‹ Les étrangers à ParisChapitre 46 sur 67 · QE · texte numérisé non relu

QE

— Vous ne vous trompez pas. Cela parait vous étonner ?

— Franchement, oui, cela m'étonne. Je vous demande pardon de mon mauvais compliment, mais je m'étais figuré jusqu'à présent que les Suisses devaient infailliblement écorcher le français, et vous le parlez sans aucun accent ; et puis, ce qui est encore plus sot, je ne me les représentais jamais autrement que revêtus d’un costume à la Henri IV, portant une épée inoffensive suspendue à un large baudrier, et ne quittant jamais la hallebarde à manche d’ébène.

— Pour ce qui est de parler passablement le français, il n’y à là rien de très-surprenant : je suis venu en France à l’âge de vingt ans; j'ai servi dans l’armée française pendant les dernières années de l'empire, ce qui m'a valu un bon coup de lance de Cosaque, le grade de sergent et ce ruban; ensuite je suis entré dans la garde royale, et puis jai obtenu l’emploi de concierge au ministère. Vous voyez qu'il aurait fallu y mettre de la mauvaise volonté pour ne pas apprendre à parler couramment la langue de ma seconde patrie, dans un laps de temps aussi considérable. Quant à votre seconde observation, relativement au costume, elle n’est pas aussi sotte que vous voulez bien le dire ; les Suisses d’église portent précisément le costume dont vous parlez. Seulement j'ai quelques raisons de croire que ces Suisses-là, ou du moins la plupart d’entre eux, n’ont jamais vu les montagnes de l’Helvétie; en d’autres termes, ce sont des Suisses de contrebande.

— Je vous avoue que vos paroles ne font qu’augmenter ma surprise ; elles renversent toutes les idées que j'avais sur vos compatriotes. Ainsi vous dites que la France est votre seconde patrie : vous reniez donc la première? Et comment accorder cela avec la nostalgie, — le mal du pays, — dont on prétend atteints tous les Suisses en pays étrangers, maladie portée chez eux à un tel point, que jadis il était défendu, sous peine de mort, de jouer l’air du Ranz des vaches dans les villes ayant garnison de troupes helvétiques, parce qu'en entendant cette mélodie, les soldats, entrainés par une force irrésistible, désertaient par centaines pour retourner à leurs montagnes?

— Dame ! c'est que les temps sont changés. Il y aurait bien des choses à dire à ce sujet; mais je craindrais d’abuser de votre patience, de n’avoir pas le talent nécessaire pour vous conter ça comme il faut, et puis ce serait trop long. »

Je vis clairement que le brave homme ne demandait pas mieux que de parler, qu'il était flatté du compliment que je lui avais fait sur sa prononciation, et qu’il aflichait quelque prétention à l'endroit du talent

d'orateur. Cela servait parfaitement ma curiosité; aussi me hâtai-je de

lui répondre :

« Loin d’abuser de ma patience, je vous demande plutôt excuse de mettre la vôtre à une trop rude épreuve; je serais ravi, au contraire, d'entendre parler un homme si au-dessus de sa position comme vous me paraissez l'être, et qui paraît si bien instruit de tout ce qui concerne son pays et ses compatriotes. »

L'honnête concierge, malgré tous ses efforts pour dissimuler sa satisfaction, ne put retenir un sourire d’amour-propre agréablement chatouillé ; il me tendit la main avec bonhomie, main que je m’empressai de serrer, et après s'être mouché méthodiquement, il reprit :

« Tenez, monsieur, vous me paraissez un brave jeune homme ; vous n'avez pas l’air moqueur de la plupart des jeunes gens de votre pays, et vous m'inspirez de la confiance. Je vais done vous communiquer les résultats de mon expérience et de mes réflexions ; seulement permettez-moi de commencer d'un peu haut.

« Par une bizarre contradiction, nul peuple ne porte aussi loin l'amour de la patrie que les Suisses, et nul peuple n’émigre, proportion gardée, en aussi grand nombre. Ce fait n’est pas le résultat d’un engouement momentané el ne se borne pas à une certaine classe de citoyens. Jaloux à l'excès de leur liberté et de leur indépendance, ils aliènent l’une et l’autre au service des gouvernements étrangers qui se servent d’eux pour maintenir leurs peuples dans l’obéissance. Pendant les trois derniers siècles, il y avait peu d’États en Europe qui n’eussent pas de troupes helvétiques à leur solde : la France, l'Espagne, l'Autriche, Naples, la Hollande, le pape, entretenaient des agents de recrutement en Suisse, et prodiguaient l'or et les priviléges à ces corps d'élite. La première et essentielle condition pour s’assurer le concours de ces soldats de fortune était une paye élevée et régulière : pas d'argent, pas de Suisses! Mais aussi, ce point réglé, l’on pouvait compter avec assurance sur leur fidélité, leur bravoure et leur probité.

« De tous les pays étrangers, celui que le Suisse affectionne le plus, c’est la France. Il y trouve tous les avantages possibles : depuis les plus humbles artisans jusqu'aux rois de la finance, la France offre à leur acüivité et à leur industrie un vaste champ d’exploitation. Cette affection et ces relations de bon voisinage entre les deux peuples datent de loin. Déja, en 1444, un traité mil un corps de troupes suisses à la solde de la France, et depuis 1553 jusqu’en juillet 1830, il y eut constamment, sauf un intervalle de peu de durée, de douze à seize mille hommes au

service français. I serait inutile d'insister sur les services rendus par ces auxiliaires aux gouvernements qui les payaient. Si ces troupes ne se battaient pas toujours pour la meilleure cause, l’on ne peut du moins pas nier leur loyauté, leur courage, leur persévérance. La journée du 10 août à la première révolution, etles 28 et 29 juillet 1839, sont là pour témotgner qu'ils préféraient la mort au parjure, et leurs ennemis les plus acharnés leur rendent justice sur ce point. Je ne vous parle pas de leur admirable discipline, de l’inflexibilité de leur code militaire, de leur respect pour les lois du pays qu’ils servent. Ces éloges pourraient être par vous taxés de partialité de ma part, en qualité de Suisse et d’ancien soldat; mais, je vous l’ai dit, je regarde la France comme une seconde patrie, et je reconnais aussi bien les défauts que les qualités de mes compatriotes. Ce n’est pas ma faute si les dernières me semblent l'emporter de beaucoup sur les premiers. — Avant d’aller plus lom et de vous entretenir des autres classes de la société qui émigrent en France, il est nécessaire de vous donner une idée de l’état de la Suisse et des causes qui poussent à l'émigration. Comme vous le savez sans doute, mon pays, avec une population qui ne dépasse guère deux millions d’àmes, est une agglomération de vingt-quatre États souverains, indépendants lun de l’autre; d'autant plus jaloux de leur indépendance qu’ils sont plus petits. Tous ces petits Etats ont des constitutions, des lois, des douanes différentes; les religions catholique et réformée y sont en constante hostilité : dans beaucoup de cantons vous vous croiriez en plein moyen âge, tant il y existe de lois et de coutumes surannées, absurdes, d’un esprit d'étroitesse et d’intolérance incroyables ; le commerce y est insignifiant, par suite des entraves qu'y mettent les barrières et les péages que l'on franchit par douzaines en une journée : additionnez tous ces inconvénients avec l'amour du gain et l'esprit actif et aventureux que l’on attribue à mes compatriotes, et vous vous expliquerez facilement leur empressement à quitter leur pays, dans lequel ils ne retournent qu'après avoir acquis assez pour vivre sans souci pendant leur vieillesse. Or, en France ils trouvent tout ce qui leur manque chez eux : unité de lois, tolérance religieuse et gain considérable. Que pourraient-ils demander de plus?

« Cet état des choses en Suisse n’est pas fait, vous en conviendrez, pour contenter un esprit tant soit peu indépendant et aventureux ; aussil'émigration est-elle immense, surtout dans les elasses moyenne et inférieure. En bons voisins, c’est vers la France que mes compatriotes se dirigent de préférence, ainsi que je vous l'ai déjà dit. A part les ouvriers, parmi lesquels les horlogers sont en majorité, il ÿ en à un grand nombre qui

n’ont pas d'état proprement dit. Ces derniers se contentent de tous les emplois, st humbles qu'ils soient. A défaut de places de portiers et de Suisses d’églises, places pour lesquelles les Français leur font une rude

concurrence, ils recherchent et obtiennent facilement des places de domestiques, de valets de chambre, de chasseurs et de cochers; et ce n’est pas une des choses les moins curieuses de voir ces républicains, si orgueilleux de leur liberté dans leur patrie, se soumettre à la domesticité dans le pays qui leur donne lhospitalité. D’autres se livrent à un petit commerce, au moyen de quelques faibles épargnes ; d’autres encore... »

Mon narrateur s'arrêta court. La cause de cette interruption était l’arrivée dans la loge d’un personnage assez étrange pour mériter une description particulière. Cet homme paraissait avoir de quarante-cinq à cinquante ans ; ilétait haut de couleur, portait desmoustaches très-noires, couleur obtenue au moyen de cosmétique dont il restait de nombreuses traces; ses cheveux ébouriffés, presque blancs, étaient abrités par un vieux chapeau à corües, posé de travers sur un coin de l'oreille; le reste de son costume se composait d’un habit écarlate à queue de morue, écourté sur les hanches et garni de galons d’or ternis par la vétusté ; d’un gilet de piqué jadis blane, et d’un vieux pantalon de grosse toile grise,

frangé aux extrémités des jambes; ses pieds, veufs de bas, étaient chaussés de vieux souliers éculés, et sous son bras gauche il portait un paquet soigneusement enveloppé de papier. Ce nouveau venu s’arréta sur le seuil, prit la position du soldat sans armes, fit le salut militaire et ne desserra pas les dents. À son arrivée, mon interlocuteur me fit un signe des yeux, qui pouvait se traduire par ces mots : « Voilà quelqu'un qui ne pouvait mieux arriver ! » Et s'adressant à l'étranger, 1l lui dit :

« Eh! bonjour, pays; comment ça va?

— Merci, ça va tout doucement. Je venais voir, en passant, si vous aviez besoin de quelque chose.

— Non, pas pour le moment; mes provisions ne sont pas encore épulsées.

— Tant pis, diantre, tant pis!

— Le commerce ne va donc pas?

— I n’y a plus de commerce. Personne ne mord plus au vulnéraire ; on n'y a plus confiance. L’eau de Cologne s'écoule encore un peu; mais il y a tant de concurrence, que bientôt on n'en voudra plus pour rien.

— Allons, il ne faut pas perdre courage comme ça, mon brave. Le vulnéraire redeviendra à la mode, et personne n’en vend à Paris d’aussi bon que vous.

— Pour ce qui est de ça, je m'en flatte. Au revoir, pays, je m'en Vas. »

Le concierge s’était levé pour reconduire son compatriote, et je le vis sous la porte glisser quelque chose dans la main du pauvre diable, qui fit un nouveau salut militaire et partit.

« Vous voyez, me dit le digne concierge en reprenant sa place sur son antique fauteuil, qu'il remplissait totalement malgré sa vaste capacité ; vous voyez un échantillon des petits marchands dont je vous parlais tout à l'heure. Mais, à propos, ce brave homme ne doit pas vous être inconnu ; car voilà vingt ans qu'il foule infatigablement le pavé de la capitale, et je crois qu’il n’y a pas beaucoup de Parisiens qui ne l'aient vu.

— Ah! parbleu, si je le connais ! à telles enseignes que, lorsque j'étais encore enfant, je l’avais déjà remarqué, grâce à son habit rouge galonné qui, à cette époque, avait encore un certain lustre. Mais tout passe en ce bas monde, et les hommes et les habits rouges. Je me souviens même qu'ayant questionné ma bonne sur ce pauvre homme, elle me répondit que c’était l’ambassadeur du roi de Suisse. Cela ne fit qu'augmenter le respect que m'avaient inspiré pour lui son chapeau à cornes et son air grave.

— Eh bien, monsieur, ce pauvre diable est le type parfait du caractère de mes compatriotes. Bon, patient et sobre, — malgré le proverbe : Boire comme un Suisse, — il est d’une fierté qui lui fait refuser tout secours venant d'une autre personne que d’un Suisse, et cela non par amourpropre, mais par patriotisme, disant que des étrangers ne doivent jamais connaitre la gêne dans laquelle peut se trouver un enfant de l'Helvétie. Du reste, ses besoins sont très-restreints; il boit peu, mange encore moins, et ne se ruine pas pour son lover. Son unique plaisir consiste, lorsque le commerce, selon son expression, à bien été, à aller voir Guillaume Tell à l'Opéra; lorsqu'il n’a pas le sou, chose, hélas! assez fréquente, il va à Trianon se réjouir de la vue de la laiterie et des chalets suisses. Pour achever de le peindre, je n’ai qu’à vous rapporter une dernière parUcularité : cet homme si pauvre, si misérable, trouve et vient en aide, selon ses faibles moyens, à plus pauvre et à plus misérable que lui. C’est à une qualité fort commune parmi mes compatriotes; en pays étrangers surtout, ils s’entr'aident avec un empressement et un désintéressement dignes des plus grands éloges. 11 n’est pas besoin pour être secouru de recommandation particulière : être Suisse ct se trouver dans le dénâment, en voilà assez pour éveiller la commisération.

— C'est bien vrai ce que vous dites-l ; il y a peu de jours, j'ai été témoin moi-même d’une petite scène qui témoigne du bon cœur de vos compatriotes et de leur sympathie pour les pauvres de leur pays. Malheureusement le digne homme dont je vous parle a été assez mal récompensé de ses bienveillantes intentions. Je me promenais dans le jardin du Palais-Royal; devant moi marchait un couple qu'à première vue on ne pouvait méconnaitre comme étranger. Un peu plus loin flânait un Jeune garçon aux vêtements débraillés et déchirés, et dont le bonnet de papier trahissait clairement le métier. Ce garçon, tout en flânant, tout en marchant, chantait à tue-tête, en s’accompagnant de grands coups de poing qu'il s’administrait libéralement dans la poitrine, une vieille chanson commençant par ces mots :

Allons donc, petit Suisse, à l'ouvrage ! ete. D

Aux premières mesures de ce chant peu harmonieux, l'étranger laisse tomber le bras de sa dame, et prête l'oreille en manifestant une vive

émotion. S'approchant du chanteur, il lui demande du ton du plus grand

intérêt : « Mon ami, n'êtes-vous pas Suisse? » Le mauvais garnement le fixe effrontément, et s'écrie : « De quoi!.. Suisse? je suis Francais... et

troubadour ! En voila-t1l un Chinois! — Mon ami, je ne suis pas Chinois, mais Suisse, et vous entendant chanter un air de nos montagnes, je pen-

sais que vous étiez du même pays que moi. » Et le pauvre homme reprit le bras de sa femme et s’éloigna fort désappointé, fredonnant sans s'en douter l'air qu'il venait d'entendre.

— Je gagerais, reprit le concierge, que c'était un riche financier de Genève ou quelque fabricant de Berne; parmi les opulents banquiers dont Paris renferme un si grand nombre, la Suisse est largement et dignement représentée. Cela se conçoit : Paris offre à leur activité un vaste chämp d'opération qui leur permet de déployer leur intelligence et leur

savoir-faire ; et gardez-vous bien, monsieur, de prendre ce dernier mot dans son acception la plus défavorable : les maisons de banque à la tête desquelles se trouvent placés des Suisses ont une réputation méritée de loyauté et de solidité qui ajoute encore à leur splendeur... Mais je vous demande pardon, je crois m'apercevoir que mon bavardage vous ennuie, et vraiment il y a de quoi.

— Bien lom de là, mon cher ami, je me félicite au contraire de l’heureux hasard auquel je dois votre connaissance, et vous ne sauriez croire combien je vous en suis reconnaissant. Si j'ai paru distrait tout à l’heure, c'est que je pensais malgré moi au sort qu’a dû atteindre ceux de vos compatriotes servant dans l’armée française, et qui ont été licenciés après la révolution des trois jours. Je plains surtout ceux qui, n’ayant pas d'état ou d’autres ressources, se trouvaient livrés sans défense aux étreintes de la misère. Que peuvent-ils être devenus?

— Dans le premier moment, oui, ils étaient fort à plaindre ; mais, je le dis sans vanité nationale, le Suisse est courageux autant au moral qu’au physique, et, le gros de l'orage passé, ils ont su se créer des ressources et mettre d’autres cordes à leurs ares. Et d’ailleurs il y a un dicton populaire — très-juste selon moi — qui dit qu’à quelque chose malheur est bon; et il arrive souvent qu'un événement qui vous paraît accabler est la source de votre bonheur ou de votre fortune. Mon ancien capitaine, M. le comte de Niederthal, en est un exemple remarquable.

— Qu'est-ce donc que ce capitaine? il me semble que vous ne m’en avez pas encore parlé.

— C'est tout un roman. Si cela peut vous amuser, je vais vous le conter. Le 28 juillet 1850, j'étais stationné avec mon bataillon dans la rue Saint-Honoré, entre la rue de l'Arbre-Sec et la place du Palais-Royal. Le combat avait commencé avec le jour, et se continuait avec un égal acharnement des deux côtés. Le peuple parisien voyait en nous des étrangers contre lesquels 1l pouvait combattre ouvertement sans craindre de frapper un ami, un frère; nous, de notre côté, nous voyions bien que nous n'avions à attendre ni pitié ni merci, et nous vendions chèrement notre vie. Malgré notre résistance désespérée, nous cédâmes du terrain ; harcelés de tous côtés, réduits déjà de plus d'un bon tiers, il fallut songer à la retraite. Nous nous retirämes vers la place du Palais, et après de nouvelles pertes, nous continuâmes notre mouvement rétrograde. Arrivés à une cinquantaine de pas de Saint-Roch, mon capitaine, qui avec ma compagnie formait la tête du bataillon, crut apercevoir derrière une bar-

ricade des canons de fusil dirigés sur nous, sans qu'il fût possible de

voir un seul combattant. Ne voulant pas exposer ses hommes, il s’avança seul, malgré mes instances, vers la barricade pour la reconnaitre, tout en suivant le long des maisons pour éviter la grêle de projectiles qui pleuvaient de toutes les fenêtres. Il s'était approché assez près pour avoir pu s'assurer qu'il ne s'était pas trompé, et qu'à l'abri de la barricade se

tenait un parti d'insurgés. — On appelait encore insurgés en ce moment les gens que le lendemain on appela héros. — L'objet de sa reconnais-

sance terminé, le capitaine songea à rejoindre le bataillon, car derrière la barricade il avait entendu le petit bruit sec et peu rassurant de batteries de fusil que l’on arme ; il s'attendait à une décharge générale, lorsque les éclats d’une voix forte frappèrent son oreille. « Qu'est-ce que vous allez faire? perdre une vingtaine de coups pour en descendre un seul, lorsque | nous avons tant de mal à nous procurer de la poudre? Que personne ne tire, je me charge de l’homme aux épaulettes! » Au même moment, un coup de feu, un seul ! partit de la barricade, et je vis mon pauvre capitaine, que je n'avais pas quitté des yeux un seul instant, porter la main à la poitrine, chanceler, et se retenir pour ne pas tomber au marteau d’une porte. Malgré sa défense formelle, je m’élance, suivi de quelques hommes. à son secours ; mais avant que nous eussions pu atteindre la porte contre laquelle il était appuyé, cette porte s'entr'ouvrit, et une jeune femme, prenant le capitaine par la main et le soutenant de son bras libre, le fil entrer dans la maison et referma la porte. Pendant que ceci se passa, notre bataillon avait ouvert le feu contre la barricade, d’où lon nous riposta vigoureusement. Quant à moi, voyant mon capitaine en sûreté, autant du moins qu’il pouvait l'être en un pareil moment, je revins, non sans peine, rejoindre ma compagnie ; seulement j'avais eu soin de retenir le numéro de la maison où se trouvait mon chef. Au bout d’une heure de combat, pendant laquelle le peuple recevait constamment du renfort, tandis que nous éprouvions de nouvelles pertes, nous fûmes repoussés vers les Tuileries, où nous passämes la nuit du mercredi au jeudi. Vous savez, monsieur, quelle a été l'issue de la lutte : chassés de Paris avec la famille déchue, nous fûmes licenciés quelques jours après. À cette époque, je n’étais pas encore marié, j'avais fait quelques petites économies, et le premier usage que je fis de ma liberté fut de me procurer des habits bourgeois, à l’aide desquels, et moyennant le sacrifice de mes moustaches, je pus rentrer sans danger à Paris. Je courus à la rue Saint-Honoré, je reconnus la maison, et m'informai de mon pauvre capitaine auprès du portier, qui devait nécessairement être instruit de son sort. Ma bonne étoile voulut que le bonhomme fût légitimiste; il me reçut done avec em-

pressement. « Car, me disaitl, quoique vous soyez en bourgeois, je vois bien que vous avez servi nos princes légitimes; on ne perd pas si facilement la prestance et la tournure militaires, et... — Oui, oui, vous avez bien deviné : je sors de la garde suisse... Mais, au nom du ciel, ditesmoi ce qu'est devenu Pofficier qu'une jeune dame a fait entrer dans votre maison le second jour de la révolution. — Eh! monsieur le Suisse, cet officier doit une fameuse chandelle à la Vierge et à madame de Triel, qu'est cette dame dont vous parlez. — Comment cela? — C’est elle qui lui à sauvé deux fois la vie. D'abord à peine l’avait-elle fait entrer dans la cour, que l'officier, épuisé par le sang qu'il avait perdu, tomba quasiment à la renverse ; heureusement que madame de Triel avait appelé ses domestiques, qui le reçurent dans leurs bras etle portèrent évanoui dans une chambre, où on le déshabilla à la hâte et le coucha dans un lit. Mais ne Vlàa-t-1il pas, pendant que ça se passait dans l'intérieur, les enragés républicains qui se battaient contre vous, ayant vu entrer l'officier blessé dans notre maison, se mirent à erier : « Il nous faut le Suisse! Mort au Suisse ! À mort le Suisse ! » que c'était une horreur; et puis ils se mettaient à carillonner à la porte, et ils cognaient, ils cognaient, que ça n’en linissait pas. Il y en avait un surtout qui avait une grosse voix comme M. Frédéric Lemaître dans la Révolte au sérail..….. Je ne le voyais pas, mais je lentendais... qui eriait : « Portier, si vous n’ouvrez pas à l’instant, Je f...lanque le feu à la maison! » Je vis bien qu’il n’y avait pas à balancer... avec ça que j'ai une peur terrible du feu... Je tire en tremblant le cordon ; la porte était à peine entr’ouverte, que v'là qu'y se précipitent comme des cannibales dans la cour, dans l’escalier, et qu'y hurlent : « Où est le Suisse ! il nous faut le Suisse ! Vive la Charte! À bas les jésuites! Mort aux Suisses! » et un tas d’autres sacriléges. Aucun des locataires ne disait mot, comme vous le pensez bien; v'là que je rentends la grosse voix, vous savez, comme M. Frédéric Lemaitre dans la... — Oui, je sais, mais dépêchez-vous, je vous en prie. — Vous allez voir. La grosse voix se remet à crier : « Demandez au portier où l’on à caché le Suisse ; s’il refuse, je lui f...lanque une balle dans la tête! » Ma foi, quand j'entends ça, je me dis : « Poinsinet, mon ami — je m'appelle

Poinsinet (Jean-Chrysostôme), — le proverbe dit : Charité bien rardon-

née commence par soi-même; tu es père de famille, il ne faut pas te sacrifier inutilement. » Enfin je me dis tout ce qu'on peut se dire quand on se trouve dans une passe comme la mienne; un pistolet que je vis se diriger vers ma poitrine mit fin à mon indécision : j'indique l’appartement! Alors ils enjambent l'escalier quatre à quatre, enfoncent la porte

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à coups de crosse, et se précipitent dans la chambre où était couché l'officier, en répétant toujours leur éternel refrain : « Mort aux Suisses! » Au moment où ils s’élancent vers le lit, madame de Triel s'approche d'eux, et leur dit comme ça de sa petile voix douce, mais sans trembler du tout : « Je ne puis croire que des Français soient capables d’outrager un ennemi mort! » Vous comprenez la frime : l'officier était sans connaissance, il ne pouvait pas la démentir. Mais quand ces démons incarnés eurent entendu que l'officier était mort, ils cessèrent aussitôt leurs cris, présentèrent les armes et s’en allèrent après, tranquilles comme Bapuste. C’est égal, la frime était fameuse! Et voilà comme quoi madame de Triel a sauvé la vie une première fois à votre oflicier. — Une première fois! mon capitaine a donc couru de nouveaux dangers? — Je le crois hien, qu'ilen a couru de nouveaux dangers! Sa blessure dans la poitrine était très-grave, et le médecin, qui demeure dans la maison, et que l’on avait cherché, a recommandé les plus grands soins, de ne pas le quitter d’un instant ; madame de Triel alors s’est dévouée à son salut; jour et nuit elle veillait auprès de lui : ç'aurait été son propre frère, elle n'aurait pu en faire davantage. Ce qui fait qu’elle lui a sauvé la vie une seconde fois. — Et maintenant comment va-t-il? — A présent 1l est hors de danger; mais il est obligé de garder encore le lit, il est si affaibli! — Puis-je au moins le voir? — Je ne sais pas: je vais demander. Voulez-vous me dire votre nom, sans vous commander ? — Joseph Fuessli, — Bien. » Au bout de cinq minutes, le portier était de retour. « Vous pouvez monter; l'officier a paru très-content de votre visite; je m'en vas vous conduire. »

Quelques instants après j'étais en présence de mon capitaine.

« Te voilà, mon brave Joseph! tu as donc échappé au massacre? — Capitaine, votre sort m’inquiétait davantage que le mien. Dieu merci, vous voilà sauvé! — Oui, mon brave, grâce à un ange qui-m'a prodigué ses soins, qui s’est dévoué pour moi avec une tendresse sans égale. Toute ma vie sera désormais consacrée à lui prouver ma reconnaissance. » En ce moment, une porte latérale que je n'avais pas aperçue s'ouvrit, et je vis paraître la jeune dame, que je reconnus aussitôt, quoique je ne l’eusse aperçue le jour fatal qu'un seul instant. « Mon ami, dit-elle au capitaine, je viens de vous entendre parler, et c’est imprudent; vous oubliez déjà les recommandations du médecin! — Ma chère Ernestine, je n’ai pu résister au plaisir de faire connaître votre dévouement à mon bon Joseph, mon compagnon d'armes. Tu ne sais pas encore, mon vieil ami, que je bémis la blessure à laquelle je dois mon bonheur; tu ne sais pas que madame et moi nous sommes d'anciennes connaissances, et que

madame de Triel, ici présente, va dans peu de temps s'appeler madame la comtesse de Niederthal. — Je vous félicite de tout mon cœur, capitaine; mais je ne comprends pas encore comment il se fait que vous connaissiez madame d’ancienne date, vous ne m'en avez jamais parlé. — Je vais l'expliquer cela... — Mon ami, l'interrompit madame de Triel ; vous vous fatiguez trop : Je vous défends de parler... Je vais vous conter moi-même l'histoire de notre première connaissance, ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Votre capitaine m'a parlé de vous comme d’un ami éprouvé, et j'espère que vous voudrez bien devenir aussi le mien. Et pour commencer, vous allez déjeuner avec moi auprès du lit de votre capitaine. » Madame de Triel sortit pour donner ses ordres; nous déjeunâmes gaiement, et aussitôt après, elle commença son récit en ces termes : « Orpheline de père et de mère, j'avais seize ans lorsque mon tuteur m’amena faire un voyage en Suisse et en Italie. La principale cause de cette résolution était une folle passion que m'avait inspirée un jeune élégant parisien, M. de Triel. Mon tuteur désapprouvait ce choix. II chercha à m'éclairer à ce sujet; il voulut me démontrer comment ce jeune homme, criblé de dettes, ne cherchait à me plaire que pour épouser ma dot : tout fut inutile, je ne voulus rien entendre. En désespoir de cause, mon tuteur entreprit le voyage dont je vous parle. M. de Triel, ayant appris notre départ, nous suivit : il trouva moyen de me le faire savoir; et, grâce à ce que je croyais alors une grande preuve d'amour, ma ferme volonté de l’épouser ou de mourir s’affermit de plus en plus. Journellement en butte aux remontrances de mon tuteur, qui me déclara formellement que jamais il ne donnerait de bonne volonté son consentement à une union dont il prévoyait les malheurs, je finis imsensiblement par me familiariser avec l’idée de me donner la mort; bientôt, m’affermissant dans cette résolution, je songeai aux moyens de l’exécuter. Malgré son opposition énergique à ce que j'appelais mon bonheur, je chérissais mon tuteur, qui avait toujours été pour moi un second père; je ne voulais pas qu'après ma mort il püt se reprocher d’en être la cause, et j'arrêtai mon plan. Nous étions arrivés en Suisse. Pendant une excursion dans les montagnes, j'avais remarqué une pointe de rocher s’avançant au-dessus d'un précipice au fond duquel coulait un torrent. Cet endroit me parut convenable pour mettre mon projet à exécution : en me jetant dans le précipice sans être vue de personne, ma mort serait attribuée à un accident, et j’épargnerais ainsi des remords à mon tuteur. Bientôt, en effet, je laissai mon tuteur et nos guides prendre les devants ; je restai

sans affectation en arrière. À peine avaient-ils disparu derrière un angle de rocher, que je pris mon élan et courus vers le précipice. Malgré le trouble dont j'étais saisie en ce moment, J'entendis des pas rapides derrière moi ; sur le bord de labime, je me retournai à demi : j'aperçus un jeune homme qui était sur le point de m’atteindre et qui avançait déjà la main pour me saisir par la robe. Il était trop tard, j'avais disparu... J’entendis un cri d'horreur, et puis je ne me souvins plus de rien. J’appris plus tard que mon tuteur, averti par les cris du jeune homme, revint précipitamment sur ses pas, et, précédé par lui, il s’engagea dans un sentier escarpé et dangereux pour aller à ma recherche, pendant que les guides prirent un autre chemin. Ces derniers, connaissant mieux les localités, arrivèrent auprès de moi avant eux. J'étais étendue sur le bord du torrent, évanouie et le front ouvert

« par une large blessure; mais, à part cette blessure, grâce à quelques

arbres qui avaient amorti ma chute, je n'avais que des contusions. L’inconnu, aidé par les guides, — mon pauvre tuteur était hors d'état d'agir, — me prodigua les premiers soins; à l’aide de son mouchoir, il arrêla le sang, et lorsque j'eus repris connaissance ; il me transporta dans un chalet voisin, d'où je pus être ramenée à notre hôtel quelques Jours après. J'étais hors de danger. À partir de ce moment, je ne revis plus celui qui fut pour moi un sauveur; il s'était éloigné sans nous faire ses adieux. J'appris son nom par nes guides : c'était M. le comte de Niederthal. À la suite de cette catastrophe, mon tuteur ne s’opposa plus à mon union avec M. de Triel. Hélas ! mon pauvre tuteur eut pleinement raison dans ses tristes prévisions : mon mari m'avait épousée pour rétablir sa fortune. Son mariage n’arréta que pour un très-petit espace de temps sa vie de plaisirs et de dissipation. Ma situation-était d'autant plus affreuse, que je ne pouvais en accuser que moi-même, et l’orgueil me défendait de me plaindre. Deux ans s'étaient écoulés depuis mon mariage, lorsque mon mari fut tué dans un duel provoqué par lui, et Je recouvrai la liberté. Depuis mon veuvage, j'habitais cette maison. Pendant le combat dont la rue venait d'être le théâtre, j'aperçus un officier blessé s'appuyant à la porte; descendre et le faire entrer fut l'affaire d’un instant. Et jugez de ma surprise et de ma joie quand, dans l'officier que je venais de sauver, je reconnus le comte de Niederthal, aux généreux soins duquel je devais la vie. Votre capitaine ne voulut jamais croire que l'humanité seule me portait à lui témoigner ce qu'il veut bien appeler mon dévouement : je fus obligée de me nommer; cette cicatrice à mon front a contribué à la reconnaissance, et, — ajouta-t-elle avec un sourire charmant, — malgré la triste expérience d’un premier mariage, je vais essayer d’un second. » — «Voilà, monsieur, me dit en terminant son long récit le concierge, la fin de l’histoire; elle vous démontre la vérité de mon assertion : À quelque chose malheur est bon. »

En ce moment, un cabriolet s’arrêta à la porte; un homme en descendit : c'était mon ami Julien Bellefonds.

« Bonjour, mon cher ami! Y a-tl longtemps que tu m’attends ? — Mais, non; d'ailleurs je n’ai pas eu le temps de m'ennuyer. » En répondant, j'avais machinalement tiré ma montre : il était quatre heures de l'après-midi!

CHARLES NSCHILLER.

L'Amérique , pour nous

autres Français qui nous vantons d'ignorer tant de cho-

ses, nest pas du tout ce monde immense et presque illimité qui à au nord la mer Polaire, à l'est l'Atlantique, à l'ouest le grand Océan, qu'un grand homme parti un beau jour de Palos en Espagne a commencé à découvrir il y a près de cinq siècles, et que l’on est encore en train de découvrir à l'heure où nous écrivons. Pour nous, ce monde ifini se résume dans une bande de terre qui s’étend le long de l'Océan: sur cette terre se trouvent éparpillés quelques petits Etats ou même quelques villes qui ont nom New-York, Boston, Washington, etc... La réunion de ces villes s'appelle, pour les uns, l'Amérique fédérée, pour les autres l'Amérique anglaise. Quant à nous, nous pourrions tout aussi bien l’appeler l'Amérique française, car tout ce que nous savons et tout ce que nous voulons savoir de l’Amérique est là, dans ces ports de mer qui semblent n’en faire qu'un seul, dans ces jeunes cités toutes florissantes qui ont posé leur nid entre la mer et une chaîne de montagnes. Ne nous interrogez que sur ces points-là : voilà notre Amérique, à nous simples mortels qui ne sommes ni armateurs, ni membres de la Société de géographie, ni membres du bureau des longitudes.

Pourquoi cette préférence? Demandez-en les causes à l'auteur de {a Prairie qui nous à apprivoisés avec tant de charme et d'intérêt à ces sites inconnus encore dans le monde de l'invention ; demandez-les surtout à l'auteur d’Atala qui, le premier, a fait résonner dans son style ces cataractes gigantesques, déroulé ces fleuves immenses que les voyageurs primitifs appelaient des mers d’eau douce, fait mugir ces forêts de platanes, de tulipiers et de chênes rouges ; demandez-les même au bon et simple Washington-frving qui, dans ses esquisses trop peu connues en France, nous a initiés avec tant de vérité aux mœurs et aux ridicules de ces peuples nouveaux que madame Trollope appelle des Anglais renforcés.

C'est lui, c’est cet heureux et modeste essayist qui a commencé à nous peindre la destinée aventureuse des défricheurs {first settlers). Singulière race, inconstante, hardie, qui ne sait se fixer nulle part. Chaque année on voit s’élancer des rives de l'Ohio ou du Mississipi de ces défricheurs, Christophes Colombs particuliers, bohémiens maritimes, véritables oiseaux voyageurs qui s’embarquent sur un canot, se confiant au cours de ces fleuves immenses, sans autres moyens de défense qu’une carabine, une hache d’Indien, enveloppés dans une couverture épaisse, vivant de leur chasse, et abordant là où il plaît aux vents et au hasard. Où vont-ils? Is l'ignorent eux-mêmes; ils vont chercher un plus beau ciel, des étés plus doux, des champs qui produisent d'eux-mêmes du tabac, du blé, du

chanvre et du mais. Ne les plaignons pas, l'espérance est assise à leur bord, l'espérance, cette patronne des peuples nouveaux qui les pousse en avant et leur ordonne de marcher et d’oser. Ainsi ont été défrichés les champs de Kentucky et de Tennessée ; ainsi s'est faite cette Amérique septentrionale dont nous vantons tant l’industrie, le commerce et les finances, tant que nous ne sommes pas ses créanciers. Ainsi avait vécu le héros de notre histoire, George Tanner, qui avait commencé par être simple défricheur avant de coopérer à toutes sortes de travaux industriels et métallurgiques qui lui eussent fait en France une grande réputation, s’il eût pu toutefois les exécuter, mais ne lui avaient valu en Amérique d'autre titre que celui de simple citoyen de la très-riche et très-active ville de New-York qu’il habitait.

Comme on nait journaliste ou vaudevilliste à Paris, on naît ingénieur aux États-Unis. Les canaux de l'Ohio, qui offraient tant d'obstacles, ont été construits par des avocats et des agronomes. Un simple mechanic de Pittsburg vous expliquera tout aussi bien qu’un des plus brillants adeptes de notre école des ponts et chaussées comment s’alimente un point de partage et se fonde une écluse. Ne cherchons donc pas comment

George Tanner avait pu, dès sa jeunesse, être initié à tous les mystères de la canalisation, de la fabrication des chemins de fer, qui sont devenus des sciences toutes d'instinet que l'Américain du Nord possède et surtout applique sans le secours des écoles spéciales. Cependant, même au milieu de cette population tout industrielle, il est des esprits qui devancent les autres en activité et en hardiesse, qui cherchent sans cesse de nouvelles conquêtes à faire. L'industrie a ses conquérants comme la guerre, et surtout depuis que la guerre n'existe plus : tel fut le fameux John Cokrill qui avait juré d’enlever à l'Angleterre, en faveur des Belges, ‘la palme de l'industrie métallurgique ; tel était aussi George Tanner qui, dans un cercle plus humble, entretenait les mêmes illusions, nourrissait les mêmes projets. Condottiere de l'industrie, il se demandait où il pourrait répandre les trésors d’inventions et de découvertes qu’enfermait son cerveau. « Qu’on me donne, disait-il en appliquant, sans s’en douter, à son usage un mot célèbre, du fer et de la vapeur, et je fais un nouveau monde. »

En sa qualité d'Anglo-Américain, Tanner détestait l'Angleterre et admirait la France. Pour lui la France était toujours cette puissante et magique contrée du temps de Louis XIV qui étendait à toutes les parties du monde le double empire de l'intelligence et des armes. Il la voyait imposant sa langue et ses mœurs à toutes les cours de l'Europe, forçant

l’Afrique à subir son joug, recevant les ambassadeurs de Siam venus du fond de l'Asie pour reconnaître son pouvoir, dressant ses arsenaux et ses forteresses jusque sur les plages alors si lointaines de la Louisiane et du Canada. Cet homme, doué d'une de ces imaginations puissantes que l’on ne saurait séparer du génie des affaires, avait ainsi conservé en lui-même une image de la vieille France agrandie encore par l'idée d’une France nouvelle qui était venue, vers la fin du dernier siècle, traverser les mers pour prêter main forte à l’affranchissement de la jeune Amérique. George Tanner, comme tous les hommes pratiques, agissait et méditait beaucoup plus qu'il ne lisait. Cependant, le peu de journaux français sur lesquels il avait par hasard jeté les yeux lui annonçaient que, depuis sa dernière révolution, la France était déterminée à s'ouvrir des destinées toutes nouvelles. L'industrie avait enfin germé dans le sein de cette reine du monde. Partout on creusait des canaux, on lançait les chemins de fer, on voyait fumer les hauts fourneaux, on déchirait le sol pour en faire sortir la houille, cette mine d'or de l'industrie. La plupart de ces merveilles n’étaient encore que sur le papier, mais qu'importe! Une fois la trace indiquée, les têtes françaises vont si vite !

De même que les officiers de fortune se disaient au moyen âge : « Où se bat-on en Europe? » ainsi, George Tanner se disait : « Où est-ce que l’on fabrique maintenant? où y a-t-il des nouvelles voies de communication à tracer, des districts manufacturiers à défricher, des usines, des machines, des ports, des docks à construire? » Les États de l’Union étaient eomblés de tout ce que l’industrie peut produire. — Allez donc proposer des plans nouveaux à des hommes qui ont des chemins de fer jusque dans leurs maisons pour faire descendre un sac de farine de leur grenier ou pour transporter un tonneau de wiskey à leur cave. L’Anglo-Américain fait construire une machine à vapeur absolument comme on fabrique en France une horloge ou un tourne-broche. « Nous sommes déjà vieux pour les travaux d'utilité publique, disait George Tanner avec douleur, en voyant tous ses compatriotes se jeter à la fois dans cette route encombrée par la concurrence; un ingénieur vraiment supérieur ne saurait plus se faire jour ici, il se trouverait étouffé par la foule des artisans vulgaires, qui ne s'inquiètent pas de perfectionner pourvu qu'ils produisent. Quel plan n’a pas été proposé? quel est le point de notre Amérique où l'on ne retrouve l’empreinte de la spéculation et de l'industrie? »

Puis il sentait redoubler sa tristesse en voyant des caravanes de jeunes gens fiers, hardis, robustes, qui sortaient de New-York ou de Baltimore,

ne trouvant plus dans Pintérieur des Etats le moyen d’oceuper leurs bras

et leur intelligence. « Où allez-vous? leur disait-on; où transportez-vous

ces Corps gigantesques, ces Feux brillants comme ceux des gazelles, ces visages frais comme l’arbousier d'Orient? — Nous allons, répondaient-ils, chercher fortune sur les plages de la rivière Rouge, ou bien vers le terrain à coton de l'Yazoo ou du Texas. » Et George Tanner, qui avait cependant mené lui-même autrefois la vie de défricheur, ne pouvait se défendre d’un sentiment de tristesse en pensant que ces républiques encore si nouvelles et si jeunes étaient déjà obligées d'envoyer au loin leurs rejetons, faute de pouvoir les nourrir dans leur sein.

Possédé comme il l'était du démon de l’entreprise, cet homme à la fois positif et romanesque n'était donc pas si malavisé en songeant à la France où il sentait devoir trouver un terrain assez vaste pour développer les plans qu'il avait en tête. Depuis quelque temps, d’ailleurs, les crises financières se multipliaient dans les États de l'Union : on sait que dans cette belle et riche Amérique du Nord, on trouve tout, excepté de l’or et de l'argent. Mais si l” argent manque, on à la ressource du papier, qui part de tous les coins des Etats et se multiplie avec une profusion qui rappelle un peu trop les promesses de Law et les châteaux en Espagne de la rue Quincampoix. Souvent même, on se trouve avoir entre les mains tant de papier, qu'il est indispensable de posséder au moins quelques espèces sous peine de ressembler à un millionnaire du temps des assignats ; mais alors une difficulté presque insurmontable se présente. Autant le dollarpapier est commun aux États-Unis, autant le dollar-monnaie est rare et par moments à peu près introuvable. De là résulte beaucoup de gêne et d'embarras pour l'exécution des grands travaux, car il arrive plus d une fois que les fabricants, les propriétaires de houillères, souvent même de simples ouvriers, refusent le papier de telle ou telle banque et ne s'engagent que sous condition du numéraire. Ce sont là des obstacles purement matériels que le plus grand génie du monde ne saurait surmonter. George Tanner n'était pas riche, on le devine à l’activité de son esprit et aux mille projets qu'il enfantait dans sa tête ; mais il ne pouvait songer sans désespoir que, dans le cours de l'exécution de ses plans, il était exposé sans cesse à sentir, comme on dit, le terrain lui manquer sous les pieds. « L'E Europe, se disait-il, est généralement peu prêteuse, mais elle est riche: et quand elle à prodigué avec tant de facilité ses richesses pour des guerres et des campagnes dont elle n’a presque jamais tiré d'autre avantage que beaucoup de sang répandu, que ne fera-t-elle pas pour des projets qui doivent assurer à Jamais SOn repos et sa prospérité ! »

George Tanner s’entretenait un jour de ses plans et de ses rêves en se

promenant autour du Cny-Hall avec un économiste français qui était venu aux Etats-Unis pour étudier la question des paquebots transatlantiques :

« Quel est, lui dit-il, la somme que le gouvernement français a maintenant dans ses coffres et qu'il pourrait consacrer aux améliorations du pays ?

— Mais, lui répondit l’économiste, à cause des derniers bruits de guerre qui nous ont forcés à mettre une flotte en mer, afin d’avoir l'air d’être disposés à nous battre, nous n'avons guère en ee moment que trois milliards et demi dans nos coffres.

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— Trois milliards et demi! s’écria George Tanner en reculant de trois pas en arrière. Quoi! quand l'Angleterre, qui prend si fièrement le titre

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Typ. Lacrampe et Comp.

L'AMÉERICAIN.

de dominatrice du commerce et des mers, n’a guère à sa disposition qu'une somme d'un milliard. Mais savez-vous qu’on aurait beau réunir toutes les richesses des États de l’Union, on ne parviendrait jamais à réaliser le Uiers, le quart, nimême le dixième de cette somme ?.. Et que prétendezvous faire de ces trois milliards, qui ne sont pas destinés sans doute à demeurer éternellement oisifs entre vos mains?

— Non, sans doute. Et nous avons d’abord une réserve pour les cas de guerre ; mais nous avons arrangé notre politique de telle sorte que les cas de guerre ne puissent pas se présenter, de façon que cette réserve se trouve à peu près superflue... Nous nous proposons d'employer nos économies à faire élargir nos ports, paver nos villes, à construire des paquebots gigantesques qui nous mènent d’un bout des mers à l’autre en quelques jours ; nous comptons même avoir des chemins de fer.

— Des chemins de fer! interrompit George Tanner d’un air surpris. Quoi! n’en avez-vous pas, et se peut-il que la France, que lon dit si puis-

— Nous en avons un, reprit l’'économiste d’un air piqué, et qui nous conduit en une demi-heure de Paris à une ville appelée Saint-Germain, où il y à un vieux château et une magnifique terrasse à voir. On nous en promet un autre, peut-être même deux autres pour l’année prochaine, qui nous conduiront en concurrence à une autre ville appelée Versailles, qui possède aussi un magnifique château, et où nous ne nous rendons absolument que pour nous promener et nous divertir.

— Ainsi vous possédez présentement en France une étendue de chemins de fer de.

— De six lieues, ajouta l'économiste d’un ton glorieux.

— Six lieues de chemins de fer! dit en lui-même notre héros, dans la France de Louis XIV et de Napoléon! Et nous qui ne sommes à l’œuvre que depuis quinze années à peine, nous en avons plus de cinq cents lieues! Et j'hésite encore à partir, et je me demande si un homme qui a déjà fait élever trente docks, creuser dix canaux, lancé quinze ponts, peut manquer de trouver à s'occuper dans un pays qui se croit industrieux et qui possède six lieues de chemins de fer! »

Deux mois après cet entretien, George Tanner avait pris congé du peu d'amis qu’il avait dans un pays où l’on ne songe guère qu'à ses affaires, et il s'était embarqué pour la France sur un magnifique paquebot or et azur, doublé de soie dans l’intérieur, plus beau cent fois que la fameuse sondole de Faliero, surmonté d’un diadème de fumée qui allait se perdre en flocons argentés dans un ciel pur. Quelle fut Pémotion de notre héros

lorsqu'il aperçut les côtes de cette France qu’il avait tant de fois rêvée et qu'il abordait presque en conquérant, croyant apporter avec lui la fortune d’un James Watt ou d'un Fulton !

Avant de proposer ses plans et d’entrer de fait dans la carrière que son imagination lui avait ouverte, notre Américain prit le sage parti de visiter dans tous ses détails cette terre sur laquelle il allait exécuter ses projets. Quel ne fut pas son étonnement, en voyant que cette France, qui s'était peinte d'avance à son esprit sous l'apparence d'un jardin cultivé, offrait sur tous les points des marais non desséchés, des landes, des côtes arides, des chemins à peine frayés ! Il voulut voir cette rivière célèbre qui est comme la ceinture de la France, cette Loire chantée par les poëtes et les romanciers, et qui parcourt, dit-on, les riants circuits d’un paradis terrestre, et il aperçut un flot jaunâtre mêlé de fange et de gravier, embarrassé de joncs et de nénufars, ici large à peine comme un ruisseau, plus loin impétueux et indiscipliné comme un torrent, et si chargé de sable, qu'on peut à peine distinguer son cours.

On lui montra aussi cette autre rivière moins vaste, mais plus fière, puisqu'elle lave du tribu de son urne le pied du palais des rois et traverse l’intérieur de la première ville du monde, la Seine, cette mère nourricière de Paris, qui, une fois échappée des digues de la grande cité, devient si mince et si inconstante, que, dans certains endroits et à six lieues à peine de la ville capitale, on ne saurait lui confier même les plus frêles esquifs. Notre héros fut pénétré à la fois de tristesse et de honte, quand les Français lui avouèrent que la Seine était encore maintenant ce qu'elle était au siècle de César, sans digues, sans frein, coulant lorsqu'il lui plait, débordant à peu près dans toute l’étendue de sa course.

Il avait plus d’une fois entendu dire que la France devait être considérée, à cause de la fertilité de son territoire, comme le grenier de l’Europe, et il s’assura par lui-même que des départements entiers, tels que les Landes et la Sologne, étaient encore en grande partie en friche. I] visita la Bretagne, et, en considérant l’état intérieur et moral de certains villages, il rougit pour un pays qui a l'ambition de marcher en tête des peuples civilisés. Il admira la situation géographique de cette France, l'enfant privilégiée de la nature, qui se trouve assise entre deux mers dont les flots viennent lui apporter les richesses de deux mondes différents ; mais il ne put s'empêcher de sourire en remarquant que le canal séculaire, construit pour établir entre ces deux mers une communication, était bien moins un objet d'utilité réelle qu’un ornement qui devait être mis au rang de ces somptueux aqueducs destinés à voiturer de minces

filets d’eau qui cheminent si lentement, qu'ils tarissentle plus souvent en grande partie avant d'arriver au bout de leur course. Enfin, il entendit sortir de tous les départements ce cri qui semble être aujourd’hui le mot de ralliement des générations modernes engagées dans la grande croisade de l’industrie : « Des chemins de fer! » Et ce cri devenu aussi puissant, aussi entraînant que la voix du fanatisme religieux au moyen âge, était souvent poussé par des communes qui se trouvaient pendant Six MOIS de l'hiver bloquées dans leurs champs, faute d’un chemin vicinal qui les menât du moins jusqu’au chef-lieu du département.

« Tout est encore à faire dans ce beau pays! « s’écria George Tanner avec transport, lorsqu'il eut achevé son tour de France et qu’il eut pu s'assurer par lui-même de l’état où se trouvaient nos ports, nos routes, nos rivières, nos canaux, et surtout ces entreprises industrielles qui sunt devenues comme les lieux communs de certains districts de l'Angleterre et des États de l’Union. Mais dès qu’il eut commencé à dérouler ses plans aux yeux de certains connaisseurs en matière d'industrie, à essayer ses nouveaux modèles de machines qui devaient surpasser tous les procédés connus sous le rapport de l’économie et de la vitesse, à exposer ses tracés inspirés à la fois par la hardiesse d'un esprit novaieur et les lumières de expérience, tous les industriels, les ingénieurs de départements, manufacturiers, directeurs d'usines, lui répondirent par un seul mot : « Paris. — C’est Ià, lui dit-on de tous côtés, là seulement que vous pouvez espérer d’être entendu. Ce que vous appelez la France n’est qu’une fiction : sur quatre-vingt-sept départements, il est convenu que nous en avons quatre-vingt-six d’imparfaits, de disgraciés, réduits littéralement à l’état de serfs et d'ilotes. Il en est un quatre-vingtseptième qui possède tout, qui absorbe tout, et qui, à ce titre-là, a la haute main sur les autres et leur distribue comme il entend les biens, les honneurs et les priviléges. Ce département autocrate par excellence, c’est Paris; si vous êtes un homme supérieur, allez-y, vous y réussirez sans doute. Si, au contraire, pour tout prévoir, vous n’êtes qu’un homme médiocre, allez-y encore, car vous réussirez peut-être plus sûrement, attendu que vous pourrez recourir à une foule de moyens obliques que vous rougiriez d'employer si vous aviez un caractère élevé et un esprit d'élite. »

Muni de ces instructions, George Tanner se transporta donc dans la ville des grands projets et des petites choses. Une de ses premières visites fut pour le ministre des travaux publics, qui se trouvait être cette année-là un homme rempli d'affabilité, ancien élève de l'école polytechnique, aussi distingué d'esprit que de manières, et prêt à comprendre et

admettre tout ce qui pourrait contribuer aux progrès de l’industrie, Notre héros lui soumit plusieurs de ses projets, qui le plongèrent dans l'enchantement et lui parurent être des chefs-d'œuvre de hardiesse et de simplicité. 11 s'agissait surtout de chemins de fer, qui étaient alors, comme aujourd’hui, la grande affaire de la politique intérieure. Les tracés de l'Américain étaient infiniment supérieurs à tous ceux des Français : comme il n'avait aucun intérêt de clochers ni de députations à satisfaire, 1l n'avait songé qu'à économiser les deniers publics et avait choisi la voie la plus naturelle et la plus simple, qui se trouvait être, comme toujours, la meilleure.

Tanner fit aussi voir au ministre ses nouveaux modèles de machines qui semblaient être d’un siècle en avant sur les locomotives maintenant en usage, véritables citadelles mues par la vapeur, bien propres à exciter la risée de nos arrière-neveux, qui les compareront justement à des machines de guerre faites plutôt pour écraser que pour transporter les populations. Les machines de l'Américain furent non moins admirées du ministre que ses tracés. Fier de l'approbation qu'il venait de recevoir, notre héros demanda aussitôt quand il pourrait se mettre à l'œuvre.

« A l’œuvre! lui dit le ministre d’un air étonné, y pensez-vous? On voit bien que vous ne connaissez pas la France... »

Tanner s’imaginait qu'on allait lui mettre sous les yeux la carte de France, et lui indiquer les points sur lesquels il aurait à exécuter ses plans.

“ Apprenez, lui dit le ministre, que nous ne sommes pas encore bien décidés sur la question de savoir si les chemins de fer seront exécutés par l'État ou par les particuliers; ensuite il s'agira de déterminer la ligne qu'ils devront suivre...

— Mais, dit l'Américain, ce sera, je pense, la plus économique et la plus sûre...

— Point du tout, reprit le ministre, ce sera celle que soutiendra le député le plus influent. Nous verrons cinq ou six grandes villes réclamer à la fois pour que chaque chemin de fer passe le plus près possible de leurs portes ; mais, comme nous ne nous occupons de ces questions-là qu’à la fin des sessions de la chambre des députés, c'est-à-dire à l'époque où nous ne pouvons plus nous occuper de rien, plusieurs années peuvent $e passer sans que nous ayons même adopté nos tracés... Ensuite viendra l’exécution, et si je déroulais devant vos yeux les difficultés que les entrepreneurs auront à surmonter, vous comprendriez vous-même qu'en fait de travaux publics, le mieux, en France, est de s'en remettre an

hasard, qui se charge seul de tracer les routes, de creuser les canaux, de construire les ponts, et diffère souvent d'un demi-siècle où d'un siècle tout entier telle ou telle entreprise dont l'achèvement demanderait à peine cinq ou six mois, non pas de discussion, mais d'exécution pure et simple... »

Le ministre, voyant Tanner sensiblement chagriné par ce qu'il lui annonçait, l'engagea, pour calmer un peu son déplaisir, à s'attacher surtout à faire valoir ses machines, qui ne pouvaient manquer de le conduire promptement à la célébrité et à la fortune. L'Américain, d'après ses conseils, les soumit à l'Académie des sciences, et il ne tarda pas à recevoir le tribut de louanges qu'il méritait.

Les membres de la section de mécanique confirmèrent l'approbation du ministre : ils admirèrent tout ce qu'il y avait de neuf et d'ingénieux dans les modèles de George Tanner. Le secrétaire perpétuel fit même un rapport particulier aussi étendu et aussi favorable que possible; plusieurs journaux consacrèrent jusqu'à six lignes d'analyse à ses machines, qui avaient coûté de longues années de réflexions et de tentatives. Tanner demanda pour ses machines, comme pour ses tracés, qu'on voulût bien les mettre en pratique; mais on se contenta de lui répondre qu'on fera des essais.

« Qu'est-ce, dit-il, que faire des essais ?

— Faire des essais, lui répondit un ingénieur français qui, depuis trente années, envoyait le même pont suspendu à chaque exposition des produits de l'industrie, c’est avoir l'espérance que lon s’assurera de ce que peut valoir tel ou tel procédé que vous aurez soumis aux COrps Savants, et qui aura obtenu de leur part toutes sortes d’éloges. Ces éloges ne servent absolument à rien pendant plusieurs années; enfin, quand le public est las d'entendre résonner certains noms à ses oreilles et vanter certains projets, il veut qu'on le mette à même de profiter de ces merveilles. Alors commence ce qu'on appelle les expériences : ces expériences sont presque toujours inutiles, attendu qu'elles se font sur une trop petite échelle pour qu’on puisse tirer la moindre conclusion, et rappellent généralement ce fou qui prétendait vendre sa maison en vous en montrant les pierres. Quand les expériences sont achevées, la commission prononce et ne manque pas de se déclarer en faveur du procédé ; mais les termes flatteurs du rapport ne hâtent en rien l’exécution. On décore l'inventeur, quelquefois même on en fait un académicien, mais Sans pour cela qu’on s'occupe en rien de sa machine... Cependant, comme vous êtes Américain, vous avez de meilleures chances que tout autre pour voir

adopter vos projels ; car vous saurez qu'en France, en fait de travaux publics et d'industrie, les étrangers ont un grand avantage sur les nationaux. Telle machine que l’on néglige parce qu’elle a été conçue dans le Jura ou l'Aveyron, ferait fortune si elle pouvait être considérée comme anglaise ou anglo-américaine... »

Malgré le privilége particulier que lui laissaient entrevoir ces dernières paroles, George Tanner comprit bientôt que, dans la carrière des travaux dépendants du gouvernement, il essayerait vainement de se faire jour. I apprit que plusieurs grands propriétaires d'un département éloigné s’étaient donné rendez-vous à Paris pour faire exécuter par actions un chemin de fer qui relierait ensemble deux villes commerçantes séparées l’une de l’autre seulement de quelques lieues. Il s'agissait d'achever ce chemin en peu de temps, l'entreprise étant principalement intéressée à ce que les choses se fissent avec une grande célérité. La plupart des ingénieurs demandaient deux, trois, quatre années pour achever l’entreprise; George Tanner se présenta, et s’engagea à livrer le chemin à la circulation en moins de six mois.

Mais quand il s'agit d’entrer dans les détails de l'exécution, il put bientôt s'assurer de cette grande vérité que, pour construire des chemins de fer en France, ce n’est pas tant le territoire que le caractère français qu’il est important de connaître. Il fut obligé d'assister à toutes les assemblées d'actionnaires, et, comme il parlait le français avec une grande difficulté et était incapable de terminer une période sans de nombreuses hésitauons, il ne put malheureusement pas agir par l'autorité des discours, qui décident de tout en matière d'industrie.

Un des actionnaires lui ayant demandé ce qu'il comptait dépenser pour l'exécution du chemin de fer :

« Mais environ quinze cent mille francs, répondit-il.

— Vous voulez dire quinze cent mille francs par lieue? reprit son premier interlocuteur.

— Non, ajouta-t-1l, pour la totalité du chemin. »

Cet excessif rabais commença par inspirer de l'inquiétude à la compagnie, qui avait compté sur une dépense d’au moins dix millions, et ne pouvait se persuader qu'il lui fût permis d'en être quitte pour un million et demi.

On demanda ensuite à notre héros quelle quantité de fer il comptait employer.

« Du fer est à peu près inutile pour un chemin de cette nature-là, reprit-1l ; du bois suffit.

— Des chemins de fer en bois! s'écria le chef des actionnaires en éclatant de rire ; je ne m'étonne plus alors si vous faites les choses avec tant d'économie. »

Tanner tira de sa poche un numéro de Rail-road journal, et lut un article qui prouvait clairement, d'après les expériences faites dans toutes les villes de l'Union, que le bois pouvait lutter avec un grand avantage avec le fer pour l'exécution des rails; or, comme le département où il s'agissait de construire le chemin était couvert de forêts en grande partie et se trouvait fort éloigné des minerais, il était naturel que l'on adoptât le bois de préférence au fer.

Personne dans l'assemblée ne comprenait l'anglais; aussi fit-on peu d'attention à l’article de Raïl-road journal, que George Tanner lut cependant jusqu’au bout d’un ton énergique et convaincu. On continua à lui adresser d’autres questions.

« Dans votre tracé, lui dit un autre actionnaire, n’avez-vous pas eu le soin de ménager des points de vue, des paysages, des perspectives?

— Des paysages, des perspectives! dit Tanner en ouvrant les yeux d’un air étonné.

— Oui, sans doute, ajouta l'actionnaire, nous tenons beaucoup à cela en France; un chemin de fer n’est pas seulement destiné à nous transporter d’un point à un autre, il doit aussi servir à nous récréer la vue, à dérouler à nos yeux des échappées agréables, des horizons dignes d’un peintre.

— Je m'étais donné, répondit George Tanner avec modestie, pour un constructeur de chemins de fer, et non pour un faiseur de panoramas.

— Mais enfin vous aurez au moins des tunnels?.…

— Pourquoi? dit l'Américain, la ligne que j'ai tracée parcourt presque constamment un pays de plaine.

— Mais, et cette colline, reprit le précédent interlocuteur, qui se trouvera juste au milieu de la ligne, n’avez-vous pas l'intention de la percer?

— À quoi bon? ajouta l'Américain, je ne vois pas ce qui pourrait empêcher nos trains de monter à l’aide des locomotives et de redescendre par leurs propres poids... »

À cette déclaration, un sentiment général de stupeur et d’épouvante se peignit sur toutes les figures de l'assemblée ; les actionnaires eurent la chair de poule, et ne doutèrent pas que le jour de l'inauguration du chemin de fer ne dût être le dernier jour de leur vie. Tanner eut beau leur assurer que dans l'Amérique du Nord les routes métallurgiques

montaient sur la crête des montagnes Bleues, qui étaient aussi élevées

JA

que les Pyrénées, sans que les voyageurs crussent pour cela leur sécurité compromise, on n’écoula pas même ses raisonnements, et les membres de l'assemblée se séparèrent en considérant d’une commune voix comme fou à lier un homme qui n'avait pas craint de venir leur proposer de construire un chemin de fer en bois, sans paysages et sans point de vue, et de faire passer les rails par-dessus les montagnes.

George Tanner, qui n’était pas homme à se décourager pour si peu de chose, et joignait d’ailleurs à toutes les qualités d’un esprit pratique un grand fond de philosophie, tenta d’autres voies pour faire son entrée dans ce monde de l’industrie qu’il s'était d'avance représenté sous des couleurs si différentes. Il proposa à plusieurs grands cultivateurs des procédés de défrichement dont il n’eut pas de peine à démontrer les avantages; mais il éprouva les mêmes difficultés qu’il avait rencontrées pour les machines et les tracés de chemin de fer. On lui fit entendre que, pour qu'il eût le droit de faire adopter le moindre procédé relatif à l’art agricole, ne füt-ce même qu'un simple modèle de charrue, il était indispensable qu’il fût au moins membre d'une société d'agriculture et d'horticulture. Mais la première condition pour être admis dans les sociétés de ce genre-là était de pouvoir prononcer un discours semé de fleurs de rhétorique : or, nous l'avons dit, George Tanner parlait le français comme un Anglais de vaudevillé ; il'était donc destiné à voir ses procédés agricoles mourir avec lui, faute d’un meilleur accent.

Il essaya aussi de tourner ses idées vers les usines, les hauts fourneaux, les exploitations de houillères, les filatures; mais il éprouva de tous les côtés des refus ou des délais. On le prenait pour un aventurier, un utopiste ; et d’ailleurs on lui répondait de tous côtés par ces deux mots qu'il retrouvait inscrits en tête de tous les projets comme des caractères cabalistiques : — Des capitaux!

« Je n’en ai pas, disait Tanner, mais J'ai ce qui vaut tout autant assurément : J'ai mon activité, mes projets, mes plans qui en peu de temps doubleront, tripleront ces capitaux que vous tenez tant à conserver et à augmenter... »

On eut beau lui expliquer qu'il n’y avait pas de comparaison à faire entre la France et les États-Unis sous le rapport financier, il ne put jamais comprendre qu'il n’y eût pas, à Paris comme à New-York, des banques toutes ouvertes pour l'industriel qui se présentait avec un projet utile. « Vous avez, disait-il, des monts-de-piété qui prêtent sur des habits, des objets de la plus mince valeur, et vous n’avez pas un seul établissement où l'on puisse emprunter sur une idée qui rapporterait des mil-

hons. » On l'avait traité de fou, il ne put s'empècher de considérer à son tour comme un peu fou un peuple qui aimait mieux se passer de canaux, de routes et de chemins de fer que de se démunir pendant nn temps de certaines sommes d'argent qui rentreraient dans ses coffres-forts aug mentées de plus du double. Il refusa longtemps de croire que tout Français se décidait à prêter son argent à l'État qui lui payait de si chétifs intérêts, qu’il était souvent presque dans l'impossibilité de vivre de son revenu, plutôt que de le contier à l’industrie qui lui promettait de l’enrichir doublement et par les améliorations publiques dont il aurait sa part, et par les bénélices particuliers qu’elle lui procurerait. Il comprit enfin que rien ne pouvait s’exécuter en France que par une classe d'hommes qui décident de tout souverainement et sans appel, les députés et les aclionnaires. :

Les actionnaires, George Tanner les connaissait, il avait déjà eu affaire à eux et avait pu se convaincre par lui-même que, pour peu qu'on soit tenté de leur dire quelques mots de vérité et de les éclairer sur leurs propres intérêts, 1l est impossible de mériter leur Confiance et de ne point passer à leurs veux pour un homme à systèmes et à chimères. Quant aux députés, qui sont en grande partie des hommes éclairés et animés des meilleures intentions, ils conviennent eux-mêmes qu'ils ont presque toujours les mains liées et cesseraient bientôt d’être députés pour peu qu'ils voulussent suivre les lumières de leur conscience ; de façon qu'il est rare que ce que veut un député, ou plutôt un groupe de députés, un autre puisse le vouloir aussi. Il est aisé de se figurer, d’après cela, ce que sont en France les travaux publics et les grandes entreprises que l’on peut comparer à un convoi de wagons que deux locomotives chercheraient à entrainer dans deux sens différents, l’une vers le nord et l’autre vers le midi ; il est probable que le convoi demeurerait stationnaire, et telle est l’image la plus fidèle et la plus exacte du monde industriel en France.

Ces réflexions de George ‘Fanner, qui ne sont pas du tout les nôtres, se trouvaient confirmées dans son esprit par les observations de l’un de ses compatriotes qu’il voyait souvent, le célèbre opérateur B... qui jouissait à Paris d’une grande vogue qu'il devait en grande partie au titre d’Anglo- Américain qui avait suffi pour mettre son nom en relief et lui attirer une réputation d'homme extraordinaire.

« Je suis venu comme vous à Paris avec de grands projets, disait souvent B... à notre héros, j'ai voulu comme vous éclairer la France sur sa situation matérielle, l’arracher à sa torpeur, faire son éducation financière, attacher mon nom à quelque grande entreprise; mais dès que

j'eus acquis une connaissance exacte du caractère français, j'ai ri moimême de mes projets, j'ai jeté au feu tous mes plans, je me suis fait dentiste et me voilà millionnaire. » :

Tanner, sans imiter la singulière conversion du sceptique et spirituel B..., finit par comprendre, d’après ses conseils, que pour un étranger qui à son chemin à faire dans l'intelligence et dans l’industrie, Paris est après tout le seul et vrai théâtre, que c’est-là seulement qu’il peut espérer trouver des partisans ou plutôt des fanatiques que l’on ne rencontre guère sur la route de la province qui est souvent le pays du simple bon sens. Notre héros avait pu d’ailleurs reconnaitre de ses propres veux que cette cité si souvent vantée, et surtout par elle-même, était loin d’avoir atteint ce degré de luxe, d'agrément et même de simple commodité intérieure que l’on est habitué à rencontrer dans les moindres villes des États de l'Union.

Il avait imaginé depuis quelque temps un nouveau système d'éclairage de beaucoup supérieur à tous ceux qu’il voyait employer, et parlait souvent aux hommes publics de la nécessité d'éclairer Paris.

« Y pensez-vous, lui répondait-on, n’avez-vous pas vu dans toutes nos rues et sur nos places le gaz s’élever en gerbes éblouissantes, répandre des torrents de clarté dans les ruelles les plus étroites ?... Il fait jour maintenant à Paris à minuit comme en plein midi... »

Le soir même, l'Américain se promenait dans les rues du Marais et du faubourg Saint-Germain, et il apercevait à peine de loin en loin quelques rares réverbères qui parodiaient bien plutôt qu'ils ne répandaient la lumière. Mais le lendemain il retrouvait dans un journal officiel la phrase que lui avait fait entendre l'homme publie à qui il avait osé proposer un nouveau système d'éclairage ; il lisait que le gaz s'élevait partout en gerbes éblouissantes. Il comprit alors que les Parisiens consentaient à se laisser éclairer avec des phrases de journaux.

« Mais enfin, disait-il aux membres du conseil municipal, ne serait-il pas juste au moins de paver cette grande et belle ville sur laquelle il est impossible de rouler en voiture sans revenir chez soi foulé, courbaturé, fracturé?.… Hier, j'ai traversé cette place que vous proclamez la huitième merveille du monde, pour peu qu’on se décide à l’achever, et j'ai enfoncé au beau milieu dans la boue jusqu’à mi-jambe. Désormais, je jure bien de ne jamais m’y aventurer sans être au moins précédé d’un flambeau … S'il est vrai que Paris doive être aujourd’hui réputé la ville la mieux pavée et la mieux éclairée du monde, avouez que l’on doit au moins faire une exception en faveur de cette place que vous destinez, dit-on, à vos

carrousels et qui ne serait pas même propre à une joute de fiacres..…

— Nous convenons, répondirent les personnages de l’édilité et de la municipalité, que cette place n’est pas encore parvenue à ce degré de perfection que sa situation semblerait mériter. Nous reconnaissons qu’elle n’est guère mieux entretenue qu’une route de troisième classe et n’est éclairée que par le reflet des lumières des bâtiments voisins qui eux-mêmes ne le sont pas toujours; mais que voulez-vous ? Nous passons sur ces détails-là, et d’ailleurs nous autres habitants de Paris nous sommes habitués à ne considérer notre ville que sous ses beaux côtés et non pas sous ses points imparfaits et disgracieux.….….. Vous dites que Paris se compose en grande partie de rues étroites, obscures,

à peine alignées où ne pénètre ni l'air ni la lumière. À cela nous vous répondrons : Voyez la place de la Concorde! Paris, dites-vous, n’est ni pavé, ni dallé, ni asphalté, ni macadamisé, voyez le place de la Concorde! Asphalte, gaz, trottoirs, fontaines, tout est là : cette place répond à tout. Nous avons orné, décoré, comblé cet emplacement privilégié, afin d'imposer silence aux étrangers qui seraient tentés , d’après certains détails, de nous considérer comme un peuple négligent, arriéré, parlant sans cesse de civilisation, d'améliorations, de progrès en tous geures et incapable d'achever même la plus simple parure de nos grandes villes… Quand on nous à fait de ces reproches-là, nous ne montons pas au Capitole comme ce Romain, mais nous menons nos accusateurs sur cette place merveilleuse ; et nous les plaçons de manière qu'ils tournent le dos au palais de la chambre des députés. »

George Tanner, après avoir passé plusieurs années à écouter de tels discours, vit bien qu’il chercherait vainement à lutter contre les goûts et les instincts d’un peuple qui avait de si bonnes raisons à donner pour éluder ou ajourner toutes les améliorations qu’on lui proposait, qui savait se passer de tout ce qui rend la vie publique agréable et commode pourvu qu'on püt lui persuader, à l’aide des bulletins de l’industrie, que ses machines à filer et ses locomotives sont de beaucoup supérieures à tout ce qui se fabrique en Angleterre. Que ces machines soient destinées à rester sous verre ou à se rouiller dans les ateliers de construction, qu’importe? Il suflit qu’elles aient été fabriquées en France pour que les Français demeurent convaincus qu'ils surpassent les autres peuples en matière de travaux publics et d'industrie. « IL est vrai, disent-ils, que nous n'avons pas de chemins de fer; mais il ne tient qu’à nous d’en avoir. Il est vrai que nos rivières n’ont ni quais, ni écluses, ni canaux; mais il ne tient qu'à nous de les creuser. Ne sommes-nous pas maitres d'achever nos routes, de fouiller nos mines, d'élargir nos ports, de faire communiquer les deux mers ? Et c’est ainsi que la France ne peut manquer d’être tou- Jours le premier pays du monde: »

Cependant, après les grands projets avortés, les vastes entreprises qui n’ont laissé que le désenchantement et le regret, la vie n’en a pas moins les mêmes nécessités auxquelles on ne saurait se soustraire. George Tanner, qui était venu comme tant d’autres en France suivi du brillant cortége des illusions et des espérances que du moins avaient enfantées en lui l'expérience et le savoir, se retrouva bientôt en face de cette réalité si triste qui n’offre, hélas! à la suite de tant de belles images que celles de l'abandon et du dénûment. Notre Américain eût pu sans doute

retourner dans cette patrie qu’il avait appris à mieux connaître en visitant d’autres lieux. Mais comment quitter cette France où il avait vécu plusieurs années, comment surtout se séparer de ce Paris dont il était devenu le citoyen, puisqu'il y avait rêvé et souffert? Paris, ville incompréhensible, où l’on séjourne, où l’on s’arrête, que l’on aime au fond de l’âme, même alors qu'on la gronde et la maudit.

Tanner, doué de cette résignation de l’homme ferme et résolu qui sait . se plier à toutes les fortunes, finit donc par suivre l'exemple de son ami B.... : il jeta au feu tous ses plans, il oublia tous ses projets ; il se figura à lui-même que son esprit n’avait fait pendant plusieurs années que se repaitre de vaines fumées, pour entrer dans cette douce et simple condition privée qui n’impose plus à l’homme d'autre soin que celui de sa propre existence. Il abdiqua ce diadème industriel dont il s'était ceint lui-même ; il finit, comme tant de grands hommes et tant de rêveurs, après avoir demandé au monde la pourpre et le sceptre, par se contenter du bâton et du pain quotidien des mercenaires.

Vous qui avez bien voulu prendre part aux adversités et aux mécomptes de notre pauvre Américain, vous nous demanderez peut-être s’il faut croire à cette existence, ou bien si cet homme doit être considéré seulement comme un personnage fabuleux créé par l'imagination du narrateur. Non, George Tanner existe ; 1l est maintenant encore dans la force de l’âge, et s’est réduit de lui-même à être un des rouages secondaires de cette industrie dont il eût voulu devenir le principal moteur. — Si demain il vous prend fantaisie d'aller contempler du haut de la plus belle terrasse du monde ces plaines et ce clocher monarchique qui épouvantèrent, dit-on, Louis XIV, et furent cause que Versailles fut construit, vous verrez à l'arrière du convoi un homme enfumé, aux cheveux hérissés, aussi rouge que la fournaise qui respire et mugit à ses pieds : cet homme est George Tanner. Il s’est estimé heureux de pouvoir obtenir une place de simple conducteur sur cette ligne si courte qui excita sa risée autrefois, lorsqu'on lui annonça que la France avait des chemins de fer et qu’on lui cita la route de Saint-Germain.

Quand le convoi n’est pas ralenti par de trop nombreuses stations, quand il peut rentrer dans Paris à pleine vapeur, George Tanner sourit; il ne peut se défendre d'un sentiment de fierté, debout sur son train comme un artilleur devant sa pièce : on peut le comparer à ces vieux soldats de l'empire qui éprouvent encore un certain plaisir à faire manœuvrer les pacifiques recrues de la milice imberbe. Il n’est rien, vous le voyez, et cependant, si jamais on parvient à le découvrir dans le souter-

rain où il vit enfoui, on verra qu'il ne s'était pas trompé sur lui-même, qu'il a eu raison de se croire -un génie supérieur, un homme fait pour enfanter de grandes choses. Mais, que voulez-vous ? à lui comme à tant d’autres, l’occasion a manqué; et quand le génie n’est point marié à l’occasion, n’est-ce point le don le plus inutile et souvent le plus funeste que la destinée puisse nous faire?

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