LECTURE AA
naient sur les tulipes et sur les rosiers ; tout faisait silence autour du laboratoire en plein air. Tout à coup un pas cadencé se fait entendre sur le sable du jardin. L’ambassadeur tourne la tête pour savoir quel est l’audacieux qui ose le troubler ainsi dans son travail, et il se trouve en face de M. le comte d’Appony, l'ambassadeur d'Autriche, qui venait en grand costume lui rendre sa visite de cérémonie !
Nouri-Efendi n’était pas seulement un gastronome remarquable, il était, en outre, grand mathématicien et astronome forcené, toujours plongé dans les x, et s'intéressant beaucoup plus aux révolutions du ciel qu’à celles de la terre. Ainsi vont les choses humaines. M. de Talleyrand et Nouri-Efendi ne sont plus ; pourtant les révolutions célestes et terrestres marchent toujours leur train, comme les parties de whist; et la gastronomie ne chôme pas plus que la diplomatie; ajoutons, pour être vrai jusqu’au bout, que nous voyons faire plus de bons repas que de bonne politique.
Complétons cette nomenclature diplomatique en citant aussi le nom de Nafi-Efendi, dont le Charivari s’est plus occupé que le monde ministériel. Nali-Efendi, élève et partisan de l’ancien régime, fit son entrée à la cour du roi des Français, à l’antique mode turque, en faisant porter sur la tête de son premier secrétaire la lettre du sultan qui l’accréditait en qualité d’ambassadeur. Il prodigua, dit-on, à la reine et aux princes, dans ses compliments officiels, les perles les plus rares de l’éloquence orientale. Il honora de sa présence quelques représentations de l'Opéra et de la chambre des députés. Le Charivari, qui enregistrait les faits et gestes de Son Excellence, prétend qu'il prit congé de S. M. Louis-Philippe dans un état quelque peu voisin de l'ivresse. Nous n’avons pu vérifier ce fait, assez compromettant, mais nous ouvrons nos colonnes aux rectifications de M. l'introducteur des ambassadeurs, qui seul peut démentir ou confirmer l’anecdote.
Après avoir présenté à nos lecteurs cette silhouette des ambassades turques à Paris, voyons ce que sont devenus les étudiants envoyés chez nous pour $’instruire.
Deux de ces jeunes gens que vous avez vus en redingotes de drap fermées militairement jusqu’au cou, et coiffés de ces bonnets rouges à flots de soie bleue qui vous ont fait tant de fois regretter le classique et poétique turban, sont devenus pachas.
C’est d’abord Réchid-Méhémet-Efendi, qui étudia à Paris, puis à Metz, où 1l suivit tous les cours d'application de l’école d’artillerie. De retour à Constantinople , après sept années passées en France, il fut nommé
général et directeur de l'artillerie de Top-Hané. Réchid-Méhémed-Pacha organisa promptement et avec un succès complet le matériel et l’administration de l’établissement confié à ses soins. Quant au personnel de ses officiers, la chose était plus difficile, la plupart d’entre eux, les officiers inférieurs surtout, vieux debris des anciens toptchis, ne connaissant rien aux mathématiques, et toute leur science consistant dans le pointage des pièces. Le nouveau directeur ne se rebuta pas pour cela, et il fit venir de France un des officiers les plus distingués de cette arme, son camarade à l’école de Metz, pour instruire les officiers de Top-Hané; deux sous-officiers choisis parmi les plus habiles furent aussi mis à la dispositon du gouvernement ture par notre ministre de la guerre.
Les études commencèrent; mais l’insubordination de ces élèves à barbes grises, le fanatisme qui les empêchait d’obéir à un chef infidèle, et les misérables intrigues de quelques chancelleries de Péra offusquées de voir les Français gagner du crédit quelque part, mirent peu à peu le désordre dans l’école.
Les instructeurs partirent, malgré les supplications et les sincères efforts de Réchid-Méhémet-Pacha; puis vint le revirement ministériel, qui fut précédé de la destitution du directeur de l’artillerie. Tout alors rentra dans le traditionnel désordre qu'on regrettait; des officiers prussiens furent appelés : ils changèrent le matériel et le système d'instruction, et bientôt officiers et soldats, embrouillés par les manœuvres qu'il leur fallait oublier non moins que par celles qu’il leur fallait apprendre, en surent beaucoup moins qu'aux beaux jours de leur ignorance native.
Réchid-Méhémet-Pacha fut envoyé de là à l’armée de Syrie, où il se distingua. On le fit, après la campagne, gouverneur de la citadelle de Saint-Jean-d’Acre, puis pacha de Jérusalem. On l'avait destitué à Constantinople sous prétexte qu'il était trop Français ; on le destitua à Jérusalem sous prétexte qu'il était trop Turc. En désespoir de cause, il porte aujourd’hui le costume arabe et se promène dans les rues de Stamboul, en attendant qu'il plaise à la Providence de lui faire tomber dans la main un autre commandement de province ou d'armée. Malgré tout ce qu’on a pu dire et faire contre lui, Réchid-Méhémet-Pacha n’en est pas moins un homme très-éclairé, très au fait des affaires de sa spécialité, et qu’on devra se hâter d'employer de nouveau quand on voudra autre chose qu’un simulacre d'artillerie, bon tout au plus pour les jours de réjouissances publiques.
Méhémet-Emin-Efendi, qui fit aussi en France des études militaires complètes, fut, comme son ami Réchid-Méhémet, nommé général à son
retour à Constantinople, et adjoint à la direction de lartillerie. Il partagea les travaux et la disgräce de son chef. Il est aujourd’hui simple pacha titulaire, et il attend qu'une administration plus juste sache utiliser ses talents acquis et sa rare capacité. N’étant encore que simple étudiant, suivant les cours de l'école d'état-major à Paris, 1l'avait déjà de luimême organisé, dans son modeste logis de la rue de lAncienne-Comédie, une espèce d’école préparatoire, où il admettait ses jeunes compatriotes, auxquels il démontrait les mathématiques, la physique et les principes de la langue française avec une ardeur et un dévouement dignes des plus grands éloges. À Constantinople, il continua son enseignement avec succès, tout occupé qu'il était des innombrables détails d’organisation de l'artillerie. Si jamais le gouvernement ottoman se décide à établir à Paris une école normale où se formeraient des professeurs turcs destinés à répandre l’instruction dans les provinces de son vaste empire, c’est Méhémet-Emin-Pacha qu'il devra choisir pour diriger cet utile établissement.
La plupart des autres étudiants envoyés en France ont bien profité du temps qu’ils ont passé chez nous ; nous espérons qu'ils donneront quelques jours à leur pays de bons médecins, de bons administrateurs, des savants, des artistes ; mais leurs noms n’appartiennent encore, à aucun ütre, à la publicité.
Nous avons maintenant achevé la partie historique et pour ainsi dire officielle de notre sujet ; il nous reste à examiner le simple touriste turc débarqué en France uniquement pour se distraire et pour faire son éducation aux frais de sa propre bourse.
Nous avons dit que le Turc est peu voyageur de sa nature. Il craint surtout la mer ; et si vous joignez à ces motifs la répugnance traditionnelle qu’il éprouve à s’aventurer dans les pays où règne une autre foi religieuse que la sienne, vous comprendrez facilement pourquoi il figure en si petit nombre parmi les étrangers à Paris. Jen ai connu pourtant qui ont affronté les flots et les préjugés, uniquement pour venir fouler d’un pied libre l’asphalte de nos boulevards et les parquets de nos foyers de théâtres.
De ce nombre était un derviche des extrémités de l'empire et qui était parti sans un sou dans sa poche pour faire le tour du monde ou à peu près. Il avait déjà visité la Perse, l'Inde et la Chine, tantôt soldat, tantôt mendiant, tantôt au service d’un maître croyant ou infidèle, chiite ou sunni, orthodoxe ou hérétique. Il était revenu de la Chine par terre avec la mission russe jusqu'à Pétersbourg; puis 1! avait visité l'Angleterre ;
puis enfin, quand je le vis, il arrivait à Paris toujours aussi pauvre, toujours aussi confiant et inventif, toujours résigné à tout ce qui pourrait le porter en avant dans sa pérégrination incessante. Il parlait un jargon composé des lambeaux de toutes les langues qu’il avait entendu parler. Faute de mieux, il entra comme cuisinier au service de Réchid-Méhémet- Pacha. Quelle cuisine ! J'en ai mangé, moi qui vous parle ; chaque jour,
Vus,
EL LPO
selon son caprice, il vous faisait diner à la persane, à la chinoise, à la mongole. Je puis me flatter, grâce à Dervich-Agha, d’avoir fait le cours le plus complet de géographie culinaire-pratique qui jamais se soit fait au monde. Dieu lui pardonne ses ragoûts en faveur de l'esprit drôlatique dont il assaisonnait ses immenses démonstrations à l'appui de ses œuvres. Réchid-Méhémet-Pacha l'emmena avec lui à Constantinople, puis en Syrie, où, quittant le tablier de cuisine pour le sabre du soldat, Dervich
se distingua sur le champ de bataille. J'ai depuis perdu sa trace; mais je ne serais pas étonné de le rencontrer quelque jour sur le houlevard des ltaliens marchand de pastilles du sérail ou diplomate attaché à quelque mission d'Abd-el-Kader ou du dey de Maroc.
J'ai vu à Paris les deux seules voyageuses turques qui, je crois, y soient jamais venues. Elles avaient été amenées de Constantine, après la prise de cette ville, par un vieil osmanli qui les tenait enfermées avec un soin extrême. Elles ne sortaient jamais qu’en voiture, et encore les obligeait-on à tenir constamment les stores baissés. Une négresse les gardait au logis pendant que leur protecteur, qui se prétendait leur mari, allait se promener, en fumant son tchibouk, au Palais-Royal ou aux Champs-Elysées. Un jeune Turc de mes amis vint un matin chez moi et me tint, à propos de ces deux femmes, le discours suivant :
« Il faut que vous m’aidiez à accomplir un grand acte de justice et d'humanité.
— Tout à vos ordres, lui répondis-je.
— Il s’agit, reprit-il, de rendre à la liberté et de sauver de l'infamie deux pauvres créatures, mes compatriotes.
— Où sont-elles ?
— Ici-même! à Paris.
— Des femmes turques à Paris? m'écriai-je. Et vous les avez vues?
— Je les ai vues.
— Et vous les connaissez ?
—- Je ne les connais pas.
— Au moins vous leur avez parlé?
—. Je ne leur ai pas parlé.
— D'où vient cet intérêt subit? Je pense qu’elles sont jeunes et jolies.
— L'une des deux m’a paru telle. Toutefois, vous pouvez me croire, je n’agis comme je le fais que par un pur sentiment d'humanité.
— Soit! repris-je. Je vons servirai. Quand et comment voulez-vous
— Je vous mettrai d'abord au fait de ce que je sais, me répondit mon ami. La plus jeune de ces deux femmes à perdu son père à l'attaque de Constantine. Elle appartient à une famille turque de Constantinople, où elle est née elle-même. Elle a plu à un grand personnage de l’armée française qui à quitté l'Afrique sans avoir pu obtenir d'elle ce qu'il désirait. L'homme qui se dit son mari ne l’est pas ; il abuse de son pouvoir et de l'ignorance de la jeune femme pour la séquestrer ici, en dépit des lois , et le but de son voyage est de la mettre aux mains du puissant personnage
dont je vous ai parlé, au lieu de la reconduire à Stamboul, comme il est censé vouloir le faire.
— Parbleu, mon cher, répondis-je, vous me commencez là un conte des Mille et une Nuits.
— Aidez-moi, répliqua-til, et vous aurez la preuve de ce que J'avance. »
Le soir même nous faisions la connaissance de l’osmanli de Constanüne en buvant un sorbet dans le jardin du Palais-Royal. Le lendemain, nous étions au mieux ensemble, et il nous récitait des poésies turques de sa composition. Deux jours plus tard. mon ami remettait à une marchande qui avait ses grandes entrées chez les deux recluses une lettre écrite en langue turque et conçue à peu près en ces termes : « Si, comme tout porte à le croire, vous êtes retenues ici contre votre volonté, faites-le savoir par un mot à un de vos dévoués compatriotes, qui s'engage à vous délivrer et à vous renvoyer à Constantinople, votre patrie. »
Notre émissaire remit le billet aux deux femmes pendant que nous prenions des sorbets au Palais-Royal avec notre poëte constantinien. Il nous ünt fort tard à nous réciter des vers, et ce ne fut que le lendemain que nous pümes revoir la marchande.
« Eh bien, la réponse?
— La voici, » répliqua-t-elle.
Et elle nous rendit nôtre lettre telle que nous la lui avions donnée.
“ Vous ne vous êtes done pas acquittée de votre promesse ?
— Si fait.
— Qu'ont dit les femmes ?
--- Beaucoup de paroles que je n'ai pas comprises.
— Ont-elles lu la lettre ?
— Elles ont examiné, tourné et retourné vingt fois le papier dont vous m aviez chargée, et elles me l'ont rendu en soupirant bien fort.
— Comment? EL pas un mot de réponse ?
— Tenez, si vous voulez savoir mon avis, interrompit notre ambassadrice, ce n’est pas mauvaise volonté de leur part, mais c’est que peut-être elles ne savent ni lire ni écrire. »
La pensée était lumineuse. En effet, nous avions oublié que le cas est assez fréquent chez les femmes de province et de médiocre condition : il fallut imaginer un autre moyen.
La phrase turque composant à elle seule le billet fut apprise de mémoire par la marchande, qui, au bout d’une demi-heure d'exercice, la prononça de manière à se faire parfaitement comprendre. Nous retinmes de nou-
veau le protecteur hors de son logis, et notre négociatrice put s'acquitter de sa mission.
Les pauvres femmes, la plus jeune surtout, bondirent de joie en apprenant quel soutien venait au-devant de leur mauvaise fortune. Elles saisirent du premier coup le système de cette correspondance, et la marchande revint à nous la mémoire chargée d’une réponse catégorique qu’elle transmit, comme le télégraphe, sans la comprendre.
Bien sûr désormais que ses soins étaient agréés, mon ami se détermina à l'explosion finale de l'intrigue. Profitant d’une promenade du mari, il alla tout droit frapper au logis des deux recluses, et quand la négresse, après avoir entre-bâillé la porte, voulut le repousser, il força la consigne et se trouva bientôt dans l’appartement, en face de ses protégées.
Il résulta de l'explication qu’elles connurent leur droit de réclamer l'intervention de la justice pour recouvrer leur liberté. Une supplique fat incontinent adressée en leur nom à l’ambassadeur ottoman à Paris, qui fit venir le poëte voyageur et lui demanda sévèrement ce qu'il comptait faire de ces deux femmes. Il fut convenu qu'il les reconduirait lui-même à Constantinople au sein de leur famille, et que le voyage serait payé par le gouvernement turc. Mon ami pourvut à leur prompt embarquement sur un paquebot de l'administration des postes, et nous eûmes la satisfaction d'apprendre bientôt l'arrivée des belles constantiniennés à Stamboul. ;
Le touriste ture qui arrive pour la première fois à Paris suit l’un ou l’autre de ces deux systèmes : ou il tombe dans l’excessive admiration, ou il affecte de ne s'étonner de rien. Ces deux variétés ne sont pas moins curieuses l’une que l’autre à examiner.
L'enthousiaste débute par faire venir chez lui un tailleur, un bottier, un chemisier { spécialité), un bonnetier, etc. Il ne sort pas de sa chambre qu’il ne soit complétement équipé à la franca, au chapeau près cependant, car l’apposition, même fortuite, d’un chapeau sur la tête d’un musulman est une affaire des plus graves ; il faut qu’il soit arrivé à l'extrême point de la civilisation pour se la permettre ; un peu plus loin nous aurons occasion de dire pourquoi, et de traiter plus amplement cette grave matière.
Notre voyageur ainsi métamorphosé, chaussé de bottes vernies, cravaté jusque sous les oreilles, bien pincé dans son pantalon et dans les entournures de sa redingote, qui est ordinairement une polonaise à brandebourgs de soie, et coiffé de son bonnet rouge national, s’empresse d’aller acheter une canne et des gants jaunes ; c’est le complément indispensable. Puis, muni d’un ami complaisant déjà initié aux enchantements
de la capitale, il se lance avec impétuosité à travers les promenades, les spectacles et les restaurants. Dans ce dernier lieu de distraction il ne se sent pas toutefois parfaitement à l'aise. Tout musulman, plutôt par habitude que par préjugé religieux, à un profond dégoût pour la viande de porc. Il s’imagine naturellement que l’élément proscrit par la cuisine de Mahomet se glisse traitreusement sous les mille formes de comestibles étalés devant lui. C’est pourquoi il se livre avec timidité aux entrainements de la carte et de son appétil et se contente de manger quelques pâtisseries et une ou deux côtelettes de mouton, arrosant le tout d’une quanuté indéterminée de vin de Champagne non frappé ( ce progrès de la glace appliquée aux boissons ne se faisant jour qu'après six mois d’études et d'expériences ).
L'attente des bonnes fortunes est son idée fixe. Toutes ces femmes à visage découvert qui le regardent passer en souriant lui semblent autant de houris provoquantes entre lesquelles il n’ose, par pudeur, se décider. Il attend souvent très-longtemps et il s'en retourne même parfois s’embarquer à Marseille toujours en espérant une aventure impossible ; à moins encore qu'il ne passe le temps du retour à en regretter une trop
facile.
Même avant les spectacles, ce que le touriste turc visite avec le plus
d'intérêt, ce sont les cages du jardin des plantes, les députés en séance,
el une revue de la garde nationale. Il trouve que M. Guizot est bien petit pour un si grand orateur, et qu’en revanche M. de Rambuteau est bien grand.
La gymnastique des singes dans leur palais de fil de fer lui parait l'une de nos plus belles institutions, et il salue les inspecteurs bleu de ciel galonnés en argent, et généralement décorés, parce qu'il les prend pour des officiers supérieurs de nos armées de terre ou de mer. Mais, au bout de quelques jours, il se formera, et il apprendra que dans cette capitale de la civilisation tout ce qui reluit n’est pas or, et que les bêtes les plus curieuses ne sont pas celles qu'on enferme.
Le touriste contempteur ou dépréciateur de nos merveilles en tout genre (car nous avons des merveilles en ridicule comme en autre chose) ne change rien à sa toilette composée d’un large pantalon, d’une redingote plus large encore à boutons de métal mal dorés, et d’une cravate de taffetas sale nouée comme une corde autour de son cou, au bas de laquelle sa chemise ouverte forme une baie qui laisse voir les attaches de ses clavicules. Il regarde le ruisseau quand on lui montre le portail de Notre-Dame, hausse les épaules devant les tableaux du Musée, et donne
à son domestique une loge d’Opéra dont on vient de lui faire présent. Rien n’est beau, rien n’est bon que ce qu’il a vu chez lui. Tout ce qu'on lui montre provoque en lui un sourire de pitié. Nos arts, nos sciences, nos monuments, tout le confortable de notre existence, ne sont que barbarie et qu’impiété. Vous reconnaitrez à ces signes un fanatique, ou autrement dit un partisan de l’ancien régime.
Est-ce réellement l'esprit de religion qui ferme les yeux à cet homme et qui le fait parler ainsi? Est-il possible qu'il préfère les rues boueuses, les maisons malsaines de sa ville natale, à la propreté de nos voies publiques et de nos commodes habitations? Ne voit-il pas notre richesse et notre puissance? et se peut-il qu’il ne reconnaisse pas que le dernier de nos mendiants mène une vie de sybarite auprès des paysans affamés, nus et fiévreux de ses provinces qu'il vante ?
Non ; cet homme ment et cherche à se mentir à lui-même. Le fanatisme du parti rétrograde en Turquie, ce n’est pas la religion, c’est l’orgueil, le dépit de se voir dans un état d’infériorité aussi complet. La plupart de ces prétendus fanatiques ne croient pas en Dieu. Leur démoralisation est au comble. Leur conduite publique et privée en est la preuve. Vivre de rapines et d'abus, s'opposer à tout ce qui pourrait entraver leurs concussions et leurs violences, empêcher que de plus habiles et de plus honnêtes ne portent le flambeau dans leurs caverneuses intrigues, voilà leur but, leur croyance, leur foi religieuse.
Quelques-uns suivent cette malheureuse ligne sans v avoir un intérêt direct, mais pour flatter les vices au pouvoir. Qu'ils viennent à Paris, et bientôt les circonstances font tomber cé masque dont ils se couvraient. Ils se fatiguent de la gêne qu’ils s'imposent, et, pour se livrer en liberté à leurs penchants et à leurs plaisirs, ils finissent par avouer qu’ils ne croient pas un mot des belles sentences qu'ils vous ont débitées.
IL y a quelques années j'eus occasion de suivre une conversion de ce genre chez un Turc de Bagdad appartenant à une famille riche et qui avait profité d’une affaire qui l'appelait à Marseille pour venir se promener jusqu'à Paris. Ce touriste me fut présenté, et je ne tardai pas à voir que j'avais affaire au plus farouche croyant qu'eussent jamais produit les steppes désolés de l’Iràk-Arabie.
Il ne manquait pas une de ses cinq prières; il faisait dans les formes les ablutions exigées par le rite orthodoxe ; il ne voulait pas toucher du bout des lèvres une goutte de vin ; il ne paraissait curieux de rien, sinon pour le dénigrer amèrement ; le pacha de Bagdad, à l'entendre, était un souverain plus riche et plus puissant que le roi des Français: enfin pas
une de nos jolies femmes à la mode ne pouvait être comparée, pour les grâces du maintien et du visage, à la plus jeune beauté de l’ancienne capitale des califes.
Le scandale de ces paroles fut tel parmi nos amis tures et français, que chacun jura d’abattre cette morgue par trop démesurément insolente. L'occasion ne tarda pas à se présenter d’elle-même. Notre homme, que j'affublerai du pseudonyme de Mourad Efendi, se laissa un jour entrainer à l’Opéra-ltalien. Dans la loge voisine de celle que nous occupions se trouvait une très-jolie femme dont les grâces étaient encore rehaussées par une toilette de la plus grande richesse et du meilleur goût. Mourad, placé sur le premier rang de la loge, n’était séparé d’elle que par une mince cloison.
L’éclat argentin d’une voix charmante, l'enivrant parfum d’un gigantesque bouquet de violettes passé dans la ceinture de la dame, firent incliner de son côté la tête de notre fanatique. Quand il eut parcouru d’un rapide coup d'œil les suaves contours de ce buste aux lignes harmonieuses, quand il eut arrêté son regard sur ces beaux yeux noirs dont l’éelat électrique le fit bondir sur son fauteuil, il ne s’occupa plus de nous ni de ce qui se passait sur le théâtre ; mais, tout entier à cette apparition féerique, il demeura plongé toute la soirée dans un extase indicible.
Lorsque le rideau fut baissé, il sortit le premier de la loge pour voir passer .dans le corridor cette angélique figure qu’un chasseur à plumes de coq, chamarré de galons d'argent, enveloppa comme une relique dans un manteau d’hermine. Les prunelles de Mourad flamboyaient comme des escarboucles. Il suivit pas à pas la mystérieuse inconnue jusqu'au péristyle du théâtre, où une voiture armoriée vint la prendre pour l’enlever avec la rapidité de la foudre.
En voyant ainsi disparaitre le rêve qu’il avait caressé, Mourad poussa un gros soupir ; et comme il crut remarquer sur nos lèvres un sourire de moquerie, il recomposa son visage et se laissa conduire tranquillement à son hôtel sans prononcer une parole sur les événements de la soirée.
Le lendemain, le domestique de Mourad vint trouver l'un de nous
dans une extrême agitation. Ce domestique était un jeune Grec habitant Paris depuis plusieurs années et parlant le turc et le français avec autant de facilité que sa langue maternelle. Questionné sur l'inquiétude que trahissaient les traits altérés de son visage, il répondit ainsi :
« Mourad-Efendi, mon maître, me menace de me chasser et de me faire donner deux cents coups de bâton sur la plante des pieds si, d'ici à ce soir, je n'ai pas trouvé une femme qu'il a vue hier au théâtre où
vous l'avez conduit. Trouver une femme dans Paris sans autre signalement que des yeux noirs et un bouquet de violettes, c'est une entreprise au-dessus de mes forces. Aussi, désespérant d'y réussir, je quitte le service de Mourad, et je viens vous prier de me trouver une autre place.
== Un instant, Dmitri, répliqua l'ami à qui le domestique grec s’adressait ; au lieu de quitter un service aussi lucratif que celui de Mourad, ne vaut-il pas mieux chercher à le contenter ?
— Sans doute; mais le moyen ?..
— Le moyen est tout trouvé. Je connais la dame dont ton maitre s’est épris si subitement.
— Je pourrai done lui rendre la lettre dont mon maitre m'a chargé !
— Il y a une lettre? s’écria l'interlocuteur de Dmitri avec un élan de joie.
—— Qui, monsieur : la voici.
__ Retourne vers ton maitre ; dis-lui que tu as vu la dame, que tu as remis son billet, et qu’elle répondra. demain.
— Mais, monsieur, si Mourad-Efendi s'aperçoit que nous le trompons”?..…
— Eh bien, alors, Dmitri, tu feras ce que tu voulais faire aujourd’hui, tu viendras me voir, et je te trouverai une autre place. D'ici là tu auras eu de bons pourboires de la part de ton maitre, car je te préviens qu'il sera dans le ravissement, et tu sais qu'il est généreux. »
Une heure après ce prologue, la comédie commençait par la lecture que nous faisions en commun de la lettre de Mourad. Elle était écrite en ture! Le pauvre garçon ne doutait pas qu’une aussi belle créature ne dût savoir le turc!
Cette missive contenait une déclaration d'amour des plus orientales. Après s'être égarée dans la quintessence du sentiment, elle tournait soudainement au positif, et demandait avec instance la faveur d’un très-prochain rendez-vous.
Le soir même, Mourad avait sa réponse, non moins expressive, non moins poétique, non moins passionnée que l'avait été la demande. Elle était écrite en français sur un joli vélin parfumé, et elle disait entre autres choses : « Je suis contrainte dans mes inclinations par un frère barbare. « O Mourad! sois mon sauveur comme tu es déjà le bien-aimé de mon « âme. Du mystère, de la prudence. Bientôt nous nous verrons. J’aural « soin de te ménager un tête-à-tête. » |
Et Mourad répondait le surlendemain par l'entremise de son domestique-interprète Dmitri, qui nous remettait l’épitre comme nous en étions convenus : « 0 àme de mon âme, mon agneau, mes deux veux, quand
« pourrai-Je te voir? » Et il était répondu au lieu et place de la belle inconnue : « O Mourad, prends patience. Je t'aime, et Dieu est grand ! »
Après quinze jours de cette correspondance fantastique, Mourad était amoureux fou, et pour tromper son chagrin il se mettait, par le conseil de Dmitri, au régime quotidien du vin de Champagne. De ce moment, adieu les cinq prières et les ablutions consacrées, adieu le chapelet d’ambre et les amulettes portées au cou. Le jour, dans l’espoir de rencontrer l’inconnue, on allait se promener en voiture au bois de Boulogne, et le soir on louait une stalle à l’'Opéra-ftalien. On portait des bottes vernies, des chemises brodées, des cravates ébouriffantes, des redingotes à brandebourgs, des chaines d’or. une canne à pomme ciselée, des gants jaunes, et des gilets... sans nom!
Enfin il fallut se résigner à faire sonner l'heure du berger. C'était le rouage le plus délicat de l'intrigue. Les amis de Mourad s’enquirent et trouvèrent sans trop de difficultés deux yeux noirs et un bouquet de violettes qui consentirent à paraître à un rendez-vous aux Tuileries, moyen-
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