des perroquets ou la couleur éclatante du flamant. Bref, c’étaient autant de merveilles, comme échantillons d’une histoire naturelle parfaitement impossible.

« Ce soir-là, plus encore qu’à l’ordinaire, les spectateurs qui avaient admiré de loin lady T... se précipitèrent sur son passage pour vérifier de

près, et une à.une, les curiosités sans nombre de cette parure inouie. Il y eut littéralement émeute au bas des degrés, et ce fut à grand’peine que

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