‹ Les étrangers à ParisChapitre 63 sur 67 · PART · texte numérisé non relu

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A; Le 1 novembre 1840, une chaise de poste attelée \ de quatre chevaux entra à Paris par la barrière du I Trône, descendit le faubourg Saint-Antoine, suivit la

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ligne des boulevards et s'arrêta dans un des brillants hôtels du quartier des Tuileries. Le voyageur qui occupait seul l’intérieur de la voiture, et qui prit un des plus beaux appartements de l'hôtel, était un Russe de distinction, le comte Alexis Limanoff.

Comprenez-vous la joie d'un homme condamné à une détention perpétuelle, vivant depuis de longues années dans une obscure prison, et qui tout à coup voit s'ouvrir l’étroite et lourde porte de son cachot? Sa chaine est brisée ; il jouit de l’espace et de la lumière, un air pur soulève sa poitrine ; ses regards contemplent avec délices l'éclat du soleil, tous ses sens sont charmés, tout son être s’épanouit aux sources fécondes d’une existence nouvelle. Telles sont les impressions et les joies qui s'emparent d'un Russe au sortir de son pays, qui se développent à mesure que la frontière moscovite disparait derrière lui, mais qui ne se trahissent jamais par d’éclatantes manifestations ; ear le Russe, fût-1l à mille lieues de Saint-Pétersbourg, se dégage rarement de la réserve parfaite et de la prudente retenue qu’il tient de la mature et de l’édueation. En examinant avec une sérupuleuse attention la physionomie du comte Limanoff, lorsqu'il jeta son premier regard sur Paris, ou lorsqu'il descendit de sa voiture, on ne se serait guère douté qu'il atteignait enfin, et après bien des traverses, le but de ses vœux ardents, de ses opiniâtres poursuites, et que son âme hageait dans la joie. Rien de ses émotions intérieures ne se révélait au dehors; le visage du comte était aussi impassible que celui d’'Ivan, son domestique, son esclave, à qui le voyage et l’arrivée à Paris ne faisaient ni plaisir ni peine. Cependant, à Saint-Pétersbourg, M. de Limanoff passait pour un étourdi. l'eut-être aussi que l'œil exercé d’un observateur moscovite aurait pénétré sous cette enveloppe et découvert les traces de la vive et profonde satisfaction qu'éprouvait le voyageur.

Le comte Limanoff avait trente ans. Il était grand et bien fait, mais sa tournure manquait d’aisance et de grâce. Son costume faisait ressorür les formes rondes et busquées, particulières aux gens de sa nation, et que l'habit militaire surtout accuse d’une façon parfois choquante. 1 avait, du reste, tous les signes distinctifs des hommes de sa race : le pied long, la main large, la tête petite, le visage court, peu de physionomie, de grands et beaux yeux gris clair, le teimt blanc et rose, le nez mignon et sans caractère, la bouche grande et lourde, des cheveux d'un blond d'or mat. Malgré l’imperfection de quelques détails, l’ensemble de sa personne était satisfaisant ; à tout prendre, c'était ce qu'on appelle vulgairement un beau garcon, remarquable surtout par un air de distinetion aristocratique.

Issu d’une des plus nobles familles de l'empire, le comte Limanotf possédait une de ces fortunes formidables dont on ne trouve guère d'exemples que parmi les grands seigneurs russes, fortune immense qui échappait par mille filières à l'analyse et au calcul; opulent patrimoine composé de terres grandes comme des provinces, de forêts, de villages, de paysans, de mines, de redevances et d'exploitations de toute espèce, qui ne rapportaient pas un revenu fixe et réglé, mais dont le produit était presque sans bornes : source-féconde à laquelle on pouvait indiscrètement puiser sans risquer de la tarir.

À Paris on trouve aisément l'emploi de tant de richesses; mais qu’en faire à Saint-Pétersbourg? Limanoff s’était donné tout ce qu’on peut acheter en Russie; il avait goûté tous les agréments dispendieux que peuvent fournir les bords de la Newa, et il en était résulté pour lui un vif désir de voir la France. Tant qu'il n'aurait pas fait ce voyage, il ne lui était pas même permis de se placer au premier rang parmi les dandys de Saint- Pétersbourg. À tous les avantages qu'il avait reçus de la nature et de l'éducation, il manquait ce vernis parisien qui ne s’acquiert que par le séjour, l'observation directe et la pratique immédiate de nos mœurs. Mais la difficulté était d'obtenir la permission de faire le voyage ; car, en Russie, le plus grand seigneur n’est pas libre de se mouvoir à sa fantaisie et d'aller où il lui plait. Le gouvernement russe est très-avare de passeports, surtout lorsque la France est ie but de l'excursion; il craint pour ses sujets le contact de nos idées, et pourtant, par une étrange inconséquence, 1l favorise tout ce qui provient et tout ce qui est imité de la France; 1l appelle à lui nos industries et nos arts ; il veut que ses monuments soient construits par nos architectes, que ses galeries soient décorées par nos artistes qu'il récompense avec une impériale munificence ; il fait venir à grands frais nos artistes, nos comédiens, nos chanteurs; il ne veut voir et entendre qu'eux ; il adopte avec ardeur nos modes et nos usages ; enfin il parle ofliciellement notre langue, et il encourage toutes les classes aisées de la société à suivre cet exemple en laissant au menu peuple l'idiome national, qui n’est plus qu'une espèce de patois dédaigné par les gens instruits. Or, comment voulez-vous que les Russes ne soient pas entrainés vers un pays qui leur sert de modèle, qui leur envoie sans cesse les plus brillants échantillons de ses produits? comment n’éprouveraient-ils pas une sympathie que l'éducation fait naître et cultive en eux? et comment les empêcher d’être en communication avec nos idées, quand on leur permet de parler notre langue ?

Lorsque Limanoff demanda un congé, avec l'autorisation de le passer

en France, le ministre répondit à sa requête par un refus pur et simple. Un des priviléges du pouvoir, en Russie, est de n'être tenu à aucun genre d'explication. La volonté suprême ne prend jamais la peine de dire ses motifs, quand elle en a. Le mot pourquoi est interdit aux sujets, et un point d'interrogation mal placé peut conduire un boyard en Sibérie. En présence de cette souveraineté absolue, violente et muette, tous les rangs s’effacent ; la pesanteur du joug établit une sorte d'égalité, un niveau audessus duquel surgit et plane une seule tête ; le seigneur porte sa chaine comme le paysan qui lui appartient et qu’il peut vendre.

Cependant le comte ne se découragea pas ; il avait un oncle chambellan de l’empereur : l'oncle voulut bien se charger d’intercéder pour son neveu auprès du souverain. Un jour done que le chambellan était de service au palais, il osa dire au maitre, entre deux profondes révérences, qu’il avait une grâce à solliciter de sa sublime et gracieuse majesté. Ce jour-là, le ezar était de bonne humeur, et l'étrange figure du solliciteur ne pouvait manquer de le maintenir dans cet état salutaire. Nous avons vu à Paris, depuis une quinzaine d'années, plusieurs chambellans de l’empereur de Russie; ces messieurs se montraient volontiers dans leur grand costume, qui faisait l'ornement des bals et des soirées d’apparat. L’oncle de Limanoff était le type de l'emploi. Figurez-vous un gros petit homme, ridiculement court et démesurément gros; une vaste poitrine toute couverte de médailles et de croix de toute espèce, sur lesquelles fottaient plusieurs grands cordons de diverses couleurs, les uns en collier, les autres en écharpe; une énorme tête coiffée d’une façon grotesque; un visage dont l'expression naturelle était la plus singulière grimace qui ait jamais égayé la collection d’un caricaturiste. Encouragé par un sourire du maître, le chambellan lui expliqua l'objet de sa demande ; l'empereur l'interrompit au milieu de sa seconde phrase par ces mots prononcés d’une voix sévère :

« Assez, monsieur ! vous parlez inutilement ; les voyages ne valent rien à votre neveu.

— Puisque telle est l’opinion de Votre Majesté.

— Le comte Limanoff est allé aux eaux de Carlsbad l’année dernière.

— Oui, sire, pour un coup d'épée reçu en duel; les médecins lui avaient ordonné ces bains.

— J'ai eu de ses nouvelles pendant son séjour en Bohême. »

Disant cela, l'empereur ouvrit une vaste bibliothèque dont chaque volume renfermait le dossier d’une des grandes familles de l'empire ; c'était un véritable meuble de notaire. Iouvrit un de ces livres intitulé :

Limanoff, et en retira quelques feuillets qu'il montra au chambellan après les avoir parcourus, et en lui disant : | « Lisez! lisez! Il est bon de faire savoir à mes sujets que de près ou de loin j'ai toujours Pœæil sur eux. »

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