PRES
il n’est donc pas étonnant de le voir, une marotte à la main, s’esquisser lui-même en bien ou en mal, plus souvent en mal qu’en bien : le publie est fort amateur de semblables pastiches. Mais qu’un Persan, ce grave enfant de lIrân, ce descendant d’un peuple auquel commanda Darius, ose entreprendre de poser devant sa propre plame, et surtout de se peindre lui-même sans flatterie, voilà qui paraitra le comble de l’audace : summum audaciæ gradum. Beaucoup ne voudront pas y croire. Les Anglais d’Ispahan ouvriront à ce sujet d'énormes paris. Notre illustre schah, — qu’Allah nous le conserve longtemps! — dira, tant le fait lui aura paru exorbitant, qu'il n’ose rien en dire. Enfin l'écrivain lui-même, sa tâche accomplie, refusera peut-être de s’en reconnaître l’auteur. Qui sait les conséquences que peut avoir une semblable outrecuidance !
Et cependant, à éditeur trop conliant, tu n’as pas redouté de réclamer mon concours ; tu as désiré que mon humble nom vint se joindre à ceux des écrivains d’élite qui l'entourent... Puisses-tu ne pas éprouver une trop vive déception ! puisse mon obseurité ne pas nuire à l'éclat de cette brillante pléiade sur le talent de laquelle tu fondes si justement le succès de ton livre! Puissent enfin mes compatriotes aussi bien, du reste, que les tiens, prenant en bonne part mes boutades, et faisant en ceci preuve d'esprit ; puissent-ils souscrire à tes Étrangers au nombre de dix mille, que dis-je! au nombre de cent mille, et te payer comptant! C’est ce que je te souhaite au nom d'Allah, d’Aly et de Fatime, la glorieuse fille de l’imà Riza.
« L'empire de mon père, disait le jeune Cyrus à Xénophon, est si vaste, que l’on meurt de froid à l’une de ses extrémités, tandis que l'on étoufle de chaud à l’autre. » Aujourd’hui encore, bien que nos voisins du Septentrion nous aient aussi énormément qu'audacieusement écornés, on en pourrait dire autant de notre patrie, car son étendue est immense. Mais toutes reculées que soient ses frontières, elles ne le sont pas encore assez pour que le Persan, si peu touriste qu’il soit de sa nature, ne cherche pas à les franchir, afin de jeter un coup d'œil au delà et s’assurer de ce qui S'Y passe.
Je fus du nombre des curieux. « Parcourir le monde, m'étais-je dit souvent, c'est acquérir une existence nouvelle. L'eau qui séjourne dans les étangs est amère et insalubre. C’est en courant qu’elle acquiert une douceur salutaire et une agréable limpidité. » Aussi, partant de ce principe, mes études à peine achevées au médresséh de l'antique Choâna, ville qu’habitait ma famille, quittai-je mes dieux lares, mes parents, mes amis, et me mis-je en route, mon Hamdoulla dans ma poche. Hamdoulla est pour le Persan ce que Balbi est pour le Français. Dix-sept jours de marche
sur la bosse d’un quadrupède dont vous avez dépoétisé le nom et la forme, m’amenèrent au sommet du mont Shéki, l’un des plus hauts pitons du Korassan. Une fois en cet endroit, je promenai un regard avide autour de moi. Jusqu’alors je m'étais imaginé que la Perse était le monde, et qu’au bout de la Perse on rencontrait le vide. Quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant le contraire! 11 me sémbla qu’un bandeau épais tombait soudain de sur mes veux, ou plutôt qu’ils s’ouvraient pour la première fois à la lumière. À deux parasanges du lieu où j'étais se dressait un mdm-zadéh; je m’y rendis en toute hâte, et m'inclinant avec respect vers la ville sainte des Croyants : La 1LLARE 11LA ALLAH! ALY RESUL ALLAN ! m'écriai-je dans un pieux transport : « Il n’y a point d'autre Dieu que le seul Dieu, et Aly est son envoyé! » Car vous savez que les Persans invoquent Aly de préférence à Mahomet. Puis, me relevant aussitôt, Je me remis en route.
Le hasard m’amena à Stamboul, géographiquement la plus belle cité de l'univers ; le même hasard me conduisit à Paris. Jy arrivai lan 1230 de l’hégire, le 3 moharrem, c’est-à-dire le 5 décembre de l’an 1898 de de votre ère chrétienne.
Souvent on m'avait parlé de cette grande ville, de son immense population, de ses somptueux monuments, des plaisirs de toute sorte qu’elle offre aux étrangers, de l’invincible attrait qu’elle à pour les voyageurs. J'avais avidement recueilli ces récits; je m’en étais souvent amusé; souvent j'avais exprimé le désir de mn’assurer par moi-même du degré de confiance qu’on pouvait leur accorder. Mais bientôt, je m’entendais dire que Paris n’était qu'un conte des Mille et une Nuits; qu'il n'avait jamais existé que dans la poétique cervelle de Djafir; que la ville du globe la plus grande, la plus riche, la plus belle, c’était Téhéran ; et alors, je rentrais chez moi désillusionné, doutant de tout. Mon scepticisme alla si loin, pendant un moment, que je me demandai si j'étais bien sûr moi-même d'exister : car Hjafir, l'Alexandre Dumas de la Perse, était mon écrivain de prédilection, et j'avais toujours eu pleine confiance en lui.
Je fis mon entrée dans Paris par la barrière de l'Étoile. Assurément, si tous les étrangers se contentaient de voir l'antique Lutèce à travers l’ellipse du gigantesque arc de triomphe élevé aux gloires nationales de la France, ils retourneraient chez eux avec cette idée que c’est la seule ville du monde! Je ne sache pas qu’il y ait sous le ciel un panorama comparable à celui qui vous y est offert. La barrière franchie, cinq choses absorbèrent d’abord toute mon attention : les Champs-Élysées, la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, le palais du même nom et le Louvre.
Les Champs-Elysées sont le Chen-Kaloun de Paris; la place de la Con-
corde n’a point d’égale dans l'univers, surtout le soir : la Kislira danserait dedans ; le jardin des Tuileries est petit, il est vrai, mais non moins frais et non moins agréable que celui de T'chihil-Soutoun ; enfin le Louvre est un monument quadrilatéral dont l'ensemble est plus imposant que l’Ainé-K hané et le Talari- T'avilé réunis. J’oubliais le palais du schah. N’en déplaise à sa Sublime Majesté, pour laquelle d’ailleurs je professe la plus haute et tout à la fois la plus profonde estime, il est vaste, triste et mal entouré d'un côté, mais il ne vaut pas, architectoniquement, l?maret-Nou de mon très-augusie, très-magnanime et très-vénéré souverain.
Aujourd’hui les Orientaux, quels qu'ils soient, sont des plus favorisés : Chinois, Turcs, Mongols, Persans, Bulgares, Arabes ou Bédouins, tous, dès qu'ils mettent le pied dans Paris, sont sûrs d'y trouver un guide, un drogman, un ami, l'aga Bem.... Professeur de langues orientales à Paris, l'aga Bem... n’est pas seulement le plus célèbre polyglotte de France et de Navarre, il est encore d’une instruction aussi solide que variée, d’un commerce aussi facile qu'affectueux. Sa maison est un caravansérail qu'il met obligeamment à la disposition de la première babouche venue, — pourvu qu'elle soitmusulmane; de même queses instants sont au plus humble burnou, — pourvu qu’il soit africain. Un Oriental, à Paris, c’est son bien, sa propriété, — j'allais dire sa curiosité. I n'a pas paru, qu'aussitôt il pose la main dessus, et alors, malheur à qui oserait lui en disputer la possession ! Son zèle est si vif et son dévouement si pur, qu'il intenterait un procès ou ferait un mauvais parti à qui voudrait lui contester le droit de piloter ainsi l'Afrique et l'Asie. Je*le répète, les Orientaux aujourd’hui sont des plus favorisés.
Il n’en était pas ainsi en 1898 : l’aga Bem... parcourait l'Orient; à sa place, on trouvait à Paris des cicerone en guenilles, qui, s'ils ne savaient rien vous dire, savaient du moins fort bien vous voler. Le vol et l'amour sont deux langues que comprennent tous les peuples de la terre, les Français particulièrement ; ils les ont tellement perfectionnées, qu'ils en ont fait presque un art.
Le quidam que le ciel m'envoya se nommait Salant. Je le débaptisai, et l'appelai Sélam; c'était plus arabe. Je n'ai pas connu de plus franc bohémien. Sale comme un Santon, menteur comme un Kabyle, voleur comme un Kurde, buveur comme trois Suisses, il avait tous les défauts de l’espèce humaine, mais pas une de ses qualités. Pour un yaremlec, il se fût laissé pendre, — à condition cependant qu’on l'eût ressuscité vingtquatre heures après. I m'indiqua un hôtel où je reçus l'accueil le plus em-
pressé, mais aussi Où je payai en proportion de mon costume: A Paris, les étrangers ressemblent à un bois, on les exploite en coupes réglées. Le [ess et le kalpack ÿ sont d’un rapport excellent, j'eus liea de m'en apercevoir. Au reste, j£ ne m'en plains pas ; là où J'ai semé des fomans, j'ai récolté de l'expérience. Il ne m'est resté qu'un regret, c’est que ce motsi vrai de Montesquieu : « Il n’y à personne qui ne sorte de cette ville plus « précautionné qu’il n'y est entré : à force de faire part de son bien aux “ autres, on apprend à le conserver, » ne m'ait pas été appris plus tôt : le jour où je le sus pour la première fois je n'avais plus rien à perdre.
Paris m'a ébloui, m’a fasciné; Djafir n’en avait pas trop exagéré les merveilles, et cependant cette ville est, à mon sens, plus fantastique que réelle : c’est une belle décoration de théâtre. De loin elle produit beaucoup d'effet, de près l'enchantement diminue. Pénétrez dans les arcanes du détail, peut-être perdrez-vous toute illusion. Mais Paris est trop l'image du monde pour que je songe à descendre au fond de ses entrailles ; je n’en veux examiner que la surface. La surface est belle, étonnante, admirable, indescriptible. Je ne sache pas de pays d’où les émotions soient plus vives et plus diverses, les impressions plus profondes, les souvenirs plus inaltérables.
En moins d'un mois je connaissais cette Persépolis moderne comme je connais Choûna. L'Institut, les bibliothèques, les mosquées, le Palais de Justice, le Luxembourg et les Invalides, le Palais-Royal, les prisons, le Jardin des Plantes, les lieux publics, les boulevards, j'avais tout parcouru, tout visité avec soin, tout interrogé. J'étais plus instruit qu’un ’arisien même; car, ne vous y trompez pas, un Parisien connait moins sa ville natale que ne la connaissent un étranger ou un provincial. « J’ai le temps ! » se dit-1l tous les jours, comme pour apaiser le cri de sa conscience, et 11 meurt dans l’impénitence finale en répétant ces trois mots.
À linstitut, je vis un mutchéid qui pérorait devant une vingtaine de ses confrères, lesquels l’écoutaient avec la plus grande attention ; — il est vrai de dire que tous ils dormaient comme des pachas de France, ou des Pères Conscrits de l'extrême gauche. Comme je me demandais si cet assoupissement académique tenait à l’état embrasé de l'atmosphère ou au discours somniférique de l’orateur, un voisin m’insinua que c'était l'état normal de l’aréopage; qu'il s’endormait ainsi tous les jours dans la gloire de son immortalité. Je compris cette observation bienveillante, et je me retirai; car le sommeil est,'comme le bâillement, sympathique, et je ne me sentais pas encore digne de m'y laisser aller en si haut lieu.
Dans les bibliothèques, je trouvai tous les livres dont je n'avais pas
besoin ; quant à ceux qui m’élaient utiles, ils n’y étaient pas, ou plutôt, s'ils y étaient, il fallait huit jours pour en faire l’exhumation. C'était un peu long; je préférai m'en passer. Le lendemain, je demandai Lockman, l'Ésope de l'{rack : on ne le connaissait pas; Attar et Aboul-Hasif, les Victor Hugo et les Lamartine de mon cher pays : on faillit me rire au nez. Faudrait-il donc en induire que les bibliothèques de Paris sont les catacombes de l’esprit humain ?
Les mosquées m'ont paru décorées avec un luxe que le Koran des chrétiens désapprouve. Jésus-Christ n’eût pas mis les pieds à Notre-Damede-Lorette ; s’y serait-il décidé, qu’il en eût du moins chassé, non pas les marchands, mais les sergents de ville et les loueuses de chaises. En général, tous les temples tournent au boudoir et au colifichet. I n'y a plus guère, à Paris, que Saint-Eustache et Notre-Dame qui aient conservé une imposante majesté; là seulement on reconnaît la maison de Dieu. Les derwiches et les imâms qui les desservent ont, dit-on, fait vœu de pauvreté et d’obéissance. — Serait-ce à cause de cela qu'ils portent des chapes d’or, et qu'ils s’insurgent contre le vizir sous l'administration temporelle duquel la loi du royaume les a placés?
Le Palais de Justice est peuplé d’une foule d'hommes accoutrés de robes noires qui ne sont ce qu’ils sont qu’à la condition qu’ils ne seront pas ce qu'il faudrait qu'ils fussent. Si j'étais vizir des sceaux de l'Etat, je demanderais le rappel de la loi Cincia. Vous savez qu’autrefois, à Rome, cette loi défendait aux avocats de recevoir le moindre salaire. Il y en a tant à Paris, que trop heureux sont ceux que l’on veut bien aider à se produire. Pourquoi les payerait-on? Un avocat ne doit pas vivre pour lui, mais pour ses clients. Il faut qu’il sache d'autant mieux apprécier la fortune qu'elle lui sera venue lentement.
Le Luxembourg et les Invalides sont deux monuments aussi spacieux que bien aérés et splendides, l’un surtout. Je ne erois pas, comme vous le prétendez, vous autres Français qui trouvez partout à fronder, que ce soient deux nécropoles affectés aux pachas et aux guerriers les plus usés du pays. Que le second soit un lieu de repos, passe encore ; ceux qui l’habitent ont bien acquis le droit de se croiser les jambes ou les bras, — quand il leur en reste : mais qu’il en soit de même du premier, je le nie; et ce qui prouve que j'ai raison, c’est que si les pachas ne font rien qui vaille, ils ont du moins l'intention d'agir et de protester ainsi contre leur enterrement.
Le Palais-Royal, immense bazar qui n’a d'égal que celui d’Abbas, dont la principale galerie a plus d’une demi-lieue de longueur, contient une
foule de marchands dont l'existence est problématique. Jamais, où si rarement qu'il faut à peine en parler, vous ne voyez chez eux de chalands, et cependant ils payent mille écus par an une boutique de trois pieds carrés ! Il faut que les étrangers qui leur tombent sous la main soient de bien bonne composition.
Les prisons renferment des centaines de malheureux souvent coupables d'une seule chose, c’est d’avoir été assez maladroïts pour se laisser prendre. Je ne connais pas de pays où la prévention soit si bien organisée qu’en France, c’est une injustice à lui rendre. On punit d’abord, on juge ensuite, et toujours lentement. On appelle cela de la prudence.
Le Jardin des Plantes est un vaste enclos semblable à celui de Demäl- Abad. On y trouve du matin au soir une foule d'animaux occupés à en regarder d’autres, et réciproquement; car il est probable que les bipèdes
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ne sont pas moins curieux à voir pour les quadrupèdes que ceux-e1 pour les premiers. C’est la création se mirant dans ses œuvres, el souvent ne s'admirant pas.
Les lieux publies, cafés, promenades, théâtres et boulevards, sont le rendez-vous habituel d’une foule d'oisifs et d’oisives, les uns ne songeant qu'à manger le plus joyeusement possible une fortune qu'ils n'ont pas;
les autres à étaler des attraits qui gagneraient beaucoup à n'être pas vus.
J’ai remarqué qu’en France, à Paris surtout, les femmes ne savent pas, — le dirai-je? — leur métier. Elles montrent trop souvent de leur personne cé qu'elles devraient laisser deviner. On s’habitue à tout. aux choses les plus belles comme aux choses les meilleures, et de l'habitude nait Pennui, et de Pennui le dégoût. I n’y a que ce que vous appelez ici les Lovelaces pour qui cette exhihition en plein vent ait réellement quelque charme, et par malheur l’asphalte des boulevards en porte beaucoup. Aussi ne suis-je pas étonné qu'il y ait à Paris tant de maris. malheureux . U'est leur faute. Ils devraient forcer leurs femmes à rester dans le harem, ou à ne sortir que vêtues. Toutes jolies qu’elles soient, ils n’en disent jamais, il est vrai, un mot en public, mais ne croyez pas que ce soit par modestie : c'est parce qu'ils ont peur d’en parler devant des gens qui les connaissent mieux qu'eux.
Les vieilles femmes sont les plus coquettes. Elles veulent que l’artifice leur rende ce que la nature leur a ôté. Elles ont la prétention de se rajeunir en se parant d’objets qui ne vont plus à leur âge, et elles atteignent leur but; car, a dit un homme de beaucoup de sens et d'esprit, une semblable manière d'agir approche de l'enfance.
Paris contient ce qne la France compte de plus distingué en hommes de lettres et en artistes de tout genre. En général, ils sont peu riches : beaucoup n'ont rien; la plupart même ne mangent pas tous les jours. La chambre des députés, en bonne mère, a voulu leur offrir le sein : elle leur a alloué cent cinquante mille francs sur les fonds secrels. Mais, dit un vieil axiome francais, l'eau va toujours à la rivière : les plus 9705 bonnets, — ceux que l’on redoute, — quand vient la curée, ont la par! du lion ; les plus petits ont les os, quand on consent à les leur laisser. C'est ainsi qu’on leur fait les dents.
Assez de moi et de mes impressions. Peut-être ai-Je été plus loin que je ne devais; peut-être, à éditeur gracieux, ai-je traité tes compatriotes avec trop de rigueur : c’est afin d’avoir le droit de ne pas m'épargner moi-même et de traiter les miens sans merci. Tu excuseras ma faiblesse. Tu songeras que, se mettre si longuement en scène qu'il vient de m'arriver, c'est déjà laisser percer le bout de l'oreille. Je suis Persan ; puis-je me défendre d’un peu de vanité?
La dissimulation poussée jusqu’au machiavélisme, la flatterie frisant de fort près la bassesse, la luxure dans tout ce qu'elle à de moins délicat,
le mensonge sans frein, sans limites, — telles sont nos qualités distine-
uves. Nous pouvons encore nous vanter d’être les ennemis-nés du travail, et de l'avoir en une telle horreur, que s’il ne nous fallait pas manger pour vivre, ou plutôt vivre pour manger, nous nous mettrions à la diète la plus absolue, dans le seul but de n'avoir à remuer ni la mâchoire ni les bras, occupation fort pénible et très-fatigante en ce qu’elle se renouvelle plusieurs fois par jour. Philosophes sur les biens et les maux de la vie, aussi hospitaliers que les montagnards écossais, plus polis que la civilité elle-même, généreux comme des princes — quand ils le sont, ce qui est rare; dévoués enfin de ce dévouement sublime qu'ont les pélicans pour leurs petits privés de plumes, — tels sont, par contre, nos travers. On nous accorde de l'esprit, de la mémoire, de l'intelligence, voire de la disposition aux sciences et aux arts libéraux : n’en croyez rien, c'est une calomnie. On nous aura confondus avec les Arabes ou les Arméniens. Si nous avons de la mémoire, ce n’est que dans une proportion suflisante pour nous rappeler le lendemain ce que nous avons fait, — je devrais dire pas fait, — la veille. Peut-être ne sommes-nous pas dépourvus de toute intelligence, ne serait-ce que de celle de la marmotte, quadrupède avec lequel nous avons beaucoup d’affinité ; — nous adorons les maximes, les allégories, toutes les choses enfin qui ne signifient rien et n’exigent pas de frais d'imagination, autre travail écrasant : — nous renfermons la sagesse dans de très-courtes phrases, faciles à enseigner, non moins faciles à retenir ; le grand Oléarius prétend même que nous met{ons, sans nous en douter, en pratique, la philosophie d’Aristote, laquelle est surnommée en Perse la demja piala, ce qui veut dire le gobelet du monde ; — quant à de l'esprit, surtout de cet esprit subtil, élégant, imprévu, prime-sautier du Parisien, qu’en pourrions-nous faire? il n'a pas cours chez nous. — Enfin je ne dirai rien de la perfidie avec laquelle on a prétendu, — oh! le monde! — que nous avions une certaine disposition aux sciences et aux arts libéraux, ce serait relever une injure, et Aly nous enseigne à fermer les yeux sur celles dont nous sommes l’objet.
Je l'ai dit, les Persans, émules en cela, du reste, de beaucoup de Français, sont peu touristes de leur nature; ils aiment le coin du harem : il à littéralement pour eux des beautés à nulle autre pareilles. Mais, comme je ne sache pas de règle sans exception, il en est pour qui le besoin de voyager est grand; si grand, qu'ils ne reculent pas pour le satisfaire devant les plus violentes déterminations. Qui, à Paris, n’a conservé le souvenir de Mirza-Messoud? Premier secrétaire et parent très-proche de Djafer-Khan, ambassadeur persan à Constantinople, Mirza-Messoud avait depuis longtemps le plus vif désir de connaître la capitale du monde
civilisé. I s’ouvrit à cet égard à Djafer. Peu désireux, par tempérament, de voir et d'apprendre, Djafer lui conseilla de se contenir. « Mon fils, lui « dit-il, mange et fume, dors et rêve, et recommence le lendemain, — « le séjour des félicités t'est ouvert! » Mais vous auriez beau dire à un fleuve de remonter son cours, à une femme d’être moins curieuse, à un homme d’être plus constant, à l’aga Bem... d'abandonner les Orientaux à eux-mêmes, qu'ils n’en feraient rien; il y a des choses qui sont impossibles. Mirza-Messoud était comme moi et comme vous, — de ceux qui aspirent d'autant plus à posséder ce qu'ils désirent, qu'on met plus d'obstination à le leur refuser. Il usa de tous les moyens praticables et impraticables, de tous les raisonnements les plus captieux, sinon les plus convaincants, pour déterminer Djafer-Khan à le laisser partir; voyant que tous ses efforts n’aboutissaient à rien qu'à des aphorismes sans fin, il imagina de lui chercher querelle. Cette idée, entre nous, n’était déjà pas si sotte. La querelle cherchée, l'ambassadeur et son secrétaire se brouillèrent ; tous deux ils échangèrent, dit-on, de gros mots, mais ne se battirent pas : le courroux des Persans s’évapore en injures, et non en Coups de yatagan. Ils se font, à l’occasion, empaler, étrangler où décapiter ; quant à se battre, c'est trop dangereux.
Vingt jours après, Mirza-Messoud était à Paris.
Mirza-Messoud était un jeune homme de trente ans. Grand, beau, bien fait de sa personne, il portait admirablement sa barbe noire et son riche et élégant costume national. En peu de jours, ce fut le lion de Paris le plus à la mode. Les femmes en raffolaient. Les marchands d’estampes étalaient son portrait lithographié derrière leurs vitres. Les enfants s’arrétaient pour le contempler, et l’aga Bem... lui-même en était tout fier.
Mirza-Messoud était poëte. C’est à lui, si nous ne nous trompons, que nous devons les strophes suivantes, lesquelles, aussi originales par le fond que par la forme, sont composées de rimes et même de mots qui se ressemblent sans cependant rendre la même pensée :
Tziri, tziri tiahh janitzæ ?
Adamira demagh janitzæ?
Tziri, tziri tziragh es téri bud Admira demag chéri bud.
Nous avons copié textuellement ces vers qu'on a bien voulu nous communiquer ; nous traduisons de même :
« Pourquoi est-ce que la chandelle va finir? Pourquoi est-ce que «l'homme se vante, et pourquoi est-il glorieux? Parce qu'à l'une il
« manque du suif humide, et parce que l'autre est chargé de graisse « d'âne. »
Chaque fois que l’aga Bem.…. et Mirza-Messoud allaient ensemble dans le monde, tous les regards étaient fixés sur eux. « Ah! monsieur est Pérsan? murmurait-on à droite et à gauche. — Ah! oui-da, c’est un Persan !— Vous en êtes sûr?— Très-sûr. — C’est un Persan pur sang? — Pur sang.— Bah! vraiment? Tiens, c’est drôle ! » Le grand lama et la girafe n’avaient pas eu plus de succès. Médiocrement flatté de cette faveur, Mirza-Messoud cherchait le plus possible à s’y soustraire ; il évitait les lieux où la foule se portait, et ne sortait jamais qu’en voiture. Quand le temps était par trop beau, il ne sortait pas ; il restait des journées entières dans le sélamlick de son hôte, son bonnet d'Astrakan sur la tête et son narguilèh à la bouche, ne songeant sans doute à rien, suivant l'habitude peu occupante des Orientaux.
Mirza-Messoud devint amoureux comme un Persan d’une jeune fille. De bonne maison, belle, aimable, musicienne, cette jeune fille avait tous les dons, celui de la fortune excepté. Mirza-Messoud n’en voulut pas moins l’épouser. Il la demanda en mariage.
« Lumière de mon âme, lui dit-il en son langage emphatique et en portant sa main à sa poitrine, étoile de ma vie, à toi qui (es emparée de ma tête et de mon cœur, viens avec moi habiter Nouhi-Djehäân. Là, dans le faubourg de Djoulfa. sur les bords fleuris et parfumés de la Zendehroud, je possède un yeïlack charmant. On l'appelle Djemal-Abad, ou, si tu l’aimes mieux, Lieu de Beauté. « Be Khanéi ma techrif bekem, » viens honorer ma maison: j'y serai ton Vessaoul, ton Capidgis, ton Gélam, à ma belle Kiafer! En toutes choses je t’obéirai, et la fleur du houblon coulera au fond de l'eau avant que j'aie cessé de t’aimer ! »
La jeune fille ne demeura pas insensible aux séduisantes gazhels du Persan: mais ses parents, qui, grâce à vingt-deux ans de ménage, n'avaient désormais d'autre passion que celle de n'en plus avoir aucune. surtout en fait d'amourettes, ne s’y laissèrent pas prendre. Mirza-Messoud fut donc repoussé avec perte, et, de désespoir, il quitta Paris, qu'il habitait depuis huit mois.
Mirza-Messoud n’excellait pas seulement dans les vers et dans les déclarations sentimentales, il pratiquait encore l’art culinaire avec un succès qu’eussent envié beaucoup de Vatels et de Chevets. Sous ce rapport, il a laissé à Paris d’éloquentes preuves de son talent. Son pilaw y a fait fureur. C'était une espèce de couscoussou dans la composition duquel entraient des œufs, des carottes, du sucre, du safran, du riz, des pommes de
terre, des oranges, des navets, des limons, des pastèques, des grenades, des citrons, des feuilles de vigne en bas âge et des feuilles de mauves non fleuries, sans compter une quantité d’autres produits et d’autres ingrédients dont la nomenclature oceuperait trop de place. Ce salmigondis était délicieux... pour ceux qui l’aimaient. L'aga Bem… affirmait, et affirme encore, que c’est le mets des dieux : c’est probablement pour cela que si peu de mortels osent s’en donner le régal.
Il y a dix ans à peu près, un Persan, nommé Moussa-Nadir, vint à Paris. Moussa-Nadir était riche comme un nahab, puissant comme un khan. capricieux comme une sultane. À cette époque, Ô bienveillant éditeur, Je parlais déjà quelque peu le français; Moussa-Nadir me prit tout à la fois pour techrifatchy-bachy et pour interprète. Je demeurai un an près de lui en cette qualité. Ce laps de temps écoulé, il me fit approcher de son divan, et me dit en langue loure :
« Maleck-Zadèh, j'ai assez habité la France; le moment est venu où Je dois retourner en notre pays : mais, avant de quitter Paris, J'ai résolu d'emmener de cette grande ville un coja. Tu sais quel est l'homme qu'il me faut... Mets-toi donc en mesure de me le trouver : je compte sur le zèle dont tu m’as donné tant de preuves. »
Le caprice était bizarre et difficile à satisfaire : à tout autre homme qu'a Moussa-Nadir, peut-être en eussé-je fait l’observation: mais Moussa- Nadir était de ces opulents sybarites qui pensent qu'avec de l'or il n’y a rien d’impossible,
« Magnifique seigneur, lui dis-je en m'inclinant jusqu'à terre, tes volontés seront exécutées. »
Et je sortis à reculons.
Le lendemain, on lisait dans tous les Journaux de Paris : « On de- «. mande un coja. Beaux appointements. On n’exige pas de cautionne- «ment, mais On veut que la personne soit fort laide. S'adresser à «M. M.-Z., rue des Mathurins, 12. Affranchir. »
Séduits, les Parisiens répondirent à mon appel. En moins de trois jours, cinq cents lettres et plus m’arrivèrent, — ce qui me prouva deux choses : d’abord que Paris est loin de ne contenir que de beaux hommes : ensuite, que si le soleil luit pour tout le monde, — vérité qui, pour n'être pas neuve, n’en est pas plus consolante, — il ne le nourrit pas.
De ces cinq cents lettres, — beaucoup étaient signées de plusieurs noms, Contre-Signées, apostillées et accompagnées de certificats de bonnes vie et mœurs, — je n'en gardai que douze; mon portier s’arrangea des autres avec l’épicier.
Typ. Lacrampe et Comp.
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Puis j'assignai un rendez-vous aux douze postulants, pour le lendemain, chez Moussa-Nadir.
Tous furent exacts. Rien ne rend ponctuel comme la faim.
Celui qui le premier fut admis devant moi était fort laid; espèce de magot de la Chine, de Kichi-Khan, de Quasimodo, il eût fait fuir les enfants. Et cependant, j'aurais voulu mieux... en mal.
« Monsieur, lui dis-je, vous désirez être coja?
— Oui, monsieur.
— Vous y tenez beaucoup?
— Beaucoup.
— Diable! diable!
— Monsieur aurait-il conçu quelque crainte?
— Je ne vous le cacherai pas.
— Et laquelle?
— C'est que vous ne remplissiez pas assez rigoureusement les conditions physiques exigées.
— Quoi!
— Ce n'est pas votre faute, je le sais; mais qu'y faire? Toute belle
qu'elle est, votre laideur ne me parait pas suffisamment remarquable pour mériter les faveurs de l’illustre Moussa-Nadir.
— Vous croyez? fit-il d’un air désolé en se regardant dans une glace. Il me semblait pourtant qu’il était difficile d’être plus. affreux que je ne le suis.
— Affreux est le mot, et cependant vous pourriez l'être davantage. Vous n'êtes pas l'idéal du laid. Nous avons en Perse des cojas qui sont infiniment plus Fépousegnts que VOUS : € "est l'Éthiopie qui nous les fournit.
— Alors il me faut donc renoncer…
— Je ne dis pas cela; mais voyez..…., tâchez de vous rendre plus hideux que vous ne l’êtes. Je ne demande pas mieux, moi, que de vous trouver horrible, mais au moins faut-il que vous le soyez réellement.
— Hé! monsieur, que voulez-vous de plus? Quand je traverse une rue, les passants s'arrêtent et se retournent, les roquets aboient et les mères de famille, sur le point de le devenir encore, mettent leur mouchoir sur leurs yeux.
— Je veux bien vous croire ; malgré cela.
— Mon Dieu, suis-je assez infortuné ! J'ai passé vingt ans de ma vie, monsieur, vingt ans! en stériles efforts pour rectifier sur ma personne les erreurs de ma pauvre mère, et voilà qu'aujourd'hui je suis obligé de reconnaitre qu'en me faisant de la sorte elle avait raison, qu'elle songeait prudemment à l'avenir. Ah! si jamais elle a eu un tort, c’est de n’avoir pas complété son ouvrage en me rendant digne d’épouvanter le genre humain et de mériter ainsi vos bonnes grâces !.…. » |
Le malheureux était au désespoir. De grosses larmes coulaient sur ses Joues. Je fus ému.
« Ecoutez, lui dis-je avec attendrissement, j'ai remarqué que vos compétiteurs n'étaient guère plus beaux que vous... en laideur. Je veux done bien vous rendre quelque espoir ; mais, avant tout, il convient que vous soyez parfaitement édifié sur l'importance de l'engagement que vous voulez contracter. Le poste que vous sollicitez est tout de confiance…
— Je le sais, se häta-t-il de répondre.
— Il est inamovible..…
— VAE ce en fait le Es
— n. m'en contenterai.
— Peut-être, vu votre âge... Vous avez trente ans? — Trente-cinq.
__ Peut-être done, vu votre âge, aurez-vous, dans les premiers jours, beaucoup à souffrir. …
— Je prendrai mon mal en patience.
— L’initiation, je ne vous le cacherai pas, sera... douloureuse.
— Qu'importe! pourvu que je sois reçu. ;
— Vous avez bien fait toutes vos réflexions?
— Toutes.
— Vous quitterez la France sans regret? vos parents, VOS amis, VOS foyers...
— Sans regret.
—— Songez encore, ce que j'oubliais, qu'en devenant coja vous devenez aussi musulman !
— Je deviendrai derwiche, s’il le faut; j'irai à la Mecque pieds nus, et je ne mangerai jamais de pore, et je ne boirai jamais de vin... qu'en cachette, comme doit le faire tout bon sectateur de l'islam.
— Vous le jurez?
— Je le jure!
— Allez m'attendre dans cette pièce. »
Il n’était pas sorti qu'un second postulant se présentait, et après lui ses autres concurrents. Je les renvoyai successivement. Trop jeunes ou trop vieux, trop gras ou trop maigres, bossus, boiteux, manchots, borgnes ou sourds, tous étaient tellement défectueux, que Je n’aurais osé prendre sur moi de m'en charger. Car, cher éditeur, les volontés de Moussa-Nadir étaient bien que son coja füt l’homme de France le plus laid, mais non qu'il fût affligé de l’une des infirmités capitales dont je viens de faire l'énumération. Si dignes qu’elles fussent d’embellir en mal un individu quelconque, elles ne pouvaient convenir à l'emploi dont il est question. Il en résultait done qu'après avoir bien fouillé parmi les parias, les ilotes, ou, si vousle voulez, les déchets de Paris, celui qui me convenait le mieux, sous tous les rapports, c'était mon premier solliciteur.
Voulant lui apprendre sans retard cette heureuse nouvelle, je me dirigeai vers la pièce dans laquelle je lui avais dit de se retirer. Au moment où je mettais la main sur le bouton de la porte, il me sembla entendre chuchoter non loin de moi; surpris, je retirai ma main et j'appliquai mon œil au trou de la serrure. Une jeune fille, aussi fraîche que jolie, et surtout délicieusement faite, était, vêtue en Persane, nonchalamment étendue sur un divan, tenant sur ses genoux une tarr, espèce de guitare mongole, sur laquelle se promenaient de temps à autre ses petits doigts. Assis à ses genoux se tenait un jeune homme. Quelle ne fut pas ma stupé-
faction en reconnaissant dans la jeune fille l’odalisque favorite de Moussa- Nadir, et dans le jeune homme mon futur coja !.… Ils s’entretenaient à demi-vox ; je prêtai l’oreille.
« Est-il possible! disait le jeune homme. Quoi! Fifine….
— Monsieur, répliqua vivement la jeune fille, je vous l'ai dit et Je me plais à vous le répéter, je ne suis plus Fifine, ici je me nomme Zuleïma.
— C’est un joli nom !
— N'est-ce pas?
— Mais comment se fait-il que je vous trouve en ces lieux profanes ?
— Par une raison toute simple, c’est que j'y suis la fleur du matin, la rose blanche, l'anémone chérie d'un khan.
— Khan!
— Pas de mauvaise plaisanterie, monsieur, ou sinon... Mais vousmême, comment vous rencontré-je dans le sérail ?
— Adorable Fif..., je veux dire Zuléima, j'y viens pour remplir un poste éminent, un poste tout de confiance.
— Et lequel?
— Celui de coja.
— Vous dites?
— Je dis celui de coja.
— Répétez encore ?
— Vous êtes sourde, séduisante Zuléima ?
— Pas le moins du monde, dit en éclatant de rire la jeune fille.
— Alors pourquoi abuser ainsi de ma patience? Ah! perfide rose blanche, vous ne m'aimez plus!
— Au contraire, je t'adore.
— Bah! vraiment, belle anémone, tu m’adores !
— Je tidolâtre, surtout depuis que je sais que tu vas devenir le coja de Moussa-Nadir.….. Ah! ce pauvre Bouju qui va être métamorphosé en vieillard! dieux ! va-t-il être drôle ainsi !
— En vieillard? répéta le jeune homme.
— Le fait est, Bouju, poursuivit la jeune fille sans paraître prendre garde à l'exclamation de son interlocuteur ; le fait est que si jamais quelqu’un fut créé et mis au monde pour aller en Perse en cette qualité, c’est toi. Je défie le plus habile naturaliste de me montrer un mammifère d’une physionomie plus ingrate que la tienne, — ça, je suis obligée de le reconnaitre.
— En vérité, fleur du matin trop aimable, je ne comprends rien à tout ce que tu me dis de plus ou moins flatteur.
— Allons donc! Bouju, ne fais donc pas l'ignorant, tu sais bien qu’en Perse coja est synonyme de vieillard, et que vieillard est synonyme... d'eunuque. »
A ces mots, le jeune homme faillit se trouver mal.
— Jamais, jamais'... eu..eunuque..., moi!
— Tu es fou. Le malheur t’abrutit.
— Eh bien, c'est ce que nous verrons! » fulmina-t-il en se disposant à sortir.
Si je voulais l’arrêter, 11 n'y avait pas un instant à perdre. J'ouvris brusquement la porte et m’élançai à ses trousses. Au même instant il poussait la porte opposée; je ne pus saisir que le pan de son habit, dont il me resta moitié dans la main. Depuis lors, je n’ai jamais plus entendu parler de lui. Quant à Moussa-Nadir, il fut obligé de renoncer à son caprice et d'aller encore en Éthiopie chercher ses cojas.
A l’époque où l'ombre du Très-Haut sur la terre, — c’est ainsi que nos usages veulent que nous désignions humblement notre glorieux souverain ; — à l’époque, dis-je, où ce rot des rois, ce prince plus grand que le ciel, daignait envoyer au schah des Français un ambassadeur, les Persans, à Paris, étaient fort connus et fort appréciés. Ils faisaient des dettes comme de grands seigneurs ; mais, comme tels, ils payaient rarement. Ils agissaient, au reste, avec tant de bonne grâce, qu’il était impossible de prendre la chose en mauvaise part. Un créancier se présentait-il chez eux, aussitôt ils l’invitaient à s’asseoir, lui offraient le narguileh, et le renvoyaient au bout d'une demi-heure de silence avec force sala, malecs. Je crois, à éditeur trop aimable, que cet expulsif équivaut à ce que chez vous on appelle de l’eau bénite de cour. Quoi qu’il en soit, il ne manquait jamais son effet.
Le dernier ambassadeur de Perse à Paris se nommait Hussein-Khan. C'était un Célador dans toute l’acception du mot. Pas de petit-maitre plus coquet, plus recherché dans sa mise, plus amateur du beau sexe, tranchons le mot, plus mauvais sujet; et cependant Hussein- Khan avait soixante ans. Le lendemain du jour où il fit son entrée à Paris, il ne fut question que de lui. Les Parisiens n’en déparlèrent pas. Il y avait longtemps qu’une curiosité exotique ne leur était tombée sous les veux. et, comme vous dites si plaisamment 1et, le besoin s'en faisait qénéralement sentir.
« Vous avez vu l'ambassadeur persan? disait-on à droite et à gauche.
Oui, et vous?
—— Moi? certainement. Quelle belle barbe blanche !
—— Vous voulez dire quelle belle barbe noire?
— Du tout, blanche.
— Allons donc! noire.
— Je vous dis qu’elle est blanche, je l'ai vu hier soir.
Je vous dis qu’elle est noire, je l'ai vu ce matin.
— Messieurs, messieurs, s’écria quelqu'un à ce moment, ne vous échauffez pas, vous avez tous deux raison. Pourquoi, voulez-vous le savoir? C'est que Son Excellence ressemble aux jolies femmes qui, sur le retour, veulent réparer des ans l'irréparable outrage, elle se teint avec du hénné, non les cheveux, puisqu'elle n’en a pas, mais la barbe. »
Hussein-Khan alla à Londres et à Vienne, mais il préférait le séjour de Paris. Le gouvernement français mit à sa disposition un hôtel, et voulut pourvoir à toutes ses dépenses ainsi qu'à celles de sa maison. L'hôtel ne valait peut-être pas le Seadet Abad destiné aux ambassadeurs à Téhéran, mais il n’en était pas moins confortable et digne de l’illustre envoyé du schah. Hussein-Khan ne sortait jamais qu’en voiture. On le rencontrait toujours aux Champs-Elysées ; c'était sa promenade de prédilection. Elle lui rappelait la fameuse avenue de T'charbag, qui n’a pas moins de trois mille mètres de longueur, et qui, outre quatre rangs de platanes, a été bordée sous la direction du schah Abbas, le Louis XIV de la Perse, d’une foule de jardins, de maisons de plaisance, de canaux, de bassins et de kiosques. Frileux comme un Turc, Hussein-Khan était toujours enveloppé de triples fourrures. Beaucoup, le rencontrant au cœur de l’été dans ce grotesque équipage, le prenaient pour un malade en convalescence. Beaucoup d’autres pensaient bonnement que c'était un rider qui, voulant courir les chances d’un steeple-chase, était en entrain de maigrir. Les Orientaux ne font rien sans motif. Le malin vieillard entendait tout et ne disait rien, — mais il n’en pensait pas plus.
Sa mission ne devait pas se borner à dire, suivant la formule consacrée, au schah des Français : « Grand prince, le plus humble de tes « esclaves vient au pied du trône resplendissant de gloire de ta Sublime « Majesté, te présenter le salut de son très-puissant souverain et maitre, « et te porter une lettre contenant des paroles qui sont Comme autant « de perles tirées du fond de la mer de amitié, » il avait encore reçu l'injonction d'étudier les us et coutumes du pays, afin d’en faire un rapport dont la Perse pût ürer parti. Un jour, voyant une émeute, il demanda ce que c'était.
« Excellence, lui répondit son cicerone, c'est une petite distraction que se donne la police à soi-même.
Flatté de la réponse, Hussein-Khan, ürant son éalepin, écrivit dessus :
« La police de Paris, quand elle n'en à pas, se crée elle-même de « l'occupation ; elle fait des émeutes afin de pouvoir les défaire. C’est «une manière comme une autre de prouver son zèle au gouvernement.
Vivante image de leur maître, les gens de Son Excellence agissaient comme elle : ils entretenaient des houris et ils les payaient. Car 1ls pouvaient bien ne pas solder leurs mémoires ; — les mémoires sont des valeurs qui n’ont pas d'échéance certaine, on les à bientôt oubliés; au lieu que les houris, c’est bien autre chose ! On les oublierait, qu'elles ne s'oublieraient pas.
Quoi qu'il en soit, nos braves Persans étaient généreusement rétribués ; Hussein-Khan avait la main large : mais si à leur aise qu'ils fussent, ils ne l’étaient pas encore assez pour agir comme ils le faisaient. Ne pouvant y subvenir, et ne voulant cependant pas qu’on les prit pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire d'obseurs serviteurs, et non d’adroits compères qui, grâce à leurs largesses et à leur costume, s'étaient fait passer pour des gentilshommes d'Ispahan, ils eurent recours à un expédient. Le fait est curieux. L'un d'eux s'adresse à M. Jouannin, et lui exprime en termes pathétiques l’état de détresse dans lequel se trouve la maison de lambassadeur. Suivant lui, les gens de Son Excellence manquent de tout; leur pénurie est complète; ils n’ont plus rien à se mettre sur le dos. out le monde a connu ce pauvre M. Jouannin ; c’étaient la bonté, lobligeance et la honhomie personnifiées. Il va trouver le ministre et lui expose l’humble requête des Persans. Fidèle à ses engagements, le ministre donne immédiatement des ordres, et aussitôt arrivent à l'hôtel de Hussein du linge, des souliers, des bottes, des effets de toute sorte, de quoi vêtir tout un bataillon. Heureux de sa négociation, M. Jouannin retourne le lendemain même chez l'ambassadeur, afin de s'assurer par lui-même si tout a bien été exécuté conformément à ses désirs. Au moment où il arrivait à l'hôtel, une foule de marchands d’habits stationnaient sous le porche. Surpris de cette affluence, il va aux informations : on lui, répond que ces braves gens attendent le kapoudgi de Son Excellence. qui a une masse d'objets à leur vendre.
« Ce sont sans doute les défroques de la maison, » se dit M. Jouanmin, el 1} passa outre.
Mais il ne tarda pas à reconnaitre qu'il avait été dupe de son trop de confiance ; bientôt il apprit que, loin de se servir pour leur propre usage des effets qui venaient de leur être envoyés, les Persans les avaient. comme vous dites pittoresquement, /aves,
Pendant le peu de temps que Hussein-Khan resta à Paris, il avait trouvé le moyen de dépenser beaucoup plus que son budget ne le lui permettait. La veille de son départ, il consulte sa caisse, elle était vide: il retourne les poches de ses habits, elles ne contenaient pas un para. Dans cette extrémité, il eut recours à M. Jouannin.
« Fais-moi le plaisir, lui dit-il, d'aller trouver le gracieux vizir qui m'a
si bien accueilli ; apprends-lui que Hussein-Khan a besoin d’argent, qu'il se sacrifie à ses souhaits, et lui désire toutes sortes de prospérités. »
Le gracieux vizir fut sensible aux vœux de l'ambassadeur, mais insensible, cette fois, à sa demande.
« Retournez vers Son Excellence, répondit-il à M. Jouannin, donnezlui l'adresse de M. H**, et souhaitez-lui de ma part un heureux voyage. »
M. H° est le banquier des consuls et des ambassadeurs, — ce qui ne veut pas dire qu’il mette son portefeuille à leur indiscrétion.
« Que jamais je ne puisse franchir l’£l-Serat, eut beau lui dire Hussein-Khan, si, de retour à Téhéran, je ne m’acquitte pas envers toi. »
MH connaît son Orient. I a lu Hammer et Hafiz. Il sait que l£!- Serat est un pont de la largeur du fil d’une toile d’araignée, sur lequel les musulmans, vêtus à peu près comme l’étaient vos preux d'autrefois. le casque en tête, le panache au vent, le djerid à la main, et leur coursier couvert d’une peau de tigre, doivent passer au triple galop pour aller en paradis: qu'il n’y a point d'autre chemin, et que la rivière qui coule au-dessous est l'enfer.
‘ J'en suis désolé, dit-il, mais Votre Excellence me donne là une garantie qui n’a pas cours à la Bourse.
— Je te ferai décorer du Soleil de Perse. »
Le Soleil de Perse n’a du soleil que le nom ; ses rayons se composent d'émeraudes et de rubis de la plus éclatante fausseté, le tout enchässé dans du chrysocal. M. H*** ne l'ignorait pas.
« Tant de bonté me rend confus, répliqua-t-il en s’inclinant jusqu'à terre ; mais j'aimerais autant une signature connue sur la place.
— Je t'offre la mienne, elle l’est, j’espère, bien assez.
— Elle l’est même beaucoup trop, murmura l'inflexible capitaliste , c'est ce qui lui ôte sa valeur : en France, nous avons la sotte habitude de n’attacher de prix qu'aux choses qui sont rares.
— Ne parviendrai-je pas à dépister un banquier plus accommodant que toi? On m'avait cependant dit qu’à Paris l’on trouvait de tout.
— De tout, il est vrai, excepté des banquiers faciles. »
Hussein-Khan rentra à son hôtel fort désappointé. Il passa la nuit en réflexions très-peu gaies. À l’aube du jour, une idée lumineuse lui était venue. Il rassemble ses bijoux, ses pierreries, les met dans une boîte et les envoie à M. H***. M. H** n’est pas un prêteur sur gages, et cependant il se laissa cette fois attendrir. L’abnégation de Son Excellence l'avait touché jusqu'aux larmes. Bien certain que ses bijoux étaient aussi vrais que le Soleil de Perse l’est peu, il envoya à Hussein-Khan trente mille francs.
Mais notre pauvre ambassadeur n’était pas au bout de ses tribulations. Instruit de sa prodigalité et de ses conséquences, le schah, aussitôt le retour de Hussein-Khan à sa cour, le fit venir au palais, lui reprocha vivement sa conduite, et termina ladmonition en lui faisant appliquer paternellement la bastonnade.
La bastonnade, en Perse, est un correctif d’une efficacité merveilleuse. Elle n’a aucun rapport avec le knout des Russes. Le knout tue, la bastonnade corrige et rend souple. C’est une sorte de gymnastique. Ceux qui la reçoivent s’en trouvent bien ; fort peu en sont morts. Hussein-Khan en éprouva de si heureux effets, qu’il rentra bientôt après en faveur, et M. H*** dans ses écus.
Il y a un an, deux princes persans, — l’histoire n’a pas conservé leurs noms, — vinrent à Paris. Tous deux étaient jeunes et fort amateurs de plaisir. Leurs aventures en tout genre furent nombreuses. Je n'ai pu recueillir que ce qui avait trait à celui qu’en raison de la couleur de soufre de son costume, on avait surnommé le Chat-Jaune. C'était un garçon de bonne mine, à la taille petite, mais bien prise, aux yeux vifs, au front haut, aux dents blanches, à la parole ardente et moqueuse. Pendant trois
mois, il mena grand train. Chez lui, on le trouvait toujours assis le dos appuyé sur un Coussin de satin jaune, vêtu d’une robe de même étoffe, sur laquelle retombait sa barbe plus longue et plus noire que fournie. Les parements de sa robe, de couleur verte ou rose, remontaient jusqu'au coude. Deux beaux bracelets de forme ronde, en pierres fines, ornaient la partie supérieure de ses bras. Au lieu de kalpack, il portait une espèce de tiare, dont un tissu de perles, semé de rubis et d’émeraudes, formait le rebord. Une aigrette en pierreries était placée sur le devant de cette coiffure et surmontée de trois plumes de héron. Un riche poignard passait dans un ceinturon que relevaient de belles émeraudes et auquel était suspendu un superbe damas.
Le Chat-Jaune se prétendait l’un des cent quatre fils de Féth-Ali- Schah. Sa hardiesse était sans égale. S'il eût eu en sa possession le diamant kouhi-nour [montagne de lumière), peut-être n’eût-il pas hésité à se présenter comme le schah régnant lui-même venu en France incognito. On ne voyait que lui dans les lieux publics. L'Opéra était son rendez-vous de prédilection. Il avait loué une stalle du milieu, afin de jouir plus à son aise du rond de jambes des danseuses. Armé d’une énorme lorgnette, il la tenait continuellement braquée vers la scène. Le spectacle terminé, il envoyait le mouchoir à celles des aliméhs ou sylphides dont les pirouettes l'avaient le plus charmé. De leur côté, enchantées d'avoir obtenu ses suffrages, les sylphides se montraient rarement cruelles. Toutes tenaient à mériter son estime et à justifier ses cadeaux. Le corps du ballet à conservé le plus doux souvenir des brocarts de Yezd, des colliers du Khoraçan et des perles de l'ile de Bahhrein que l'illustre rejeton des Khosroës lui à prodigués.
Une fois cependant l'attention du noble étranger se trouva distraite. Sa lorgnette, un instant détournée de la scène, s'était arrêtée sur une loge, laquelle contenait la plus ravissante tête de jeune fille. Transporté d’admiration et d’amour, il ne songea qu’au moyen de se rapprocher d'elle. Ce soir-là, les sylphides eurent tort. Le Chat-Jaune avait continuellement auprès de lu: deux esclaves.
«© Va-t'en, dit-il à l’un d’eux en lui désignant la loge, va-t’en demander au respectable indigène qui accompagne cette fleur de beauté s'il veut bien, pour vingt-quatre heures, m’accorder sa fille en mariage. Tu lui diras que je veux que la prunelle de mes yeux soit le sentier de ses pieds. »
Ceci se passait pendant un entr’acte.
L’esclave partit, et revint dix minutes après en disant :
« Seigneur, le respectable indigène vers lequel tn m'as envoyé m'a
répondu sans détour que si tu n'étais pas ce que tu es, il te donnerait non sa fille, mais une volée de coups de canne. — Chéfy, cet impur à perdu la tête, répliqua le Chat-Jaune en haussant l'épaule; il n'a pas su apprécier l’insigne faveur que je lui réservais. Je lui pardonne. »
Pourquoi, à éditeur moraliste, froncer ainsi le front? Chez nous, de la part de nos souverains, cet usage n’a rien qui surprenne. Dernièrement Méhémet-Schah, notre bienveillant et tout-puissant maitre, — que l’ange Gabriel, à l'heure éloignée de sa mort, ne manque pas de l'enlever par sa houppe! — apprit qu'une jeune fille d’une beauté extraordinaire habitait à Chiraz. Il la fit demander à son père pour trois jours. Méhémet- Schah, — que son nom ne cesse de briller entre tous les autres! — était, tu le vois, moins discret que le Chat-Jaune. La jeune fille venait d’être fiancée; mais trop grand était l'honneur que lui faisait son souverain pour qu’on hésitât à condescendre à ses désirs. Méhémet-Schah, — qu’Ali ne cesse de l'aimer ! — reçut la jeune fille avec toutes sortes de Joyeuses démonstrations, passa trois jours avec elle au milieu de fêtes plus brillantes les unes que les autres; après quoi il la fit reconduire chez son père avec de riches présents.
Peut-être t'imagines-tu que le fiancé, à la nouvelle de cette impériale fantaisie, aura renoncé à ses projets de mariage? Au contraire; non moins flatté que son beau-père de la suprême distinction avec laquelle avait été traitée sa future, il hâta le jour de son union avec elle, afin de couronner l'édifice dont notre invincible souverain, — qu'Allah le bénisse et le maintienne ! — avait daigné poser la première pierre.
Nous sommes de deux cents ans plus jeunes que vous : or, il y a deux siècles, n’aviez-vous pas, chez vous, les charmants droits du seigneur?
Le Chat-Jaune resta trois mois à Paris. Ces trois mois écoulés, il fut obligé de déguerpir. Déguerpir est le mot, et voici pourquoi. Un jour, son secrétaire lui lisant les journaux, son attention fut fixée par ce passage emprunté au Sémaphore de Marseille : |
« Suivant les dernières lettres de l'Orient, un domestique de l’ambas- « sadeur persan à Stamboul se serait emparé de la caisse de son maitre, « laquelle, outre d'importantes valeurs, contenait une quantité considé- « rable de bijoux, et aurait aussitôt pris la fuite. On est depuis longtemps « déjà à sa recherche. Tout fait présumer qu'il aura cherché un refuge « à Paris. »
Ces sortes de nouvelles ainsi propagées ont un avantage, cest celui de mettre les coupables en éveil, et de leur offrir les moyens de se soustraire aux poursuites dont ils sont l'objet.
Le soir même, notre Chat-Jaune avait disparu.
Son départ laissa un grand vide parmi les danseuses. Beaucoup, en considération de ses largesses, lui auraient pardonné d’être quelque chose de moins que l’un des cent quatre fils de Féth-Ali-Schah. Les plus éplorées cherchèrent à savoir de quel côté il avait dirigé ses pas; ce fut en pure perte. On est encore à l’apprendre. Son confrère paya pour lui : il fut arrêté; mais on le retint le moins possible en prison. L'enquête faite à ce sujet ayant démontré qu'il était véritablement prince, et qu’il n'avait rien de commun avec le fugitif, il fut relâché. Il n’avait subi qu’une prévention de douze semaines, le temps nécessaire pour écrire à Ispahan et recevoir une réponse.
Et maintenant, 6 magnanime éditeur, je m’arrête. A peine ai-je effleuré mon sujet, et déjà je m'aperçois que j'ai dévoré l’espace, bien court, du reste, qu'il l'avait plu de m'accorder. Ai-je rempli ton but? Ai-je répondu à tes espérances ? Ai-je avec autant de succès que tu l’aurais voulu, que beaucoup de tes co-hommes l’ont fait, torturé cette belle langue francaise, la langue universelle aujourd’hui? Que le publie en soit juge. On ne me refusera pas du moins l'intention. Si j'ai échoué, l’on me pardonnera en songeant que je suis étranger. À ce titre, et bien que je sois depuis de longues années déjà à Paris, Je ne puis encore posséder toutes les ressources, toutes les linesses, toutes les subtilités d’une langue que Je n'ai point apprise en naissant.
À Paris, le 8 de la lune de gemmadi.
MALECK - ZADEH.
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