PASSER
issue. Le choc est terrible. Repoussés sur eux-mêmes, des femmes, des enfants, des vieillards, des hommes même dans toute la force de l'âge, sont renversés, asphyxiés ou cruellement écrasés!
A la vue de cette affreuse mêlée, lambassadeur fait un signe; et tandis que ses domestiques, avec un courage digne de grands éloges, vont arracher des victimes du sein de cette mer agitée, lui-même, du haut du mur de son jardin, soulevant dans ses bras plusieurs personnes évanouies, les soustrait à une mort presque certaine, leur fait administrer les soins les plus empressés par le jeune et habile médecin de Pambassade, et veille à ce qu’elles ne soient transportées chez elles qu’alors que leur état le leur permet sans danger.
Les journaux de Paris ont bien quelque temps gardé rancune à Réchid- Pacha pour le fameux traité du 45 juillet et pour la brusque terminaison de l'affaire égyptienne par l'intervention en Syrie; ce qu'ils ne lui pardonnaient pas surtout, c'était d’avoir enterré sous les ruines de Saint- Jean-d’Acre, ee boulevard inexpugnable réduit en cendres en trois heures, leurs magnifiques plans de campagne et leurs dithyrambes sur la puissance de Méhémet-Ali.
Mais aujourd’hui qu'on y voit clair, aujourd'hui que le gouvernement et la presse ont reconnu, à n’en pas douter, qu'ils ne savaient pas un mot de la question qu'ils traitaient, on pardonne à Réchid-Pacha de n'avoir pas sacrifié les intérêts qui lui avaient été confiés par sen souverain pour sauver quelques petites vanités compromises.
Celui qui écrit ces lignes sait mieux que personne quelles sympathies
téchid-Pacha a toujours manifestées pour la France, dans ces temps difliciles où il eut le courage de refuser aux instances réitérées des ennemis de la France le renvoi des Français alors au service du gouvernement turc. Combien peu de nos hommes d'Etat, en pareille circonstance, auraient hésité à sacrifier leurs créatures et leurs amis, et quelles belles phrases ils n'auraient pas manqué de trouver dans le sac de leur rhétorique pour mettre leur lcheté et leur ingratitude sur le compte de la grandeur d'âme et de la dure nécessité !
L’ambassadeur actuel de la Porte à Londres, S. Exec. Aali-Efendi, a débuté en Europe comme conseiller d’ambassade de Réchid-Pacha, dontil est l’un des élèves les plus distingués. C’est à Paris qu'il s’est initié aux secrets de la politique européenne, à notre civilisation, à nos arts, à nos sciences, et qu’il est parvenu en peu de temps, comme son illustre modèle, à parler et à écrirenotre langue avec correction et facilité. Aali-Efendi n'a pas plus de trente ans, et il a déjà occupé les postes de conseiller
d’ambassade, de sous-secrétaire d'État au département des affaires étrangères à Constantinople, et enfin d’ambassadeur à Londres. C’est un des meilleurs esprits du parti réformiste, et nous le verrons, sans aucun doute, entrer dans là composition du premier cabinet que le sultan appellera aux affaires, quand le système de réaction aura fait son temps.
Il a été remplacé dans les fonctions qu'il remplissait à Paris par Nédim- Efendi, que la mort vient de frapper à l'instant même où nous écrivons ces lignes. Également élevé à l’école et sous les yeux de Réchid-Pacha, qui, comme les sultans Mahmoud et Abdul-Meujid, avait reconnu en lui des qualités rares, Nédim-Efendi occupait son poste avec distinction. Les connaissances profondes en politique et en diplomatie qu'il avait acquises par un long séjour en Europe, jointes à son âge, — trente-deux ans, — lui promettaient le plus brillant avenir. Homme de progrès et de sens, il secondait son illustre protecteur avec autant de dévouement que de modestie. Sa fin prématurée a douloureusement affecté les nombreux amis qu'il avait su se faire en France par l’aménité de ses relations, son esprit, ses talents, et surtout son excellent cœur.
Fuad-Efendi, aujourd’hui ambassadeur extraordinaire en Espagne, n’était pas attaché à l'ambassade de Réchid-Pacha, quand il accompagna Son Excellence à Paris, c'était un simple visiteur. La presse espagnole s’est chargée de publier sa galanterie envers les dames et le charme de ses conversations spirituelles et pleines de tact et de goût. Fuad-Efendi est un jeune homme de trente ans, parlant le français et l'anglais avec la plus grande facilité. Ces brillantes qualités n’exeluent pas le savoir et l’habileté politique dans cet élégant diplomate, qui peut compter parmi les meilleures têtes du parti de la réforme.
S. A. Ahmed-Féthi-Pacha était ambassadeur à Paris avant la mort du sultan Mahmoud, dont il était particulièrement estimé. C’est à son intrépidité dans la dernière guerre des Russes en Turquie (1828-1899) qu'il dut son rapide avancement et ce surnom de Féthi (vainqueur) qui lui fut donné par le sultan après qu’il eut enfoncé un carré russe, sous les murs de Varna, avec un régiment de cavalerie dont il était alors colonel. Promu au grade de férik (général de brigade), puis à celui de Hvapacha (général de division), il fut enfin créé muchir (feld-maréchal), puis ambassadeur à Paris. Il était ministre du commerce pendant la dermère administration de Réchid-Pacha; il préside aujourd’hui le conseil suprême de justice, espèce de conseil d'Etat composé des ministres et de quelques hauts dignitaires de Pempire, et il sv fait remarquer par son
patriotisme et par le courage avec lequel il combat les mesures réactionnaires. C’est à lui que l’on doit la chute du fanatique ministre des finances Naliz-Pacha, qu’il osa attaquer en face, en plein divan, après l’assassinat juridique du malheureux Arménien Ovaghim.
Le caractère noble et chevaleresque de Féthi-Pacha respire tout entier dans sa physionomie franche et ouverte. En disant adieu aux vieux préjugés du fanatisme ture, il a conservé les qualités fortes et solides qui constituent le fond de cette race osmanlique moins dégénérée qu’on ne le croit. Personne n’est plus dévoué à son souverain, qu’il aime à la fois comme un maitre et comme le fils de son ancien protecteur. Le jeune Sultan, qui sait apprécier un aussi loyal serviteur, lui a donné en mariage, il y a trois ans, la sultane Atiyé, sa sœur, et il est probable qu'il le rappellera au ministère aussitôt que les circonstances politiques le permettront.
Dans son court passage au pouvoir, Féthi-Pacha avait préparé une foule de projets pour la réforme ou plutôt pour la création de l'administration turque. Entrainé trop tôt dans la chute du ministère réformisie, il n’eut le temps que d'installer un service régulier de poste aux lettres dans les principales provinces de l'empire, et de mettre fin aux dilapidations des marchés de l'Etat par les traïtants, en faisant prévaloir et en appliquant le mode des concessions par adjudications. Il avait fait rédiger un code de commerce, discuté jusqu'aux deux tiers de son texte et accepté par une commission composée des négociants les plus éclairés de Constantinople, tures, grecs, arméniens, français, anglais et russes. Ce recueil nécessaire et en l’absence duquel le tribunal de commerce du pays rend les jugements les plus incroyables, en se fondant sur l'équité naturelle, sera mis un jour en vigueur; mais il serait indispensable qu'il füt précédé de quelques lois civiles sur la propriété.
Parmi les secrétaires attachés à l'ambassade de Féthi-Pacha, nous devons citer les noms de Sami-Efendi, depuis rédacteur du Moniteur turc, el auteur d’un curieux voyage en France publié en langue turque à Constantinople ; et Emin-Mouhlis-Efendi, aujourd’hui premier traducteur de la Porte, noble et excellente nature, jeune homme plein de droiture et de capacité, que sa trop grande modestie à seul empêché Jusqu'ici de parvenir à un emploi plus important.
Talât-Efendi n’a fait que passer à Paris comme chargé d’affaires : mais, Comme il n’y avait pas d’affaires pendant son séjour à Paris, l’occasion lui à manqué sans doute pour faire parler de lui. Il a été plus heureux depuis dans son intendance de l’île de Chypre, où il a su introduire
quelques bonnes améliorations ; 11 est aujourd'hui ministre plénipotentiaire à Berlin.
Citons encore parmi les ambassadeurs tures à Paris S. Exec. Nouri- Efendi, mort si malheureusement, il y a une année, sur la frontière de Perse, où il avait été envoyé par son gouvernement, en qualité de commissaire impérial, pour régler le différend qui existait alors avec la cour de Téhéran. Nouri-Efendi n’était pas un grand diplomate ; mais c'était un excellent homme dont on pouvait rire sans le fâcher, très-habile aux échecs et jouant le whist comme M. de Talleyrand, à qui il disputait encore la palme de la gastronomie.
Son Excellence turque ne dédaignait pas de mettre elle-même la main a la pâte, comme on dit, quand il s'agissait de se procurer quelque bon plat national. Elle excellait dans la confection des beuréks, espèce de pâtisserie très-lourde et qui rappelle nos gäteaux de plomb; nul ne savait mieux piler des blanes de poulet dans un mortier avec du sucre, de l'essence de rose et de la cannelle, pour en former cet entremets si goûté depuis Constantinople jusqu’à Bagdad, et que l’on appelle taouk-geuksou.
Les cuisines de l'hôtel des Champs-Elysées n'étant pas un laboratoire assez vaste et assez digne du talent d’un si grand artiste, c’est sur la terrasse du jardin de l’ambassade que l'excellent Nouri-Efendi établissait parfois son cabinet culinaire. On étendait sur le sable d’une allée un tapis aux riches couleurs; on apportait triomphalement un fourneau allumé, et le diplomate oriental, entouré de ses garçons de cuisine comme un sacrificateur de ses lévites, retroussait jusque par-dessus l’épaule les larges manches de sa chemise de soie et se mettait bravement à l’œuvre.
Un matin (Nouri-Efendi avait passé la nuit plongé dans ses méditations); un matin, disons-nous, le Talleyrand ture se leva plus joyeux que de coutume, et fit porter l'appareil culinaire dans le jardin.
I avait médité qu'il mangerait à son déjeuner des yolandji-dolma.
Ce sont des boulettes de riz roulées dans des feuilles de vigne.
[I mit bas sa pelisse de renard noir, releva ses manches, passa la main sur sa barbe, inclina sur la partie inférieure de son crâne vénérable son rouge fessi dont la houppette de soie bleue lui pendait entre les deux épaules, et, à genoux sur son tapis de prières, il commença le sacrifice sur le fourneau de briques qui tenait lieu d’autel et où petillait le charbon embrasé en guise de nard et de cinnamome. Le soleil était radieux, et la lune elle-même, curieuse sans doute de ce spectacle, entr’ouvrait avec sa corne d'argent un petit coin du manteau bleu du ciel: les oiseaux chantaient dans les branches des lilas: les abeilles et les papillons trô-
où -