‹ Les étrangers à ParisChapitre 52 sur 67 · NN NS N · texte numérisé non relu

NN NS N

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années, l’objet principal de ses études, et dont on abattait en ce moment les statues.

« Livrez-vous davantage dans vos productions, lui disaient sans cesse les meneurs de l'insurrection littéraire; tâchez que dans vos odes nous retrouvions l'émail du ciel, les brumes de la mer, les teintes à la fois sombres et bleues des collines d'ardoise de Lamégo. Que votre style nous fasse voir les neiges éternelles du Gaviana, et qu'en même temps on y respire l’haleine des orangers et le feuillage des figuiers. Puisez vos épithètes et vos métaphores dans les mines d’or du Minho ou de FAIgarve ; soyez dans vos descriptions à la fois tendre et savoureux comme les fruits de Portalègre, enivrant comme l'amandier d’Almada ; chaud, brillant, coloré comme le citronnier de l'Estramadure ; » etc...

Alvarez ne tarda pas à mettre en pratique les lois de cette poétique nouvelle. 1 lâcha la bride à son imagination, et prit place parmi les poëtes qui donnaient des espérances sous le rapport de l'audace de la forme et de la nouveauté du coloris. Il eut plusieurs pièces de vers insérées dans les Annales romantiques, et deux morceaux traduits d'Eustacio de Faria et de Geronimo de Corte-Real publiés dans le Mercure de France. N se crut parvenu au comble de la gloire, et put pendant quelques mois se regarder comme le plus grand poëte du quartier Saint-Jacques, attendu qu’il ne se passait pas de jour où il ne trouvât chez son concierge quelque lettre signée d’un nom plus ou moins célèbre, dans laquelle on lui déclarait solennellement que le Portugal devait être fier d’avoir mis au monde un phénomène tel que lui. La plupart de ces lettres d’ovation commençaient par ces mots : Mon cher Camoëns, et continuaient sur le ton de l’exaltation lyrique. Il résultait de là que notre héros avait tous les mois pour quinze francs de ports de lettres à payer, car, généralement, on n'affranchit pas l'enthousiasme.

Cependant Alvarez, qui, même au sein de l'atmosphère de l’ultra-ro— mantisme, avait su conserver sa raison et son jugement, n'avait pas tardé à reconnaitre que le public était loin d'avoir pour les poëtes nouveaux cette admiration absolue que la plupart ressentaient pour eux-mêmes. On les louait, mais toujours avec certaines restrictions : on leur reprochait d'être beaucoup plus sublimes en théorie qu’en pratique, et surtout de n'avoir su produire dans aucun genre une œuvre complète. Les grandes choses de la nouvelle école poétique n’étaient, après tout, que des strophes, des ébauches, des pages isolées ; on n'avait fait jusqu'alors que rassembler les matériaux, les pierres, le ciment, restait à construire l'édifice.

Alvarez prit la résolution noble et ferme de l’élever à ses risques et

périls; puisqu'on l'avait appelé le Camoëns, il voulait que ce titre ne fût pas seulement la vaine formule d’une adulation trop outrée pour n'être pas dérisoire. Pour le justifier, il résolut de tenter un de ces grands efforts de la pensée qu'il n’est donné qu'aux imaginations puissantes, secondées par la volonté, d'entreprendre. Son œuvre, son monument serait un poëme aussi étendu et aussi hardi que la Lusiade, mais qu'il se proposait de dédier à la gloire de la France. Il avait son plan dans la tête, et en mesura l'étendue sans trouble et sans épouvante. Il comprit que pour l’exécuter le sacrifice d'au moins trois ou quatre années était nécessaire. Il résolut de ne pas reculer plus longtemps une pareille entreprise, et prit une de ces résolutions que l’on ne rencontre plus que sur la rive gauche de la Seine : il jura de consacrer pendant quatre années toutes ses pensées, tous ses instants à l'exécution de son poëme, dans lequel il vivrait enfermé comme l’araignée dans sa trame. Il quitta le pays des stances, des odes, des poésies détachées pour se lancer dans cet océan sans limites qu'on appelle le poëme épique.

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Son ami Juan de Gayoso, qui venait d'achever son cours de médecine

et se préparait à regagner Lisbonne, où 1l devait exercer, chercha vainement à détourner Alvarez de son dessein en lui laissant entrevoir bien des mécomptes et de vaines illusions, lui rappelant que si les Français n’ont pas, comme on l’a dit souvent, la tête épique, leur bourse l’est encore moins. Alvarez n’écouta pas ses raisons, et lui répondit par l'exemple du Camoëns qui essuya tant de traverses, fit naufrage plusieurs fois, mourut de faim, n’eut de célébrité qu'après sa mort, et n’en fut pas moins le premier poëte du Portugal.

Alvarez fut fidèle à sa résolution : pendant quatre années entières, il s’occupa de son poëme, ne sortant de sa chambre que pour se rendre au Luxembourg sous une certaine allée solitaire où les rimes et les pensées venaient d’elles-mêmes à sa rencontre. Quand il apercevait quelques-uns de ses amis les poëtes, ses confrères de cénacles, il détournait la tête, évitant leur rencontre, ne voulant mêler à ses idées aucune inspiration contemporaine. Il poursuivait souvent son travail jusqu’au milieu de la nuit, et ses personnages, ses fictions, ses peintures le poursuivaient même au sein du sommeil. Enfin, à force de persévérance et d'invention, il vit arriver le jour fortuné où il put écrire sur son manuscrit le mot fin, mot aussi doux, aussi désiré pour les écrivains et les poëtes, que celui de terre! terre! pour les navigateurs,

Alors, exténué, amaigri par le travail, mais fier de lui-même et du dessein qu’il avait su achever, il rentra dans le monde littéraire qu’il n’avait abandonné pendant plusieurs années que pour y reparaitre avec plus d'éclat et d'honneur. I ne doutait pas qu'il n’y fût accueilli comme un marin qui a vécu longtemps sur les mers lointaines pour découvrir quelque archipel ou quelque continent nouveau, dont il rapporte les richesses et la possession au territoire de la mère patrie.

Un des premiers écrivains qu’il rencontra lorsqu'il eut mis la dernière main à son œuvre lui dit :

« Qu’êtes-vous devenu pendant quatre années? On n’a pas vu paraître de vous depuis longtemps la moindre colonne de prose, un seul morceau de poésie.

— J'ai travaillé pour l’art, répondit Alvarez d’un ton de dignité; j'ai consacré plusieurs années de ma vie à composer... un poëme épique.

— Un poëme épique! » dit l'écrivain. En même temps, 1l regarda fixement Alvarez, et ne douta pas qu'il n’eût le cerveau dérangé. Il haussa les épaules, et prit congé de lui sans même vouloir continuer l'entretien.

Alvarez, fort scandalisé d’un pareil procédé, alla trouver un des poëtes qu’il avait vu, à l’époque de son arrivée à Paris, combattant avec le plus

d’ardeur aux premiers rangs de la phalange romantique. C’était de lui qu’il avait reçu le conseil de donner carrière à son imagination, d’imiter dans son style les contrastes et les grands effets de la nature inanimée, de tremper sa plume dans Le bleu, de n’écrire que sur la cime des montagnes, sous l'influence d’une pluie de printemps ou devant un coucher de soleil.

« J'ai suivi vos avis, lui dit Alvarez; je viens enfin d’achever une grande composition du genre épique où j'ai, je crois, réussi à introduire dans la littérature française la couleur et les images de nos vieux poëtes portugais du temps du roi Sébastien... Mon héros s’appelle…

— Pardon de vous interrompre, dit tout à coup le poëte, mais, avant d'aller plus loin, veuillez répondre à cette question. Votre poëme peut-il s'illustrer ?

— S'illustrer? reprit Alvarez; mais s’il est vrai que mes inspirations ne m'aient pas trompé, et si surtout vous voulez bien prêter à mon poème l'appui de votre influence, j'ose me flatter qu'il pourra peut-être un jour devenir illustre.

— Vous ne me comprenez pas, dit le poëte. Quand je vous demande si votre poëme peut s’illustrer, je veux savoir s’il est possible d’y introduire des vignettes, des bois, de façon que le public puisse d’un simple coup d'œil faire connaissance avec vos personnages en les voyant représentés à l’aide du crayon... Il n’est possible de vendre et même d’imprimer votre poëme qu'à cette condition... »

Ce fut au tour d’Alvarez de croire qu'il y avait quelques grains de folie dans la tête de son interlocuteur. Il avait apporté son manuscrit pour lire à son confrère quelques fragments de son poëme, mais il se garda bien de le dérouler. Il prit congé du poëte, qui n’essaya pas de le retenir : il avait compris sans doute qu’Alvarez était porteur d’un poëme épique inédit, et s'estimait heureux d’en être quitte pour la peur.

Comme notre héros sortait de la maison du grand poëte, il rencontra un jeune écrivain qu'il avait autrefois connu dans les allées du Luxembourg, celui qui l’appelait cher Camoëns, et avec lequel il avait souvent passé des soirées entières à disserter sur Dante, Milton, Shakspeare , Lope de Vega, Calderon, don Alonzo d’Ereilla, etc.

« Eh bien, lui dit Alvarez dès qu’il l’aperçut, avez-vous enfin fait paraitre ce volume de vers où vous deviez réunir à la fois les teintes des bardes écossais, des romances espagnoles, des myriologues grecs, des poésies erses, des psaumes hébraïques, des.

© — Ah! ah! interrompit l'écrivain en éclatant de rire, de quoi venez-

vous me parler là, et d’où sortez-vous, mon cher?... Apprenez que je me vends à trois mille exemplaires.

— Je me souviens aussi que nous n’étions pas toujours d'accord sur la question d'art, sur les trois unités, sur les rapports de l'architecture et de la poésie…

— Trois mille exemplaires…

— Vous me reprochiez de ne pas me préoccuper assez de la forme.

— Trois mille exemplaires, vous dis-je!

— C’est un très-beau résultat assurément, et je ne croyais pas que des vers pussent avoir un si grand débit...

— Des vers? moi! des vers? Ah çà, décidément, mon cher Portugais, vous êtes aujourd’hui piqué de quelque tarentule ! Sachez done que les vers n’ont plus accès qu'auprès de certains bas-bleus. Il est vrai qu'au-

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