LE DANOIS
Un de ses employés, sachant qu'il avait en caisse une somme considérable, résolut de s’en approprier une partie.
Pendant la nuit, il descend dans les bureaux, force la caisse, l’ouvre ; mais au moment où, après avoir accompli son crime, 1l va se retirer, un ressort caché part, une griffe de fer le frappe à l'épaule, pénètre profondément dans les chairs, et le retient prisonnier. Le lendemain, M. T°" le trouva évanoui, tenant dans ses mains dix mille francs. Surpris de ne lui voir que cette somme, tandis qu’il pouvait s'emparer de la totalité, le banquier l'interroge, et apprend de lui qu’il n’a pris que la somme nécessaire pour s'associer, dans son pays, avec l’un de ses parents qui possédait la même valeur.
Le malheureux, jusque-là, avait toujours fait preuve d’une probité irréprochable et d’une assiduité des plus méritantes.
« Écoutez, lui dit M. T**, je pourrais vous livrer à la justice : vous « seriez condamné et envoyé aux galères. Allez, que cette leçon vous porte « profit, et que surtout la marque que vous portez à l'épaule vous rappelle « toujours celle que le bourreau aurait pu y imprimer... »
Et avant de le renvoyer, l'excellent financier remettait à son infidèle commis les dix mille franes dont il prétendait avoir besoin, en ajoutant : « Le passé me répondra de votre avenir. »
Confus de tant de bonté et de générosité, le commis se jeta aux genoux de son patron et lui promit, les larmes aux yeux, de réparer ses torts.
En effet, il les a si bien rachetés, qu’il est aujourd’hui à la tête d’une des principales maisons du Midi, et qu’il jouit de l'estime publique qu’il a Su conquérir par sa probité.
M. T* à longtemps donné l'hospitalité à l’un des descendants de la famille des Wasa ; ce prince, qui mourut dans un âge très-avancé, avail perdu non-seulement son rang, mais encore sa fortune, et se trouvait à Paris sans ressources.
Le malheur avait aigri son caractère ; on le disait même atteint d'une espèce de folie. Le banquier lui offrit sa table, un appartement chez lui, et eut toujours pour lui les plus grands égards.
Le proserit avait une singulière manie. il n’est pas un Parisien qui ne l'ait vu tousles matins, vêtu d’une redingote verte à brandebourgs noirs, doublée de fourrures, devant la grille des Tuileries, sur le Carrousel; il se montrait surtout empressé et assidu le jour de grande revue.
Dès que le roi paraissait, il lui faisait la grimace comme un écolier à son maître : les passants souriaient, les gamins sautaient autour de lui,
les officiers n°v comprenaient rien; le roi finit enfin par s’en apercevoir,
et reconnut le pauvre prince : 1! en parut plus ému, plus touché qu'irrité. Que pouvait-1l dire ou faire à un vieillard dont les premières années s’étaient passées sur les degrés d’un trône et dont les cheveux avaient blan-
chi dans l'exil?
Le descendant des Wasa en voulait à Louis-Philippe d'être monté sur le trône des Français; suivant lui, il avait usurpé la couronne de France, comme Charles-Jean, de glorieuse mémoire, avait usurpé celle de Suède, et c'était pour lui témoigner son mépris qu’il venait chaque jour inoffen-
sivement lui faire la grimace.
Le proscrit est mort il y a une dizaine d'années. Depuis cinq ans, comme le bon roi Casimir et le grand empereur Charles-Quint, il s'était retiré dans un monastère français de l’ordre de Saint-Dominique.
En lui s’éteignit l’une des branches de cette 1llustre maison qui compte Charles XIE parmi ses enfants, et qui n’a plus aujourd’hui pour représentant que le prince George Wasa, feld-maréchal au service de l'Autriche.
Nous n'avons pas connaissance que Paris renferme dans son sein un grand nombre de notables Danois ; en revanche, la classe moyenne y est dignement représentée dans le commerce, et surtout parmi les mécaniciens qui presque tous sont Danois, et habitent les abords du canal ainsi que le Marais.
Ceux-ci, tels que nous les connaissons, sont industrieux, sobres, économes et aimant à rendre service.
Le trait suivant, dont nous fûmes témoin, semblerait donner une apparence de raison aux géographes relativement à l'esprit des Danois; mais, en réfléchissant, l'on verra qu’il faut plutôt en chercher la cause dans la connaissance imparfaite de la langue française que dans un manque d’intelligence.
Quoi qu’il en soit, voici le fait.
Nous nous trouvions à table, il y a quelques jours, chez un Danois, riche négociant du quartier d'Angoulême; son fils, jeune homme très-porté à faire des compliments, se trouva placé à côté de la Jeune et belle madame S'°”. Celle-ci, s’apercevant que son voisin ne faisait nullement honneur au repas, lui dit : « Monsieur, pourquoi ne mangez-vous pas ? seriezvous malade ?
— Ah! madame, lui répondit notre Danois, non ; mais lorsqu'on vous voit, on n’a plus d’appétit. »
Cette réplique fut trouvée charmante parmi les compatriotes du jeune homme; mais je doute fort qu'il en ait été de même de madame S'°”.
CHARLES VWVAREE.