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A Paris! quoi! lui aussi ce dédai-
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gneux hidalgo drapé dans ses souvenirs et sa hauteur castillane ; à Paris. lui qui à dans ses fiefs Madrid, Séville, Valence et Cadix, lui qui peut vivre au besoin d’orange, de chocolat et de cigarettes en se pavanant d’un air majestueux sous le dais bleu de son ciel! Se transplanter ainsi du fond de sa serre chaude dans une ville de gaz! jeter un regard voilé de tristesse à son Prado, à ses Auertas pleines d'aromes, à ses fontaines murmurantes, à ses palais dédaignés comme d'anciens favoris! Dire adieu à la fois et au Mirandor vitré qui s'ouvre directement sur la rue Mayor quand vient le soir, et aux caplas andalouses dont le fredon arabe s'en va mourir aux charmilles des paseos !
Mais, en vérité, pourquoi laisser ainsi derrière soi un Eden unique, de bleus océans, de verts Jardins, des femmes jaunes comme l’ambre, le cirque des taureaux où règne Montès, et ces admirables musées où règne un autre roi, Murillo? Qu'allez-vous faire, bon Dieu, seigneur Gil Blas, qu'allez-vous chercher dans ce pays variable qui fait mettre à Méry quatre manteaux en août, même quand le grand mistral marseillais ne souffle pas ?
« Qu’avez-vous donc, mon cher? demandait un jour à Méry un visiteur qui le voyait ainsi vêtu.
— J'ai l'hiver, répondit notre poëte.
Voilà ce que vous aurez, imprudent jeune homme qui vous embarquez dans le calesero de votre ville natale, en attendant les diligences parisiennes de Bayonne. Vous quittez un paradis semé de fleurs et de brises, vous allez à la recherche de l'inconnu comme le héros de M. de Balzac. Partez cependant, nous vous attendons, vous serez le bienvenu !
Autrefois c'était la France qui allait visiter la Péninsule, aujourd’hui elle nous rend notre politesse. Grâce aux bouleversements politiques, un Espagnol est chez lui un point perpétuel d'interrogation. Étrange contrée, direz-vous, que celle où les jeux de fortune ressemblent aux jeux de bourse, où le faiseur de nattes (espartas) est en passe de devenir le régent Espartero ! Examinez un peu ce tohu-bohu d'opinions!
En Espagne, les estomacs en sont encore à l'enfance de la cuisine, les esprits à l’enfance de la constitution politique. Avant que la nouvelle société s'organise, que d'expériences, que de maux ! Aussi, par contrecoup, que de migrations dans notre pays de France, que de chaises de poste, que de mules attelées dans ces crises castillanes !
La plupart des ministres fournis à l'Espagne, depuis 1830, viennent prendre le frais à Paris; les monarchies elles-mêmes daignent nous visiter, et le Palais-Royal abrite Christine après l'abdication de Valence
comme Saint-Germain abrita jadis Jacques IF. Vienne un chemin de fer de Bordeaux à Paris, et il n’y aura plus de Pyrénées"!
Après tout, l'Espagnol regrette peu ce qu’il laisse derrière lui, si ce n’est son ciel et ses taureaux. Ses institutions, ses lois sont aujourd'hui soumises à quelques mystificateurs effrontés, à des avocats jongleurs ; c’est un échafaud monté à la hâte et qu’il sait bien devoir crouler au premier jour. mel
L'Espagnol vient done à Paris selon le vent qui souffle de la froide Guadarama et des cortès, il retrouve ici sa véritable indépendance. Comme tout esclave emmaillotté longtemps et qui se remue, il n’aboutit jamais qu'à de vagues résultats, mais enfin il est réfugié, et ce mot l’engage, bon gré, mal gré, à faire quelque chose. Faire quelque chose ! avez-vous bien pensé à ce mot, Espagnol que vous êtes? l'agitation et l'inquiétude vous iront-elles jamais mieux que l’indolence ? Dans quelle sphère d’ennui allez-vous vivre, bon Dieu, si vous voulez être véritablement un réfugié? L'image d’un tel homme se présente toujours à notre pensée, à nous autres Français, sous la forme d’un quelque chose sans nom, sans feu, sans hôtel garni et sans bottes; un réfugié, pour nous, c’est une sorte de don Quichotte qui va combattre des moulins sur Rossinante.
On abuse chaque jour à Paris du réfugié, comme on a abusé de la réclame et des dernières représentations de la Tour de Nesle. Un réfugié fait frémir un homme en robe de chambre et en pantoufles, pour peu que ce visiteur prenne la peine de se présenter à midi dans quelques maisons. Et cependant il y a parmi ces hommes nomades, exilés, de nobles cœurs remplis de talent et de courage ; qu’importent leur livrée de misère et leur aspect!
Je montai un jour au quatrième étage d’un réfugié espagnol, le poëte B... ; il n’avait chez lui qu’une chaise de paille et une malle. Je m'assis sur la malle : à tout seigneur tout honneur, et je lui laissai la chaise. Après avoir parlé d’Alarcon et de Lope de Vega, nous causämes de la Péninsule. L'Espagnol en général se livre peu, il modère son expansion ; Celui-ci, tout en faisant bouillir une tablette de chocolat et après avoir passé de l'encre sur les avaries de son chapeau, me racontait lés derniers moments de Gobernado et me récitait des vers de Larra.
Cette chambre, il m'en souvient, avait l’air d’un cimetière, mais ce cimetière avait quelque honneur, mais ce mort était bien fier! Son front se colorait en parlant de la reine Christine et d'Isabelle, il y avait de la vaillance dans cette misère-. « Vous ignorez, lui dis-je, l'avantage qu'il
y à pour un poëte à être dépourvu de tout, vous allez travailler pour le théâtre de la Cruz du fond de la rue des Boucheries. » Il me regarda, puis il sourit tristement et courut à un tiroir. Après qu'il en eut extrait plusieurs lithographies coloriées :
« Ges enluminures me font vivre, répondit-il.
« En France, ajouta-t-l, la vie d’un réfugié est plus agréable qu'on ne pense. Vous paraissez railleurs, sceptiques et légers, vous autres Français, au fond vous êtes généreux. Blessés dans votre sentiment national, vous comprenez mieux nos malheurs et nos blessures. Notre terre poétique aura toujours, pour vous, la senteur d’un arome ou la saveur d’un fruit; on aura beau faire, on ne tuera jamais les sympathies. Le seul roi qu'on ne détrône pas, après Dieu, c’est le courage ; 1l enfante Ja haine de l’oppression et de la peur. Malheureusement c’est à l'Angleterre que nous devons le peu qu'on à fait pour nous; il est vrai que les secours de la mercçantile Albion sont intéressés. Votre politique, à vous autres, était une politique d’amour-propre, celle du cabinet de Saint-James est une politique de contrebandiers. Timeo Danaos et dona ferentes, oui, nous préférons votre insouciance et votre oubli à ces politesses captieuses. L’Angleterre sait à merveille ce que Figaro savait : l'argent est le nerf de l'intrigue, aussi ne se fait-elle faute d'entretenir chez nous son crédit par tous les moyens de vénalité. Posséder, corrompre et s’accroitre en Espagne à vos dépens; voilà le grand objet, le plus ardent désir de John Bull. Il a sur notre côte des cristalleries et des mines de plomb ; il achète à Grenade des monuments respectés, mais dont le fisc est assez lâche pour faire denrée ; il soudoie des espions et protége ouvertement la contrebande. Que feriez-vous avec vos ambassadeurs français contre un pareil ennemi? Leurs instructions se renferment dans ce mot : regarder; aussi n’agissent-ils point. Une intervention dans les circonstances actuelles serait un prodige, nous sommes à moitié Anglais ; nous saluons Victoria devant Isabelle. Honteuse contradiction ! L'intérêt rapproche nos deux pays; la France est sœur de l'Espagne : et c’est à des accapareurs que nous devons les fusils prêtés dans l’affaire d'Hernani, les transactions de commerce et les traités ruineux! Encore une fois, nous étions nés pour être frères, et nous voilà vendus à l'invasion! Le schisme anglais dans un pays catholique, les ballots anglais sur le trône de Philippe V! Mais c’est top vous entretenir de notre misère; parlons de votre Opéra! En France, on rit toujours depuis Mazarin ; en Espagne, on se lamente depuis Godoy. Donnez-moi du moins votre gaieté, elle me servira contre ma misère ! Je Sais parfaitement que tous mes compatriotes sont loin de penser ainsi.
Oui, cela est vrai, poursuivit-il avec une légère teinte d’ironie et d’amertume, l'Espagnol à Paris se distingue surtout par son apathie absolue pour tout ce qui touche les affaires de la Péninsule. Peu lui importe l’état actuel du cabinet, pourvu qu’il dine chez Véry et termine sa soirée au théâtre Italien.
«Il y a peu de réfugiés politiques, qui, une fois en France, se souviennent de la Puerta del Sol et de ses émeutes. Leur plus grande occupation est de mettre savamment le nœud de leur cravate qui ressemble à une trilogie, de jouer au club méthodiquement, et d'aller voir danser la Carlotta. Heureux amis qui opposent la guitare et le plaisir aux ennuis de la politique ! Quant à moi, je me contente d’enluminer des images.
« Voici le portrait de Diégo Léon; il est allé se mêler sur ma table à celui de son meurtrier, le régent : Judas à côté du Christ. Ce panorama de figures égaie ma tristesse. Cette lithographie de la reine Christine est du moins placée à côté d’un ministre ingénieux et fin, d'un poëte qui a fait des vers charmants avant de composer des protocoles ; vous reconnaissez Martinez de la Rosa.
« Ces lithographies, bonnes ou mauvaises, courent l'Espagne, où l'on n’a pas encore inventé la statuette à l'usage des grands hommes. Dans cette maussade petite chambre ou plutôt ce grenier où je dessine, vos plus habiles peintres m'ont fait l'honneur de me visiter; il y a pour moi des instants où je me nomme Velasquez, et où je me crois logé au Buen- Retro.
« La vie de Paris est d’ailleurs assez facile ; avec du chocolat et des cigares, on s’accommode de tout. Seulement avec le prix d'un de vos cigares on déjeunerait dans une posada! Ce qui me récrée au delà de tout, ce sont vos romanciers qui n’ont jamais visité notre pays. Quelle consommation inouie de mensonges et de poignards, de sérénades et d’échelles de corde! Ils en sont encore à l'Espagne de Florian. La scène s'ouvre invariablement chez eux par une senora à sa fenêtre et un bandit payé pour tuer l’amoureux au clair de lune. Ils ne manquent jamais à faire couler le Mançanarez au bas du tableau; par malheur, ils ignorent que ce fleuve est souvent à sec. Pour le fandango, la danse populaire, ils s’obstinent à la faire danser aux duchesses, qu'ils confondent avec les manolas au peigne d’écaille.
« Et les duègnes! ils s’imaginent que la constitution les a respectées, elles et leur costume! Pour les bandits, les alcades et les moines, ils en fourrent partout. En un mot, ils ont les notions Îles plus arriérées sur
l'Espagne. Il est vrai que nous le leur rendons bien dès que nous franchissons avec nos bagages la douane française. Nous nous figurons votre Paris comme un véritable pays de Cocagne. La grande mine qu'y firent autrefois nos pères nous en fait bien augurer. Nous croyons aussi, comme de vrais enfants, à votre presse et à votre littérature. Le Prado aura-t-1l le pas sur les Tuileries, et Breton de los Herreros, notre plus fécond auteur actuel, égalera-t-il l'activité de M. Scribe? Questions graves pour un peuple aussi Sérieux que nous le sommes.
« Songez donc qu’au retour on nous interrogera, on nous demandera de tous côtés :
« Eh bien, Paris?
« Or, grâce à Dieu, je suis en fonds, moi, pour répondre à cette interrogation. |
« Voulez-vous que je vous fasse ici moi-même la critique de notre vie parisienne? Le portrait sera fidèle; mais, prenez-y garde, je tiens ici le journal d’une dame espagnole qui ne vous ménage pas davantage que je ne vais, moi, me ménager pour l'instant.
« Le premier soin de l'Espagnol arrivé à Paris est de s'acheter immédiatement un manteau.
« Le manteau, n'est-ce pas le meuble indispensable de tout honnête citadin de la Péninsule, et tout le monde n’en fait-il pas usage à Madrid, Valence ou Séville?
« L’Espagnol consent bien à remplacer sa guitare par une canne à pomme d’or de Verdier, mais il a horreur du paletot. Vive au contraire le manteau classique ! Il se drape, s'arrange dans les vastes plis de lelbeuf; il pose son chapeau fièrement sur l'oreille gauche, et, le cigare de la régie à la bouche, il arpente les galeries du Palais-Royal, se croyant sans doute encore aux Portales.
« Ce qui le surprend au delà de tout, c’est de voir tout d’abord le mouvement parisien de vos rues; en Espagne on marche gravement et prudemment.
« À Madrid, les cochers de cabriolet se croisent les bras et ne chargent
pas deux fois en une semaine ; ici, quelle consommation de roues, de lanternes, de harnais! Les conducteurs de cabriolet-milord, les cochers d'omnibus, les cochers de citadine, les voitures pour les pensions, les voitures pour les décors d’opéra, les fiacres de remise et les fiacres d’enterrement!
« L'indigène madrilain ou sévillan demeure ébloui; il croyait aborder une ville paisible, il trouve une cité aussi bruyante que Naples!
Cependant il faut convoquer le ban et Parrière-ban des fournisseurs; il faut s’équiper pour faire figure.
Courons vite chez le chapelier, le tailleur ! Le chapelier descend de son cabriolet à lui; il a un boudoir orné de glaces, une femme qui à déjà été lithographiée et biographiée dans vingt journaux, des fauteuils de Lemas, et tous les ornements en pâte dorée qu’inventa le siècle de Louis XV. Il a tout cela auprès de chapeaux laids, communs, IMpOssibles ; mais l'Espagnol, qui se rappelle son almacen de sombreros de la rue de la Montera, admire ce luxe avec lequel jurent les feutres.
« Chez le tailleur, c’est bien autre chose : le tailleur à mis quatre salles d'attente et une armée de commis avant son cabinet de réception, où il siége comme un avoué où un ministre devant des liasses de correspondance: sans le ciseau qu'il tient à la main, notre étranger aurait peme à se dire : Voilà un tailleur!
« Que veut monsieur? demande celui-ci à l’hidalgo ; combien lui faut-il d’habits, de pantalons, de gilets? Nous avons M. de B... qui se commande quatre-vingts gilets par an; il menace de nous quitter si nous donnons jamais le même nombre aux étrangers qui arrivent. Mais tout se concile. et monsieur se contentera sans doute de six habits (trois d’été et trois d'hiver), de quatre paletots et de cinq redingotes. Pour les pantalons et les gilets, c’est affaire de fantaisie ! » —
« L’Espagnol, qui n’a jamais porté de sa vie que le manteau, sous lequel son frac peut braver les injures du temps, trouve cette liste du taitleur bien longue ; il hésite et balbutie.
« En rentrant à son hôtel sans avoir pu se décider encore à rien, il est effrayé lui-même de la pâleur de son hôte.
« Monsieur, murmure celui-ci, je ne sais, en vérité...
— Allons, parlez, qu'est-ce done?
Eh bien, monsieur..…, c'est-à-dire monseigneur, car il se peut bien que vous soyez un prince déguisé..…., el Je ne puis croire décemment que vous soyez un voleur...
— Comment! maraud!...
— Eh bien, oui, monsieur, pendant que vous étiez sorti, 11 a pris envie à mon épouse et à moi de visiter votre unique malle. Miséricorde ! qu'y avons-nous rencontré? Des couteaux de toute sorte, des poignards catalans, toute une boutique d’armurier. De mémoire d’aubergiste, je ne m'étais jamais trouvé à pareille fête. Cours prévenir la police, m'a dit alors mon épouse d’un air effaré; par le temps qui court, on ne sait qui on loge dans ce Paris. Et c'est ce que nous avons fait, mor-
sieur... Où monseigneur ; votre malle est entre les mains de l'autorité... Voilà! » —