‹ Les étrangers à ParisChapitre 7 sur 67 · NA · texte numérisé non relu

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Une jeune actrice fort goûtée au boulevard, mademoiselle R..., du Cirque-0lympique, voulut bien également se charger de payer, au nom de ses compagnes, la dette de l'hospitalité au khalifah d’Abd-el-Kader. Elle anima et égaya de sa présence habituelle les conférences diplomatiques de l'hôtel Marbœuf, y introduisit, assure-t-on, le culte du champagne, et poussa même le dévouement jusqu’à faire le voyage de Toulon avec Mouloud, lorsque ce dernier quitta Paris pour retourner auprès de son maitre, le jeune émir. Il semble qu'après un tel accueil et avoir reçu de telles marques de sympathie, le diplomate aurait dû se retirer à deminationalisé français. Eh bien, il n’en fut rien : le farouche Mouloud repartit plus Arabe qu’il n’était venu, et, depuis ce voyage en France, nous n'avons pas eu d’adversaire plus constant ni plus acharné que lui.

Nous avons eu plusieurs fois occasion de voir le second envoyé d’Abd-

el-Kader, Abouderbah, dans les divers séjours qu'il à faits à Paris. C’est un homme de bonne compagnie, d'esprit, d’aplomb et de sang-froid. À un précédent voyage, mandé devant la grande commission d'Afrique. présidée par M. le due Decazes, il avait étonné cette réunion politique par la justesse de ses aperçus et l'étendue de ses connaissances. Entre autres avis, il avait donné à la commission ce conseil, bien remarquable dans sa bouche, d’éloigner autant que possible les musulmans de la direction des affaires. Exempt de préjugés religieux, Abouderbah ne faisait aucune difficulté de s’asseoir à une table chrétienne et même d'y accepter, à l’occasion, un verre de bordeaux ou de bourgogne. Nous-même, qui écrivons ces lignes, avons eu plus d’une fois le plaisir de heurter le cristal avec lui, tout en écoutant sa piquante conversation et en puisant dans sa boîte d’or d’un excellent tabac d’Espagne, comme il n’apparlient à nul d’en consommer, si ce n’est aux nez couronnés. Il était reçu à Paris dans les meilleurs salons, politiques ou autres, et e’était un de nos plus honorables généraux (M. Tholozé, alors commandant de l'École polytechnique) qui, en son absence, s'était chargé d’être le protecteur, le soutien, le second père de son jeune fils Ismaël. Pourquoi faut-il qu'Abouderbah, uni par tant de liens à la France {sa femme est notre compatriote), et doué d’une si belle et si vaste intelligence, ait abandonné notre cause pour passer dans le camp ennemi?

Quant à ce fameux Ben-Durand, enlevé aux finances et à l’intrigue par une fièvre pernicieuse peu après son retour en Afrique, nous avons eu également l'avantage de le voir souvent à Paris. Il était bon homme, au moins en apparence, eausait volontiers et avec esprit, n’était point ennemi de la joie, et se plaisait à évoquer le souvenir déjà lointain de ses fredaines de jeune homme. On le rencontrait habituellement dans les promenades, dans les théâtres, dans les lieux. de plaisir, en un mot, qu'il parcourait, et appréciait en homme qui sent tout le prix de la civilisation et n’estime la barbarie que pour ce qu’elle rapporte. Les plus anciens habitués du divan de la ue Lepelletier se rappellent sans doute avoir vu s’attabler souvent le soir, dans cet estaminet semi-oriental, à la sortie de l'Opéra, un gros homme en costume ture, doué d’une physionomie bénigne, d’un teint grêlé, d’une barbe brune et claire. Cette amphore à turban, ce Falstaff africain, cette façon de roi d’Yvetot à la mine gaillarde et rubiconde , c'était l’un des génies les plus astucieux, les plus fins qui peut-être aient jamais existé : c'était l’illustre Ben-Durand.

Peu de temps avant l’arrivée des envoyés d’Abd-el-Kader, Paris avait reçu la visite de ce brillant aventurier, de ce moderne Mourad-Bey, que

tant et de si incroyables prouesses ont rendu célèbre sous le nom de Jusuf, et qui, simple mameluk à Tunis, lors de la prise d'Alger, commande aujourd’hui, avec le grade de colonel, tout le corps des spahis d'Afrique. Nous ne citons ici ce nom que pour mémoire , car Jusuf n’est point Algérien : il est Français et a conquis ses lettres de grande naturalisation à la pointe de son épée. D’autres, d’ailleurs, et parmi eux le plus spirituel des princes {Puckler-Muskau}, ont raconté, mieux que nous ne pourrions le faire, la vie étrange, fantastique de ce preux quasi-Sarrasin. Paris reçut le jeune héros de la Kasbah de Bône et l'adversaire d’Ahmed- Bey avec curiosité, faveur et même une sorte d'enthousiasme. Pendant tout un grand mois, Jusuf fut lion dans la véritable et bonne acception du mot. Les femmes surtout professèrent un culte passablement idolâtre pour ce jeune et séduisant coupeur de têtes. Les billets ambrés plurent par centaines rue Saint-Lazare, chez notre grand peintre Horace Vernet, qui, ayant reçu à Bône l'hospitalité de Jusuf, la lui rendait dans ses loyers. Les femmes voilées firent le siége de cette demeure artistique, et il fut un instant question de requérir des municipaux pour contenir el discipliner cette mystérieuse affluence.

Les voyages en France étaient alors à la mode parmi les chefs algériens, et le gouvernement favorisait de tout son pouvoir ces émigrations, qui, initiant nos nouveaux sujets aux merveilles de la civilisation et à la grandeur de notre pays, devaient contribuer à éteindre les haines et préparer une fusion si désirable entre les vainqueurs et les vaincus. Après les envoyés d’Abd-el-Kader, l'hôtel Marbœæuf, loué dans cette vue par le département de la guerre et transformé en un véritable caravansérail, reçut successivement l’ancien bey de Tlemcen. Mustapha-Ben-M ukallech ; son ami, le scheïkh Abd-el-Kader-Ben-Daoud, et enfin le célèbre agha des douairs et des smélas d'Oran, le compétiteur souvent heureux et toujours redoutable de lPémir, le vieux général Mustapha-Ben-Ismaél avec tout son état-major.

Ce personnage vénérable, si aimé et si respecté des Arabes, ce patriarche des combats, qui, en récompense des services rendus par lui à notre cause, venait d’être promu au double grade de maréchal de camp et de commandeur de la Légion d'honneur, vint en France dans l'été de 1838, pour témoigner dans le procès instruit à Perpignan contre le général Brossard. Il se rendit ensuite à Paris avee son escorte, composée de dix où douze personnes, sur l'invitation pressante du ministre de la guerre, qui pourvut largement à toutes les dépenses de son SÉJOur au

milieu de nous.

Mustapha passa deux mois à Paris, durant lesquels il visita tout ce que cette splendide capitale enferme de curiosités et de merveilles en tout genre. I parut vivement impressionné de tout ce qu'il voyait ; mais deux choses le frappèrent surtout : les jeux équestres du Cirque-0lympique et l'aspect du roi Louis-Philippe.

Hâtons-nous de repousser le soupçon d’irrévérence que de prime abord peut faire naître un si étrange accouplement. A Coup sûr, Mustapha était bien loin de vouloir offenser la majesté royale par ce rapprochement qui n'a d'irrespectueux que l'apparence. Mais, afin qu’on en juge mieux, laissons-le décrire lui-même ses sensations à M. Warnier, ancien chirurgien de la légation française de Mascara, qui, peu de temps après son retour à Oran, s’entretenait avec lui dé son récent voyage en France, et auquel il venait de faire cette bizarre confidence.

— dJ’ai vu de bien belles choses dans ton pays, lui dit Mustapha après ce singulier aveu. On m’a conduit dans tous les théâtres, dans tous les établissements publics ; j'ai visité des monuments, des promenades magnifiques ; mais parmi tant de curiosités, celle que J'ai le plus admirée, c’est cette façon de petite lune (le Cirque ) où l’on voit de si beaux chevaux et de si habiles écuyers. Ah! c’est là un spectacle que je n’oublierai de ma vie!

— Je le conçois, dit M. Warnier : tu te figurais peut-être qu’il n’y avait en France personne qui sût dresser un cheval ?

— J'en conviens, reprit Mustapha. J'avais vu vos chasseurs d'Afrique, intrépides soldats du reste, galoper en vrais casse-cous , trébuchant aux moindres broussailles, au plus petit accident de terrain, et je m'étais dit bien souvent : « Quel dommage que ces gens-là ne sachent pas mieux monter à cheval! » Je croyais donc fermement les Français inhabiles à ce noble et mâle exercice. Mais lorsque j'ai vu dans ce lieu des jeunes gens, de petits enfants et jusqu'à des femmes manier un cheval mieux que moi-nême, monter sur le dos de leurs coursiers, et s’y tenir en équilibre, chose que je n'ai jamais pu faire : ah ! j'avoue que J'ai été ravi en extase.

— Les gens que tu as vus au Cirque, répondit M. Warnier, passent toute leur vie à apprendre les tours de voltige surprenants qu’ils ont exécutés devant toi. Aussi se montrent-ils pour de argent. Il n’en est pas de même de nos cavaliers qui ne montent à cheval que pour le service du pays, et sont déjà hommes faits au moment où commence leur éducation équestre. Mais tu m’as parlé du sultan de France.

— Lorsque autrefois j'allais visiter, moi, agha du maghzen, et, je

puis le dire, le premier entre les Arabes, mon seigneur et maître le bey

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