PES Æ
trefois J'ai commis, Comme on dit, quelques poésies, mais il y a longtemps
que je suis revenu de ce travers-là. Depuis que les éditeurs ont solennelle-
ment déclaré aux écrivains que les vers n'avaient plus cours, j’ai fait
comme tant d’autres, j'ai pendu ma lvre au croe, j’ai jeté mes stances et
mes odes aux orties, et depuis que j'ai pris ce parti-là, mes affaires n’en vont pas plus mal... Venez me voir demain, nous irons à ma maison de campagne que j’ai achetée avec mon dernier roman. Je travaille depuis quelques jours à un immense feuilleton qui n'aura ni fin ni tête, pour achever de payer mes chevaux et ma calèche : c’est un mélange de Paul de Kock et de d’Arlincourt que les éditeurs et les journaux demandent beaucoup en ce moment. Je trouve cela détestable pour ma part, sans goût, sans grâce, sans distinction; mais, que voulez-vous? ils disent que le public aime ça... »
Pour le coup, Alvarez crut rêver, et se demanda si celui qui lui tenait ce langage était bien ce poëte si brillant et si fier qui ne parlait jamais, quelques années auparavant, que par figures et par métaphores, qui prétendait qu'il ne fallait jamais faire au public la moindre concession, qu’on devait penser et écrire seulement pour l’art, et livrer ses œuvres au hasard, sans même s'inquiéter de leurs destinées. D’après l'entretien qu’il venait d’avoir avec lui, Alvarez comprit que ce poëte était maintenant converti en un simple industriel qui tenait comptoir de manuscrits, et vendait romans, nouvelles et feuilletons à bureau ouvert.
Ce fut ainsi qu’en rentrant dans le monde littéraire, notre héros comprit que l'empire de l’invention et de la poésie était tout différent de ce qu'il Pavait connu à son arrivée à Paris; il reconnut qu’il n’était que trop vrai que le plus grand homme du jour était celui qui vendait ses livres au prix le plus élevé : la gloire avait son tarif, chaque imagination avait son cours comme telle ou telle denrée coloniale, les écrivains étaient cotés à prix fixe comme les articles de nouveauté.
Quand Alvarez eut pu constater de ses yeux ce changement si étrange et si brusque qui s'était opéré en quelques années dans les habitudes et les pensées des lettrés français, il ne put s'empêcher de s’écrier d'un ton désespéré : « Et mon poëme, qui le lira? qui me décernera la palme que j'ai méritée et que je croyais avoir achetée par tant de veilles et d’études ? »
Il proférait un jour ces plaintes devant un homme d’un âge mûr qui n'avait jamais donné dans les travers ni les excès des écoles nouvelles et se trouvait maintenant plus avancé et plus jeune d'idées que beaucoup d'esprits qui avaient passé pour jacobins littéraires dix années auparavant. Il est vrai qu’il n'avait jamais ambitionné d’autre gloire que celle du eritique.
« Pour qu'on lise votre poëme, dit cet homme à Alvarez, il faut d'abord qu’on l’'imprime...…. Or, si vous voulez vous mettre à faire de la prose franchement et courageusement, — mais j'entends de celle que le publie
paye et sur laquelle un libraire puisse spéculer , — peut - être obtiendrez-vous d’un éditeur charitable, en considération des bénéfices que vous lui aurez procurés, qu'il imprime votre poëme et fasse de vous un Camoëns. »
Alvarez sourit amèrement, et répondit en poussant un profond SOUPIT :
« Et la France se plaint de n’avoir jamais eu de poëmes !
— Nous en avons, reprit le critique d’un ton de sarcasme; prenez et lisez, voilà les épopées de notre temps. »
Il remit en même temps à Alvarez les deux premiers volumes d’un roman qui venait d’avoir une vogue inouie et promettait de faire le tour de l'Europe.
Alvarez rentra chez lui, lut les deux volumes en deux heures, et fut si attaché, si captivé, si magnétisé, qu’il alla louer les autres et passa la nuit à lire l'ouvrage entier qui n’avait pas moins de dix volumes, et encore l'auteur promettait-il de donner une suite.
Le lendemain, notre poëte avait une migraine affreuse. Il chercha à résumer dans sa tête ce qu'il avait lu la veille, et 1l n'y trouva absolument que des coups d'épée, des enlèvements, des empoisonnements, des vols, des escalades et des scènes de cour d'assises. Alors il alla ouvrir avec un grand sang-froid le tiroir de sa table, prit un cahier de papier qui était le manuscrit de son poëme ; il le feuilleta rapidement, le baïsa, répandit quelques larmes, puis fit comme tous les poëtes épiques modernes, jeta son poëme au feu, se consolant avec la pensée qu’il n’en avait lu, du moins, aucun fragment à personne. — Pourquoi ne pas croire que ce poëme pouvait être un chef-d'œuvre? Qui peut assurer qu'il n’était pas digne de la Lusiade du Camoëns?
Alvarez avait écrit depuis quelques jours à son ami Juan de Gayoso, qui exerçait avec un grand succès la médecine à Lisbonne, pour lui demander si la mansarde qu'il occupait dans le faubourg d’Ajuda était encore libre. Juan lui ayant répondu que son ancien domicile était toujours vacant, Alvarez quitta aussitôt Paris, sans même prendre congé du monde littéraire.
Comme s'il n’eût ni rêvé ni voyagé, il reprit ses anciennes fonctions de professeur de langue, et continua, comme par le passé, à choisir ses modèles de goût et de style dans les œuvres de Racine et de Boileau. I} ne parle jamais, depuis son retour, de la littérature française, et si, par hasard, quelqu’une de ses belles disciples le met sur ce chapitre, il répond en parodiant un passage d'une chanson d’un vieux poëte castillan.
nommé, je crois, Macias, qui fut l'écuyer du marquis de Villena : « 0 filles de Lisbonne, n'allez pas contempler vos traits si séduisants et si doux dans les miroirs infidèles et trompeurs que l’on fabrique en France! »