‹ Les étrangers à ParisChapitre 57 sur 67 · BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS

« Ta ris de ces remarques galantes, ma chère Carmen ; tu me traites déjà sans doute de petite fille; mes éblouissements parisiens et ma puérilité te surprennent : que serait-ce, bon Dieu ! si, avec la tête folle que je te sais et à défaut d’amoureux, tu avais espéré trouver au moins ici quelques bandits! les bandits d'Espagne, fine et dernière fleur de la chevalerie errante : les bandits de Gil Blas et de Don Pablo de Ségorie! Je reconduisais hier une amie qui n’a qu'un défaut, celui de demeurer aux antipodes. La nuit était noire, le ciel roulait autour de nous ses nuages les plus maussades. Quelle affreuse métamorphose! une demi-heure avant, j’écoutais Molière au théâtre Richelieu, Molière ou Marivaux, je ne saurais trop te dire lequel (pardonne à ta pauvre amie); mais je voyais encore palpiter et rayonner devant moi cette comédie agile et vivante, ces héroïnes à la taille de guêpe, ces sirènes à la voix douce. Je me rappelais madame Volnys et mademoiselle Doze, ces deux perles du théâtre ; je revoyais l’une avec ses yeux noirs comme l'enfer, l'autre avec sa joue

lormée d’un paquet de lis et de roses. Je pensais à la Mathilde du théâtre du Prince, à Madrid ; à Roméa, à tant d’autres interprètes du vieux et noble Caldéron ! J'avais remarqué aussi certain valet rusé comme un juif et leste comme une couleuvre. Cet homme-là, disais-je à mon amie, est le plus fieffé des Frontin; il use de la poche de son maître comme de la sienne ; il a de ces distractions qui le feraient envoyer par tous les juges de Madrid au Présidial ou à Ceuta. Quelle école de mœurs que cette comédie qui veut à toute force singer la société française! Ici un pantin brodé, un égoïste inutile à tous excepté à Ini, qu’on nomme le Chevalier à la mode, homme unique, préconisant le vol au bout d’un baiser comme nos voleurs de grande route au bout de leur trabucco chargé ; ici une vieille folle couverte de pendeloques qui ouvre sa bourse, son cœur et sa chambre à un pareil spéculateur ! La servante vaut le valet, le valet n’a rien à céder à la servante. Et l’on accuse après cela nos bandits d'Espagne ! Mais quel Frontin, quel Crispin, quel Sbrigani vaudrait Josè-Maria, ce soleil du drame espagnol entrelardé de coups de couteau ! quelle Lisette, quelle Dorine lutterait avec une adroite et brave cabareüère de la Manche! En France on fait tout du bout des dents, l'amour d’abord, puis la guerre de l'esprit après celle de l'amour. Tout y effleure l’épiderme, et rien n’y mord le cœur ; la passion n’en prend jamais à son aise, et l’on rougit d'avoir à recourir ici à la fatalité du théâtre grec qui excuse tout. Aimons en France, oui, soit; mais aimons tout ce qui brille, aimons les dandys fourbus qui lorgnent de l’avant-scène et les chevaux poussifs du turf de Chantilly; aimons l'impossible, le faux, le paradoxal, le frelaté ; aimons et vivons de cette folie de chaque jour! lei le mensonge est en honneur; ici l’on ruse pour le plaisir de ruser; ici l’on prend à tache de mentir une fois par jour à son amant et à son cœur. Pour une Espagnole toute d’un morceau (una de uno pezzo ), comme nous disons là-bas, voilà une nouvelle vie! Mais c’est un vol manifeste! me diront les casuistes galants des dix-huitième et dix-neuvième siècles; quoi ! madame, vous prenez bien vite les mœurs d’un pays, vous nous copiez, vous nous volez ! Ce mot de volez, ma chère Carmen, me ramène malgré moi à l'idée de nos brigands. Eh quoi! me disais-je, ou plutôt disais-je alors à mon amie; quoi! nous ne rencontrerons pas un pauvre petit accident de grand chemin, un Mandrin ou un Cartouche !.…. Cependant la France n'a rien à céder en ceci à l'étranger !

« Des notaires, les saint Vincent de Paul du notariat; des boursiers, des apitalistes, des gens de robe et de toute classe, des agioteurs de conscience à tant le cours, des faiseurs de pièces qui détroussent leurs confrères et

payent des valets pour voler chez eux des manuscrits! Sans compter les quêtes, les quêteurs et les quêteuses, les souscriptions à bout portant et les assurances contre l'incendie! Et la réclame, ce mensonge de tous les matins ! Et la pommade pour les cheveux, l'opiat pour les dents, les primes pour les souscripteurs, et le dividende, ce rêve des actionnaires ! Jose- Maria me paraissait un grand innocent près de ces turpitudes-là. La veille. j'étais allée voir Bicêtre; j'y avais trouvé un de nos Espagnols de Bilbao : celui-là gardait son air et son vêtement de la Biscaye. Je ne sais pour

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