LE NORWÉGIEN
remarquable. Fiers de leur indépendance qu’ils ont su maintenir intacte, ils ont conservé l'usage de tutoyer tout le monde, leurs pasteurs comme les étrangers. Aimant lPisolement, chaque famille est établie dans une espèce de ferme (gaard), où elle vit séparée et sans communications avec ses voisins. Cette existence isolée exerce une grande influence sur leur esprit, et il n’est pas de superstition à laquelle ils n’ajoutent une entière croyance; la foi qu’ils y apportent peu leur être parfois très-dangereuse. Nous en citerons un exemple qui s’est passé, il y a quelques années, à Paris :
Le Norwégien, entre autres idées superstitieuses, croit qu'une jeune fille, une vierge, peut braver impunément les plus grands dangers. En 1827, un soldat fit le pari qu'il irait chercher un écu de six livres dans la fosse aux ours, au jardin des plantes. Il descendit à l’aide d’une échelle, parvint à ramasser la pièce, et remontait lestement léchelle, lorsqu'un ours, qui était sorti de sa cage, le saisit par la jambe et le fit retomber. Témoin des cris de la victime, une jeune fille, dernier enfant d’un invalide norwégien, voulut, malgré toutes les remontrances, lui porter secours. Elle avait déjà franchi la balustrade , et pour la faire renoncer à ce projet téméraire, il ne fallut rien moins que les poignets de deux vigoureux spectateurs, qui, ne partageant nullement ses idées au sujet de l’influence de la virginité sur les ours, l’enlevèrent, malgré sa résistance, à un péril imminent : elle se nommait Luléa Verdad.
La Norwége n’a que fort peu de représentants à Paris, du moins fontils peu parler d'eux. Nous devons en attribuer la cause au petit nombre de gens riches qui quittent le sol natal. Cependant, parmi les rares exceptions à cette règle, nous avons remarqué quelques personnages qui, par leur excentricité, nous donnaient une haute idée du ‘caractère norwégien. Parmi ces personnages de distinction, nous placerons en première ligne le baron Knabb.
Quelques heures après son arrivée pour la première fois à Paris, le baron Knabb se fit connaitre par l’impétuosité de son caractère. I alla se promener aux Champs-Elysées, et, après une longue course à pied, il lui prit fantaisie de se rafraichir. Les Suédois ont chez eux une espèce de ronce appelée Rubus chamærorus, avec les baies de laquelle ils font une boisson délicieuse, et qui se vend sur la voie publique. Nobles et artisans viennent se désaltérer sans que le ridicule y ait jusqu’à présent trouvé sujet à s'exercer.
S'imaginant être encore dans son pays, le baron s'approche d’un mar-
chand de coco, se fait verser un verre de sa détestable décoction, et le
porte à ses lèvres. À peine l'a-t-il goûtée, que, faisant une horrible grimace, 1] lance avec colère le gobelet, contenant et contenu, à la tête du pauvre marchand étourdi du coup. Celui-ci crie à la garde; contre l’ordinaire, trois sergents de ville surviennent ; honteux et désespéré de s'être laissé emporter de la sorte, le baron offre de réparer généreusement ce qu'il a fait, au moyen d’une douzaine de risdales. Le pauvre diable y eût bien volontiers consenti, mais les braves et incorruptibles défenseurs de l’ordre public n’entendaient pas de cette oreille ; le baron alla passer sa première nuit aw violon, où il paya par dix heures d’insomnie et de dégoût son antipathie pour notre boisson nationale, le coco. Il fut mis en liberté le lendemain, sur la réclamation de M. P**, son compatriote, dont la considération égale la fortune et le crédit.
Le baron Knabb est d’origine laponne : c’est peut-être pour cela qu’il a cinq pieds six pouces. C’est lui qui, un des premiers, nous a démontré que les Lapons ne sont pas plus des pygmées que les Patagons ne sont des Titans. Il à partagé avec le capitaine Warmfield l'honneur de renverser une erreur accréditée depuis des siècles. Les Lapons et les Patagons, ces deux extrémités de lespèce humaine, sont désormais des mythes : on n’y croit plus.
Il y a quelques années, ce digne baron avait un riche traîneau conduit par deux rennes. Rien n’était plus curieux à voir que cet élégant attelage, courant ventre à terre, ou plutôt rasant le sol comme une hirondelle; on ne pouvait se lasser d'admirer la grâce, la vigueur et la charmante encolure de ces deux animaux, si rares à Paris.
Chacun s’arrêtait émerveillé pour contempler ces intéressants quadrupèdes parcourant les boulevards.
Jamais M. Horace Vernet avec son drosky, ni M. le prince Tuffiakin avec son splendide équipage à la Rupert ou à la Daumont, n’éveillèrent autant d'intérêt.
Le baron Knabb, chez qui les vieilles traditions exerçaient encore leur pouvoir, professait, comme ses ancêtres, un grand culte pour le champagne et le beau sexe ; on aurait pu lui attribuer cette fameuse devise de mademoiselle Esther de Bongars : « Bon sang ne peut mentir. » Séduit par les charmes d’une facile beauté du quartier Saint - George, il lui fit don de ses deux rennes.
La lorette — elle est assez connue pour que nous puissions divulguer son nom, elle se nommait Lydia Valin — s’éprit tellement de ces deux animaux, que, loin de les faire courir, elle voulut les garder chez elle dans son appartement; elle les faisait coucher sur une moelleuse ottomane,
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leur servait elle-même à manger, et s’ingéniait à leur procurer mille distractions. Mais cette vie molle et renfermée ne pouvait leur convenir; il
leur fallait ie grand air, le froid, la neige, les glaces. Ils dépérissaient à vue d'œil. Un jour un riche Anglais, lord W **", le successeur du baron dans le cœur de Lydia, les aperçut, et, avec cette excentricité qui caractérise les enfants de la perfide Albion — style du Constitutionnel — il offrit à leur belle maitresse de les lui acheter leur pesant d’or. Celle-ci, après s'être longuement fait prier, consentit enfin à un aussi énorme Sacrifice. L’Anglais paya, et les fit sur-le-champ transporter chez lui; mais à peine étaient-ils arrivés, qu'ils rendaient le dernier soupir, les veux languissamment tournés vers le Nord.
Notre héros, le baron Knabb, est, nous a-t-on dit, en ce moment auprès de l’un des premiers souverains de l'Europe, dont il est le filleul, et qui lui a accordé la clef de chambellan. Puisse-t-elle lui être légère !
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