‹ Les étrangers à ParisChapitre 8 sur 67 · A = ST ! Z · texte numérisé non relu

A = ST ! Z

d'Oran, J'étais obligé de plier humblement la tête devant lui. Jamais il ne n’était permis de lui adresser la parole, que je ne lui eusse fait trois saluts jusqu’à terre et baisé respectueusement les pieds, les mains et les genoux. Or, qu'est-ce, je le demande, qu’un roitelet pareil à Hassan ou à Bou-Kabous, en présence de Louis-Philippe, de ce sultan de l'Occident, qui commande à de si vastes flottes, à tant de valeureux guerriers , à un territoire si riche et si immense, qu’un cavalier, après plus de trente jours de marche, n’en verrait peut-être pas la fin? C’est ce que je me disais tout le long de la route qui conduit de Perpignan à Paris, en découvrant à chaque instant des multitudes de villages et des villes beaucoup mieux bâties, plus grandes, plus belles, plus peuplées qu’Oran, Mascara et Tlemcen. Dans chacune de ces villes, nous trouvions sur pied de nouvelles troupes de soldats, et partout des corps d'officiers venaient, leur général en tête, me rendre visite à l'auberge où j'étais descendu avec mes gens. — Mais, par Allah! me disais-je, il faut que les soldats soient aussi nombreux dans ce pays que les grains de sable au désert! Evidemment, le sultan de France est le plus grand prince de lunivers. Comment ferai-je, au nom du ciel! pour me présenter devant lui, et quel hommage digne de lui pourrai-je lui rendre, moi qui courbais mon front jusque dans la poussière en présence du bey d'Oran? Cette pensée tyrannique me préoccupait sans cesse; elle me tourmentait à tel point, qu’elle m’avait fait prendre en aversion les honneurs dont on me comblait, et qu’à ce moment on ne pouvait me jouer un plus méchant tour que de parler du souverain de France, de ses innombrables sujets, et de sa puissance dont chaque nouvelle preuve venait augmenter mon malaise et mes mortelles inquiétudes. Or, justement on aurait dit que tout le monde s'était donné le mot pour ne me laisser aucun relâche, en s’acharnant à me montrer ce dont j'étais déjà aveuglé. À Paris, ce fut pis encore. Bref, le jour où on vint m'annoncer que le sultan de France m’attendait, J'éprouvai un tel saisissement, qu’un abime ouvert sous mes pas ne m’aurait pas causé, je crois, plus d’épouvante. Il fallut pourtant me décider à paraître devant ce grand souverain ; mais j'aurais de bon cœur donné en cet instant mille pièces d’or pour être bien loin. Je me rendis aux Tuileries, je gravis en tremblant les marches du grand escalier du palais; en entrant dans la salle d’audience, je sentis mes jambes plier sous moi. Si je l'avais pu, je me serais réfugié derrière ma suite. Tel était mon trouble, que j'oubliai complétement de me prosterner. Je restais donc debout, n’osant pas avancer et ne sachant quelle figure faire, lorsque le rot, le croirais-tu? le roi lui-même vient à moi, et, loin de paraitre formalisé de

mon manque de civilité, me prend par les bras, m’attire vers lui, me serre la main cordialement, et me dit de l'air le plus gracieux et le plus affable du monde : « Comment te portes-tu? j'ai entendu parler de toi : Je sais que toi et tes douairs, vous me servez fidèlement. Sois-le bienvenu parmi nous! » Il m'a reçu comme un ami, m’a fait asseoir à sa table avec sa femme et ses enfants, qui tous n’ont parlé et n’ont dit les choses les plus obligeantes, et j'ai rompu le pain avec eux comme pourrait le faire un égal. Explique-moi cela. Quant à moi. je me demande souvent si je n'aurais point par hasard rêvé ce que je viens de te conter !

— Et moi, je n’en suis point surpris, lui répondit M. Warnier. C’est ainsi que le roi reçoit les hommes de mérite et de cœur qui lui sont dévoués comme toi. Il a voulu te faire honneur, et te prouver par cet accueil qu’il avait su apprécier tes services, ton rang élevé.

— Mais, reprit Mustapha, ne rendais-je pas aussi des services à Osman, à Mohammed, à Hassan-Beys ? J'étais l’agha de leur maghzen ; je me battais bravement pour eux toutes les fois qu’ils me l’ordonnaient. Et cependant de quoi avais-je l'air en leur présence? D’un esclave ! C’est à peine s'ils daignaient jeter les yeux sur moi; et quand, après m'avoir donné leur babouche et leur main à baiser, ils voulaient bien me convier à fumer avec eux une pipe, ou à prendre une tasse de café, c'était tout : leur hospitalité n'allait jamais au delà, et encore devais-je m’en tenir très-honoré, car ils ne poussaient pas tous les jours l’aménité à ce point. Comment done m’expliqueras-tu la différence de leur accueil ?

— Rien de plus simple, lui répondit M. Warnier. Tes beys d'Oran étaient des tyrans qui écrasaient leurs inférieurs, pour fare croire à une puissance qu’un souffle pouvait leur ôter. Ils étaient orgueilleux, parce qu'ils étaient faibles ; arrogants, parce qu’eux-mêmes tremblaient sans cesse devant le dey d'Alger. Quant au roi de France, il n’a besoin de fouler aux pieds personne pour paraître grand; léclat de son haut rang brille assez par lui-même, et, s’il est bon et affectueux pour ses sujets, c’est qu'il est fort. Comprends-tu maintenant pourquoi il n’a pas imité les despotes dont tu te plaignais tout à l’heure?

Mustapha réfléchit un instant, sourit et répondit affirmativement. Puis il ajouta que jamais cette réception ne s’effacerait de sa mémoire, et que, jusqu’à son dernier soupir, il combattrait pour le souverain qui n’avait pas cru s’abaisser, en pressant dans sa main auguste celle du vieil agha de son maghzen. Il a tenu parole; il est mort comme il avait vécu, les armes à la main, et le douloureux retentissement qu’eut au mois de mai dernier son trépas héroïque à la suite d’une expédition vieto-

rieuse n’est point encore si affaibli en France, mais surtout en Afrique, que la plupart de nos lecteurs n’en aient gardé le souvenir.

Mustapha ne se louait pas moins de l'accueil du due d'Orléans, avec lequel il avait combattu à Mascara sous les ordres du maréchal Clausel. I avait retrouvé chez le prince royal cette bienveillance native et cette absence de fierté qui l'avaient si fort étonné de la part du sultan de France, et qui, jointes à ce ton de camaraderie familière et affectueuse que le duc d'Orléans savait si bien prendre avec le moindre de ses compagnons d'armes, avaient complétement subjugué le vieux chef. La brillante valeur du prince dont il avait été à même de juger, ses allures militaires et sa prédilection bien connue pour le métier des armes, faisaient d’ailleurs vibrer dans l’âme de Mustapha autant de cordes sympathiques.

Craint et vénéré de son entourage, Mustapha conservait en France, sur ses officiers et les gens de sa suite, un empire aussi absolu, aussi arbitraire que s’il eût été avec eux sous la tente. À Perpignan, il arriva qu’un de ses domestiques, étant allé se promener de par la ville, ne se trouva point à son poste au moment où le vieux général avait besoin de ses services ; Mustapha, qui était irascible, se pinça les lèvres et ne sonna mot. Seulement, lorsque le délinquant reparut tout honteux de sa faute, il donna gravement ordre à deux autres de ses serviteurs de lui appliquer la bastonnade. Cette sentence reçut immédiatement son exécution dans la cour de l’hôtel où logeait Mustapha, en présence de nombreux voyaseurs attirés par les cris de douleur du patient.

Aussitôt grande rumeur dans tout le voisinage ; au bout d’une heure il n'était bruit dans la ville que de la manière cavalière dont le chef arabe entendait le redressement des ineartades de ses gens. La légalité jugea elle-même à propos de s’émouvoir dans la personne de M. le commissaire de police qui, revêtu de son écharpe, se présenta chez le vieil agha et lui adressa une mercuriale sur le mode un peu excessif de sa juridiction seigneuriale. Mustapha écouta paisiblement la harangue du fonctionnaire, se la fit traduire par son interprète, et n’en comprit pas un seul mot.

— Mais cet homme est à moi ; Je l'ai acheté et payé! s’éeria-t-1l pour toute réponse ; j'en puis donc faire ce que je veux.

— En Afrique, c’est possible, mais non point en France, répondit M. le commissaire.

— Pourquoi cela ?

lei le magistrat s’évertua à faire comprendre au vieux chef la théorie légale en vertu de laquelle un homme, esclave dans un pays, peut cesser de l'être tout à coup en mettant le pied dans un autre.

— Quoi! ce qui est à moi ne serait plus à moi, dit Mustapha impé tueusement, parce que je suis ici et non point 1à? Vous vous raillez!

— Au moins promettez-moi de ne plus battre vos gens, reprit le fonctionnaire, voyant que son éloquence était prodiguée en pure perte.

— Je ne promets rien.

Et M. le commissaire dut se payer de cette assurance négative.

Le plus piquant de l’aventure, c’est que le battu de la Journée, entendant le bruit du débat et en ayant appris la cause, fit comme la femme de Sganarelle à l'encontre du voisin fâcheux qui trouble les querelles conjugales, et, reconnaissant qu'il avait mérité d’être châtié, prit parti,

CZ

- me EAN EE Gutace Herey avec tous les gens de la suite de Mustapha, contre le plaisant magistrat

qui prétendait leur contester le droit de recevoir la bastonnade.

Moins rigoriste que le dey Hussein, Mustapha-Ben-Ismaël permit à un Jeune peintre de talent, M. Vacherot, de venir esquisser à l’hôtel Marbœuf son portrait et celui de son jeune fils. Du reste, il remplissait avec ponctualité les devoirs de sa religion, ne buvait jamais de vin et observait le jeûne avec un scrupule sévère. Îl se trouvait précisément à Paris, en 1838, au moment des longues abstinences du Ramadan, durant les trente jours duquel il n’est permis de prendre aucune nourriture avant le coucher du soleil.

Malgré le perpétuel exercice que lui faisaient faire ses cicerone, empressés à lui montrer les diverses curiosités de la ville, il se soumit héroiquement à toute la rigueur du précepte, et endura le jeûne jusqu’au dernier jour, au grand dépit de ses gens, forcés de limiter, et dont les bâillements désespérés témoignaient, bien avant l'heure fixée par les règlements canoniques, des terribles tiraillements de leur estomac insurgé contre la dure loi de l'Islam.

Une foule d’Algériens, petits ou grands (j'en passe, et des meilleurs), avaient déjà visité Paris sans que nulle femme arabe eût encore porté ses pas timides dans la moderne Babylone. Cette lacune fut enfin comblée en 1842.

Au mois d'août de cette dernière année, l’un des hôtels garnis de la cité d’Anün, paisible et élégant séjour qu’affectionnent de mystérieuses beautés, reçut une beauté plus mystérieuse mille fois que toutes celles dont le square isolé et silencieux à pu garder le souvenir. C'était une jeune femme de haute taille, au corps svelte et cambré, aux grands yeux noirs frangés de longs cils qu'ombrageaient deux soureils fièrement arqués, aux lèvres rouges comme du corail, au teint pâle, à la chevelure d’un noir bleu lustrée comme l’aile du corbeau. Ses vêtements, tout d’or, de velours et de soie, étaient de coupe orientale, et son genre de vie n’était pas moins étrange que son exotique parure. Loim d’éprouver le moins du monde cette avide et frénétique curiosité qui s'empare d’abord de tout nouveau venu dans une eité telle que Paris, elle passait les journées sévèrement recluse dans son appartement, dont elle ne dépassait jamais le seuil, si ce n’est pour quelques rares sorties qu’elle faisait toujours en voiture et voilée de la tête aux pieds, telle qu’un blanc fantôme ou qu'on nous représente la vaporeuse protectrice du dernier comte d’Avenel.

Chez elle, les heures s’écoulaient, partie à aspirer, mollement étendue sur les divans de son salon, les parfums du latakié dans un narghilé de cristal (grande cause d’ébahissement pour les gens de service de l’hôtel ),

et partie à s’entretenir, dans une langue inconnue, avec son compagnon

de voyage.

Ce dernier, vêtu à la turque, était un homme d'environ trente à trentecinq ans. I parlait passablement le français, bien qu’avec un accent méridional des plus prononcés. Ce fut lui qui Se chargea de remplir toutes les formalités auxquelles est subordonné, dans ce pays de liberté par excellence, le droit d'arriver quelque part. En réponse à la demande d'usage faite au nom de dame police par le propriétaire de l'hôtel, il produisit un passe-port signé : Bugeaud, gouverneur général de l'Agérie, et, sur le registre des voyageurs, il écrivit lui-même les deux noms qui suivent :

« Mohammed, fils de Sid-Ahmed-Ben-el-Hamelaoui, ex-khalifah de Ferdjiouah, et la Sida Aïcha, femme de ce chef. »

C'était, en effet, la charmante et unique épouse de ce chef célèbre qui, la première entre toutes les femmes arabes, avait osé quitter le harem et s’aventurer, loin de son douar natal, au milieu du pays des Frances. Elle venait solliciter à Paris la grâce de son mari, vieillard septuagénaire, condamné par le conseil de guerre de Constantine à vingt ans de détention et emprisonné depuis le mois de septembre 1841 au fort de Pile Sainte- Marguerite.

Ce fut à la reine des Français qu’elle exposa d’abord le but de son voyage dans une supplique touchante où elle rappelait qu’Ahmed-Ben-el- Hamelaoui avait été le compagnon d’armes du prince que pleurait alors une mère désespérée et qui, de sa main, avait décoré le vieux chef arabe après le passage des Bibans.

« Il n’est pas une seule de nos tribus, écrivait la Sida Aïcha, qui ne connaisse et ne vénère le nom de la reine des Français. — Mes compagnes m'ont dit : Aicha, épouse de Ben-el-Hamelaoui, allez à la rein des Français, et aussitôt je suis venue! »

- Cette naïve requête, le dévouement pieux de celle qui l'avait formée, mais plus encore le souvenir du fils qu’elle venait de perdre, émurent les entrailles de mère de la reine; la mémoire de son premier-né ne devait point être invoquée en vain par la jeune et belle suppliante. Ahmed-Ben-el-Hamelaoui ne tarda point à obtenir sa grâce, et, quelques semaines après l'envoi de cette supplique, il se rendit du fort Sainte- Marguerite à Nogent-le-Rotrou, résidence qui lui avait été assignée par le ministre de la guerre. Peu après, il fut autorisé à transférer son domicile à Meaux | Seine-et-Marne), puis enfin à Paris, où il passa l'hiver de 1843.

Durant ce séjour, Hamelaoui se montra beaucoup plus sociable que tous ceux de ses compatriotes qui l'avaient précédé en France. Il laissa ‘de côté, sans façon, sa réserve mahométane, et prit sans peine son parti de vivre temporairement à l’infidèle. Il étendit même à sa compagne la tolérance cosmopolite dont il usait pour son propre compte, et ne fit nulle difficulté de la conduire dans les nombreux cercles, routs, soirées, où il fut convié ainsi qu’elle.

C’est ainsi que nous eûmes l’avantage de les rencontrer tous les deux à une grande soirée dansante donnée l’hiver dernier par le riche M. P... . En acceptant l'invitation qui lui avait été adressée pour lui et la Sida Aiïcha. Hamelaoui s'était expressément enquis si nul autre musulman que lui ne figurerait à cette fête. Sur la réponse négative de lamphitryon, il consentit sans répugnance à se déparür, pour sa compagne, du rigorisme musulman qui fait aux femmes des vrais croyants une loi de fuir soigneusement tous regards autres que ceux de leurs maris. Les traits de la belle Aïcha furent donc offerts, sans aucun voile, à l’admiration enthousiaste d’un nombreux peuple de giaours. Ajoutons que cet examen — et qui connait les Parisiens, mais surtout les Parisiennes, sait s’il dut ètre scrupuleux — ne détruisit aucun des prestiges poétiques dont Pimagination se plait à revêtir les beautés mystérieuses des harems. ’arée de lPélégant et riche costume moresque, la jeune épouse du vieux chef supporta, sans déchoir en aucune façon, mais non pas sans rougir et se troubler beaucoup, la féroce curiosité dont elle se voyait l’objet.

S’apercevant de son embarras , le maitre du logis s’empressa de lui offrir son bras qu'elle accepta avec une joie évidente, et l’emmena dans une belle galerie attenante à ses salons, afin de la soustraire un instant aux regards dont elle était le point de mire, et sous prétexte de lui montrer les tableaux et les marbres précieux de sa vaste collection d'objets d'art et d’antiquité.

On admira beaucoup aussi la noble physionomie de lex-khalifah de Ferdjiouah, majestueux vieillard dont la longue barbe blanche et limperturbable gravité formaient un contraste frappant avec la figure juvénile et la timidité de sa compagne. On eût dit presque, en le voyant, d’un de ces personnages bibliques que nous retrace l'Écriture, du vieux roi David, par exemple, aux côtés de la belle Bethsabé.

À peu de jours de là, M. le duc Decazes tendit, sans le vouloir, un guet-apens insigne à Hamelaoui et à sa jeune femme. A peine le couple

arabe eut-il fait son entrée dans les somptueux salons de M. le grand

référendaire, Aïcha ayant comme toujours déposé son voile, que celle-ci aperçut à quelques pas d'elle, dans une attitude pensive et le visage grave assombri par une expression de reproche, un coreligionnaire, et, qui pis est, un prêtre, le Berbère Si-Ahmed, imam de la mosquée de Bougie, qui venait d’être mandé à Paris pour prendre part, avec MM. de Nully et Brosselard, fonctionnaires orientalistes du département de la guerre, à la rédaction d’une grammaire et d’un dictionnaire kabyles. Aussitôt la jeune Arabe rougit, cacha son visage dans ses mains et se réfugia toute confuse auprès de son mari, qui ne paraissait guère moins honteux ni moins embarrassé qu’elle. Tous deux ne tardèrent pas à se retirer à la suite de ce petit coup de théâtre, à la grande contrariété du noble amphitrvon, et même à celle de Si-Ahmed, le meilleur homme du monde, qui, tout en blämant le laisser aller d'Hamelaoui et d’Aïcha, se reprochait d’avoir chassé, en quelque sorte, ces pauvres gens du palais pairial et ducal.

Nous avons en ce moment à Paris une autre Aïcha qui ne le cède point en beauté ni en séductions à la femme du vieux chef arabe : c’est une des anciennes et nombreuses épouses du fameux Hadj-Ahmed, Pex-bey de la province de Constantine. Elle était au nombre de ses femmes légitimes et l’une de celles que le sombre despote préférait. L'histoire de la grandeur et de la décadence de cette ci-devant sultane favorite serait des plus intéressantes, et nous regrettons que le défaut d’espace ne nous permette pas de vous la conter en détail. Italienne de naissance, elle fut enlevée en bas âge par des pirates barbaresques de l'ile de Chios, où s'était établie sa famille. Son père et sa mère furent massacrés par les forbans, et son jeune frère emmené avec élle en Afrique. Conduite à Alexandrie, elle y fut exposée au bazar des, esclaves et achetée pour le compte d’Ahmed, qui, épris de sa rare beauté, l’épousa encore tout enfant : elle avait à peine dix ans. Depuis 1830, époque de son arrivée à Constantine, jusqu’à la prise de cette ville, elle à mené la triste vie d’odalisque dans le harem du bey, dont elle s'échappa âvec ivresse aussitôt que le drapeau français flotta sur les murs de la place. Rendue à la religion chrétienne par les soins de M. l'évêque d'Alger, elle épousa depuis un Français, M. N..., avec lequel elle est aujourd’hui fixée à Paris. Nous avons eu une où deux fois le plaisir d'approcher cette jeune héroïne du plus triste roman du monde, et nous l'avons vue notamment dans son intérieur, où, à la simplicité de sa mise et de son maintien, nul n'aurait pu la distinguer d’une bonne ménagère campagnarde habituée dès son

enfance aux rustiques travaux de la ferme. Madame Aïcha, qui est

encore dans tout l'éclat de sa beauté, était revêtue d’un costume à peu près semblable à celui que portait Fleur-de-Marie à Bouqueval chez l'excellente madame Georges {ceci soit dit, je vous en prie, sans aucune Compar'aiSON ).

Qui eût soupçonné, je vous le demande, sous ces humbles habits, dont l'étoffe et la coupe agrestes lui seyaient pourtant à merveille, l'exreine du harem d'Ahmed, celle pour qui les cachemires venaient d'Orient, les perles d’Ophir et le corail du fond des mers? Étrange destinée ! convenez-en ; et que le musulman fataliste a raison de s’écrier quotidiennement :

« O Allah! mystérieuse volonté, toute-puissante intelligence, tes décrets sont impénétrables! »

Revenons aux Algériens. Aussi bien le nom d’Ahmed-Bey nous rappelle celui de son lieutenant, le farouche Ben-Aïssa, qui à fait, dit-on, couper dans sa vie vingt mille têtes ou environ (il en avoue au moins dix mille), et dont nous n'avons point encore parlé. Hätons-nous de réparer cet oubli.

Ben-Aïssa, emprisonné au fort de l'ile Sainte-Marguerite, comme coupable de trahison et d'émission de fausse monnaie, obtint, en 1842, sa grâce et la permission de se fixer à Montpellier, où, pour tuer le temps, à défaut d’autre chose, ilse mit à faire des chaudrons. Tandis qu’il étamait ie cuivre dans l'Hérault, son fils Hamdou semait l'or à flots sur les bords heureux de la Seine. Ce jeune dandy constantinois étalait ici, l'hiver dernier, ses lourdes grâces barbaresques ; on ne voyait que lui dans tous les lieux de plaisir, au théâtre, dans les concerts, au restaurant de la Cité et chez nos Aspasies modernes. Nous l’aperçûmes une nuit au bal de l'Opéra, qu'il honorait habituellement de son agréable présence, dans une bien critique position.

Au moment où ce gros fils de l'Atlas, flanqué, comme un énorme pot de ses deux anses, d’un domino noir et d’un blane, s’apprêtait, venant de la salle, à franchir le seuil du foyer, un rébarbatif municipal l’arrêta tout court en lui disant :

— On ne passe pas:

— Pourquoi cela? demanda M. Hamdou étonné.

== Vous n’avez done pas lu lafiche? reprit d’un ton bourru le gardien de la tranquillité publique.

— Mais je l'ai très-bien lue, au contraire!

— En ce cas, vous devez bien savoir que les costumes n'entrent pas

— Quels costumes? demanda Hamdou tout effaré. Je n’en ai pas d'autre que le mien propre.

— Ah çà, est-ce qu’il veut me faire poser, ce méchant Turc de barrière? s’écria le municipal impatienté, en repoussant rudement notre homme.

Celui-ci, l'œil écarquillé et le turban tout en désordre, allait en effet prendre le parti de battre piteusement en retraite avee son double domino, lorsqu'un ami vint à son aide et expliqua au municipal que ce jeune monsieur méritait, malgré les apparences contraires, d’entrer au foyer, étant un Turc pour de bon.

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