‹ Les étrangers à ParisChapitre 6 sur 67 · LT · texte numérisé non relu

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les deux laquais dont lady T... marche toujours précédée lui frayèrent un chemin au milieu des avides spectateurs. Bien loin d’être intimidée par la joie non équivoque dont le bruit éclatait autour d’elle, limposante personne s’avançait à pas lents et reeueillait avec une satisfaction contenue l'hommage de cette admiration qu’elle est accoutumée à inspirer. Mais son neveu! Pàle, défait, atterré, ne sachant comment répondre à tous ces regards railleurs, ni comment écarter cette curiosité insolente, ne pouvait dissimuler sa mortelle angoisse. Assez courageux pour marcher

gaiement à l'assaut d’une redoute, ou pour monter de sang-froid les mar-

ches d’un échafaud, il se sentait, en face du ridicule, sans énergie et sans résignation. Les trente pas qu’il eut à faire entre deux haies de Parisiens moqueurs lui furent aussi cruels que si, condamné militaire, il eût subi le supplice des baguettes, et, rien qu’à la manière dont il se précipita dans le coupé de sa tante comme dans un lieu d'asile, on pouvait deviner qu’il se sentait défaillir.

« Le lendemain, il aborda d’un air consterné l’un de mes amis qui était aussi des siens, et qui m'a raconté leur conversation. Elle fut navrante, car, après s'être assuré qu'une scène à peu près pareille à celle de la veille au soir se renouvelait chaque fois que lady T.…. apporte une toilette nouvelle au théâtre dont elle est l’abonnée la plus assidue, le pauvre jeune homme s’écria d’un air convaincu : « Si cette abominable plaisanterie ne cesse pas, et si Je reste encore quinze jours à Paris, je me brülerai très-certainement la cervelle. »

«IT y resta cependant, et non pas seulement quinze jours, mais jusqu’à l'expiration de son congé. Son affectueuse tante ne lui permit pas de la quitter plus tôt; mais à cette époque la santé du pauvre garçon avait déjà beaucoup souffert. Des chimères, sous la forme d'oiseaux bleus et jaunes, occupaient son esprit troublé. Il se regardait comme perdu par l'opinion, et faisant effort sur lui-même pour déguiser à sa tante l’horrible torture qu’elle lui imposait sans le savoir, il était tombé peu à peu dans un spleen des mieux caractérisés. Il ne mangeait plus, il ne buvait plus, il ne dormait plus, il était maigre à faire peur, lorsqu’à la fin de son trimestre nous le réembarquâmes dans sa chaise de poste. Pour ma part, je serrai sa main débile avec la plus douloureuse émotion, et, comme personne n’a plus entendu parler de lui depuis ce temps-là, nous supposons généralement que sa campagne de France lui aura coûté la vic! I sera mort du ridicule d’autrui, à une époque où beaucoup de gens vivent de leur propre ridicule. N'est-ce pas là un singulier guignon ?

«Je serais à jamais perdu dans l'esprit charitable de cette grosse et bénigne personne qui vient de passer devant nous, si elle me supposait capable de mettre en circulation des calomnies comme celle que vous venez d'entendre. Admirez ce noble échantillon d’une classe à laquelle mes compatriotes ont donné un nom générique : — lady Bountiful. —

« Presque toutes les femmes ainsi désignées ont ce même embonpoint placide et un peu mou, ces yeux ronds et bleu clair dépourvus d’expression, ces cheveux lisses et surabondants à la nuance indécise. Ce sont d'excellentes âmes, à obliger toujours prêtes ; la mémoire farcie de petits remèdes anodins; l'esprit orné de consolations banales, d'avis niais et

sans portée, de trivialités sentimentales et religieuses qu’elles appliquent comme un cataplasme émollient sur les égratignures du cœur ou sur ses plaies profondes, — vrai taffetas d'Angleterre qui, dans leurs mains officieuses et maladroites, sert d’antidote aussi bien à une piqûre d’épingle qu’à la blessure faite par un stylet empoisonné.

« Nos ladys Bountiful sont en général très-fortes sur la Bible et sur cuisine. Celle-ci vous dirait sans doute de quoi se composaient les collaüons qu'Abigail offrait naguère à David : elle vous nommerait les épices, les gommes et les essences que la reine de Sheba introduisit dans les cuisines de Jérusalem; elle a découvert que le sirop de guimauve des temps modernes se compose encore d’après les recettes fournies par cette femme distinguée aux offices de Salomon. On la croit venue en France pour étudier la science des Carême et des Cussy, et pour rendre à la cuisine anglaise, stationnaire depuis la chute du cardinal Wolsey, l’éclat que cette cuisine faillit devoir à la gourmandise de la reine Anne, cordon bleu de droit divin. Au besoin, vous l’entendriez justifier sa tendance gastronomique par des considérations morales et religieuses. La science des-entrées et des petits-fours, l’art du diner fin et du comfort culinaire n’est autre chose dans sa pensée qu’un moyen de réforme domestique, un effort désespéré contre les clubs, une manière de rendre au chez-soi anglais, — à ce home tant célébré, — les attraits qu’il a perdus faute de bonne chère. Il faut savoir comment elle prêche ses compatriotes à ce sujet : « Si vous donniez, leur dit-elle, si vous donniez à votre cuisine seulement le quart du temps que vous perdez en discussions inutiles, vous serviriez à vos époux des diners tout aussi élégants et tout aussi bons que ceux de Crockford, de V’Athenœum et du Reform-Club. Vous avez besoin pour vivre de philosophie et de littérature ! Que ne vous occupez-vous de la philosophie et de la littérature gastronomiques? Tout aussi intéressante et beaucoup plus substantielle que vos autres études, celle-ci produirait des résultats bien plus positifs. C’est le roast-beef national avec ses fibres dures et à demi cuites, c’est la soupe au jus, ce sont les têtes de veau et les puddings qui éloignent vos maris du foyer et du repas de famille. C’est la faim, c’est le désir de diner en gentlemen et en chrétiens, avec toutes les recherches de la cuisine française, qui force les hommes mariés, les époux mécontents à partager avec les célibataires malheureux les maisons de refuge ouvertes pour ces derniers. Les cluhs sont le tombeau de la moralité britannique; c’est par la cuisine qu’ils ont prospéré, c’est par la cuisine qu’il les faut détruire. À vos casseroles donc, à femmes de l'Angleterre !ete., etc... »

« Maintenant, jugez de quel air ces conseils sont accueillis quand ils s'adressent à cette variété de la femme anglaise qui prétend vivre uniquement de thé, de contemplation, de muffins et de sonnets, de larmoiements, de crises nerveuses et de quartiers d’oranges. Car, si Fielding ou Smollet nous à donné lady Bountiful, Sheridan a tracé un autre portrait, non moins fidèle et non moins proverbial, dans sa comédie des Rivaux. Miss Lydia Languish existe encore de nos jours, et nous n’irions pas bien loin dans ce salon sans la rencontrer avec ses allures craintives, ses yeux baisses, sa pudeur toujours prête à s’alarmer du geste le plus innocent, de la syllabe la moins équivoque. Cette pudeur souffre beaucoup sur le continent, où la pruderie intolérante trouve à se choquer aisément. Shocking est un mot que le laisser-aller parisien ramène souvent sur les lèvres de mes belles compatriotes. Une femme à pied, seule, dans la rue, allât-elle à la messe, est un objet shocking. Shocking est encore la permission donnée à l’ami le plus intime, — eût-il soixante ans, et ne fût-ce que pour cinq minutes, — d’entrer dans la chambre à coucher d’une femme mariée; toute formule galante est shocking; tout regard assuré, shocking. Vous serez shocking si vous prenez une de ces belles dames par le bras, pour l'empêcher d’être écrasée sous les roues d’une voiture. Vous serez shocking et, qui plus est, vulgar, si, valsant avec elle, vous abrégez de trois lignes l’espace qui doit rester entre la ceinture de sa robe et celle de vos inexpressibles. Mais en revanche , — l’étiquette anglaise n’y met nul obstacle, — quand les rafraichissements viendront à circuler, vous verrez Lydia Languish sabler le champagne et le punch comme un dragon de la vieille garde, ce qu’à votre tour vous aurez, certes, le droit de trouver... choquant.

« Avec cela 1l est convenu que la femme anglaise est une perfection ; qu’elle seule comprend le rôle sublime de l'épouse et les devoirs assidus de la maternité. Ainsi le dit-elle, du moins, et nul Anglais ne s’aviserait d’en douter. La femme française est à l’index chez nous, et tout en lui reconnaissant les qualités séduisantes d’une « femme secondaire, » comme disent les Chinois, nous redoutons, en général, de la donner pour mère à nos enfants, pour infirmière à nos vieux jours. Tout cela, faute de sérieux dans la forme. Rien ne nous effarouche plus que la gaieté; nous la jugeons incompatible avec les sentiments essentiels, les affections durables; et, quoique nos graves folies, la démence de nos sectaires, l’insanité mani feste de nos socialistes, la vague déraison de nos poëtes eussent pu depuis longtemps nous dégoûter de cette confiance chez nous accordée à une certaine solennité de dehors si souvent alliée à lPextravagance,

la légèreté, la superficialité des sentiments intérieurs, nous persistons à regarder l'esprit, la vivacité, le brillant comme autant de symptômes fächeux annonçant des dispositions à craindre. Ce qu'il y a de charmant, c’est que nous en jugeons ainsi sur la parole de nos femmes, personnellement intéressées dans la question; et, ce qui est plus piquant encore, c'est qu'elles agissent au rebours de cette espèce de foi qu'elles propagent avec tant d’ardeur. Ces apôtres en jupon, tout en nous faisant peur des Parisiennes, acceptent, et de très-bon cœur, les maris que la France leur peut offrir. Concluez de là, si vous voulez, que, dans tous les pays du monde, les femmes ont plus d'esprit que nous. »

N'abusons de rien, pas même de la bonne compagnie, et, bien qu'il fût curieux d'écouter le spirituel secrétaire faisant à son noble ami les honneurs du bal diplomatique, quittons l'atmosphère parfumée où l’anecdote maligne éelôt, où la silhouette satirique se forme d'elle-même à la lueur des lustres chargés de bougies. Nous pourrions cependant écouter encore plus d’une bonne histoire, ne fût-ce que celle de cette grande dame légitimiste qui, pour venger un prétendant mal accueilli à Londres, traita

de « péeore » la souveraine adorée du Royaume-Uni. Ce fut un grand

scandale dont le bruit retentit jusque dans les plus secrets appartements de Buckingham-Palace. Lady C..., l'ambassadrice, fut chargée d'exiger une réparation, un désaveu formel. On l’accorda verbalement; on le refusa par écrit. Il y eut plus de protocoles échangés pour ce seul petit mot que pour le partage d'un royaume.

Hélas! que de puérilités dans ce jargon convenu de ce qu'on appelle le « grand monde! » Un homme de bon sens, quoique philosophe, — et je pense que c'était Locke, — s’avisa un jour de sténographier la conversation de deux ou trois illustres seigneurs, en compagnie desquels il avait diné. Plus tard, il les fit rougir, en la leur lisant à tête reposée. Pareil tour à été joué par un fin observateur aux cercles les plus exclusifs, et il s’est admirablement moqué des trois grâces de la conversation britannique : l’hésitation (hesitating), la hem! merie (humming), et la tratnerie (drawling). W faut bien créer des mots pour rendre ces formes bizarres de parler à la mode. Il faut, pour en deviner le sens tout conventionnel, connaitre la valeur.de certaines abréviations, suppléer à beaucoup de sous-entendus, et traduire en phrases complètes une quantité de syllabes purement explétives, destinées à combler les lacunes de phrases toujours inachevées.

Err (prononcez eurr) est une de ces vagues et commodes consonnances. £rr remplace également bien un verbe, un substantif, une épithète qui manquent à l'appel. Then ne fait pas mal comme définition ; so s0,— you see, —in short, — and so forth, Sans tous ces mots, qui par eux-mêmes ne signifient rien, la conversation deviendrait impossible aux beaux et aux belles d'Angleterre. Celles-ci ont, de plus, deux adjectifs qu'il faut regarder comme indispensables à leurs jugements de tous genres : nice, délicat, recherché; puis dear, précieux, charmant, etc.

« Connaissez-vous lady Whataname ?

— O0 dear ! certainement : c’est une créature délicate (a nice creature).

— Très-délicate (very nice), certainement. Avez-vous vu le précieux petit cheval (the dear little horse) que lui à donné son mari?

— Non; mais cette attention ne m'étonne pas : lord Whataname est un si cher époux (such a dear husband \!

— Le cheval est, dit-on, fort rétif.

— Ah! vraiment? Le délicat petit objet (nice little thing)! »

I s'agirait d’un roman nouveau, du ministère Peel, d'une forme de robe, ou du docteur Pusey, que les expressions ne changeraient pas. Le chef des torys serait qualifié de nice secretary; le savant théologien d'Oxford deviendrait un dear controvertist.

L'ANGLAIS. ES à.

Passons à de plus graves sujets. Après avoir signalé quelques ridicules. esquissé quelques portraits, accusé quelques travers, ne nous demanderons-nous pas si la présence de l'Anglais à Paris n’a pas ses avantages, comme elle a ses inconvénients? Et pourquoi non? Longtemps séparés par des préjugés, quand deux grands peuples entrent en communications quotidiennes, lorsque l’industrie jette, pour ainsi dire, un grand pont suspendu sur le détroit que la conquête menaçait jadis de traverser en bateaux plats, nous cabrerons-nous contre l'alliance des sociétés à laquelle prélude l'entente cordiale des gouvernements? Bien fous serionsnous de voir d'un œil inquiet se préparer de nouvelles luttes où, comme dans les luttes anciennes, nous pourrons, une fois aguerris, balancer, — que disons-nous? — obtenir à notre tour la victoire. La partie n’est pas encore égale, nous l’avouons. Distraits par des soins plus doux, viveurs plus heureux, travailleurs moins assidus, spéculateurs moins ambitieux et moins téméraires, novices encore dans ces grandes opérations qui demandent d'immenses sacrifices, et ne réalisant pas toujours les immenses bienfaits qu'elles ont promis, nous avons besoin que nos voisins d'outre-Manche viennent nous encourager de leur exemple et nous aider . de leurs leçons. Mais, croyez-le bien, nous ne serons pas longtemps à nous affranchir de cette tutelle. Le rail-way rayonne à peine à vingt ou trente lieues de Paris, le rail-way que des ingénieurs anglais nous ont construit avec des capitaux à moitié anglais, et qui s’exploite à l’aide de machines anglaises, surveillées par des chauffeurs anglais. Quand il aura rempli son but, quand il aura imprimé à toute la France le mouvement énergique de centralisation et de diffusion qui doit accélérer, et les progrès du bien-être matériel, et ceux de l'intelligence, vous verrez s'émouvoir cette masse inerte, mais puissante, qu’annule et dévorele loisir mortel de la vie de province. D’autres siècles ont été moraux, philosophiques, héroïques, conquérants, religieux ; le nôtre est l’âge mécanique, l’âge des machines, l'âge de l’utile et de la force bien dirigée. Socrate est remplacé par Bentham, Bossuet par Adam Smith ; l’âme, la pensée abstraite se subordonne aux applications vivantes, bruyantes et fumantes de la vie pratique. L’abnégation ‘et le dévouement, mis hors de cause, reculent dans les profondeurs de la tradition et de l’histoire. Les appétits du corps, la sensualité, l'argent, voilà le culte universel, la communion à venir de tous les peuples.

Est-ce un progrès? il faut en faire honneur à l'Angleterre, ou, pour mieux dire, à la civilisation teutonique, dont l'énergie spéciale à pour

agents principaux la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Est-ce un mal- (

heur? c’est encore à John Bull et aux Yankees qu'il faut s’en prendre. Mais sans essayer de résoudre cette grave question, bornons-nous à une certitude consolante : c’est que la France, une fois entrée dans le mouvement mécanique dont nous parlons, y portera cette influence bénigne, ces tendances généreuses, cette loyauté chevaleresque dont elle n’a jamais abdiqué, dont elle n’abdiquera jamais le glorieux héritage. Elle sera, comme elle l’a toujours été, le pays des conceptions vastes, de l’ordre harmonieux, del’équilibre intelligent, des besoinsélevés, des aptitudes universelles. Sa royauté est à ce prix : elle la gardera, n’en doutons jamais.

Dans cent ans, comme aujourd’hui, tributaire de notre beau climat, de nos mœurs élégantes, de nos théâtres, de nos musées, l'Anglais triste et maussade viendra jouir de tout et médire de tout, à Paris. Alors il trouvera chez nous ce qu'aujourd'hui nous sommes forcés d’aller admirer, étudier chez lui, plus tout ce qui restera notre domaine exclusif, notre opulence insaisissable. Nous aurons des chemins de fer, des houillères, des machines à haute pression; nous tisserons les métaux comme le chanvre; au lieu de mauvais porter, nous distillerons les vins généreux, les liqueurs énergiques et puissantes, dans des bassins aussi monstrueux que ceux de MM. Barclay et Perkins. Qui sait? nous aurons peut-être des docks dans la plaine de Grenelle, et des vaisseaux à trois ponts, des Indiamen, amarrés le long du quai d'Orsay. Puis, malgré cet accroissement industriel, nous ne serons devenus ni intolérants, ni gauches, ni méthodistes, ni pédants, ni ennuyés, mi ennuyeux. Nous ferons également bien les calicots et le vaudeville ; nous affinerons l’épigramme comme l'acier ; nous aurons des drames et des draps d’une trame également bonne; des journaux aussi grands, aussi riches que le T'imes, et rédigés comme le. (remplissez ce blanc) ; des clubs aussi littéraires et beaucoup plus fréquentés que l’Athenœum; des hommes d'État experts comme sir Robert Peel, et amusants comme M. Thiers; bref, l’utile de la Grande-Bretagne joint au dulei de notre belle patrie.

Ce jour-là, comme nous le disions, il y aura bien des Anglais à Paris; mais, en revanche, on ne verra guère de Français à Londres.

On Nick.

Depuis quelques années les Parisiens voient avec étonnement des

hommes à la physionomie austère, au costume biblique, à l'œil ardent et fier, se mêler à eux sur la voie publique, dans les promenades, au théâtre. Saisie à leur aspect, la foule se presse autour d’eux avec une muette curiosité et se demande si ce ne sont pas là des hommes d’un autre temps et d’une autre nature qu'elle. Telle fut sans doute l'impression que produisit à Rome l’arrivée des premiers barbares. Il appartenait à notre époque de voir l’Arabe quitter sa tente, et, imposant silence à ses haines religieuses, venir s'asseoir au foyer de l'infidèle, entrainé par le désir de voir toutes ces choses merveilleuses dont la renommée s’est étendue jusqu’au milieu de ses douars. Peut-être suppose-t-il, au reste, que l’on n'est guère plus chrétien à Paris qu'à Mascara ou à Tlemcen, et il se peut que cette circonstance contribue à lever ses scrupules. Quoi qu'il en soit, il commence à prendre volontiers le chemin de la moderne Babylone. Le pèlerinage de la Mecque pourrait bien se ressentir sous peu de celte dangereuse concurrence, et la ville impie menace fort de l'emporter sur la ville sainte. Notez bien que ce sont précisément les illustralions et les sommités algériennes qui donnent à leurs compatriotes l'exemple de cette déviation hétérodoxe ; et au nombre d’imitateurs que trouve déjà cet exemple, nous ne désespérons pas de voir quelque jour le désert à Paris , ce qui serait assez piquant.

Le premier Algérien qui mit le pied sur la terre de France et vint contempler les splendeurs de la civilisation dans le centre majestueux d’où elles rayonnent sur l'univers, fut ce grand philosophe pratique, ce Thémistocle barbaresque qu'un coup de chasse-mouches , désormais aussi célèbre que le fameux coup de bâton d’Eurybiade, précipita au bas du trône. Vers le milieu de juin 1831 débarqua sur la place Vendôme, à l'hôtel de Londres, l’ancien souverain de la régence algérienne, accompagné, pour toute suite, de deux vieux serviteurs, Turcs comme lui, Ibrahim et Mustapha, qui lui servaient de valets de chambre, de cuisiniers et de gardes du corps , non d’eunuques , il n’y avait pas lieu , car aucune sultane, brune ou blonde, n'avait suivi Hussein en France. Le vieux pacha était détaché de toutes les joies de cette terre, et ce pirate détrôné, en se soumettant docilement à l'arrêt d'en haut qui venait de lui ôter la puissance, s'était réfugié dans le sein de Dieu avec une piété ardente. II ne vivait plus, pour ainsi dire, qu'en vue de cette autre vie meilleure promise par Allah à ses élus.

Son attitude fut à Paris celle d’un sage , et, Scythe d'origine, il se montra digne en tout point de son aïeul Anacharsis. Il admira profondément, mais avec un enthousiasme contenu et sans se départir d'une sorte de

réserve hautaine, la vaste étendue de Paris, ses édifices imposants, le luxe et les raffinements de notre civilisation , mais surtout l'appareil de notre force publique, sa belle tenue, et les immenses ressources dont elle témoignait. Lorsqu'il eut assisté notamment à la grande revue de la garde nationale passée par le roi aux journées de juillet, et qu’on lui eut expliqué le but, l’origine et la formation de cette milice si nombreuse, son orgueil musalman plia, et il ne put s pes de s’écrier, non sans une certaine amertume :

« Ah! si, avant la guerre qui m’a conduit ici, j'eusse connu l’ennemni à qui j'avais affaire, je n’eusse certes point eu la folie d’engager une pareille lutte... On m’a trompé, on m’a trompé! »

Sous sa dignité calme et sa résignation perçait par échappées une secrète tristesse. Le souvenir de son pays d’adoption en était probablement la cause , car, tout philosophe stoïque et fataliste que l’on soit, nul ne peut emporter, suivant l’énergique expression de Danton, sa patrie à la semelle de ses souliers , encore moins si cette patrie représente pour vous un trône. Hussein-Dey étant allé voir un jour le maréchal Clausel, celui-ci, après quelques questions sur la France et les impressions du visiteur, dit à ce dernier :

« En somme, Votre Altesse doit se plaire chez nous. Paris ne ressemble pas à Alger, n’est-ce pas ?

— Il est vrai, répondit Hussein ; mais, écoutez, monsieur le maréchal, je vais vous dire un apologue :

« Le rossignol fut un jour pris par des oiseleurs, qui le vendirent au maitre d’un grand palais, où on le mit dans une belle cage toute dorée.

« Là on lui servit à souhait des mets exquis et une eau limpide dans de jolis vases de cristal. Mais le rossignol n’avait pas d’appétit et eftleurait à peine du bec les morceaux délicats que lui offrait une main hospitalière.

« Et lui qui, jusqu’à ce jour, n’avait cessé de chanter, ravissant tous les alentours par ses délicieux accents, resta morne et muet, et continua de se taire à l'heure même, à cette heure solennelle de la nuit où, les oiseaux et la terre elle-même faisant silence pour l'entendre, il avait coutume de dire ses mélodieuses chansons, sous la double inspiration du calme universel et de la solitude.

« Or, quelqu'un le voyant ainsi demeurer silencieux et triste, lui dit :

« De quoi te plains-tu donc?

— Je ne me plains pas, répondit en relevant fièrement la tête le

rossignol, et, en effet, il ne lui était échappé ni gémissement ni soupir depuis son emprisonnement.

« — Mais enfin tu parais en proie à quelque peine intérieure ; tu ne chantes plus : que te manque-t-1l? lui dit son interlocuteur. N’habites-tu pas un beau palais? ta demeure n’est-elle pas splendide et ta mangeoire toujours garnie abondamment de moucherons, de fourmis et de tous les menus insectes qui font les délices de tes pareils? En un mot, n’as-tu pas ici à profusion tout ce qu’un rossignol peut désirer ?

« — Il est vrai, répondit le chantre des forêts ; ce lieu est le plus beau de la terre ; ma table est toujours bien servie et ma cage est dorée ; mais c’est une cage! Qui me rendra le lieu rustique où J'ai vu le jour, le bocage sombre où j'aimais à me cacher, l'aspect du ciel et la liberté de mon vol? Hélas! ni les somptuosités de ce logis, ni la bonne chère, ni la nouveauté des objets qui frappent incessamment mes yeux dans ce palais rempli de merveilles, ne peuvent effacer de mon cœur le souvenir du bois natal, ni lui redonner l’allégresse que naguère exhalaient mes chants! Et voilà pourquoi je suis triste ét pourquoi tu ne m’entends plus.

« — Ainsi parla le rossignol, continua le dey d'Alger. Jugez maintenant, monsieur le maréchal, si je puis être joyeux à la vue des magnificences qu'enferme votre grande cité. »

Nous ignorons ce que répondit M. le maréchal Clausel; mais ce que nous pouvons certifier, c'est l’authenticité à peu près littérale du petit poëme qu’on vient de lire. La communication nous en a été faite par ce pauvre M. Jouannin, secrétaire-interprète du roi, dont nous pleurons la perte récente, et qui avait été détaché auprès de Hussein-Dey pendant le séjour de celui-ci en France. Ce fut lui-même qui traduisit au maréchal cet apologue dont l’a-propos et la grâce le frappèrent vivement. Qui se fût attendu à trouver dans le vieux pacha barbaresque un Ésope de cette force ?

Nous devons également à l’obligeance de M. Jouannin la petite anecdote qui suit. Un peintre de beaucoup de talent, M. Jules Dupré, auteur d’un voyage pittoresque en Orient, justement admiré des artistes, avait été conduit par l'interprète du roi chez Hussein-Dey, dont il voulait faire le portrait. L'entreprise était diflicile ; car, en matière religieuse , le vieux pacha était rigoriste dans l'âme, et pour rien au monde ne se fût prêté volontairement à un acte que réprouve la morale iconoclaste du Coran. Saisissant le moment où son pieux modèle, accoudé au balcon de son appartement , paraissait absorbé dans la contemplation d'une revue passée sur Ja place Vendôme, M. Dupré prit son crayon, et, à demi caché par

les rideaux de la fenêtre, commença d’esquisser la vénérable face de l'altesse mahométane qu'il apercevait de profil. Tout tremblant d’être découvert, il jeta à la hâte sur le papier les principales lignes de ce mâle visage qu'encadrait une barbe blanche comme la neige. O0 honheur! le croquis allait être achevé, et le portraitiste y mettait la dernière main, lorsque tout à coup Hussein-Dey, qui, jusqu’à ce moment, avait conservé la plus parfaite immobilité, se retourne , et, par un mouvement comparable à celui d’un chat qui happerait une souris, lance sa main sur le papier que tenait M. Dupré, s'en empare et le met en mille pièces. Le rusé

vieillard avait feint de concentrer toute son attention sur les manœuvres militaires de la place ; mais il avait suivi de l'œil le manége du dessinateur et avait patiemment laissé se consommer l'œuvre du démon, jusqu'à ce que, la voyant à peu près terminée, il crût bon de l’anéantir.

Heureusement, M. Dupré avait tellement dans la tête les traits du fanatique vieillard, que , de retour chez lui, il put restituer de mémoire le croquis outrageusement lacéré par la main de sa rébarbative altesse, et ce nouveau portrait fort beau que nous avons eu sous les yeux était, au dire de M. Jouannin, d’une ressemblance parfaite.

Hussein-Dey vécut à Paris fort retiré. Ses serviteurs, deux ou trois amis, entre autres M. Hassouna, Tripolitain de beaucoup de mérite et de savoir, et l’un des membres de la célèbre famille Bacri, formaient son habituelle — il serait plus exact de dire — son unique société. Il fut présenté aux Tuileries et visita plusieurs fois le roi, dont il sollicitait, comme compensation de la perte de ses États, un subside qu'il n’obtint pas. Son étonnement fut grand, lorsqu'on lui répondit qu'il ne dépendait pas du sultan de France de lui allouer l'indemnité qu’il était venu demander. « Mais qu'est-ce donc qu'un roi chez vous? » s'écria-t-il. Et il partit, emportant une étrange idée de ce qu'on appelle en Europe un monarque constitutionnel.

Le seul plaisir qu'il se permit à Paris fat d'assister régulièrement aux représentations de l'Opéra, dans une loge qu'il avait louée et où quelquesuns de nos lecteurs se rappellent sans doute avoir vu apparaître sa calme et imposante physionomie, particulièrement les soirs où dansait mademoiselle Taglioni, qui faisait les délices de l’ex-potentat, et lui eût probablement tourné la tête si la chose eût été possible. On avait mené Hussein- Dey aux autres théâtres ; mais il y bäilla profondément, si ce n’est au Cirque-0lympique, dont la pompe militaire parut l’'émouvoir et le charmer. Après trois mois de séjour à Paris, il quitta cette capitale à la fin d'août, et regagna Livourne, d’où il ne tarda pas à passer à Alexandrie d'Egypte. Il y mourut l'année suivante : puisse la terre avoir été légère et le paradis d’un abord facile à ce saint homme de roi pirate! Puisse-t-il avoir rencontré au séjour de béatitude des houris aussi séduisantes, aussi accortes et moins maigres que les faciles bayadères de notre Académie royale de musique!

A la même époque que Hussein, ou environ, se trouvaient à Paris deux autres très-grands personnages algériens : c’étaient le More Mustapha- Ben-Omar, ancien bey de Tittery, et le koulougli Ben-Mustapha-Pacha, fils d’un ancien dey d’Alger assassiné par la milice turque, comme la plupart de ses pareils. Le tragique destin du père avait dégoûté le fils de la vie politique. Ce dernier vivait bourgeoisement et paisiblement à Alger des grands biens que lui avait laissés feu le dey Mustapha, et il fit le voyage de Paris en curieux, avee ses fils, sans dessein arrêté autre que celui de s'amuser le plus possible. I y réussit sans nul doute, et rapporta de son voyage des idées assez progressives : je n’en veux pour preuve que les fêtes toutes françaises données par lui à son retour dans sa belle maison d’Alger aux habitants de cette ville. En 1853, lorsque nous visitâmes notre colonie africaine, nous eûmes le plaisir d’assister à l’une

de ces piquantes réunions. Le bal fut magnifique et se’ prolongea une bonne parte de la nuit. L’amphitryon mahométan en fit les honneurs avec une grâce parfaite : il y eut des sorbets, du punch et du latakié à souhait, et chacun put voir les trois femmes de notre hôte qui, planant sur nous du haut d’une galerie supérieure, contemplaient, à travers les gazes transparentes de leurs voiles, le spectacle assez étrange pour elles des quadrilles français et de la valse allemande.

Mustapha-Ben-Omar, qui vint dans le même temps que Ben-Mustapha à Paris, était, comme Hussein-Dey, une grandeur déchue. Voici en peu de mots son histoire. Le bey de Tittery, Bou-Mezrag, ayant refusé de reconnaitre la souveraineté de la France, avait été renversé par le général Clausel, qui mit à sa place Ben-Omar. |

Ancien négociant et homme de mœurs paisibles comme il convient aux gens de cette profession, ce dernier n'était rien moins que propre à maintenir sous le joug la population turbulente de son beylik. Aussi ne put-il se faire reconnaitre par une seule des tribus que lui obéissaient. Au bout de peu de mois, il fallut envoyer un corps d’armée à son secours et le dégager par la force du milieu du blocus, où ses propres sujets le tenaient enfermé dans la capitale de ses États. Dégoûté du pouvoir, il demanda à mains jointes qu’on le ramenât à Alger : on accéda à sa prière, et il mit à profit son retour à cette bienheureuse vie privée, qu'il n’aurait jamais dû quitter, pour faire le voyage de France. Il fut reçu à Paris avec distinction et nommé chevalier de la Légion d'honneur, ainsi que son ami Ben-Mustapha-Pacha. Ils furent les deux premiers musulmans algériens sur la poitrine desquels brilla cette étoile si prodiguée en France, mais qui, sous le ciel d'Afrique, le mérite de la nouveauté aidant, conserve encore son prestige.

A l’ex-bey de Tittery et au fils du dey Ben-Mustapha, succéda à Paris le More Hamdan-Ben-Amin-Secca, ancien agha ( commandant en chef) des Arabes de la Metidjah. M. de Bourmont, qui l’avait élevé à ce poste difficile, en lui faisant délaisser un commerce d’épiceries assez florissant, lui avait rendu , ainsi qu'à la chose publique, un fort mauvais service. À peine entré en fonctions, Hamdan commit de si lourdes bévues et donna de telles preuves d'insuffisance, qu’il fallut pour toujours renoncer à ses services militaires. Agha ad honores, il vint réclamer à Paris différentes indemnités qu’il prétendait lui être dues à raison de son bref commandement, et s'il n’obtint pas précisément tout ce qu’il demandait, il emporta du moins, comme fiche de consolation , une femme... Le trait est trop original pour ne pas être rapporté.

Par une belle matinée du mois de juin 1854, les oisifs réunis dans la grande salle de la mairie du 2° arrondissement ne furent pas peu étonnés d'y voir paraître un beau vieillard en costume oriental et une jeune fille vêtue de blanc, pudiquement parée du symbolique bouquet de fleurs d'oranger, qui vinrent s'asseoir l’un auprès de l’autre sur les bancs de la municipalité, et demander à l'officier de l’état civil de les unir en mariage.

Le fiancé n’était autre que l’épicier général, l’ancien agha des Arabes.

Quant à la future, c'était mademoiselle Victorine Z..., jeune et trèspiquante modiste de la rue Neuve-Vivienne.

En admettant que, comme le veut la tradition populaire, certaines bergères privilégiées aient jadis épousé des princes, on n'avait jamais vu, que je sache, de mariages entre aghas et modistes ; mais on en vit un cette fois : il y a commencement à tout.

Voici dans quelles circonstances s'était préparée et accomplie cette singulière union :

Un jour, la foule des soupirants et des flâneurs qui d'ordinaire assiégeaient l’étalage du magasin de modes de madame R....., rue Neuve- Vivienne, avait fait une étrange recrue. Entre une capote aventurine et un chapeau à marabouts, s’étaient soudainement montrés, derrière les carreaux de la devanture, la barbe brune semée de nombreux fils d'argent, et le vénérable chef, enturbané d’un magnifique cachemire, de l’honnête Sidi-Hamdan. Son œil noir encore brillant avait plongé un regard avide dans l'intérieur du magasin, et, depuis ce moment, il ne s'était pas écoulé un seul jour où il ne vint s'établir à cette même place, fumant son chibouk en silence, couvant de la prunelle les jolies travailleuses ; une surtout, la charmante blonde Victorine Z..., dont le frais minois ne tarda point à attirer exclusivement, au grand dépit de ses compagnes, les œillades du Turc, comme on appelait le brave Hamdan chez madame R...

Après une ou deux semaines plus ou moins de cette cour muette et obstinée, l’ancien général des Arabes suivit un soir l’objet de sa flamme jusque dans la loge maternelle où remisait, rue Tiquetonne, la blonde et terrestre houri. Il savait un peu le français, et expliqua tant bien que mal à la mère de Victorine l’objet de sa venue qui, du reste, n’était point un mystère pour celle-ci, déjà informée par sa fille de la flatteuse préférence dont l'avait honorée le Turc.

— Madame, lui dit-il, la taille de palmier et l'œil de gazelle de votre

lille ont porté le feu dans mes veines. Voilà déja une demi-lune que sa céleste image agite mes rêves et mes veilles. Il faut absolument qu'elle soit ma compagne, et je viens vous la demander.

—— Ah çà, mon cher monsieur, répondit non sans une certaine dignité la portière qui ne se sentait pas d’aise; c’est pour le bon motif, j espère?

— Plait-il? reprit l'Oriental.

— Je vous demande, dit madame X....,'si votre intention est d’épouser ma fille.

—.Volontiers, à moins toutefois que vous ne préfériez me la vendre...

— Vous la vendre ! s'écria la respectable portière, en bondissant comme une lionne à l'aspect du téméraire chasseur qui menace ses petits. Jour de Dieu! on voit bien que vous ne connaissez pas la veuve

— Eh! la, la, ne vous fâchez pas, répliqua le mahométan. Je ne connais pas vos usages : dans mon pays, les belles iilles se vendent, et personne n’y trouve à redire ; quel mal voyez-vous à cela? Si cependant vous aimez mieux me la donner pour rien, j'y consens de grand cœur, et Je l’épouserai des deux mains...

— Devant monsieur le maire ?

— Où vous voudrez.

‘— A la bonne heure! voilà parler! s’écria la portière enthousiasmée. Ah çà, mon cher monsieur, dites-nous maintenant qui vous êtes; car enfin il est bon de savoir à qui on a affaire, et bien que certainement votre figure... vos manières... Cependant.

— Je me nomme Sidi-Hamdan-Ben-Amin-Secca , interrompit le musulman. |

— Ah, mon Dieu! quel nom! Je n’en pourrai jamais retenir la moitié. Et vous êtes Turc, n'est-ce pas?

— Non, madame, je suis Algérien.

— Ah, vraiment! j'en suis enchantée. Ah çà, est-ce que vous n'êtes . pas pacha? (La jeune Victorine s'était mis dans la tête que son adorateur devait être pacha, à cause de l’or qui brillait sur ses habits, beaucoup plus, hélas! que dans ses poches !)

— Pacha, non; mais je suis agha, répondit Hamdan à la question

ambitieuse de la portière.

— Et qu'est-ce que c'est que ça, un agha?

— Les aghas sont les généraux de mon pays.

— Pas possible! Quoi! vous seriez général? Est-ce de division ou de brigade ?

— Ni l'un ni l'autre ; je suis général des Arabes. — Entends-tu, Victorine? eria la mère, ivre de joie à Ja jeune blonde

réfugiée dans sa soupente, où elle achevait à la hâte de se mettre sous les armes, afin de consommer la défaite du T'urc qui, du reste, ne demandait pas mieux que de se rendre à discrétion. Viens donc vite, petite sotte, dire bonjour à monsieur, qui est général des Arabes et qui veut t'épouser. Est-elle heureuse, cette enfant-là ! Décidément, je ne regrette pas de lavoir éduquée pour les modes, au lieu de la lancer à la Grande- Opéra, comme c'était d’abord mon idée !

La séduisante blonde ne tarda point à se rendre à l'invitation maternelle, et c’est quinze jours après cette heureuse entrevue que le couple, flanqué des quatre témoins de rigueur et de la triomphante portière, se présenta à la mairie du 2° arrondissement pour être admis à serrer authentiquement les nœuds de cet incroyable hyménée. Une vive rumeur, mêlée d'hilarité, éclata dans toute la salle à l'aspect des deux fiancés, et monsieur le premier adjoint, qui officiait ce jour-là en l'absence de son maire, ne put lui-même conserver toute la gravité voulue en pareille cir-

MONTICNEUL

Typ. Lacrampe et Comp.

constance, lorsqu'après avoir lu aux comparants le chapitre du code civil relatif aux obligations et aux droits mutuels des conjoints, il adressa à chaeun d’eux la question sacramentelle, à savoir s'il consentait à prendre l’autre pour époux. Sur leur réponse aflirmauve, il les déclara unis devant la loi, et ainsi se trouva accompli ce mariage mixte, s'il en fut.

A peu de jours de là, Hamdan repartit pour Alger, emmenant sa jeune lemme et sa belle-mère. Mais, hélas! que de déceptions attendaient la mère et la fille dans cette ville à la fois française et orientale, comme le couple dont nous venons de raconter l'union passablement morganatique! En quittant Paris pour l'Afrique, l'honorable portière et sa progéniture avaient rêvé une existence féerique dans un de ces séjours enchantés que décrit l'auteur des Mille et une Nuits, ou que réalise fictivement à l'Opéra le prestigieux pinceau des Philastre, des Cambon, des Diéterle et des Desplechin. Or, le voluptueux harem de Sidi-Hamdan se trouva être une assez vieille et assez laide maison perdue dans le plus sombre quartier de la ville, et qui ressemblait infiniment plus à une prison qu’à un palais. Là, toutes deux furent confinées avec défense formelle de ne jamais dépasser le seuil du logis, l'étiquette mahométane ne permettant point aux honnêtes femmes de quitter leur appartement, si ce n’est pour respirer l'air sur leurs terrasses, et encore seulement la nuit venue, de peur que quelque œil indiscret les aperçoive, au grand scandale de tout ce qui, à tort ou à raison, prend le titre de vrai croyant. Si du moins, et pour compenser l'ennui de cette triste reclusion, elles avaient joui dans leur retraite de toutes les molles délices, de tout le somptueux comfort d'une opulente vie asiatique! Mais, hélas! sur ce point encore, il en fallut singulièrement rabattre. L’abondance ne régnait guère dans la maison, tout au contraire ; les fêtes n’y avaient fait nullement élection de domicile, et les privations y étaient beaucoup plus connues que les plaisirs. L’ex-général des Arabes, vieil écervelé qui n'avait fait qu'ajouter une folie à beaucoup d’autres en épousant une grisette, était ruiné depuis longtemps. Il vivotait comme il pouvait à la grâce de Dieu, et tout le personnel de ses nombreux esclaves était représenté par une vieille négresse, la plus acariâtre et la plus fanatique créature de l’univers, qui ne savait quel genre de vexation inventer pour rendre la vie dure aux deux chiennes de chréliennes , introduites contre son gré dans la maison. En fait de pierreries et de richesparures, madame Z.. et sa fille durent se contenter des vieilles nippes d'une ancienne femme de Sidi-Hamdan, qui en était à sa vingtième pour le moins, sans compter les illégitimes. Ainsi accoutrées, les malheureuses ne ressemblaient pas mal à deux de ces faubouriennes

suivantes du bœuf gras qui figurent à côté du Temps et de l'Amour, dans le chariot triomphalement carnavalesque par lequel se terminent invariablement l’ordre et la marche de ce superbe quadrupède.

Pour comble d'infortune , la mère de Hamdan qui vivait encore, et deux grands fils qu’il avait eus de l’une de ses premières épouses, s’étaient ligués contre les deux nouvelles venues, et leur prodiguaient les outrages. Enfin, la mort de l’ex-agha qui, épuisé par la débauche, succomba prématurément à une maladie cruelle, mit un terme à cette douloureuse et décevante position. À peine le chef arabe eut-il rendu le dernier soupir, que la vieille Zohra et les deux fils chassèrent impitoyablement la jeune veuve et sa mère de la maison conjugale, en leur enlevant jusqu'aux vêtements et autres objets de mince valeur que leur avait donnés Hamdan de son vivant. Les pauvrettes se trouvèrent done, à lissue de leur rêve ambitieux, sur le pavé et sans ressources ; mais elles se consolèrent aisément de cette mauvaise fortune, en songeant à la liberté qu’elles avaient recouvrée. Un petit secours qu’elles obtinrent du gouvernement leur permit de regagner Paris, où elles sont rentrées avec une Joie indicible dans l’exercice de leurs fonctions respectives. La mère Z.… a repris son cordon et Victorine son aiguille.

Au mois d'avril 1838, une année environ après la conclusion du fameux traité de la Tafna, une chaise de poste déposa dans l’une des avenues des Champs-Elysées, à la porte de cet hôtel Marbœuf, dont le nom a si souvent retenti dans les discussions des chambres, trois Algériens d'extérieur assez modeste, et qu’à la simplicité de leur costume, on eût difficilement pris pour des personnages d'importance. Ces trois hommes étaient pourtant les envoyés d’Abd-el-Kader, qui venaient offrir au roi des Français les présents de l’émir, en échange de ceux qu'avait reçus le jeune chef, postérieurement et comme un dernier sceau apposé à la convention de la Tafna.

L’un était l’Arabe Mouloud-Ben-Arrach, le ministre, le khalifah, le grand diplomate d’Abd-el-Kader, qui, en 1834, avait conclu habilement un premier traité, en son nom, avec le général Desmichels, et depuis avait pris une part très-active aux négociations qui précédèrent celui du 30 mai

Le second de ces envoyés était le juif Ben-Durand, l’incarnation, larchitype du caractère israélite, qui avait d’abord servi la France avec un zèle enthousiaste, puis, trouvant mieux son compte dans le parti de l’émir, avait passé dans les rangs arabes, et adopté la cause d’Abd-el-Kader avec plus de ferveur encore ; un de ces hommes-métal pour qui 1l n’est

ni drapeau, ni patrie; qui ne connaissent qu'un dieu, l'or, et qu'une religion, l'intérêt. Il était le principal fournisseur de Pémir, avec qui il faisait des bénéfices énormes et dont il était le kharnadpi (trésorier).

Le troisième, Abouderbah, le khodja (secrétaire) d’Abd-el-Kader, était un More fin, souple, d’un esprit cultivé, d’une très-vive intelligence, connaissant parfaitement la France qu'il avait habitée longtemps depuis et avant même la conquête d'Alger. Son fils Ismaël était élevé dans un des colléges de Paris, et y était devenu tellement Français, qu’il avait presque oublié sa langue maternelle. Cependant Abouderbah, par une bizarrerie . dont nous ne saurions nous rendre compte, s'était attaché depuis quelque temps à la fortune d’Abd-el-Kader. Sans doute l’émir, appréciant sa capacité, lui avait fait des avantages considérables pour l’inféoder à son parti. Quoi qu’il en soit, ce More, naguère ami de la France, y apparaissait aujourd’hui comme créature et ambassadeur de ce moderne Jugurtha.

Le chef de l'ambassade et le seul des trois envoyés qui, à proprement parler, fût revêtu d’un caractère officiel, était Mouloud-Ben-Arrach. Les deux autres remplissaient auprès de lui les fonctions de conseiller, d’assesseurs et de guides. Tous deux parlaient notre langue avec facilité, et dès longtemps familiarisés avec les mœurs européennes, ils étaient mieux que personne à même d'éclairer sur une terre étrangère l’mexpérience de -Mouloud , qui n'avait jamais quitté l’Afrique et ne savait pas un mot de français.

Durant son séjour à Paris, ce dernier ne négligea rien, au reste, pour s'initier aux secrets et aux plaisirs de notre civilisation. Il quittait assez fréquemment sa comfortable habitation de l’avenue Marbœuf, où une main prévoyante n’avait rien épargné pour lui donner la plus haute idée de l'hospitalité française ; une élégante calèche le recevait au sorür de Phôtel et conduisait Son Excellence barbaresque aux promenades ou aux établissements publies qu’elle avait exprimé le désir de visiter.

Les jeudi et vendredi de la semaine sainte tous les regards se portaient, . au Longchamps de 1858, sur un’ Arabe âgé de quarante à cinquante ans, à la barbe et aux veux noirs, au teint bronzé par le soleil, drapé dans un kaïk blanc qui, rejeté par-dessus sa tête, était assujetti autour des tempes par un cachemire rouge ; un rapide équipage l’entrainait au milieu de la chaussée. Cet Oriental n’était autre que envoyé d’Abd-el-Kader, que tout le fracas de ces deux jours avait distrait de ses hautes méditations politiques et qui était venu se mêler à la foule, curieux de voir comment on se gouverne à Paris aux jours de jeûne et de macération. Convenez qu’il dut être assez édifié !

Le dimanche 22 avril, Mouloud fut admis à présenter au roi et à la famille royale les cadeaux de l’émir. Cette audience eut lieu dans le salon symbolique de la Paix : on avait pensé avec raison que la majesté royale ne devait point apparaître avee tout son éclat dans une entrevue de cette nature, et les splendeurs de la salle du trône ne furent point offertes aux regards de l’envoyé d’Abd-el-Kader. On remarqua la manière simple et expressive dont 1l salua le roi, en portant la main à son front, puis à son cœur, suivant l'usage des patriciens arabes. Il se retira fort satisfait de sa réception aux Tuileries, où 1l reparut le mercredi suivant pour s'asseoir à la table royale. Abouderbah obtint le même honneur, qui fut refusé à Ben-Durand : c'était Justice.

Plusieurs ministres et M. le président de la chambre voulurent également recevoir les envoyés d'Abd-el-Kader. Mouloud-ben-Arrach avait assisté à plusieurs séances de l'assemblée élective, à une, entre autres, où M. Jaubert, l’apercevant dans la tribune diplomatique, avait, par une atténtion délicate, détourné entièrement la discussion pour la transporter sur le terram d'Afrique, malgré les vives réclamations de ses adversaires, qui insistaient pour ramener l’honorable membre à je ne sais plus quel chapitre du budget. M. Jaubert avait sans doute pensé que, chez le peuple le plus poli de la terre, on ne devait point s'occuper de détails d'intérieur devant un étranger. Quant au diplomate bédouin, il eût été assurément fort sensible à cette galanterie parlementaire s’il eût pu eomprendre un seul mot à la discussion du jour.

Je le rencontrai un jour à la Bourse, où on lui faisait admirer les élégantes proportions de ce temple de l'agiotage. I paraissait émerveillé du monument ; mais, si Son interprète parvint à lui faire concevoir les intrigues et les passions qui s’agitent quotidiennement dans cet antre aux somptueuses colonnades, je le tiens pour un habile homme.

De même que le dey d'Alger, Mouloud honora plusieurs fois de sa présence les représentations de l'Opéra. Mais il fut beaucoup moins sensible aux chefs-d'œuvre de Meyerbeer et de Rossini qu’à la danse voluptueuse et sémillante de Fanny Elssler dans les deux ballets alors en vogue : le Diable boiteux et la Chatte métamorphosée en femme. Les savantes combinaisons harmoniques de l’école allemande et les fioritures de la musique italienne ne pouvaient manquer d'échapper à une oreille novice qui, jusqu'à ce moment, n'avait connu d'autre musique que celle des chalumeaux et des tambours de la musique d’Abd-el-Kader. Mais les. danseuses parlent une langue brûlante et intelligible à tous. Aussi le diplomate Mouloud professait-il pour les capricieuses évolutions du COrps

de ballet et la pantomime en général, une admiration profonde, admiration qui ne fut pas toujours purement platonique, s’il eût fallu en croire, du moins, à l’époque, les méchantes langues qui abondent toujours au foyer de la danse.

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