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vingt-cinq ans, eût passé au moins pour une étrangeté. Paris n'avait jusqu'alors vu circuler dans ses rues qu’à de longs intervalles ces graves figures à barbe, devenues si rares aujourd’hui, vêtues de caftans aux plis soyeux, coiffées du caouk de feutre drapé, et enturbanées d’une vingtaine d'aunes de mousseline des Indes, lesquelles composaient le personnel des ambassades extraordinaires envoyées chez nous par la Sublime Porte Ottomane.
Quant aux touristes poussés hors de chez eux par le désir de se distraire ou de s’instruire, 1! ne s’en était peut-être pas rencontré un seul exemple avant les réformes du sultan Mahmoud. C’est d’ailleurs, comme on sait, un point de dogme chez les musulmans de ne pas se souiller au contact des infidèles:; et les marchands que leurs affaires amenaient dans nos ports, bien loin de songer à faire le pèlerinage de la grande capitale, n'avaient rien de plus pressé que de retourner fouler le sol natal, et d'aller se purifier, par les ablutions et la prière, dans quelque mosquée réputée sainte, celle d'Eyoub, par exemple, à Constantinople.
Aussi était-ce tout un événement dans le monde parisien que l’arrivée de ces superbes diplomates que chacun voulait voir passer au moins dans la rue, et que les plus heureux ou les mieux protégés allaient visiter dans leur hôtel, ainsi que nous avons depuis visité la girafe, le dey d'Alger, don Miguel, Sidi-Ben-Arach et autres excentricités, et comme nous irons saluer quelque jour peut-être Abd-el-Kader ou le dey marocain Abder-rahman.
Beaucoup se rappellent encore l'ambassade du fameux Halet-Efendi, sous l’empire, et les cachemires merveilleux qu'il donna en présent à quelques dames, sans compter les tissus de contrebande que les gens de sa maison vendaient à la barbe des douaniers impériaux. La guerre de l’empereur contre l'Europe vint, à cette époque, intercepter toutes les communications entre Paris et Constantinople; et le représentant du padischah, du dispensateur des couronnes, du possesseur de Damas, odeur
du Paradis, Penvoyé de l'ombre de Dieu sur la terre, se trouva, par force
majeure, privé de ses appointements et réduit aux expédients pour subvenir à ses premiers besoins.
Or, je vous le demande, qu'est-ce qu'un ambassadeur sans le sou, fût-ce l'ambassadeur d'un padischah ? Des actes de chancellerie ne sont pas, par malheur, des effets négociables à la Bourse. Il est plus aisé de traiter de la paix et de la guerre avec les cabinets de l’Europe, que d'annuler une échéance quand on à souscrit des billets, On n’envoie pas un ultimatum à un créancier récaleitrant, et la justice du tribunal de commerce est
basée sur cet inamovible principe, qu'il faut payer ses dettes même lorsqu’on n’a pas d'argent.
Halet-Efendi, le somptueux favori du sultan Mahmoud, eut beau invoquer tous les saints du paradis islamique, lire et relire les sourates du Koran, consulter son imdm (aumônier), son cuisinier, ses secréaires, son portier, et les orientalistes qui se chargeaient de son exhibition en publie, il ne put trouver une raison pour rétorquer les petits carrés de papier timbré qui pleuvaient des quatre coins de Paris à son hôtel.
Le moment arrivait cependant où la honte d’un jugement consulaire allait descendre sur la splendeur de son nom. I fallait une inspiration d’en haut. Cette inspiration arriva.
L'ambassadeur se fit apporter son écritoire et ses calems de roseau taillé, et, roulant entre ses doigts une belle feuille de vélin glacé, il écrivit à l’empereur Napoléon une lettre noble et touchante, dans laquelle il suppliait Sa Majesté de lui avancer la somme nécessaire à l’extinction de ses dettes.
L'empereur répondit le jour même, et fit don à l'ambassadeur du double de la somme qu’il avait demandée à emprunter.
Ce trait du grand empereur est de la plus complète authenticité, et je le consigne ici, parce qu'il ne me souvient pas de l'avoir jamais vu rapporter ailleurs.
Les temps sont bien changés depuis l'ambassade d’Halet-Efendi. Outre que la guerre générale n’est pas à nos portes, et que le grand empereur dort avec sa gloire sous le dôme des Invakdes (singulier rapprochement de mots qui est de l’histoire aussi cependant), nos honorables représentants ne seraient pas aussi généreux des deniers publies quand il s’agit d'autre chose que de la pêche de la morue, leur idéal, comme on sait, ou de la protection illimitée des électeurs herbagers qui font les députés, et des huit ou dix gros propriétaires de mines de charbons qui font les électeurs, et dont la spécialité est de rendre jusqu'à présent les chemins de fer improductifs.
C’est de la réforme opérée dans ses États par sultan Mahmoud que date la venue des voyageurs tures à Paris. C’est aussi depuis ce temps que les ambassades ottomanes ont été choisies parmi les fonctionnaires les plus intelligents et les plus distingués de la Porte, et que le gouvernement et les riches dignitaires de l'empire ont envoyé des jeunes gens étudier chez nous les sciences et les arts du monde civilisé.
Nous avons done à passer en revue trois catégories de Tures à Paris :
les ambassades, — les étudiants — et enfin les simples touristes amateurs. Pour commencer par la partie sérieuse de notre sujet, nous donnerons la préséance, comme de raison, aux ambassades, et nous enregistrerons aussi brièvement que possible les personnes remarquables qui les ont composées. Les deux plus illustres de ces missions furent, sans contredit, celles de S. Exc. Réchid-Pacha et de S. A. Ahmed-Féthi-Pacha. Réchid-Pacha est pour la troisième fois ambassadeur à Paris, après avoir occupé, avec une incomparable habileté, le poste de ministre des
affaires étrangères pendant la fameuse crise égyptienne qui faillit naguère mettre l'Europe en feu. Assez de biographes ont raconté comment cet habile politique, âgé aujourd’hui d’une quarantaine d'années seulement, fut d'abord un poëte élégant, puis un employé du ministère des affaires étrangères, puis un ambassadeur, puis un ministre d'État: assez de per-
sonnes du monde ont été et sont tous les jours à même d'apprécier l’esprit fin et délicat, le tact exquis, l’urbanité toute française de ce représentant de la nouvelle Turquie, pour que nous puissions nous dispenser de répéter des éloges acceptés désormais par tous comme une incontestable vérité.
Un fait achèvera de le peindre.
Le 29 juillet dernier, une foule immense s'était portée vers la place de la Concorde, afin de voir de plus près le feu d'artifice tiré en l'honneur des victimes de la révolution de 1850, et les magnifiques illuminations des Champs-Élysées. Réchid-Pacha avait mis obligeamment son hôtel à la disposition d'une société aussi élégante que distinguée. Des députés, des diplomates, des artistes cireulaient dans les vastes salons du rez-dechaussée, qui tous resplendissaient de lumières. Aux dames avaient été réservés les appartements particuliers de Son Excellence, dont les fenêtres ouvrent immédiatement en face de la place. Vêtu avec une extrême simplicité, l'ambassadeur se promenait de long en large dans la grande allée de son jardin, tantôt fumant son tchibouek et s’entretenant familièrement avec ses secrétaires, lantôt répondant avec affabilité au salut des personnes qui venaient l’aborder; le plus souvent s’occupant lui-même de caser ses hôtes, et veillant avec une galanterie toute française à ce que les dames fussent convenablement placées.
La fête terminée, de nombreux domestiques paraissaient armés de plateaux couverts de glaces et de sorbets, lorsque soudain des cris affreux se font entendre : c’est la foule qui, satisfaite du spectacle auquel elle vient d'assister, veut refluer dans Paris, tandis qu’une autre foule, qui n'en à pas assez vu, S'avance en sens opposé et lui ferme ainst toute
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