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quelle infraction commise envers la discipline de la prison ils l'avaient
attaché à un poteau, lui laissant, par une raillerie cruelle, un vieux bois de pistolet pendu à sa ceinture. Lui cependant, dès qu'il m'aperçut, se mit à chanter à tue-tête la fameuse chanson des voleurs :
« No semos ladrones, « Semos volontarios, etc. »
« L'aspect de ce malheureux m'affligea. Je demandai au gardien quel était son crime,
“— Il a volé une montre, » me répondit l’homme.
« Ge malheureux manquait littéralement de pain, circonstance extcnuante, m'ajouta le soir le jeune fils du baron S..., mais que le Jury prit peu en considération vis-à-vis du réfugié. Je m’approchai de lui et lui donnai quelque monnaie. J'étais vraiment confuse de lui avoir donné si peu. Tout d’un coup, je trouvai au fond de mon sac un paquet de Cigarettes ; Je le lui présentai, il s’en empara avidement. Ici, sache-le, on fume plus qu'en Espagne ; les lionnes elles-mêmes s'en mélent, tandis que chez nous cela est dévolu aux manolas.
« À quelques jours de là, je fus condamnée moi-même à voir une exécution. Je dis condamnée, car tu sais, Carmen, combien ces spectacles cruels me répugnent. Il n’est jamais entré dans l’idée d’une Espagnole d'aller voir donner le tourniquet (el garotte) à un bandit; mais les Français, qui nous en veulent toujours pour nos courses de taureaux, sont très-affamés de ce spectacle de la guillotine. Permets-moi de ne t'en rien dire, si ce n’est que le bourreau arrive ici en cabriolet de place, et qu'il à une lorgnette de spectacle pour voir venir la charrette du condamné, voiture qu’on nomme ici le panier à salade. Ce spectacle me parut le comble de la dégradation ; on riait, on chantait presque autour de moi. Mais me voilà bien loin des voleurs qui nous attaquèrent, mon amie et moi, dans notre carrosse (lisez citadine, ma chère Carmen). Nous eûmes l'avantage d’être attaquées à la lueur du gaz…
« Un homme.en manteau bleu se présenta vers minuit à la portière.
« Arrêtez! » dit-il au fiacre.
« Le cocher obéit; et nous vimes alors un furieux le sabre au poing, les cheveux hérissés, — une figure bonasse après tout, mais fort détraquée par la colère.
« Mesdames... » — s’écria-t-il en grinçant des dents avec fureur et en mettant la main sur mon bras.
« Je m’apprêtais à lui donner ma montre, quand, aux cris de ma compagne, plusieurs soldats du poste voisin arrivèrent.
« C’est Corniquet! crièrent-ils.
« — Qu'est-ce que Corniquet? dis-je à mon amie en me serrant contre elle toute pâle de frayeur.
« — Mais je ne sais pas... moi...; €’ est un nom qui doit bien aller avec Vidocq... »
« Le chef de la patrouille s’approcha du fiacre, et nous rassurant du este :
« Excusez-le, mesdames, il est fou; c'est un pauvre homme à qui on a enlevé sa femme...
« La physionomie de Corniquet s’harmonisait plus en effet avec celle d’un mari qu'avec celle d’un brigand.
« Ce pauvre Corniquet, reprit le chef du poste, aura été trompé par le numéro de votre voiture... N'est-ce pas, cocher, que sa femme, une dame qui demeure rue Coq-Héron, vous a pris aujourd'hui vers les onze heures ?
« — Certainement, commandant, même qu’elle sortait de l'Odéon et avec un beau jeune homme... »
« Corniquet, notre voleur, était, hélas! le volé; nous le laissâämes, bien convaincues que les amants et les maris sont les seuls chevaliers nocturnes que Paris enserre. Ce sont les rois de la nuit.
« Le lendemain, je lus une bien triste nouvelle dans les journaux.
« La veuve du noble et malheureux général Diégo de Léon assistait, à Saint-Cloud, près de la reine Christine, à la représentation du Déserteur. A la vue des fusils, l’infortunée pousse un eri terrible et tombe évanouie sur le parquet. Ceci se nomme un spectacle ingénieusement choisi.
« En somme, je ne puis croire que je te revienne avant un mois. Il me reste à voir les Catacombes et l'Institut, deux sénats de morts dont je te parlerai peut-être un jour; la chambre des députés, et les prédicateurs en renom. Écris-moi bien vite ce que font, en revanche, à Madrid, nos lions et les cortès. Je te rapporte six robes, des pommades sans nombre et des chapeaux. Pour mon cœur, cher Carmen, dis à C... qu'il n'a reçu ici aucune atteinte. Une Espagnole à Paris est un véritable contre-sens. Tout y ramène involontairement son pied vers le sol natal; tout ne lui dit que trop qu’elle n’est ici qu’une étrangère. Je ne sais rien de plus triste que ces avertissements de l’étrangeté et de l'ennui. Ma conclusion, c'est que les Français doivent venir nous voir, mais que nous perdons beaucoup à les visiter. Ils se sont fait de nous tant d'idées bizarres et fausses, que dans notre intérêt nous devons les en laisser au roman. Paris
(ie)
était pour moi un bouquet d'illusions, je C’en rapporterai les feuilles
fanées. Je regarde chaque soir une petite étoile au firmament, elle seule et toi connaissent mon cœur. Imprudente que je suis ! j'ai ouvert le chaton de la grande bague du monde, et maintenant me voilà forcée de la refermer. Carmen, on n’est bien que dans son pays, on ne se complait qu'avec les siens. Le soleil qui éclaira mon berceau éclairera, je l'espère, ma pauvre tombe. En attendant, Carmen, aime-moi et parle-moi de Madrid.
« Ta fidèle amie, € THERESA D...»
Le journal de l’'Espagnole était semé d’autres réflexions plus cruelles peut-être pour notre amour-propre national. Nos dames de Paris s’en consoleront, d'autant que toutes les Castilles n’ont pas des juges aussi sévères que Theresa. Et d’ailleurs ne lui rendraient-elles pas bonne justice si, depuis madame d’Abrantès et madame de Schulembourg, on avait mémoire d'une femme qui s’aventurât en Espagne?