‹ Les étrangleurs du Bengale [microforme]Chapitre 11 sur 18 · IN · texte numérisé non relu

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L'homme, plus encore que le chien, succombait aux tortures de la faim.

Ce dernier avait dû trouver en route quelques victuailles, de rencontre, dont l’autre avait été privé.

Sans-le-Sou, qui n’avait jamais vu les victimes de la famine aux Indes, ne pouvait pas concevoir que l’on pût ainsi maigrir sans succomber.

Une pareille misère physiologique lui semblait absolument incompatible avec l’existence.

11 voulut soigner lui-même c2 malheureux, lui doser les premiers aliments, le” iui faire prendre peu à peu, par petites quantités, et l'empêcher de Îles absorber avec une voracité qui fût devenue instantanément mortelle.

Ils le transportèrent à la cuisine.

Il y avait plusieurs marmites de riz qui bouillottaient, pour le premier repas.

Sans-le-Sou fit d’abord avaler au pauvre diable quelques cuillerées d’eau de riz, de cinq en cinq minutes.

Au bout d’une heure, il lui permit de prendre une petite ration de riz.

Les premières cuillerées semblaient descendre dans un gouffre !

L'agonisant peu à peu se ranimait. Ses yeux jusqu'alors sans regard commençaient à reprendre un peu d'intelligence.

Il les fixait avec une reconnaissance infinie sur le capitaine qui s’acharnait à l’œuvre de sa résurrection, et il lui bégayait d’une voix basse comme un souffle :

‘“ Merci !… Sahib !… encore !… encore !…

Et cette supplication de famélique était tellement poignante, elle indiquait de telles souffrances passées et présentes, que Sens-le-Sou en était remué jusqu'aux moelles.

Pendant ce temps, Patrick s’occupait de son chien et le mettait en présence d’un plat de mouton bouilli qui eût suffi à la ration de trois hommes.

Bob sauta dessus et besogna si rudement de ln langue, des dents et des babines, qu’en cinq minutes l’escamotage fut complet.

Le chien, tout à l’heure aussi plat qu’une plan che, était devenu, à vue d’œil, rond comme une pelote.

Gravement assis sur son derrière, il se pourléchait avec sensualité, regardait du coin de l’œil le plat vide et semblait dire :

‘Je prendrais bien encore un petit supplément.”

D'un mot et d’une caresse, Patrick mit fin à ces velléités de gourmandise,

‘ Allons, Bob, c’est assez !

‘11 faut venir près de ta maîtresse Mary qui sera si heureuse de te revoir.

“ Mary !.. tu entends ?.… Mary.”

Au nom de la jeune fille, Bob essaya une pirouette ; mais, affaibli par le jeûne et alourdi par la gloutonne absorption, il retomba comme un plomb.

Patrick se mit à rire et l’encouragea :

‘Allons, Bob, mon garçon, du courage !

‘ Partons ! Bob, partons ! ”

Le chien fit :

“ Ouap !.… ouap !.… ouap ! ”

Il se leva comme il put et suivit son jeune maitre.

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Mais, avant de quitter la cuisine, il vint se frotter, contre l’Hindou moribond, comme pour dire :

‘“ Je ne t’oublie pas, toi, le pauvre compagnon des mauvais jours et de la voie douloureuse qui nous a conduits jusqu'ici. ?”

Le malheureux famélique allongea sa main décharnée, passa doucement ses doigts de squelette sur la tête du chien et murmura :

‘“ Il a retrouvé. son maitre.

“ I] est heureux... lui... le bon chien... mais moi... je ne puis même pas. être le chien de quelqu'un...”

Sans-le-Sou vit briller une larme dans ses yeux et, tout ému, lui dit :

‘“ Ne vous inquiétez pas de l'avenir.

‘ Ceux qui vous ont sauvé ne vous abandonne- ; ront pas. ”” i

Epuisé par cet effort, il tomba dans une sorte de somnolence et demeura immobile sur une natte. Le capitaine le fit transporter dans une pièce

assez vaste et confortablement meublée, après £ avoir défendu qu’on lui donnât quoi que ce fût à % manger.

Il ne s’en rapportait qu'à lui-même du soin de l’alimenter prudemment et d'achever sa résurrection.

Le lendemain, il allait infiniment mieux.

Il avait retrouvé sa lucidité d'esprit ; mais, naturellement, sa faiblesse était extrême, et sa mai- ia greur toujours épouvantable.

Patrick était venu le visiter en compagnie de sa sœur, et flanqué de Bob.

A l'aspect des deux beaux enfants, sa pauvre face parcheminée, bossuée par les os, ses lèvres rétractées sur ses dents déchaussées avaient, en une sorte de grimace attendrie, un sourire doient et aî- LEar fectueux.

D'une voix mal affermie, il leur témoigna son respect et son bonheur de les revoir,

Bob, qui mangeait à sa faim et digérait comme un canard, venait frétiller près de lui et lui faire mille caresses,

Avec des mots entrecoupés, l’homme leur disait que tous les autres avaient été tués dans l’accident de chemin de fer, et que lui-même avait été arraché de dessous les décombres par les sauveteurs, qu’amenait un train de secours.

‘* Ainsi, demanda Patrick, c'est bien vous un de ceux qui étaient dans le jardin du cottage... et qui montèrent dans notre wagon au Camp de la Misère ?

— En doutez-vous, mon jeune seigneur ?..

— Non, certes ! mais cette troisième rencontre est tellement étrange !

— Et heureuse... et inespérée pour moi !…

‘ Voïci comment je réussis. à venir jusqu’ici..

“ Votre chien... pris sous les débris... était mourant.. je lui donnai à boire... il me suivit et vous chercha partout... sur le lieu de l’accident.…

“T1 aboyait... il allait... il venait... il courait... comme un fou... ; à la fin, il me sembla qu’il trouvait.. une piste. qui. bientôt se confondit avec celle. d’un éléphant.

— Oui !.. oui !.… c’est juste.

— Le chien suivit alors la trace de l’éléphant.…je l’iccompagnai... ne sachant plus... que devenir... couchant près de lui. sur la terre. vivant de bourgeons... de racines... de rien.

“Et nous arrivâmes ici, n’en pouvant plus...

mourant... de fatigue... de misère... de faim TS

Cette histoire était parfaitement vraisemblable, et l'attachement de Bob pour ce triste compagnon de voyage et d’infortune la confirmait.

D'autre part, Mary et Patrick ne reconnaissaient pas positivement ce pauvre diable, par l'excellente raison que tous ces faméliques arrivés au dernier degré de la déchéance physique se ressemblent à tel point qu’il est fort difficile de les distinguer.

Voyez les photographies de ces moribonds reproduits en groupes nombreux par les journaux illustrés anglais.

Ce sont des squelettes vivants sur lesquels demeure adhérente une peau noirâtre, racornie, et qui ont une communauté de traits, d'expression prêètant étrangement à la confusion des individus de même sexe et de même âge.

Quoi qu'il en fût, il connaissait les enfants du major, il connaissait leur chien, il savait certain: détails indiquant qu’ils les avait approchés antérieurement ; en outre, il était effroyablement malheureux, ce qui était le meilleur titre à la bienveillance de ces êtres instinctivement généreux, compatissants, affectueux.

On l’aima pour sa misère, et on s’attacha à lui en raison du service immense qu’on lui rendit.

Seul le fakir lui faisait grise mine et lui manijestait en toute occurrence une animadversion allant jusqu’à la haine.

Il est juste de dire qu'on n’obligea pas un incrat.

Au fur et à mesure que la vigueur et la santé lui revenaient, produites par une alimentation copieu- «e et variée, il témoignait à ces bienfaiteurs une reconnaissance vraiment touchante, bien rare chez les Orientaux. *

Et cette reconnaissance, qui allait grandissant, se manifestait par des attentions indiquant une délicatesse que l’on n’eût pas attendue chez un pauvre être si déshérité.

Mainténant il allait trottinant allègrement par toute la pagode, furetant dans tous les coins, s’intéressant à tout, cherchant à se rendre utile, inventant des choses qui, de plus en plus, le faisaient aimer.

Mrs. Claudia et Mary adoraient les fleurs. 11 sut pressentir ce goût si vif et chaque jour il fit à leur intention une opulente récolte des plus admirables produits des sauvages parterres de la pagode.

Patrick, lui, avait une véritable passion pour les oiscaux.

L’Hindou, merveilleux charmeur, possédait l'étrange pouvoir de faire venir à sa portée les plus sauvages, les plus rebelles au contact de l'homme.

Au moyen d’une simple feuille percée d’un trou et qu'il approchait de ses lèvres, il faisait une musique singulière, énervante, qui les attirait irrésistiblement.

Ils venaient se poser sur sa tête, sur ses épaules, s’approchaient de Patrick, et finissaient par venir se percher sur son doigt !

Le jeune garçon, tremblant d'émotion et de joie, pouvait contempler de tout près ces merveilles de la nature, ces splendides créatures aux formes délicates, aux couleurs de gemmes, qui le regardaient de leurs yeux de diamants noirs, et semblaient déjà le connaître, l’aimer !

L’Hindou et lui devinrent une paire d’amis et formèrent ainsi avec Bob un trio d’inséparables que l’on rencontrait partout.

Bref, ce pauvre diable avait, en‘moins de quinze jours, conquis l'amitié de chacun, à l’exception toutefois du fakir, dont la défiance première s’était, comme il vient d’être dit, transformée en une haine féroce.

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Et cette haine, purement instinctive, devint telle, que le fakir, dans son dévouement aveugle, tente. de recourir aux moyens extrêmes pour se débarrasser de cet intrus dans lequel il s'acharnait à voir un ennemi.

Dès lors, il se mit à le guetter avec une tenacité, une adresse fauve, espérant le trouver en flagrant déiit soit d'espionnage, soit d'intelligence avec le dehors.

Vains efforts ! l’homme était toujours le même serviteur volontaire, discret, zélé, affectueux, dont |. droiture n’était jamais en défaut.

Peu importait d'ailleurs au fanatique pour qui l'existence humaine, à l’occasion, comptait pour rien.

Un soir qu’il le voyait errer à travers les couloirs sans fin de l’immense édifice, le fakir se sentit envahi par une irrésistible fièvre de meurtre.

L'autre allait. allait toujours et se perdait dans ce dédale qui lui était devenu familier. Il avait quitté les lieux habités par les réfugiés et arrivait dans des bâtiments absoluments déserts depuis des années.

Le fakir, pieds nus, le suivait sans bruit dans cette obscurité que ses yeux d’illuminé perçaient.

Il avait déplié le terrible foulard noir des étranleurs et le tenait, de chaque main, par un bout.

D'un bond de tigre, il s’élance sur l’homme qui ne se sent pas suivi et marche sans défiance.

Avec la rapidité de la pensée, il lui entoure le col du fin tissu et opère cette manœuvre mortelle, familière aux thugs.

Mais au lieu de ce râle href, saccadé, qui échappe à la victime foudrovée, il entend un éclat de rire qui vibre, ironique, dans les ténèbres et le sanle ainsi qu’un coup de fouet.

Pour la première fois, le chef des thugs du Bengale, le terrible virtuose qui ne compte plus ses victimes, Bérar l'étrangleur à manqué son coup!

n frisson rapide s’irradie sous le bronze de sa peau et une sueur froide jaillit de ses pores,

Il y a là de la magie, une force surnaturelle suptrieure à la science.

Cependant, l'homme continue à fuir dans les ténèbres.

Bérar pousse un juron de fureur et bravement, s'élance à sa poursuite.

Soit à dessein, soit qu’il fût moins agile, Bérar gagne sur lui.

Il va être ratcrapé, puis terrassé dans l'ombre par ce fakir manifestement plus vigoureux.

Bérar grince des dents et s’élance, croyant le te nir.

Une porte latérale s’auvre sans bruit. Le fugi tif se jette éperdument dans cette ouverture béante. Bérar le suit intrépidement, les bras écartés pour l'empêcher de revenir en arrière.

Ils se trouvent dans une grande salle voñtée en forme de rotonde, vaguemeut éclairée par le croissant de la lune que l’on aperçoit par une ogive en forme de trèfle.

Il n’y a pas d'autre issue que l'entrée. Du moins Bérar n’en connaît pas.

L'autre se trouve comme collé à un panneau de cèdre interceptant toute retraite.

Bérar, son terrible foulard noir roulé en corde, veut renouveler sa maœuvre homicide.

Il n’en a pas le temps. Actionné par un ressort invisible, le panneau s’enfonce, pivote 66 découvre une cavité dans laquelle disparaît le fugitif.

Instantanément le panneau reprend sa place, au nez de Bérar déconfit et qu’un nouvel éclat de rire

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plus ironique, plus méprisant, vient en quelque sorte souffleter.

En proie à une rage insensée, le chef des Etrangleurs se rue sur le panneau qui résiste comme un bloc plein à ses coups et à ses efforts.

Quelques minutes s'écoulent, et Bérar, qu'une yegue terreur commence à envahir, entend, audessus de sa tête, ce même éelat de rire strident, farouche, ironique, rappelant le hideux ylapissement ue l’hyène.

Il recule de plusieurs pas et aperçoit, à quelques mètres de hauteur, dans une sorte de tribune, Île fugitif.

De ce refuge complètement inaccessible, il peut narguer à l'aise le fakir vaincu, réduit à l’impuissance.

Alors la voix jusqu'alors étouffée, discrète, doucereuse, de ce moribond, de ce famélique éclate et devient formidabie.

‘ N'est-ce pas, Bérar, dit-il en ricanant, que c’est bien joué !

"Tu connais mon nom, misérable !...

* Oh ! je te ferai rentrer tes paroles dans le ventre.

Taistoi donc, imbécile, qui t'es laissé jouer comme un enfant, aussi bien que ces étrangers stupides qui m’ont accueilli, hébergé, nourri, sauvé!

— Ah ! je m'en doutais

— Oui, pour franchir le seuil de la Pagode Sainte, j'ai eu l’épouvantable courage de me laisser mourir de faim. :

“ Oui, j'ai eu la sauvage énergie de jouer au na-

turel le rôle poignant des victimes du Camp de la Misère.

“Je me trouvais là-bas sur le lieu de la catastrophe du chemin de fer... j'ai les confidences des moribonds qui avaient connu les enfants du major... j'ai apprivoisé le chien Bob, car le charmeur des oiseaux et des serpents peut bien se faire aimer des chiens...

‘* Et je suis venu, agonisant, méconnaissable, m'affaler comme une loque humaine, devant la porte de cette pagode que je connais mieux que toi, dans tous ses détails.

— Qui es-tu donc ? bégaya Bérar secoué par une terreur qu'il n’essayait même plus de surmonter.

— Je veux bien te répondre, chétif esclave des pundits... aveugle exécuteur de la haine de brahmanes.. des deux fois maudits et exécrés.

— Tu blasphèmes les saints. prends garde.

— Des sots malfaisants, cruels et solennels dont je me soucie comme d’un excrément de porc !

‘ Des hypocrites ou des intrigants dont j: possède tous les secrets, dont je connais tous les repaires, et que ma haine poursuivra partout atteindra partout.

— Encore une fois, qui es-tu ?

— Je suis celui qui a conseillé aux Anglais la souillure du cadavre de Narindra.… Je suis le brahmane déchu... le croyant parjure à sa foi. Je suis la personnification de la haine des castes .… l’âme damnée du gouvernement, anglais, et l'ennemi acharné de ceux que tu sers.

‘* Je suis Bikanel !., ”

À cette révélation terrible du misérable qui, avec une imprudente bravade, dévoilait son incognito, Bérar instantanément retrouva tout son sangfroid,

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11 songea que la présence de Bikanel dans la pawode constituait, pour les fugitifs, un danger formidable qu’il fallait prévenir à tout prix.

En conséquence et sans plus s’occuper de l’agent | de la police anglaise désormais à l'abri de ses coups, il voulut aller avertir le capitaine et ses serviteurs, et leur crier :

‘ Armez-vous ! défendez-vous ! préparez-vous à une lutte sans pitié, car l’ennemi est dans la pla-

ce ! ?

Il tourna le dos à la tribune où il entrevoyait toujours, aux pâles rayons de la lune, la silhouette de l’ancien brahmane, et se dirigea vers la porte.

Il poussa une exclamation de fureur en la trouvant fermée.

L'autre, qui avait toujours son odicux ricanement, lui cria :

‘“ Décidément, mon pauvre Bérar, tu es le dernier des imbéciles et des maladroits.

* Comment ! tu ignores le secret de cette vieille bâtisse !

‘“ Allons ! je veux bien t’apprendre que le paswe secret où je viens de m’engager commande la rte de telle façon que cette porte ne peut plus ouvrir sans ma volonté formelle.

‘ Et comme je ne veux pas l'ouvrir, mon paure Bérar, tu es condamné à mourir ici de faim et soif !

‘“ Au revoir, Bérar ! ou plutôt, adieu A ces mots, le diabolique personnage, quitta la ibune et descendit par un petit escalier secret, stallé dans l'épaisseur de la muraille.

On ne saurait croire combien ces vieilles pagos, machinées comme les forteresses du Moyen re, renferment de passages, de couloirs, de trap-

pes, d’oubliettes, de doubles portes, de mystérieux conduits.

Comme l’obscurité était complète, il allzma une petite lampe déposée là par avance en prévision de ce qui allait se passer.

Puis il continua lentement, posément, su descente, par cet escalier sur lequel débouchaient des ouverbures sombres comme des entrées d’égout.

I] arriva ainsi jusqu'aux fondations de la pagode, composées de cubes de granit reliés ensemble par des tirants de fer scellés au plomb,

Tout cela formait comme un bloc plein que le canon lui-même n’eût pu entamer.

Il se trouvait alors dans une sorte d’oubliette sans autre issue apparente que le petit escalier de pierre.

11 s’orienta, compta huit pas, tourna sur la droite, compta trois pas et s’arrêta en fouillant de son pied nu la couche de sable fin recouvrant le dallage.

Ses orteils rencontrèrent un,corps étranger formant une saillie circulaire dans une gorge ménagée à cet effet,

I1 se baïissa, projeta sur cet objet la lueur de sa lampe et reconnut un solide anneau de fer.

‘C'est bien cela, dit-il à demi-voix, et ma mémoire est fidèle. ;

‘Et pourtant, dix ans se sont écoulés depuis mon séjour, en qualité de brahmane, à la Pagode Sainte.”

Il déposa sa lampe sur le sol, saisit à deux mains l’anneau et tira de toutes ses forces, en s’arc-boutant des genoux.

Il y eut alors un rauque et lent froissement de granit sur granit, puis, chose étrange, une partie du lourd dallage s’enfonça, pendant qu’une autre partie s’éleva le long de la muraille intérieure.

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Sans doute un contre-poids fort habilement combiné, pour qu’un effort, minime relativement, pût ainsi mouvoir plusieurs quintaux de pierre.

La portion qui s’enfonça découvrit un trou en forme d’arcade pratiqué dans les fondations mêmes, et si bien dissimulé que l’œil ne pouvait reconnaître la moindre solution de continuité.

Le policier s’y engagca vivement et, après quelques pas, se ‘rouva au milieu de roches éboulées auxquelles s’accrochaient par les racines quelques buissons nains, très épais et barbelés d’épines.

Au-dessus de sa tête brillaient les étoiles, et le croissant de la lune disparaissait derrière les figuiers géants bordant la forteresse.

11 était donc en plein air.

11 fit entendre un sifflement rappelant celui du s’asseyant sur une roche, attendit.

un sifflement analogue puis un lécer bruit

tangara et, Quelques moments après, se faisait entendre sous bois, de branchages froissés.

Il répondit par ce râ manifestation de colère pent à la morsure mortelle.

Aussitôt une vingtaine d’ho de tous côtés et venaient se ranger é Tout est prêt ? demanda une sorte de géant dont un masque noir cou-

lement strident qui est la du naja, le terrible ser-

mmes débouchaïent autour de lui.

costumé à l’indienne, et

vrait la face.

— Oui, milord ! tout est prêt.

‘ Vous n'avez qu'à me suivre dans la pagode

dont l'entrée secrète est devant nous.

— Well ! ”’ quand il vous plaira.

— Suivez-moi donc.

— “ By God ! ”’,ce n’est pas trop tôt, car voilà

assez longtemps que je me morfonds à vous attendre.

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“ Soit dit sans reproche !

— La patience est une vertu orientale que les gens d'Occident ignorent, et qui est notre plus grande force. ”

À ces mots sentencieusement prononcés, l’agent, de police reprit le mystérieux chemin qu’il venait de suivre.

Les autres lui emboitèrent le pas, en file indienne ; ils entrèrent après lui dans l’espèce d’oubliette où aboutissait l'escalier de pierre, et enfilèrent cet escalier quand l'entrée secrète eût été refermée,

Bikanel marchait Je premier, portant sa lampe élevée à bout de bras, afin d'éclairer la voie et d'éviter les faux pas.

Tous, pieds nus, marchaient sans faire le moindre bruit, portant dans la main droite un poignard et prêts à évorger le premier qui tenterait de donner l’alarme. L'agent prit un des couloirs latéraux qui débouchaient dans l'escalier, de fa- Çon à éviter la pièce où le fakir se tronvait enfermé sans doute jusqu’à sa mort.

Is arrivèrent bientôt dans le pavillon réservé où les fugitifs avaient leurs appartements.

Ceux-ci, confiants dans la solidité des murailles, dans les défenses accumulées à l’entrée qu'ils croyaient unique, et aussi dans la vigilance des gardiens, dormaient, profondément,

L'agent placa des Sentinelles aux issues avec l’ordre de inassacrer sans pitié quiconque, sauf les femmes, tenterait de s'enfuir,

Puis cette consigne féroce donnée, il entra dans la pièce où le capitaine Pennyless dormait, sous sa moustiquaire,

Le pas furtif du nocturne visiteur l’éveilla,

I aperçut vaguement sa silhouette à la lueur de sa veilleuse et demanda Ë

eur

‘“ C’est toi, fakir, qu'y a-t-il donc ?

Sans lui répondre, le misérable saisit un coussin de plume, s’élance d’un bond de tigre, et applique sur la face du capitaine cet oreiller qui étouife sa voix.

En même temps, une demi-douzaine de sacripants se ruent sur Sans-le-Sou qui, à demi asphyxié, empêtré dans la moustiquaire, ne peut même pas se défendre.

I s’agite comme un lion pris sous un filet, secone la grappe humaine cramponnée à ses membres et succombe dans cette lutte inégale.

En un tour de main il est ficelé, garrotté, bâillonné, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement, de jeter un cr', de donner l'alarme.

Cette abominable violence a été consommée sans le moindre bruit. De cette façon que Mrs. Claudia, qui repose dans une pièce voisine avec Mary, n'a pas été réveillée.

Il s’agit maintenant de capturer Johnny ct Marius les deux marins qui partagent le même appartement de l’autre côté du vaste couloir.

Malgré l’incomparable vigueur des deux camarades, la lutte n’est ni plus longue ni plus vive.

Surpris en plein sommeil, aux trois quarts étouffés avant d’avoir même pu se reconnaître, maintenus aux membres et au torse par les gredins coutumiers de pareilles violences, ils subissent le sort de leur chef et, comme lui, sont allongés, bâillonnés, garrottés, sur le plancher.

Il restait à capturer Mrs. Clau ia et Mary qui dormaient toujours, ainsi que Patrick, couché dans une pièce séparant les deux appartements,

On commença par lui.

Bob, complice involontaire, au lieu de donner l’alarme, frétilla de la queue lorsque son ami

l’Hindou se présenta seul dans la chambre.

Patrick, à demi éveillé, sourit à l’intrus et lui demanda ce qu’il voulait.

L'autre s’approcha, souriant aussi, et quana il fut près cu jeune garçon, le saisit à la gorge, l’allongea sur son lit, le bâillonna et le ligotta en un tour de main.

Quant à Mrs. Claudia, le Roi de l’Argent avait formellement défendu qu'on ne lui fit aucune violence.

Il fallut donc user de ruse.

Le misérable policier alla frapper hardiment à sa porte quelques légers coups.

Elle demanda qui était là et ce qu’on voulait.

Il répondit, en imitant à s’v méprendre la voix du fakir :

‘ Le Sahib prie madame la comtesse de vouloir

bien se vétir et de venir le retrouver dans la grande cour du Nord.

—Savez-vous pourquoi ? demanda la jeune femme intriguée.

— C’est pour faire une grande pêche aux flambeaux dans le vivier.

‘* Les préparatifs sont extraordinaires et le Sc.-

hib prie madame la comtesse de se hâter.

Sans la moindre défiance, la jeune femme s’habilla en toute hâte, éveilla Mary, lui annonça une partie de plaisir et, pour être plus tôt prête, l’aida complaisamment à mettre ses vêtements.

Cela dura quelques minutes à peine.

Mrs. Claudia et Mary, heureuse d’une distraction inespérée pendant les heures délicieusement fraîches de la nuit, sortaient vivement, cherchant le fakir qui devait les conduire au vivier.

Elles se trouvent dans le couloir en face de l’Hindou sauvé par leurs soins, et dont l’aspect inac-

coutumé leur inspire malgré leur vaillance une vague terreur.

Derrière lui sont rangés, portant des torches, une vingtaine d'hommes qu'elles ne connaissent pas, tous formidablement armés et d'aspect sinistre.

La comtesse de Solignac pressent un piège et s'écrie d’une voix éclatante :

‘‘ Georges !.. mon ami !.… alerte !… alterte !.…

‘* Nous sommes trahis !.. ”

En même temps, Mrs. Claudia essaye de rentrer dans sa chambre, pour prendre une arme.

Prompt comme la pensée, Bikanel s’élance entre elle et la porte, et lui dit d’une voix hautaine, cassante :

‘* Madame, inutile d'appeler.

“ Le capitaine Pennyless, arrêté par mes hommes, est en ce moment hors d'état de vous répondre et de tenter la moindre résistance.

‘II faut vous soumettre de bon gré, sinon je me verrai contraint d'employer la force,

— Me soumettre à un native ?.. à un Hindou !… autant dire à un nègre.

‘* Jamais ! ”

Bikanel pâlit et riposta :

‘’e suis le chef de la police indigène !

— Un mouchard !.. un argousin !…

— Madame !

— Et c’est ça que nous avons recueilli moribond !

‘* C’est ça que nous avons sauvé, et qui nous vole notre compassion !

‘En vérité, il y a de ces bienfaits qui souillent leur auteur... ?”

Ivre de rage en entendant ces mots qui le cinglaient comme autant de coups de cravache, le

gredin saisit avec violence un des poignets de la malheureuse jeune femme et s’écria :;

‘“ Au nom de Sa Majesté l'impératrice et reine, je vous arrête !

—Misérable esclave ! je crois que tu as osé me toucher ! ”” rugit la fière Américaine.

Elle se dégagea sans effort, et sa main fine, aux doigts délicatement fuselés, s’abattit, avec un bruit sec, sur la face de Bikanel.

Souffleté à tour de bras, le policier perdit toute mesure, et hurla, fou de honte et de rage :

‘“ Je vous arrêtais au nom de la reine...

‘ Maintenant... c'est en mon nom. vous êtes une prisonnière à moi !… à moi seul !…

‘“ Les juges anglais pourraient être indulgents.

‘“ Mais moi, je serai implacable...

‘“ Dorénavant, vous et les vôtres... vous n’èves plus justiciables que de ma haine...

‘“ Ah ! vous payerez en larmes de sang cette insulte ! ””

Intrépide jusqu’à la témérité, la comtesse de Solignac lui lança un éclat de rire strident, nerveux, mais peut-être plus ironique et plus méprisant enco. * que le soufflet.

‘ Allons, trêve de menaces, lui dit-elle avec une dignité hautaine.

‘“ Sachez que rien au monde n’a pu et ne peut m'émouvoir.

‘“ Et vous n'êtes, mon garçon, qu'un vulgaire épouvantail à moineaux.

‘ Vous pourrez peut-être nous frapper, mais, sachez-le bien, vous ne pourrez jamais nous abattre, et encore moins nous intimider.…

— Des mots, tout cela ! Se

‘“ Et rien que des mots susceptibles de faire trembler peut-être un de ces vils esclaves qui peu-

plent ce pays d'abjection, mais qui font hausscr les épaules à un homme comme moi... ?”?

11 tenait entre ses mains une longue écharpe de soie, un de ces tissus si légers et si fins qui sont le triomphe des inimitables ouvriers du Bengale.

Il la faisait lentement onduler, à la façon des jongleurs, et la dardait en avant comme un serpent.

L'écharpe semblait douée de vie et de plus en plus vite s’agitait.

Brusquement, et par une manœuvre familière à ces jongleurs dont l'adresse est stupéfiante, l'écharpe s’enroula autour des bras de Mrs. Claudia, les lui colla étroitement au corps, et vint en mourant enserrer ses jambes, à la façon d'un reptile.

La jeune femme se trouvait dans l'impossibilité absolue de remuer les membres, et même de faire un seul mouvement sans tomber,

Elle ne voulut ni se rendre ni s’avouer vaincue.

Elle ajouta ironiquement :

‘* Une ballerine de mon pays, la Loïe Fuller, jongle aussi avec les écharpes, mais elle s’en sert infiniment mieux que vous.

‘“ Vous feriez bien de prendre des leçons près d'elle.”

A ce nouveau sarcasme indiquant une tranquillité d'âme absolument imperturbable, Bikanel grinça des dents et brusquement tira sur l'écharpe.

Mrs. Claudia oscilla, prête à tomber.

Mary, témoin jusqu'alors muet et indigné de cette scène, soutint son amie, et lança au policier ce seul mot :

‘“ Lâche ! ”

Désespérant de mater ces natures d'acier, Bikanel fit un signe rapide à ses complices demeurés immobiles comme des statues pendant cette virulente apostrophe.

Quatre hommes se détachèrent, écrasèrent sur les dalles la flamme de leur torche et se jetèrent sur Mrs. Claudia et sur Mary.

Ils les soulevèrent, les saisirent brutalement, et les emportèrent en suivant Bikanel qui ouvrait la marche.

Par un raffinement de cruauté bien orientale, il voulait mettre, pour un moment, en présence de son mari, l’intrépide et vaillante jeune femme qu'il n’avait pu réduire.

En voyant l’adoré compagnon de sa vie garrotté, bâillonné, avec ses fidèles serviteurs et le jeune Patrick, elle eut un frémissement de colère contre l’auteur de cette abominable violence.

Elle réagit de toute la force de son courage et, loin de faiblir, de se lamenter, railla :

‘“ Georges, mon ami, dit-elle d’un ton dégagé, si vous le voulez bien, quand nous serons libres, vous ferez administrer cinquante coups de rotin à ce vilain homme qui n'a même pas la reconnaissance de l'estomac.

‘“ Vingt-cinq pour Mary et vingt-cinq pour moi!

‘Nous sommes femmes et, en cette qualité, portées à la pitié... mais il a trop abusé de la situation.

‘“ N'est-ce pas Mary ?

— Oui, madame, vingt-cinq coups pour chacune de nous...

‘“ Mais il faudra frapper fort !

‘Et toi, mon :atrick, je ne te dis pas de prendre courage... tout cela n’est pas sérieux...

— Bravo ! Mary, reprit la comtesse.

‘Non... tout cela n’est pas sérieux, malgré la mise en scène...

‘ Cessont des caricatures d’hommes voulant nous en imposer avec des caricatures de supplices.

‘“ Et vous, Georges, mon cher mari, compte, sur moi, comme je compte sur vous...

‘* Je resterai, vous le savez, votre dévouée compagne dans la mort comme dans la vie.”

Le capitaine Pennyless, couché sur le dos, incapable de mouvement, n'ayant que les yeux de libres, contemplait l’admirable femme avec un indicible regard chargé d'amour et de regret.

Un rugissement sourd s’échappa de sa poitrine, les veines de sa face un moment s'injectèrent, puis soudain le calme lui revint, et son regard se porta, chargé de mépris, sur Bikanel qui répondait à la jeune femme :

‘* .… Et cette vic ne sera pas longue.

‘ Du reste, le peu qu’elle durera sera suffisamment épouvantable pour briser votre arrogance à tous !

‘‘ A présent, enlevez-moi ces gens et sortez-les d'ici.

‘* Assez de paroles... des actes ! ”’

Les complices du bandit s’emparèrent du capitaine, des deux marins, de Mrs. Claudia, de Patrick, de Mary, et les emportèrent en dehors des appartements.

Cela fait, ils gagnèrent l'entrée principale, sans se préoccuper des gardiens trop peu nombreux pour résister à une troupe aussi forte et aussi formidablement armée.

Du reste, le fakir, leur maître, n'étant plus là pour les commander, ils restaient de passifs instruments incapables d'initiative et de volonté.

Bikanel, qui avait occupé jadis la Pagode Sainte en qualité de brahmane, en connaissait tous les secrets,

Il fit lever la herse, baisser le pont-levis, ouvrir la porte de fer, et le lugubre cortège, après s'être

engagé dans le chemin couvert, déboucha au milieu des ruines,

Un hurlement lugubre se fit entendre dans les ténèbres.

Bikanel reconnut la voix de Bob, et gronda :

‘ Le sale animal ! J'aurais dû l'assommer ou l'envoyer au fond du fossé avec une pierre au cou,

‘“ Du reste, il ne pourra rien faire.” \

Quelques moments après, ce fut une marche pesante à travers les éboulis et un souffle puissant comme le ronflement d'une forge.

Puis le cri de trombone bien connu :

‘“ Huinck !

L'éléphant Rama, demeuré depuis longtemps sans emploi et parfaitement guéri, quittait son écurie et venait en reconnaissance, attiré par ce bruit nocturne.

11 avait d’ailleurs l'habitude d’accourir chaque jour, recevoir de la main de son ami, le capitaine, qui l'avait guéri, une petite friandise, et il lui a sait conservé le plus vif attachement.

Sa trompe se releva au-dessus du groupe et aspira fortement les émanations hum..nes confondues.

L'intelligent animal reconnut sans doute celle particulière à son sauveur, car il fit entendre quelques petits grognements de plaisir.

Mais Bikanel ordonna qu'on l'éloignät à coups de pierre, et il partit en soufflant, tout désappointé.

Des chevaux tenus en bride par un personnel nombreux attendaient, non loin de là.

La voix de Bikanel s'éleva, ironique, dans les ténèbres.

‘“ En sa qualité de nouvel arrivant, monsieur le capitaine Pennyless ignore sans doute ce que c’est qu’une ‘‘ Tour du Silence. ”

“Eh bien ! comme il doit y trouver, ainsi que ses compagnons, sa dernière demeure, je vais le lui apprendre. ”’

Les Guèbres ou Parsis forment une secte religieuse qui compte, dans l'Inde anglaise, de très nombreux adeptes.

Ils adorent le feu, et leur doctrine remonte à Zoroastre, c'est-à-dire environ à trois mille ans avant l'ère chrétienne,

Ils ont certaines coutumes étrange, du moins à notre point de vue, et auxquelles ils demeurent profondément attachés, malgré une culture inteliectuelle très avancée,

Car, que l’on ne s'y trompe pas, les Pa: sis, aujourd'hui, sont, dans l'Inde, à la tête du grand mouvement de civilisation qui se manifeste dans la vieille société vermoulue immobilisée depuis des siècles dans son fatalisme oriental.

Paisibles, industrieux, sobres et passionnés pour le travail, ils sont d'une assimilation extraordiaire pour tout ce qui a trait à l'étude des lJangues, à l'industrie, au négoce et aux finances.

Is s’adonnent également aux arts et aux sciences venus d'Europe et y tiennent une place fort distinguée.

Tous, même ceux qui exercent les fonctions les

plus humbles, les professions les plus communes, sont des sujets d'élite, possèdent une bonne instruction, et sont susceptibles, les circonstances aidant, d'arriver très haut.

Bref, les Parsis forment une race forte, intelligente, d’un esprit large ct tolérant, admirable-

ment préparée aux futures évolutions des civilisations les plus raffinées.

Partant de ce principe que les éléments sont les symboles de la divinité, ils prétendent que la Terre, l'Eau et le Feu ne doivent jamais être souillés, dans n'importe quelle circonstance, par le contact de la ‘ chair putréfiée.”’

De là une de leurs coutumes les plus singulières, qui consiste à laisser leurs cadavres se dégager à l'air libre.

Ils disent, pour légitimer cette coutume, que, venus en ce monde dans un état de nudité complète, ils doivent également le quitter complètement nus. Et ils ajoutent : ‘‘ Il faut que les molécules de nos corps soient anéanties aussi rapidement que possible, pour que la Terre, notre mère, et les êtres qu’elle contient ne soient souillés, par eux, en aucune façon. ”” =

Pour que cette désagrégation des cadavres puisse s’opérer décemment, d’après certains rites et de façon à ne pas compromettre la salubrité publique, les Parsis ont édifié ce que l’on appelle des ‘* Tours du Silence ”’, ou Dakmas, où s’accomplit cette dernière transformation de la matière.

Les ‘ Tours du Silence, *’ à proprement parler, et toutes proportions gardées, sont donc les cimetières des Parsis.

Elles sont assez communes dans l'Inde, puisqu'il y en à dans tous les lieux où se trouvent des Parsis, eb qu'on en a construit même pour les criminels.

Autour de Bombay seulement, il y en a sept ni sont édifiées au sommet de Malabar-Hill, un endroit charmant, tout à fait poétique, entouré de fleurs et de verdure, sous lesquelles sont enfouis de délicieux cottages.

Car ce funèbre voisinage n'effraie er aucune façon les amateurs de villégiature.

Du reste, on a entouré !&s Dakmas de jardins splendides que les visiteurs peuvent admirer à loisir du haut de la terrasse d’un ‘“ sagri, ” c'est-àdire une des trois chapelles où le Feu Sacré est entretenu sans relâche.

Quant aux tours elles-mêmes, ce sont d'énormes blocs circulaires de maçonnerie, bâtis les uns en granit ou en pierre, les autres en briques, le plus solidement possible, enfin de braver les intempéries du temps et durer des siècles.

Toutes sont uniformément revêtus d'une couche de chaux blanche que l’on renouvelle en temps et lieu.

La hauteur de ces édifices, que les Européens ont baptisés du nom de ‘“ Tours ‘’, n’est guère en rapport avec leur diamètre.

Prenons par exemple une de celles de Bombay.

Elle mesure exactement trente mètres de diamètre, et seulement douze de hauteur.

Au centre, se trouve un puits ayant cinq mètres de profondeur sur quinze de larveur conduisant, par un trou pratiqué dans la maçonnerie, à quatre canaux disposés à quarante-cinq degrés et terminés par des excavations remplies de charbon.

Autour de ce puits, se trouve un plan très légèrement incliné, la plate-forme circulaire sur laquelle sont déposés les corps.

Cette plate-forme circulaire est divisée en soixante-douze compartiments disposés sur trois rangs concentriques et formant comme les rayons d'une roue gigantesque et colossale.

Chacun de ces compartiments, profonds de vingt centimètres à peine, est destiné à recevoir un canie jusqu’à ce qu'il soit réduit à l'état de squeette.

Chose qui serait fort longue, si des légions de vautours n'opéraient en quelques heures cette œuvre de salubrité.

Disons en passant que les nombres trois et soixante-douze sont sacrés, le premier représentant les trois préceptes de Zoroastre, le second celui des chapitres du ‘* Yasne, ”” une des sections du ‘ Zend-Av:sta.”?

Pour terminer cette description indispensable à la suite de ce récit, ajoutons que cette plateforme est circonscrite par un mince parapet de cinq mètres de hauteur qui empêche la vue de ce formidable et répugnant intérieur.

Ce parapet forme le perchoir où se tiennent en permanence, blottis les uns contre les autres, leur col nu enfoncé dans les épaules, repus par l’immonde curée, les innombrables vautours, qui sont les hôtes familiers de ces réduits funèbres.

Is sont là, immobiles, alourdis, sous le grand soleil qui les calcine, l'œil clignotant, gucttant l'arrivée d'un convoi, dont ils connaïssent bien l'ordonnance toujours immuable.

Le corps, drapé de blanc, placé sur une bière en fer, — les porteurs habillés de blanc, formant la tête du convoi, — puis les parents et les amis, également vêtus de blane, unis deux à deux par un mouchoir, et suivant à distance...

Le convoi, signalé de loin à leur gloutoune awvidité, s'approche lentement.

Alors, les vautours battent des ailes, dardent leurs cous, pétrissent, de leurs ongles d'acier, la crète du parapet, et manifestent la hideuse convoitise ressentie soudain,

Les porteurs ouvrent les lourds battants de fer qui accèdent à la plate-forme. Ils conduisent la bière jusqu'à la case où doit être déposé le mort,

exécutent certains rites, prononcent certains mots sacrés, allongent le corps, complètement nu, dans sa case où kesh, et reviennent avec la bicre ct le linceul.

À peine la porte est-elle refermée, que les vautours fondent à tire-d'aile sur le cadavre.

Avec leur insatiable voracité, ils le dépècent des ongles et du bec, se pressent, se gourmandent, forment un essaim mouvant, qui s'écroule et se reforme sans cesse, au milieu de battements d'aile:, de poussées avides et rageuses, En un temps relativement très court, épiderme, muscles et viscères, tout a disparu !

I ne reste plus qu'un squelette maintenu par les tendons qui, seuls, ont pu résister aux rapaces.

Une quinzaine de jours après, les mêmes porteurs reviennent à la tour, et, munis de pincettes en fer, les mains gantées, ils prennent le squelette, prononcent quelques formules sacramenteiles et le iettent dans le puits central d’où il ne doit plus sortir.

C'est là que, de générations en générations, s'accumulent les débris mortels des Parsis ; c'est là qu'ils finissent par <e dégager lentement, sous la séculaire influence des agents atmosphériques, et à devenir poussière !

À cinq ou six lieues de la Pagode Sainte, se trouvait une petite colonie parsie, composé d'acriculteurs et de modestes trafiquants.

Is étaient 1à depuis des temps immémoriaux et avaient réussi à transformer leur village en un véritable Eden.

Leurs puissants voisins, les braïmanes, les avaient du reste largement aidés de tout temps, malgré la différence de léur foi.

Mais, là-bas, les croyances religieuses, brahma-

eee

nisme, bouddhisme ou >arsisme, sont tellement tolérantes que, loin de se persécuter ou de se jalouser, elles se prêtent constamment secours.

Tant que la communauté des brahmanes avait occupé la Pagode Sainte, son voisinage avait rendu prospère l’agglomération parsie.

Les Pundits une fois dispersés, les Guèbres, eux aussi, s'étaient amoindris.

Mais ils avaient conservé au sol natal un attachement d'autant plus vif, qu'ils possédaient à proxinité — chose rare pour les petites agglomérations parsies — une tour du silence ; ou, pour employer l'expression uniquement usitée chez eux une Dakma.

Construite en briques et de dimensions considérables, cette Dakma avait été bâtie autrefois pour répondre aux besoins d’une population très nombreuse.

Aussi, son édification, contemporaine peut-être des ruines, indiquait, dans l’antiquité, une population très Gense.

Maintenant. elle était comme perdue au milieu de la jungle, à une vingtaine de kilomètres de la bourgade parsie.

On n’y amenait plus que de loin en loin le cadavre d’un croyant.

Aubaine très rare pour les vautours qui, par habitude, y avaient élu domicile. De pauvres diables de vautours faméliques, en somme, qui couraient, à travers la région, après la carcasse d’un buffle crevé dans les rizières, ou que'que proie de moindre importance échappée aux victimes de la disette.

En somme, les grands rapaces enduraïent toutes les souffrances de la faim à cette Dakma qui était leur ‘ Camp de la Misère. ?

Songez donc : il s'écoulait souvent plus d’un mois sans funérailles !

Ce matin-là, les vautours manifestèrent une vive émotion à l'aspect d'un nombreux cortège s’avan- Ççant vers la Dakma solitaire.

Ils eurent de larges battements d'ailes, de rapides oscillations du col, puis quelques envolées balourdes au-dessus de la sinistre enceinte.

Le cortège s’avançait, vivement, à cheval.

Chose inusitée pour les répugnants spectateurs des rites précédant le festin plus répugnant encore.

Les chevaux s’arrêtèrent à une vingtaine de pas seulement de la Dakma, et les corps transportés comme des ballots, sur la selle en avant du cavalier, furent descendus,

Il y en avait quatre ! Trois grands et un plus petit. Ce qui réjouit de plus belle les vautours dont le cerveau très rudimentaire avait reçu de l'estomac quelques principes de numération.

Les porteurs n'avaient pas les vêtements blancs des “ nasasolars ” officiels ; ils n’avaient pas non plus leur recueillement et leurs façons respectueuses,

Peu importait aux vautours dont ‘habituelle voracité s’augmentait d’une longue et presque continuelle abstinence.

Aussi, comme leur épouvantable convoitise augmentait de minute en minute !

Une voix s'éleva, sèche, ironique, insultant.

‘* Capitaine Pennyless !.… vous m’entendez ?

‘‘ Oui, n'est-ce pas ?

‘* Eh bien, voici une Tour du Silence... le dernier asile des Parsis, après 14 mort, et qui va devenir votre tombeau, ainsi qu’à vos compagnons. ”’

Tel était donc j’effroyable supplice dont le bandit avait menacé ses prisonniers.

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