‹ Les étrangers à ParisChapitre 56 sur 67 · JQURNAL DE LA COMTESSE D'A · texte numérisé non relu

JQURNAL DE LA COMTESSE D'A

« À mon amie dona Carmen de B..….

« Paris. .. février 1844.

« Chère Carmen, me voilà enfin Parisienne ! Ne t'effraye pas trop, et songe que je veux te revenir Espagnole avant toutes choses. Je quittais Barcelone il y à dix jours par un bon vent, je suis maintenant au sein de la nouvelle Athènes. Quel changement, ma Carmen! Hier encore, je foulais les planches d’acajou d’un bateau à vapeur, aujourd'hui je sors des Bouffes. Je pense encore à ce brave capitaine français qui m'avait prise à son bord en rade de Cadix, et qui m’énumérait sur son bâtiment les merveilles que j'allais voir. Tout en me pelant une belle orange de Murcie, il m’expliquait déjà le Palais-Royal, l'Opéra, les Champs-Elysées. Le vent était frais, le soleil se couchait triomphalement derrière le Montjuich, tous nos matelots chantaient. Moi cependant, Carmen, je me sentis prise alors d’un invincible besoin de pleurer... Est-ce donc une lot de notre nature qu’il nous faille toujours donner une larme à ceux que nous

laissons en arrière? Dieu nous ouvre un livre immense, il déroule à nos veux des magnificences étrangères à notre ciel, mais ce n’est pas là que le bonheur nous attend ; nous quittons le bon morceau, comme le chien de la fable, pour courir après une ombre. Et cependant, Carmen, que ne

me disaient-ils pas ceux de nos compatriotes qui avaient pu voir Paris! ILest vrai que la plupart de ces narrateurs complaisants étaient déjà vieux, et qu'ils avaient pu admirer la France dans ses beaux jours. Et d’abord, ma Carmen, pour moi qui ne m'occupe de politique qu'autant que la politique amène les belles modes et les belles manières, il est incontestable que lorsqu'il y avait une cour à Paris, cette capitale était moins bourgeoise. Que d’équipages à livrées, que de carrosses à grandes guides quel luxe de gentilshommes, de courtisans, de valets de pied! Aujourd’hui tout cela est bien changé! la royauté a des socques et un parapluie consütutionnel. Les Tuileries étaient grandes; elle les a rétrécies, coupées, losangées en petits morceaux ; la place Louis XV elle-même, cette place si vaste, si monumentale, ressemble aujourd'hui, avec son obélisque de Luxor et ses deux fontaines, à un surtout de dessert. Pour ce qu'ils osaient opposer à Buen-Vista, c’est-à-dire, Carmen, pour le bois de Boulogne, c’est un vrai talus de fortifications qui peut récréer messieurs du génie, mais qui fait saigner le cœur du pacifique bourgeois. De tout ce que ces gens m’avaient indiqué comme admirable, je ne trouvai vraiment que la Madeleine et la Bourse; encore la première sera-t-elle noire comme de l'encre au bout de cinq ans sous les pluies et les neiges du ciel parisien, et l'autre a-t-elle le tort, en sa qualité de temple grec, de se terminer par des paratonnerres et d’affreux tuyaux de poële. Pour le Palais-Royal, ne m’en parle pas, c’est plus que jamais un palais de bourgeois; aucun prince, aucune princesse ne l’habite. J'ai vu le roi des Français traverser hier l'un des guichets qui mènent au château; il était en castor gris et en habit bleu. On m'a raconté qu'il allait à peine au spectacle quatre fois lan ; il est obligé de se donner à lui-même la comédie à Versailles. Ce premier aspect d’une cour mesquine, étriquée, silencieuse, me déplut. En me rendant hier au baise-main de la reine Christine, rue de Courcelles, je trouvai cette princesse plus souveraine ment respectée et entourée que le roi des Français lui-même; c'est qu’en Espagne on n'en est pas encore aux poignées de main dans la rue, et que le peuple demande encore de la représentation au trône. Cependant tous les plaisirs semblaient vouloir me prendre par la main dès mon arrivée : le premier de tous, celui que l’on tint le plus à m'offrir, ce fut un échantillon de la cuisine nationale, un diner superbe, auquel le baron de S..., lun des lions de Paris les plus à la mode, voulut me faire assister.

« Le potage m'y parut d'abord d'une telle fadeur, que je le crus fait d'herbes et d’un peu d’eau chaude. Nous étions à la Maison-d'Or, et jamais je ne vis une série de plats plus curieuse : le pain que nous mangions

Typ. Lacrampe et Comp.

n’était pas salé, les légumes étaient fades, le vin sans saveur. Mon étonuement devint profond, ma chère Carmen, quand je les vis tous se récrier sur la bonté du repas. Durant tout le cours du diner, le baron, croyant sans doute me faire plaisir, avait fait venir une boisson glacée qu’on nomme ici le vin de Champagne. Cette boisson nous fut servie dans de grands vases d'argent plaqué qui auraient fait monter le rouge au front d’un honnête diamantista de la calle Mayor à Madrid. Le dessert fini, tous les hommes se levèrent, et allumèrent des cigares. J’entendis alors des mots confus ; la politique, l'Opéra, les clubs, les étoffes nouvelles, les chevaux faisaient les frais de cette belle conversation. Il y avait parmi les convives un ancien ministre, une danseuse el un spor(man ; ajoute à ce monde la bigarrure de deux journalistes dont un parlait de l'Espagne et du cabinet à tort et à travers, tandis que l’autre s’évertuait à déprécier nos poëtes ; un vieux banquier empoisonnant le muse, un faiseur d’opéras, et un bas-bleu qui parlait raison, ne pouvant plus la faire perdre. Mais ce qui me parut surtout admirable dans cette réunion, ce fut un exjeune homme en habit noir qui avait, m'apprit-on, la fourniture de tous les ballets à l’Académie royale de Musique. En Espagne, 1l ne nous serait pas venu à l’idée d'accorder place à de pareilles fantaisies à notre premier théâtre et surtout de les rétribuer si richement; ici un faiseur de ballets gagne presque autant qu’un ministre. Malfilâtre en France et Larra chez nous sont morts de misère; ici l'ex-chorégraphe a carrosse. Nous fûmes à l'Opéra. L’orchestre y faisait un tel bruit, que nous ne pouvions entendre le chanteur; ce chanteur gagnait cependant cent mille francs par an, juste quarante mille francs de plus qu'un premier ministre pour sauver la France. Les toilettes me parurent assez maussades, et les loges trop éclatantes pour les toilettes. Un de mes voisins me demanda ce que je pensais de la musique; je ne saurais mieux la comparer qu’au bruit d'un régiment pareil à"celui de Zumala-Carrégui passant sous votre balcon, fanfares en tête. Ce qui ne me surprit pas moins, ce fut le choix de la localité pour ce qu'ils nomment leur premier théâtre ; il est situé dans l’une des rues les plus étroites, et ce temple des arts est coté dans la liste de l’édilité sous le n° 21.

« Le lendemain il y avait bal masqué, et le baron me proposa cette partie. Que devins-je, bon Dieu! en voyant le domino de satin noir devenu le costume à la mode, la livrée joyeuse sous laquelle devait se cacher le plaisir! Je ne te parle ici que pour mention d’une foule horrible, compacte, nauséabonde, vêtue d’oripeaux, de plumets, d’épaulettes, de casques romains; sorte de mer vivante dont chaque flot menaçait de

m'engloutir, et à laquelle j'échappai comme par miracle. Le baron ne tarissait pas en éloges et en gros rires sur tout ce pêle-mêle grotesque. Ces malheureux qui n'avaient pas de quoi déjeuner le lendemain dansaient alors une sorte de danse frénétique, et décrivaient sur le parquet de l'Opéra une spirale dont tu ne peux te faire une idée. C'était d’abord comme un murmure sourd et continu, une répétition de ce qui allait se Jouer ; puis tout d’un coup, au signal du chef d'orchestre, cette armée en guenilles commençait sa fantastique bataille. La ronde infernale balayait tout; ceux qui tombaient à terre se trouvaient entrainés, labourés par ce torrent aux lames sonores. Je l'ai déjà dit que les costumes les plus excentriques (c'est leur mot) décoraient les héros de cette nuit. Ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir de graves Espagnols donner dans la contagion d'un tel exemple.

« Je rencontrai à ce bal le grave avocat de Madrid, le señor 0... déguisé lui-même en Chicard. Mais qu'est-ce que Chicard ? vas-tu me demander. Hélas! ma chère Carmen, c’est déjà ici une royauté déchue : Chicard, l'illustre Chicard, le coryphée de ces bals nocturnes, ce Chicard l'effroi de ses rivaux, la gloire de ses adeptes, subit lui-même les retours de sa popularité; la contrefaçon s'attaque à lui, et on le copie trop pour qu'il puisse longtemps demeurer original. C'était lui, en effet, qui avait trouvé ici le déguingandé romain, le chic du plumet et des bottes à l’écuyère. Chicard était un dieu trois minutes durant; on l’enlevait et on le portait à bras au milieu de ses saturnales ; ses amis se pendaient aux basques triomphantes de son habit. Aujourd'hui Chicard a mérité le fauteuil de l’académicien, il se repose et daigne à peine professer.

« Après me l'avoir indiqué, le baron me demanda ce que je pensais du bal de l'Opéra, et de la danse du peuple parisien en général.

«— Vous m'embarrassez, lui répondis-je. Je vous avouerai que si la danse doit être jamais l'expression d’un peuple ou d’une société, la danse à laquelle j'assiste m’effrayerait, cher baron. Je me suis crue d’abord dans quelque maison de fous à Madrid ou à Grenade. —

« Un brave général russe placé à deux pas de ma loge, et qui assistait comme moi pour la première fois de sa vie à ce singulier spectacle, s’est écrié au moment du galop : À cette heure, les Français eussent gagné la bataille de Waterloo! tant cette ivresse fougueuse , inexplicable l'avait saisi, tant il ne pouvait se lasser de son propre étonnement! Et voilà le peuple qui s’en tenait jadis au menuet, malgré son titre de peuple léger ; voilà les danseurs sévères qui nous reprochent le fandango !

“ L'hôtel dans lequel je descendis avait un peuple de laquais; mais

parmi toutes ces gens aucun ne parlait espagnol. Je fus d’abord très-dépaysée. Heureusement mon ami le député L... vint à mon aide: il se mit fort obligeamment à mon service. Je n’ai jamais pu me plaire, hélas ! dans ce qu'on appelle une chambre d’auberge; tout y est banal et triste, depuis la corniche jusqu’au parquet. Au moment où je franchis le seuil il y avait une fumée si épaisse dans la cheminée, que je regrettai les braseros. On me fit venir une modiste qui m'apporta un chapeau; je ne comprenais guère que d'aussi charmantes femmes que les Parisiennes pussent s’engloutir sous cette cloche à rubans : on me dit que c'était la mode. Le soir, on me promena en calèche aux Champs-Elysées ; le lendemain, la médaille magique du député m'ouvrait les musées et les établissements parisiens. Que te dirai-je enfin? il ne me manquait que les bals, et depuis huit jours on me traîne à tous les bals.

« Je te Pavouerai, Carmen, cette vie me paraît triste : là-bas je vivais, ici je me trouve éteinte. On a beau me dire encore quelquefois que je suis belle, c'est une politesse française qui me laisse chagrine. Mon voile, ma mantille, tout cela reste ployé dans mon coffre avec les lettres d’amour du capitaine d’A...: tout cela y dort avec mon cœur. Je suis quelque chose de morne et de maladif; en ce maudit pays j'ai toujours froid. Hier je suis allée voir le cirque des Champs-Elysées ; ma chère petite Carmen, que cela est loin de valoir le cirque des taureaux ! Des sauteurs qui dansent sur la tête, des acrobates vêtus de paillettes et qui passent dans des cerceaux peuvent-ils lutter une seconde avec l’admirable sérénité de Montès quand il tue le taureau, en escarpins? Nous sommes un peuple sérieux ; en France ils ont peur de ce mot-là : aussi, ma bonne Carmen, n’ont-ils pas même le sérieux dans la passion. L'amour à Paris se compose de tant de chiffons, que c’est à grand’peine que vous trouveriez du cœur làdessous ; pour la jalousie, ils ne s’en doutent même pas. Imagine-toi que J'ai vu ici des maris si complaisants, qu'ils s’absentaient au spectacle de leur propre loge, dans la crainte de gêner sans doute l'amoureux qui en occupait la première banquette. En ce qui regarde les amants, c’est bien autre chose : ils sont si aveugles, si confiants, si infatués d'eux-mêmes. qu'il leur paraitrait impossible que leur maîtresse pût un instant les tromper ; 1ls ont passé avec elle un bail de fidélité à toute épreuve. Rien de plus libre cependant, Carmen, qu’une Parisienne ; celles qui ne le sont pas se font bien vite des ailes. Elles sortent, elles rentrent sans que personne y puisse trouver à redire; notre liberté si vantée n’est rien près de la leur; elles ont partout droit de cité. Il est vrai que, pour être libres de leur côté, les maris de ces dames ont inventé quelque chose de fort

ingénieux, les clubs, cette excuse qui ne leur fait jamais défaut. Avec ce mot magique, ce mot de club, un mari s’esquive de tout mauvais pas conjugal ; il conquiert ses franchises et assure le repos de ses foyers. Cette stratégie est maintenant à la mode. Mais en regard de ces clubs, les femmes ont aussi les leurs, et tu rirais bien de voir leurs coalitions ! En Espagne on ignore encore le seul nom de bas-bleu ; ici c’est un animal fort à la mode. Un râtelier, des cheveux postiches et du rouge de Martin semblent suffire, au premier abord, pour jouer le rôle de bas-bleu ; erreur, ma chère Carmen, il faut avec cela une coterie dans laquelle on enrégimente un vieux marquis, un député conservateur, un moine quêteur pour la Trappe ou la terre sainte, deux poëtes fourbus, un journaliste en herbe, et un magnétiseur en frac noir.

« La société française ressemble maintenant à ces malades fatigués qui usent de tout; il lui faut dans la même soirée un procès criminel, un discours à la tribune et la polka, le magnétisme et la résurrection de la tragédie. Il est assez plaisant de voir cette société sceptique qui se moquait tant autrefois du magnétisme par la bouche d’un de ses plus spirituels antagonistes, Hoffmann, se jeter aujourd’hui à corps perdu dans ces représentations de salon. Les docteurs de ce pays-ci m'ont paru aussi des êtres curieux ; on les rencontre une partie du Jour en cabriolet : de sorte

que l’on pourrait croire qu’ils soignent leurs malades à la course, ou en prenant l'air pour leurs clients. Autant de cabriolets de médecms, autant de systèmes. Du reste, nous en sommes toujours au bon temps de San-

grado.

« Tu m'as demandé de te répondre franchement, dans ta dernière lettre,

au sujet de la beauté et de la laideur parisiennes ; c’est là, chère Carmen, un chapitre délicat! Sache, avant toutes choses, qu’une Parisienne serait peu de choses sans sa marchande de modes. L'achat d’une robe ou d’un bonnet détermine ici la beauté physique, souvent même la beauté morale. La Parisienne est grêle, étiolée, maladive; vous la rencontrez à peine debout, si ce n’est aux promenades et aux églises. Mais que l’annonce d’un bal ou d’un concert la fasse sortir de sa léthargie, adieu le moelleux coussin du divan, les feuilletons de Sue frôlés d’une main capricieuse, les oiseaux de la volière à qui l’on présente le doigt ganté, les fleurs de Prévost et les paysages de Théodore Frère et les albums de T'héodore Guérin! La Parisienne était, il n’y a qu’un instant, une indolente créature, une femme automatique ; dès qu'elle s’est vu toucher par la baguette magique de l'annonce, dès qu'elle est certaine qu’elle à un bal et surtout une robe hyperbolique à mettre pour ce bal, elle sort armée

comme Pallas. Otez à la Parisienne son arsenal de coquetteries, de rouge, de pinces d'acier, de savons, de vétyver, qu’en restera-t-il? Une femme commune ou sujette aux attaques de nerfs; il lui faut un coupé, des souliers mignons, un coiffeur habile et une loge à l'Opéra. Avec cela on fait bien des réputations !... »

(A la date du 7 mars. même année. }

« Le chapitre de mes étonnements ne finit pas. L'éducation des femmes d'ici n’en serait pas le moins intéressant, crois-le bien. Comme les organes du nègre ou du mulâtre sont incessamment tendus vers le vol et l'astuce dès leur enfance, ainsi, dès son berceau, la Parisienne apprendelle l'hypocrisie et la ruse. Les manéges de cette vie ne sont rien près de ceux de la fantaisie espagnole : une femme est façonnée iei de si bonne heure au mensonge, que vous n’occupez jamais, Vous son amant, que les mansardes de son cœur; le rez-de-chaussée, le premier et le second étages sont pour ses amis. Nos cortejos de Séville seraient bien étonnés d’un tel régime. Les amoureux de Paris s’en accommodent fort bien. Peut-être se souviennent-ils de la fin de ce couplet :

« On vous cherchait, on vous évite...

D'un autre on a le cœur épris;

Eh! qu'importe que l’on vous quitte ;

Le grand objet, c'est d’être pris!

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