TROISIEME PARTIE LE TRESOR
Au nord-ouest de l'immense empire anglo-indien, à cette pointe extrême du Pendjab qui s'enfonce brusquement dans l'Afghanistan, se trouve le fameux défilé de Khaïber.
Il s’ouvre par 3606! de longitude nord, au bout de la chaîne du Sefid Koh, sous le fort Diamroud qui en garde l’entrée, serpente dans les montagnes
à une altitude variant de mille à deux mille 1mètres, et débouche à cinquante-trois kilomètres de là, à Dhoka, dans la vallée du Caboul.
De toute antiquité, le défilé de Khaïber a formé la grande route irano-indienne, la voie de communication par excellence des invasions que suivirent les conquérants venus de l’un ou de l’autre côté.
Les Anglais, qui le possèdent seulement depuis i875, en connaissent toute l'importance, aussi ont-ils remis en état le fort Djamroud et l’ont-ils pourvu d’une forte garnison.
Cela, pour empêcher un coup de main qui mettrait au pouvoir de l’envahisseur la clef du Pendjab. s
Pour conserver sans conteste cette position formidable, il fallait fortifier les environs.
Peïchaver se trouvait tout indiqué pour cela.
Peïchaver, c’est cette forte ville de 80,000 habi-
tants qui, située sur deux canaux dérivés de la rivière Bara, afiluent de la rivière de Cauboul, commande le fort Djamroud dont elle est éloignée de dix-sept kilomètres.
On a done fortifié Peichaver, et on a pourvu d'un camp retranché ce boulevard de l'Empire.
1] y à en permanence deux batteries de campagne, deux régiments d'infanterie européenne, trois régiments d'infanterie indigène, un régiment de lanciers rouges du Bengale, deux compagnies du génie.
Tout cela sur pierl de guerre, naturellement : bref, une petite armée.
Puis, sur un périmètre de quinze, trente, cinquante kilomètres et au delà, dans cette contrée qui se mamelonne de plus en plus, on à multiplié à l'infini les forts détachés4
ls s'accrochent de tous côtés aux escarpements et forment, avec de solides garnisons, une barrière destinée à contenir de belliqueuses peuplades qui n’acceptent qu'en frémissant le joug anglais et ne demandent qu’à se battre.
Et c'est positivement ce qui vieut d'arriver il » a quelques mois.
Un vulgaire incident de frontière à tout à coup déchaîné un ouragan.
Quelques Afridis, molestés par un “ollecteur d'impôts, se sont rebellés. Les fusils sont partis tout seuls, et la poudre ayant parlé, on & continué ce petit jeu qui consiste entre voisins, à s’entre-tuer.
D'abord, simple bagarre de partisans, l'affaire s'est aggravée, tant et si bien que les Airidis, d'a bord plus faibles, ont appelé à ieur secours les ! Yousofzai et les Mohmands.
La bagarre a pris des proportions considérables.
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érables.
C'est bel et bien une guerre qui exige du coté des Anglais, le rentorcement de toutes les uuruisons, la mobilisation d'un corps d'armée, lu mise en etat de siège d'une province.
La chose se fût peut-ètre arrangée dès le débuc, si la situation nauvait été enveninée, comme à plaisir, par les funutiques toujours prets à profiter du moindre incident pour précher la guerre sainte.
Les riot# sous lu conduite d'un vicil éncrgumène, surnommé pur les Anglais le * Mollah-rou, Fe se sont répandus à travers les tribus et ont enflammé leur ardeur guerrière par des prédictions incendiares.
Le Mollah-Fou à déployé son étendard blanc sur lequel sont imprimées des mains rouges largement ouvertes, et à entrainé une véritable urmée de gens animés de la double fièvre de la foi et du pillage.
En dépit des précautions les plus minucieuses, en dépit surtout d'une endurance et d'une bravoure admirables, les Anglais ne font rien qui vaille.
lls sont trop faibles, les renforts n'arrivent pas, et du reste le terrain est un merveilleux auxiliaire pour les révoltés qui sont dix fois plus nombreux.
De temps en temps, une eurnison ou une division trop. serrée engage la lutte pour se donner un peu d'air. Il y a une bataille dans laquelle triomphent invariablement la tactique et l'armement civilisés, mais après laquelle, invariablement aussi, le vainqueur doit regagner ses lignes de déiense.
Cependant le généralisme, énervé de piétiner sur place, vient de se décider à une vigoureuse offensive.
Il veut absolument dégager son camp de Chakdara enserré par les hordes qui de jour en jour se font plus audacieuses.
On va donc attaquer les hauteurs qui dominent au nord-est le plateau où est établi le camp.
C'est au régiment des écossais de Gordon qu’est réservé l'honneur de commencer l'attaque.
11 se tient à l'extrême gauche du camp palissadé, qu'égayent les tentes gracieusement alignées et auquel des bandes interminables de chameaux donnent un aspect singulier et même un peu incohérent.
Le régiment highlander est réellement splendide.
Tous les hommes sont de haute stature, vigoureusement musclés, montagnards infatigables, bien faits pour cette guerre de surprises au milieu d’abrupts escarpements.
Ils sont vêtus de la petite tunique rouge à pans courts et arrondis, et portent le kilt ou jupon écossais en étoffe de laine à carreaux, ainsi que le plaid également à carreaux passe en bandoullière sur l’épaule gauche.
Ils ont aussi les bas de laine à revers avec jarretières, les guêtres montant à mi-jambe, les seuliers à boucles et la bourse, cette espèce de poche en peau de blaireau, garnie de fourrure et suspendue sur le devant par une courroie.
Bref, le costume national dans toute su pittoresque intégrité.
Mais le bonnet de fourrure à plume d’autruche a été remplacé par le casque blanc des colonies, auquel a été ajoutée, sur la nuque, une pièce d’étoffe épaisse, doublée, piquée, matelassée, destinée à protéger le cervelet et le sommet de l’épine dorsale contre les rayons mortels du soleil indien.
Si cette coiffure, qui rappelle très bien celle des coltineurs des bateaux à charbon, est d’une esthétique au moins douteuse, elle est en revanche le meilleur préservatif contre l’insolation.
Silencieusement, le régiment s'apprête.
Les hommes mettent la dernière main à leur équipement et s’assurent du parfait fonctionnement des armes.
Les sous-officiers vérifient les cartouches et les provisions.
On sangle et on bride les chevaux d'ofiiciers, pendant que les pipers ou joueurs de cornemuse, qui, pour les régiments écossais, remplacent les bugles, font entendre ces vieux airs populaires qui rappellent la mère patrie et réchauffent le cœur des soldats.
Devant une tente spacieuse près de laquelle s’ébrouent deux splendides chevaux tenus en main par des ordonnances indigènes, deux officiers causent.
L'un porte, brodés en or sur les pattes d'épaule de sa tunique, les insignes du grade de major, c'est-à-dire une couronne ; l’autre, ceux du grade de lieutenant, c’est-à-dire une étoile.
Tous deux de haute taille, vigoureux, taillés en pleins muscles, offrent le spécimen accompli de ces magnifiques officiers anglais rompus à la pratique de tous les sports, et singulièrement endurcis par elle à toutes les fatigues.
Le premier, qui porte une quarantaine d’années, est le major Lennox, duc de Richmond ; le second, âgé d'environ vingt-deux à vingt-trois ans, est le lieutenant Richard Taylor, fils du président à la Cour suprême de Calcutta.
‘ Enfin, mon cher Taylor, dit le duc de Richmond à son jeune interlocuteur, croÿez-vous à la double vue ?
— Non, milord, en aucune façon, puisque vous me faites l'honneur d'insister, répond le jeune homme respectueusement
— C’est que vous n'êtes pas Ecossais !
‘“ La double vue, ce phénomène qui, à l’état de veille, nous permet de voir distinctement et à l'heure précise où ils se passent des faits matériels généralement graves, est pour nous autres, fils des Highlanders, un article de foi.”
Voyant qu'il parlait très sérieusement, avec une gravité triste, le jeune homme répondit :
“ Dans tous les cas, cette croyance professée par des hommes de haute valeur est par cela même respectable.
— Ah ! Taylor, c’est un triste privilège, croyezmoi ! ajouta le major devenu soudain très pâle et se mettant à parler d’abondance, lui d'habitude si concentré.
“ 11 y a trois semaines, j'ai vu distinctement ma femme tomber morte, frappée d’un coup de poignard.
‘“ J'ai entendu son cri d’agonie…… j'ai vu ses yeux se fermer... j'ai vu sa poitrine rouge de sang...
‘ Et depuis ce temps, je n’ai rien reçu d’elle ni de mes enfants... pas une lettre... pas un mot...
— Mais, milord, vous voudrez bien vous scuvenir que nous sommes étroitement bloqués par l’ennemi, que les courriers n’arrivent pas, et que nous communiquons seulement par le télégraphe optique.
— Oui, je l’admets et c’est ce qui m'autorise à douter encore.
‘ Mais, ce n’est pas tout.
“ Figurez-vous que cette nuit encore, étant éveillé, j'ai de nouveau été l’objet d’une hallucination non moins poignante, non moins atroce.
“ Mes enfants, mon petit Patrick, ma chère Mary, m’appelaient avec des voix déchirantes, et
leurs, cris indiquaient une telle angoisse, que je me trouvai instantanément trempé de sueur.
“Mary se débattait aux mains brutales d'inconnus, et Patrick me semblait couché immobile au milieu du plus abject charnier. Dites, mon ami, est-ce que cela n’est pas épouvantable ?
— Oui, milord, c’est épouvantable, d'autant plus que cette double vue, en l’absence de toute nouvelle, crée pour les cœurs aimants un état de souffrance qui va s’exaspérant d’heure en heure.
‘Je pense que nous allons percer ce blocus et recevoir les courriers, accumulés depuis si longtemps... j’ose espérer, milord, que vos hallucinations seront démenties par de bonnes lettres débordantes de tendresse.
— Je vous remercie de votre bon souhait, sans oser croire à sa réalisation, mon cher lieutenant.”
Apercevant alors son joueur de cornemuse qui arrivait avec sa familiarité affectueuse de vieux serviteur, lui souhaiter le bonjour, il lui dit :
“Et toi, Kildare, as-tu vu quelque chose, au moment où l’approche d’une grande bataille surexcite certains esprits et leur donne cette faculté d’apercevoir ce que les autres ne sauraient, pressentir ?
— Oh ! moi, milord, j'ai vu en effet, mais peu de chose.
— Quoi ?
— Que j'étais blessé dès le début du combat
“Mais ça ne tire pas à conséquence du inoment, où je pouvais toujours continuer à jouer de mon bagpipe.
—Entendez-vous, Taylor. entendez-vous...
“ Kildare, lui aussi, a vu‘!…
“Soyez certain que cela se réalisera ! ”” s'écria le major avec une vivacité indiquant une foi inébranlable à cette étrange superstition.
Le jeune homme voulut réagir contre l'impression de tristesse qu’il sentait malgré lui l'envahir, car il aimait de tout son cœur ce chef si bon, si brave, si cordial, qui lui témoignait tant d’affection.
N'ayant aucun argument à opposer à cette foi aveugle, il s’écria gaiement :
“ Alors, moi aussi, jai vu quelque chose, ou plutôt quelqu'un... : mon excellent père, le fin gourmet que vous connaissez, milord, présidant un magnifique déjeuner avec cette gravité recueillie qu’il met à présider la haute cour, et disant : ‘ 1 faut que j’envoie ce beau pâté, avec une caisse de vieux claret, à notre cher lieutenant, là-bas, en plein pays afridi.….””
‘“ Alors, j'attends le pâté avec les bouteilles, pour leur faire fête après la bataille... et vous en serez aussi, vous, mon brave Kildare ! ”
… De vibrantes sonneries de bugles éclatèrent de tous côtés. Puis les estafettes galopèrent à tra. vers le camp.
Les bagpipers du régiment de Gordon répondirent avec leurs cornemuses aux fanfares des cuivres. et chacun courut à son poste de combat.
Le commandant en chef montait en même temps à cheval et se dirigeait, avec son état-major et son escorte. vers une éminence d’où il pourrait guivre toutes les phases de la lutte qui allait s’engager. à
Tout à coup, un bruit se répand à travers cette masse d'hommes et soulève un hourrah.
Un courrier à pu franchir les lignes ennemies |
Ï1 apporte au général en chef des documents de la plus haute importance et aux soldats, du moins à quelques favorisés, des nouvelles si impatiemment attendues.
fin lant ueilnt :
caisbas,
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nt de tra:
ondis cuit.
emps Jr et arrait , s’en-
s cette
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Les sacs renfermant les dépêches sont transportés dans deux voitures d'artillerie, attelées chacune de six chevaux et flanquées d'un peloton de lanciers rouges. ‘
La plupart des conducteurs et des lanciers sont blessés, mais la satisfaction du devoir accompli brille dans les yeux de ces braves gens, qui ont assuré un des plus utiles services d’une armée en campagne.
En raison de la gravité de cet incident, le général en chef retarde l’attaque le temps strictement nécessaire à une distribution sommaire.
En conséquence, les vaguemestres, appelés par une sonnerie, se précipitent au quartier général où les dépêches, classées à l'avance par bataillon, leur sont remises.
Ils reviennent en un moment à leurs corps respectifs et, pour gagner du temps, remettent en bloc les paquets aux commandants d’unités de combat.
Tout cela est si vivement enlevé que c’est à pei‘ ne s’il y a un arrêt sensible dans la marche des colonnes.
Un commandement est proféré ou plutôt rugi par le colonel des Ecossais de Gordon :
“ Forward !.. March on !.… ”
Les chefs de bataillon et les capitaines répètent:
‘Forward !.. ”’
Le major Lennox, le sabre au fourreau, la bride sur le col de son cheval pour avoir jies mains libres, froisse nerveusement une lettre qu’il peut à peine décacheter.
fl a reconnu l'écriture de Mary, mais si changée, si tremblée..
Le lieutenant Taylor vient, lui aussi, de receor une lettre. La suscription est de l'écriture de sa mère, mais l'enveloppe est bordée de noir.
Les hommes de sa compagnie le voient brusquement tressaillir sur sa selle et pâlir à croire qu'il allait se trouver mal.
En même temps, le major poussait un cri sourd et portait sa main crispée à son cœur, Comme sil cessait tout à coup de battre.
Le lieutenant, les yeux dilatés par l’épouvante, lisait ces mots terribles qui dansaient devant ses yeux comme un grimoire de feu :
“Père assassiné par le chet des Thugs...
étranglé rendant la nuit... ?
Le maçur voyait, comme à travers un brouillard, ces lignes poignantes écrites par Mary et sur lesquelles s’étalaient des traces de larmes :
“Notre mère adorée poignardée par un fanatique... à demie œuérie. étranglée pendant la nuit par le chef des thugs.. ?”?
Le lieutenant commandait par intérim la lre compagnie du bataillon qui avait pour chef le major Lennox. ;
JL marchait donc immédiatement en arrière de lui.
Le major se retourna ct tous deux se virent si pâles, qu'ils pressentirent leur mutuelle infortune.
‘“ Ah! Taylor. la double vue !. murmura le major ; quelle épouvantable chose...
sé Menez !.… il y a des jours où l'on se ferait tuer avec bonheur !
Les bugles sonnaient au loin la charge. et les cornemuses du régiment de Gordon leur répondaient, scandant la marche des Highlanders...
‘ Forward !.… forward !.. ne
On accélérait la cadence, on pressait le pas, afin de joindre plus vite ces lignes sombres qui, là-bas. au pied, des montagnes et à mi-côte, s'empanachaient de flocons blancs.
jueu'il
urd sil
nte,
si tune.
ra le
ferait
et les répon-
s, afin jà-bas, npana-
Bien qu’on fût à double portée, l’ennemi ccmmençait à tirailler.
Ordre avait été donné aux colonnes d’assaut de ne pas répondre, avant un ordre formel, à ce feu jusqu'alors inoffensif.
Peu à peu, la distance devenait de plus en plus courte.
Il y eut quelques brefs commandements et une canonade bruyante retentit.
Deux batteries, placées l’une à droite, l’autre à gauche, envoyaient quelques boîtes à mitrailles dans les retranchements où s'étaient massés les contingents afridis.
Il y eut un moment de confusion dont profitèrent les Ecossais pour s'approcher au pas gymnastique.
Quand il jugea que l’on était à bonne portée, le colonel commanda : ‘ Halte ! ”” et fit exécuter coup sur coup trois terribles feux de salve.
Les projectiles s’abattirent là-bas comme un ‘uragan de plomb, fauchant tout un rang d’énergumènes qui, dressés au-dessus des épaulements, in-
vectivaient bruyamment l’armée anglaise.
Les soldats se remettaient en marche, quand de tous côtés, au loin, tous les bugles des autres réuiments sonnèrent la charge.
Pour les Ecossais, la charge, ce sont ces vieux airs populaires analogues à ceux que jouaient, en allant au feu, les musiques de nos anciens et qui, jusqu’à la fin de la Révolution, se composaient de bassons, de hautbois, de clarinettes, de flûtes et de fifres.
Kildare, qui marche en tête de la 1re compagnie, souffle dans son instrument et attaque la vieille marche écossaise : ‘ Cock the North,” aussitôt reprise par les piperbags des autres compagnies.
Aux premières mesures de cet instrument, pourtant bien primitif, une excitation fiévreuse gagne tous les rangs. Une sorte de frémissement agite ces robustes montagnards, les pousse en avant, leur fait escalader les roches, et les lance irrésistiblement sur les tranchées où s’agitent et hurlent les Afridis.
Les vaillants Ecossais sont accueillis par un feu d’enfer qui décime cruellement les premiers rangs.
Ainsi qu’il l'avait vu et prédit, cette première décharge couche à bas Kildare.
I1 s’abat lourdement, sans même pousser un, cri, les deux jambes fracassées.
11 tâte froidement son instrument, constate qu'il n’est pas avarié et s’écrie :
‘ La cornemuse est en bon état...
“En avant, camarades ! et vive la vieille Ecosse ! ”
A ces mots, il se traîne sur les mains et sur les genoux, sans s'occuper de ses jambes qui pendent comme des loques, et réussit à s’asseoir sur une roche.
Il reprend son instrument, l’embouche, et tout mutilé qu'il est, sous un feu d'enfer, continue à jouer, de toute la force de ses poumons, la vieille marche écossaise : “ Cock the North. ”
Les kighlanders de Gordon, électrisés par cet exemple, s’élancent comme des furieux e1 acclamant au passage l’héroïque piper.
“ Hurrah for Kildare !… Hurrah !… Hurrah for Kildare ! ”
Le major et son lieutenant s’avançaient au petit galop devant leurs hommes qui les suivaient en bondissant.
Le premier, à demi inconscient au milieu des coups de feu, évoluait avec une sorte de passivité
pour- ;agne agite vant, sistirlent
n feu nys.
mièro
n,cri,
qu'il
vieille
ir les ndent une
tout 1e à vieille
et exnant
urrah
u pevaient
douloureuse, en froissant, dans ses mains crispées, la fatale lettre.
Un brusque écart de son cheval le fit revenir à lui.
I se vit à vingt pas de la première tranchée d'où surgissaient de longs jets de flamme enveloppés de vapeurs blanches.
Il froissa légèrement de l'éperon le flanc de la bête et, d’une voix retentissante, cria :
‘En avant ! ”
Subitement le terrain montait à travers des éboulis et des cassures de roches.
Sans se préoccuper des rebelles qui le fusillent à bout portant et qui, par miracle, le manquent à chaque coup, le major enlève son cheval et, d’un bond énorme lui fait escalader la tranchée.
Le lieutenant le suit intrépidement, et voilà les deux officiers galopant vers la seconde tranchée, avant même que leurs hommes soient arrivés à la première.
Perrière eux, une lutte poignante ct, rapide s’engace à la baïonnette.
Ah ! pardieu ! c’est l'affaire d’un moment.
Bientôt les Afridis, culbutés, décimés, embrochés sur place, battent en retraite en poussant des cris de fureur, et se replient sur cette seconde tranchée que vont aborder dans un moment, les deux officiers écossais.
Aux clameurs furibondes poussées derrière eux, ils reconnaissent leur imprudence et s’aperçoivent qu'ils sont pris entre deux feux.
En une seconde, ils ont une perception très nette de la position.
Retourner en arrière, trouer en un temps de ga-
lp la cohue exaspérée des Afridis. est chose impossible,
Leur retour semblerait une fuite et ferait reculer les Ecossais acharnés à l’attaque.
Ils font la seule chose possible en pareil cas, payent d’audace et s’élancent au galop sur la tranchée.
Celle-ci est d’abord plus périlleuse et surtout plus difficile que la première.
Le terrain, très escarpé, est semé de roches éparses, de trous irréguliers qui le rendent presque inaccessible à la cavalerie.
Il faut les merveilleux chevaux anglais ct leurs incomparables cavaliers pour accomplir une semblable prouesse.
Avec un mépris hautain des hommes et des projectiles, ils s’élancent pour franchir l’énorme coupure où vocifèrent des fanatiques, et que hérissent des milliers de fusils.
Ils vont réussir comme tout à l’heure, se ruer à travers ces fantassins, les enfoncer, les troubler, en raison de cet effet moral que produit invatiablement la cavalerie arrivant comme une trombe
| au milieu de l’infantorie.
dll Malheureusement, une balle frappe en plein poitrail le cheval du major et brise tout net son élan. Il s’arrête, planté sur ses quatre pieds, se met à trembler, à hocher la tête et lentement s'affaisse.
D’un bon rapide, le major a sauté à terre.
11 se trouve debout, le revolver à la main, devant un groupe de gens qui s’élancent pour le saisir.
Alors, le charme est rompu et nul ne songe plus à se garer de l’irrésistible choc de la bête, du heurt de sa masse arrivant comme un projectile.
L’'intrépide officier ajuste froidement, comme devant une plaque de tir, et fait feu coup sur coup:
recu-
cas, ur la
rtout
épar- "esque
, leurs > sem-
s proe courissent
ruer à ubler, \variarombe
in poiet son ds, se nt s'af-
in, deour le
ge plus ête, du ectile.
mme de- Ir COUP.
Pendant ce temps si court, le lieutenant, voyant à pied son chef qu’il ne veut pas abandonner, arrête son cheval et lui crie :
‘“ Milord ! veuillez monter en croupe derrière moi et chargeons ! ”’
II déchausse l’étrier de gauche et se cambre en avant pour permettre au major de monter en se cramponnant à son ceinturon,
Un bruit sec se fait entendre ct le cheval, frappé d'une balle en plein front, s’abat foudroyé.
D'un temps de voltige admirablement saisi, le jeune homme se dégage, saute légèrement à terre et se campe fièrement, debout, près de son chef et face à l’ennemi.
Tout ce petit drame n’a pas duré plus d’une demi-minute.
Le revolver du major est vide.
Avec le même sang-froid, Taylor fait feu de six coups de son arme, et quand toutes les cartouches sont brülées tire son sabre.
Ces deux cavaliers qui tout à l'heure arrivaient à fond de train et prenaient aux yeux des défenseurs de la tranchée des proportions épiques, sont maintenant deux hommes très ordinaires, qui sabrent avec beaucoup d’adresse et de vigueur, mais rien de plus.
Les chevaux sont morts ; les revolvers, derniers épouvantails, sont vides, il n’y a plus que des armes blanches, redoutables sans doute, mais avec lesquelles de tout temps les musulmans sont familiarisés, ,
Les hommes de première tranchée se sont reformés à mi-chemin et font face aux Ecossais qui les exterminent, à la baïonnette. Ces derniers arriveront certainement trop tard pour secourir efficacement leurs officiers.
Deux groupes compacts se précipitent sur eux avec des clameurs furieuses.
Taillés en athlètes, connaissant à fond la redoutable escrime du sabre, ils s'entourent de moulinets flamboyants et portent des coups terribles.
Il est visible qu’on tient à les prendre vivants, sans quoi ils seraient depuis longtemps massacrés.
Leur intrépidité, leur adresse, leur vigueur ne peuvert que retarder l'instant fatal de leur chute.
Le major succombe le premier.
11 vient de fendre jusqu'aux oreilles la tête d’un soldat afridi, de faire sauter le poignet d'un imprudent qui a voulu le menacer de son cimeterre, quand sa lame, rencontrant un fusil, se casse net à vingt centimètres de la poignée.
Laissant tomber le tronçon désormais inutile, il croise froidement ses bras sur sa poitrine et regarde fixement les ennemis intimidés par cette fière contenance.
En même temps, le lieutenant, saisi par derrière | aux bras et aux jambes, s’abat sur les genoux... | C'en est fait !
{ Toute défense est désormais impossible ; les vaillants officiers du régiment écossais de Gordon sont prisonniers des Afridis.
Bikanel et ses complices, après avoir exposé sur la plate-forme de la Tour du Silence, à la mortelle voracité des vautours, les fugitifs, s'étaient enfuis précipitamment. D'abord, le chef de la police indigène, à aucun prix, ne voulait qu’on pût le soupçonner de rapt, puis d’assassinat, commis
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sur la personne d'un coupable réservé à la justice régulière,
En gens excessivement formalistes, les Anglais ne permettent pas la moindre entorse à la loi, et il y allait de la peine du travail forcé pour le fonctionnaire prévaricateur.,
En outre, il lui aurait été non moins désagréable que ies parsis eussent connaissance de la violation de leur lieu de sépulture. Très attachés à leurs traditions, ils eussent fait payer cher le sacrilège à ceux qui s'en étaient rendus coupables.
Donc, pour éviter ce double péril, les bandits étaient partis, à fond de train, sachant bien que rien ne pouvait sauver les malheureux qu'ils avaient ainsi voués à une mort abominable.
Ces derniers effectivement étaient bien perdus !
Allongés en plein soleil, garrottés, bâillonnés, incapables d’un mot, d’un geste, d’une plainte, l'âme torturée par l'effroyable &ppréhension d’une mortelle mutilation que rien ne pouvait, empêcher ni même retarder, ils virent l'essaim écœurant des vautours s’abattre sur eux...
Patrick ferma les yeux, le pauvre enfant, et s'évanouit.
De dessous les bâillons des hommes jaillit un rugissement étouffé, au moment où les griffes des immondes rapaces s’implantaient dans les vête ments, et où leurs becs, dardés comme des têtes de serpents, allaient fouiller les joues et les orbites...
Marius et Sans-le-Sou, immuablement fixés à la cavité de pierre, ne peuvent même pas faire un mouvement.
Mais Johnny, le timonier, s’agite comme un possédé, se roule, se tord, et pour un moment réussit à faire fuir les vautours peu habitués à des morts aussi récalcitrants.
En un clin d'œil, à la suite de ces contorsions quelque peu désordonnées, ses liens tombent comme par enchantement !
C’est une sorte de fantasmagorie étrange qui lui permet d'arracher son bâillon, avec ses mains devenues libres, et d'exécuter une triomphante cabriole, sans doute pour dégourdir ses muscles paralysés.
Un vautour plus audacieux ou plus affamé que les autres s’abat de nouveau sur Patrick.
Prompt comme la pensée, le timonier empoigne par son cou pelé l’immonde oiseau, et, sans se préoccuper de ses Coups de griffes et de ses battements d'ailes, le fait tourner comme une fronde en criant :
“ Hors d'ici, failli chien !.… rascal !… charogne !.…
‘ On t’en fichera des torses comme les nôtres à dépiauter… attends un peu !.. ”
On sait que les vautours une fois posés à terre ne peuvent reprendre leur vol qu'avec certaines difficultés, et en courant pour $€ donner de l’élan.
Pendant que ses compagnons le contemplent avec une stupeur joyeuse, Johnny, brandissant toujours l’ignoble rapace, cogne à tour de bras, comme une massue animée, sur les autres qui en flent le dos, battent des ailes et tendent le cou. ahuris. En un moment, il en assomme une dou gaine, qu'il pousse du pied dans l’ossuaire infé rieur, où ils dégringolent avec un bruit sourd.
Les autres, épouvantés de ces façons absolu ment inusitées chez les gens qu’on leur apporte en pâture, finissent par s’enlever lourdement jusqu sur le parapet, d'où :s-contemplent stupéfiés ut spectacle qui doit réellement déconcerter leur en tendement.
rsions L com-
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emplent ndissant de bras, qui en le cou.
ne dou aire infé urd.
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Alors Johnny dépose gravement sur la plateforme, et pour s’en faire une arme en cas de retour offensif, le vautour qui lui a servi de massue, et s’élance vers le capitaine dont la face de plus en plus se congestionne sous le bâillon. Il tire de sa poche un petit couteau que les bandits ont oublié de lui enlever, et en quelques coups rapides tranche les liens qui, si douloureusement, immobilisent Sans-le-Sou.
‘* Enchanté, capitaine, de pouvoir vous rendre ce léger service, dit-il en terminant l'opération par le bâillon.
— Et moi, non moins enchanté de le recevoir, mon brave Johnny ! ’’ s'écrie le capitaine qui ne pouvait plus compter sur cette délivrance ‘‘ in ex-
Avec la même gravité, l'Américain déficela Marius, en ajoutant, comme variante :
‘ Hé! mon c amarade...je crois que tu avalerais de bon cœur une vaste gorgée d'air...
— Troun de l’air ! J’avalerais biengne une barrique pleine d'eau... s’exclama le Provençal quand son bâillon fut tombé.
‘“ Ma gorge, il est un abîme, un gouffre tapissé d'étoupe ou de charbon de pierre...
‘ Pécaïré ! merci de tout cœur, matelot !
‘Tu sais. tu n'obliges pas un ingrat. ”
Johnny ne l’entendait même pas.
Aidé de Sans-le-Sou, il s’occupait du jeune garcon qui, lentement, revenait à lui, tout endolori, les membres rompus, le pauvre petit ! et plaintivement demandait à boire. 11 fallut lui expliquer que pour le moment il était impossible d’accéder à son désir, mais qu’on allait aviser, le plus tôt possible.
Cependant, malgré la hâte bien naturelle qu’ils
— 2ou —
avaient à sortir de ce charnier, Sans-le-Sou et Marius voulurent savoir à quel prodige ils devaient être libres.
‘“ Car, voyons, entre nous, il y a là-dedans de la fantasmagorie, s’écria Marius interloqué. Moi, j'en avais pour l'éternité, avec leur système d’amarrage, de surliures et de nœuds à faire damner un gabier de beaupré !
— “Yes ! Phantasmagoria, ”” dit avec son calme déconcertant le Yankee.
‘J'ai travaillé dans la partie en qualité de clown chez un prestidigitateur.
‘ C'était avant d’être matelot. vous savez, capitaine, chez nous on fait tous les métiers sans être disqualifié.
Je ne comprends pas clairement, répondit Sansle-Sou.
— Alors, quand on m’eût bien désossé, quand on m'eût bien désarticulé, quand on m’eût bien enseigné toutes les cabrioles et toutes les grimaces qui sont le fond de l’éducation d’un clown, on me montra le tour de la malle indienne.
‘* Vous avez vu faire ce tour.
‘ Un homme, attaché aux pieds et aux mains par les systèmes de nœuds les plus compliqués, est enfermé dans une malle.
‘ Au bout d’un certain temps, ordinairement très court, pour ajouter encore aux difficultés, la malle demeurée sur le théâtre où opère l'artiste, est ouverte.
** L'homme a disparu !
‘Il reparaît au bout d’un moment, tenant, ses liens à la main, et les agitant triomphalement. Ce tour très élégant ne se réalise qu'après un travail acharné, des essais interminables et souvent désespérants. J’y étais devenu très habile, car je
m'affranchissais en un clin d’œil des liens les plus compliqués.
‘* Je me suis rappelé mon truc de clown et il m’a servi en temps et lieu, comme vous le voyez.”
Marius, béant d'admiration, contemplait son camarade, et, pour la première fois, sa faconde méridionale ne trouvait rien à répondre.
‘* Té ! mon bon ! c’est la çose la plus extraordinaire que z'aie vue, avec ma résurrection, dans la salle des morts, à l'hôpital de la Havane, où je m'étais succombé de la fièvre zaune.
‘* À preuve que mademoiselle Friquette, il me ‘* déséqua ”” et me rappela à la vie d'un coup de bistouri ! ”’
Malgré la terrible gravité de la situation, malgré la courbature qui broyait leurs membres, malgré la faim, malgré la soif, Sans-le-Sou, Johnny et Patrick lui-même ne purent s'empêcher de rire à cette saillie du brave moko.
Il continua, heureux de ce moment de gaieté qui du moins était un moment d’oubli :
‘* Ce que tu as fait est bien fait, très bien fait, certainement, puisque nous voici démarrés… Mais, dis-moi, pourquoi n’as-tu pas usé plus tôt de ton petit truc ? ”
Johnny haussa les épaules et par habitude envoya son jet strident de salive de chiqueur endurei :
“ Marius, mon ami, tu commences à perdre le Nord !
“Mais, malheureux ! si j'avais arraché mes mains des liens qui les garrottaient, et dur, c'eût été le moyen de nous faire massacrer séance tenante, ?”
Et Marius, comprenant qu'il venait de proférer une énormité, baissa la tête en disant :
“ Je crois biengue que tu as raison, Johnny, et que je ne suis plus qu'une vieille bête. Mais, assez causé : travaillons !
— Oui, renchérit Sans-le-Sou, travaillons, car nous avons une rude besogne ! ”?
Le soleil, en s’inclinant légèrement, laissait une toute petite place d’ombre, le long du parapet. Le capitaine y installa Patrick et lui dit :
+ Restez là, mon enfant, ne bougez pas et ne vous exposez pas aux rayons du soleil.””
Le petit s’accroupit sans mot dire en regardant les vautours qui par instants se levaient de leur perchoir, tournoyaient, et venaient imprudemment raser d’un coup d’aile rapide la plate-forme aux cadavres.
D'abord déçus dans leur immonde voracité, puis, en raison de leur lâcheté proverbiale, effrayés par ces vivants, ils s’enhardissaient peu à peu en se rappelant que jamais rien d’animé ne sortait de ce lugubre asile de la mort, et que tôt ou tard ils se repaîtraient de ces gens qui les obligeaient à déjeuner par cœur.
Le capitaine aussitôt faisait le tour de ce cirque étrange sans découvrir la moindre fissure par où un rat eût pu s'échapper.
Rien ! pas un trou, pas une crevasse qu’on pût élargir en se retournant les ongles, en faisant saigner sa chair ! Le vieux monument avait hélas ! victorieusement résisté à l’assaut du temps.
La porte était une véritable porte de forteresse. D'énormes panneaux massifs en cèdre, couverts en dedans et en dehors d’une plaque de fer maintenue avec de gros clous rébarbatifs.
Le parapet de briques semblait infiniment moins redoutable.
Les trois hommes, las de tourner ainsi en plein
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soleil dans le lugubre ossaire, ne furent pas lonÿs à constater qu’ils ne pouvaient rien contre la porte ni les murs. .
Maintenant que l’évasion lui paraissait, impossible par en haut, le capitaine regardait obstinément les quatre grilles placées tout en bas, au fond de la partie circulaire de la plate-forme, et où s’entassaient depuis des siècles les ossements des parsis.
En se reportant à la description faite antérieurement de la Tour du Silence, on verra que ces grilles servent à clore des ouvertures aboutissant à des conduits souterrains débouchant eux-mêmes: dans quatre puits parallèles.
Ces puits n’ont guère que deux mètres de profondeur et sont fort larges.
Ils servent à recueillir les eaux pluviales qui tombent avec une surabondance inouie, pendant la saison humide, et par conséquent à conserver l’ossuaire dans un état de sécheresse absolue.
‘* Si nous essayions de passer par là, fit Sansle-Sou.
— Essayons ! ”” répondirent les deux hommes comme un écho docile.
Il y avait tout d’abord une grosse difficulté en apparence insurmontable pour atteindre le monceau d’ossements qui comblait à demi l’espace vide s'étendant sous la plate-forme.
C’est que la distance était de plus de cinq mètres.
Sans-le-Sou en fit la réflexion.
“Alors, il n’y a qu’à sauter, dit Johnny comme si c'était la chose la plus simple du monde.
— Tu es bon, toi ! s’écria Marius.
“Mais si en sautant nous se fichons une entorse, OU nous ne cassons seulement une zambe ou deux, c’est pas ça qui avancera l’évasion.
— Une idée ! ”’ reprit Johnny.
Et en homme qui parle peu, mais agit beaucoup, il saisit les liens qu’il avait tranchés tout à l’heure et qui étaient restés épars sur la plate-forme.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il les rafistola comme il put, les noua, les doubla, les tripla et réussit à en faire une corde longue d'environ quatre mètres. Il prit l'extrémité de ses deux mains, s’accroupit au bord de la plateforme, laissa pendre l’extrémité duns le vide et dit à Marius :
‘* Affale-toi !
— Mais si tu lâches le bout !.…
— Je ne lâcherai pas. ”
Sans ajouter un mot, il saisit la corde et se laissa aller jusqu’à l’extrémité. 11 put alors sans danger lâcher les deux mains et tomber sur la litière d’ossements. Malgré sa vaillance éprouvée, il ne put s'empêcher de frissonner au contact de ces débris qui crépitèrent et se rompirent avec un bruit sec sous le choc.
Johnny n’avait pas bronché.
‘A votre tour, capitaine, eï sans vous commander, ”’ dit-il respectueusement à son chef.
Sans-le-Sou imita Marius et en un moment se trouva près de lui.
‘Eh ! bagasse ! mon bon, comment vas-tu t'y prendre à présent ?
‘Ça ne sera pas facile de t’affaler et de tenir en même temps le grelin.
—- Voilà ce que je vais faire ! ”’ riposta Johnny.
Et sans plus tarder, avec une légèreté infinie, il se laissa tomber à pic, par principes, sur la pointe des pieds.
Patrick, demeuré seul sur la plate-forme, les regardait, et sans se plaindre enduraït les horribles tourments de la soif,
> et se s sans la lipuvée, ct de ec un
imanit se u t'y tenir hnny.
nie, il poin-
es reribles
Ils se dirigèrent vers une des grilles, en trébuchant sur ces débris humains dont le contact, accompagné de crépitements, leur causait d’exaspérantes sensations.
La grille, par bonheur, tenait à peine.
Les mains robustes de Marius l’arrachèrent de l’alvéole de briques où elle était encastrée.
Une ouverture noire se présenta,
Il y eut entre les deux marins une lutte à qui passerait le premier.
“‘ Ce sera moi ! fit Sans-le-Sou tranchant le différend.
— Mais, capitaine...
— À l'attaque, le chef marche le premier. en retraite, il est le dernier.
“Ma place est là, mes amis... laissez-moi donc passer. ””
I s’enfonça intrépidement dans ce trou d’où s'exhalait un fade relent de moisissure, mélé à une violente odeur phosphorée. C'était un conduit en pente très raide, large d’un mètre et sur la paroi duquel Sans-le-Sou glissa rapidement,
Il toucha d’ailleurs presque aussitôt Je fond qui lui parut formé de sable ün, très friable, L'oliscurité eût dû y être complète ; mais, chose étrange, il régnait dans ce puisard une sorte de clarté pour ainsi dire mouvante, en ce sens qu'elle se composait de fumées bianchâtres qui scrtaient du sol érodé par le brusque passage de Sans-le-Sou.
Il y voyait aussi bien
ne qui bientôt alréellement stupéfian-
C'étaient de simples phosphorescences dues à la Présence du phosphore contenu dans tous ces os
et que les pluies avaient entraîné au fond du puisard.
Rien de plus élémentaire et de plus naturel.
Ce pui. ard pouvait mesurer environ trois mètres de diamètre, et sa configuration fit penser à Sansle-Sou que, grâce à la nature sablonneuse du sol, il serait assez facile de percer une galerie qui passerait sous les fondations même de la Tour.
Il appela Marius et Johnny qui s’enfoncèrent dans le conduit et se trouvèrent bientôt près de lui. 11 leur expliqua brièvement son projet et ils se mirent incontinent à l’œuvre.
N'ayant aucun instrument de terrassier à leur disposition, ils grattaient avec leurs mains dans ce sable mou et friable, provoquaient de petits éboulis partiels et ne faisaient pas, en somme, de trop mauvaise besogne.
Sans-le-Sou calculait qu’il faudrait percer environ cinq mètres, au plus, en suivant une certaine inclinaison, pour arriver, en dehors. à la surface du sol.
Etant donnée la nature du terrain, il était raisonnable d’espérer finir ce travail en moins de cinq heures.
[1 faisait dans ce trou une chaleur suffocante ; les trois hommes enduraient les tortures de la faim, de la soif, surtout. La sueur coulait en nappe sur leur corps, le souffle parfois leur manquait !…
Peu importait à ces vaillants! ils allaient de toute leur force, sans un mot de plainte, sans fléchir, soutenus par une énergie de fer, et trouvaient en: core le moment de faire quelque plaisanterie.
Marius avait retrouvé sa blague provençale, e tout en grattant le sol, laissait échapper quelque grosse farce de matelot.
lu pui- ‘* C’est ce qui s’appelle, tout de même, être de fameux lapins !.. pas vrai, capitaine ?..
“Des lapins !. mais pas de gibelote !… et j'en mangerais biengue... arrosée d’une bouteille de nos vignobles de la Rèpe..
‘ Que c’est loin, tout ça, bou Diou ! ”’
ils fouillaient toujours, et le sol: au-dessous d'eux commençait à s’exhausser de près d’un mètre, quand, là-haut, retentirent des cris d’épou- “ante qui leur parvenaient par le conduit souterrain,
** Qu'ésaco ? s’écria Marius.
el.
mètres , Sansdu sol, ui pasncèrent rès de , et ils
a Es — On dirait que Patrick appelle au secours, dit re le capitaine, e petits
— J’y vais ! ”’ ajoute brièvement Johnny en se hissant avec son agilité de clown dans le boyau.
il arrive à l’ossuaire et frémit devant un spectacle réellement terrifiant.
Les vautours, voyant que l'enfant est demeuré seul, et d’ailleurs enhardis par son immobilité, l'ont brusquement attaqué en masse. Ils se sont rués sur lui, à tire-d’aile, en poussant des piaulements aigus, et le pauvre petit, épouvanté, s’est, mis à fuir sur la plate-forme en tournant, avec des
1 ris de terreur.
de la Les hideuses bêtes menacent de leur becet de leurs sriffes la figure de Patrick. ils vont lui cre- ‘er les yeux... le mutiler, si l’on n'intervient pas. lais comment secourir le malheureux enfant, puisil est impossible d'accéder jusqu’à lui et qu’il he peut lui-même fuir la plate-forme sur laquelle il ‘avite désespérément.
Johnny, pour les effrayer se mit à hurler de toula force de ses poumons, et comme cette musi- Hue est impuissante à les disperser, il ramasse un os et le lance au milieu de la bande,
aime, de
er envicertaine surface
ait rai- Loins de
, de tous fléchir, aient en:
mn
Il y a un moment d’arrêt produit par le choc de cet étrange projectile qui arrive en tourbillonnant comme le boumérang d’un natif australien.
Malheureusement, cette intimidation ne dure pas et de nouveau les monstres se ruent à la curée. Johnny recommence à hurler et à lancer les débris humains qui ne manquent pas, on le sait.
Un fémur, après avoir atteint en plein corps un vautour, tombe sur la plate-forme.
Patrick saisit à deux mains ce lugubre engin de défense, et, à son tour, cogne à tour de bras.
Mais cette curée fraîche offerte sans trêve à leur avidité toujours déçue a positivement affolé les vautours,
Se sentant en force, et poussés par leur voracité plus impérieuse que leur lâcheté proverbiale, ils se précipitent de nouveau contre l’enfant.
Celui-ci est bien réellement perdu, quand ses clameurs et celles de Johnny font sortir de leur trou Sans-le-Sou et Marius.
A leur tour ceux-ci frémissent en voyant le péril mortel couru par l'enfant auquel ils ne peuvent porter aucun secours,
‘Et ! saute, mon pigeoun.… saute du haut en bas lui crie Marius.
— Mais il va se briser, ” objecte le capitaine désespéré.
Le Provençal se campe bien d’aplomb sur le lit d’ossements, cambre le torse légèrement en arrière, tend les bras et crie de nouveau :
‘* Asse pas peur, et saute dans mes bras !
“Ma soute aux favots il est solide comme la coque d’un cuirassé... Eh ! zou là ! ”
L'enfant, épouvanté, ferma les yeux et s’élança dans le vide.
Marius, de ses bras d’athlète, le saisit pour ain-
si dire au vol, aussi facilement que s’il n’eût pa: pesé dix livres et lui dit, de sa bonne voix dont une vive inquiétude mouillait l’assent :
“Is ne t'ont pas fait de mal, dis, mon cher petit, c’t'affreuses couquinasses de bêtes ?
“Vrai ! ça me chavirait le cœur en grand, de te voir en pagaille au milieu d'eux... ?”
L'enfant sentit tout ce qu’il y avait d’affectueux ct de dévoué dans cette émotion, dans ce tutoiement étranger à son éducation anglaise,
Et bonnement, spontanément, de ses deux bras il étreignit au col le Provençal, et l’embrassa de tout son cœur.
“Non, mon cher Mar'us, dit-il avec effusion, je n'ai rien ; mais il était grand temps, n’est-ce pas”?
‘Oh ! comme je vous remercie, ainsi que ces messieurs !
— Pauvre enfant ! vous devez avoir bien soif et souffrir cruellement ? fit avec intérêt le capitaine.
— Oui, monsieur ; mais vous aussi... et je ferai de mon mieux pour résister comme vous sans me plaindre, ”?
Les vautours maintenant tourbillonnaient audessus de l’ossuaire, en poussant leurs piaulements aigus, et en s’approchant jusqu’à frôler les trois hommes et le jeune garçon.
“Suivez-nous, mon ami, continua Sans-le-Sou Ë là du moins vous serez à l'abri de nouvelles attaques de ces horribles bêtes dont l’acharnement est, en vérité, inexplicable.
- Et je prendrai selon mes forces ma part de votre travail, ? ajouta Patrick avec une dignité charmante.
Tous quatre descendirent dans le conduit souterrain, et, suffoqués, haletants, les doigts ensanglantés, recommencèrent à gratter le sable.
‘“ Que nous sommes bêtes ! s’écria tout à coup Marius. ;
‘“ Pardon excuse, capitaine. pas vous. mais nous, Johnny et moi.
— Merci, fit le Yankee.
‘“ Dis voir pourquoi notre bêtise ?.…
— C’est que nous pourrions bien emprunter aux macchabées de là-haut quelques-uns de leurs défunts membres pour fouiller.
‘“ Ça ne les gênerait guère, les povres ; et un os long, solide, à tête large, nous rendrait service, en guise de pioche.
— Bonne, l’idée ! observa Johnny avec sa concision habituelle.
‘ Je remonte là-haut chercher les outils.
11 allait s’élancer dans le conduit, quand un bruit sourd, une sorte de plouf ! étouffé, se fit entendre.
“ Hé ! mille milliasses de tonnerres, gronda Marius, qu'ésaco ? encore une fois. ?
Une portion latérale du puisard venait de se détacher d’un bloc et de boucher entièrement le boyau long de trois mètres, qu’ils fouillaient avec acharnement depuis deux heures. :
Tout cet effrayant labeur se trouvait donc à recommencer.
Mais, ce n’est pas tout ! L’éboulement s'était produit de telle sorte que le conduit accédent à l’ossuaire se trouvait par le fait obstrué.
De telle façon qu'ils ne pouvaient plus ni avancer, ni reculer.
Enfin, pour comble de fatalité, l'air devait sous peu leur manquer, et il leur faudrait bientôt périr asphyxiés, s'ils ne parvenaient pas à dégager vivement cette portion qui formait une barrière dont ils ignoraient l’épaisseur.
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ÉL'éonlis de sable, en mettant à nu une nouvelle couche de terrain, avait provoquée de nouvelles et plus abondantes phosphorescences.
Le sol saturé complètement émettait des lueurs qui permettaient aux quatre emmurés de se voir comme en plein jour.
Cette clarté funèbre empruntée aux débris humains était d’ailleurs la seule et bien précaire compensation à leur poignante infortune.
Bien que la situation parût plus désespérée que jamais, ces hommes de fer ne perdirent pas ‘courage et leur énergie grandit encore, s'il est possible, avec les circonstances,
Il y eut un seul mot proféré par le digne chef de ces vaillants :
‘* Travaillons !
Mais le difficile et douloureux fouissement avec les doigts et les ongles dans le sable phosphorescent leur était même interdit.
A la première tentative, il y eut encore un léger éboulis et ils aperçurent un coffre énorme qui, du même coup, venait d'être dégagé,
Ce coffre, en bois très épais, car il rendait au choc un son plein, obstruait le boyau du côté de la plaine.
Le capitaine, interdit, l’examina et ne put retenir une exclamation de stupeur.
Il y avait, au centre, une large plaque métallique fortement oxydée, probablement en argent, et sur cette plaque des caractères parfaitement lisibles à la lueur des phosphorescences,
‘* Mais, voyez donc, Patrick, s'écria-t-il, c'est votre nom : Lennox, duc de Richemond, avec des armoiries.
— Celles de notre famille ! ”’ fit l'adolescent après avoir regardé à son tour la plaque.
À SRE NE Sons
Les ea
Quand Bérar se vit enfermé par Bikanel dans cette pièce mystérieuse dont il ignorait les dispositions secrètes, il fut saisi d'un épouvantable accès de rage.
D'abord parce qu'il avait été battu à plate couture, et que c’est chose fort humiliante, quand on est Bérar, un fakir très renommé, chef redouté des farouches adorateurs de Kali, la déesse de la Mort ; bref, quand on est un des premiers parmi ces personnages occultes de l’Inde mystérieuse.
Ensuite parce que, se voyant enfermé, pris au piège, condamné à périr d’inanition, il pensait que désormais. il lui serait impossible d'accomplir cette mission grandiose à lui confiée par les brahmanes.
Délivrer le capitaine Pennyless, le mettre lui et les siens à l’abri de toutes les vexations, de tous les périls suscités par les agents du gouvernement anglais, assurer leur séjour de tous, pourvoir à leurs besoins et à leur sécurité, voilà ce qui lui tenait le plus au cœur.
Et c’est cette impossibilité qui, plus encore que l’accroc fait à son amour-propre, le mettait hors de lui.
Car cet homme ténébreux, pétri des contrastes les plus violents, tout bon et tout mauvais, meilleur et pire, qui incarnait à la fois le génie du mal et celui du dévouement, qui comptait pour rien la vie des autres, mais était prêt à chaque moment à sacrifier la sienne, Bérar, était à sa façon l’homme du devoir.
Privé de son libre arbitre, volontairement asservi aux initiés du premier degré, à ces pundits qui
dans sposiaccès
> coud on té des de la parmi se.
s au nsait mplir brah-
lui et
tous ‘ment ir à
i Jui
que hors
astes meil- 1 mal en la ent à hom-
Lsserqui
composent l'aristocratie intellectuelle de l'Inde, il était l'instrument qui exécute ; mais l'instrument conscient, intelligent, doué d'initiative, et auquel ces penseurs de génie avaient fourni de formidables moyens.
Comme à ses frères, les autres falirs, on lui avait enseigné les secrets qui tuent ce! eux qui font vivre ; on lui avait appris l'ir sibilté aux fatigues, aux besoins, aux douleiu noral physiques, aux tortures de toutes 507103 : où avait montré cette science qui, sous le nom de magnétisme, endort la volonté humaine, mattrise les tigres, charme les serpents et s'étend jusqu'aux objets matériels.
Et c’est ainsi qu'il était devenu le bras de ces êtres réellement supérieurs, dont l'esprit, toujours en éveil, toujours tendu vers de nouvelles et plus insaisissables abstractions, cherche le plus possible à s'affranchir des matérialités de la vie.
Les adeptes pensent, les fakirs agissent aveuglement toujours et parfois terriblement. On leur demande avant tout de renoncer à leur personnalité.
Puis on leur ordonne, selon qu'il en est besoin, d’espionner tel personnage ou de le servir avec un dévouement absolu ; d’être soldat dans l’armée des Indes ou dans les rangs des rebelles ; de se faire esclave ou de se mettre dans la peau d’un rajah ; on leur ordonne encore de guérir ou de rendre malade, d'aimer ou de haïr, de sauver un homme ou de l’assassiner.. ils obéissent sans un mot, sans un geste, sans une hésitation et sans que rien puisse les arrêter : ni les difficultés, ni le: tortures, ni la mort.
L’obéissance absolue, voilà pour eux le devoir.
Tel Bérar, qui avait rempli avec une formidable ponctualité les ordres si différents donnés par ces
pundits mystérieux, ces adeptes que l’on nc voyait jamais, et dont cependant on sentait, à chaque pas, à chaque moment, le pouvoir infini.
En se voyant réduit à l'impuissance, sa fureur, d’abord terrible, se calma bientôt, et c’est cette idée du devoir accompli qui, chez Bérar, produisit cet apaisement.
En somme, il avait fait tout ce qu'il pouvait. Et s’il ne faisait pas plus, c'est qu'il y avait devant lui des difficultés contres lesquelles il ne pouvait rien !
Il allait donc mourir !
Et cette pensée de la mort, à laquelle de tout temps les adeptes préparent leurs serviteurs, s’empara de son être, à la fois très consolante et très douce.
11 s’accroupit sur le sol, murmura quelques versets des Vedas, continua par quelques formules d’exorcisme, destinées à chasser les mauvais esprits et à rendre les bons favorables.
Cela fait, il s’absorba en un recueillement pro fond, repassa dans sa mémoire les faits saillants de son existence déjà longue et si tourmentée, pui: demeura immokile, dans une sorte d’extase.
Par une sorte d’auto-suggestion que l'habitude a rendue chez eux très rapide et très complète, les fakirs ont la faculté de s'absorber complètement, d'entrer en sommeil et même de s’insensibiliser comme s'ils avaient été soumis à l'hypnose.
Ainsi accroupi, Bérar s’immobilisa comme un ca davre, dans ce réduit silencieux qui avait bien toutes les apparences d’un sépulcre.
De longues heures se passèrent ainsi, sans que la posture du chef des Etrangleurs se fût aucune ment modifiée, sans qu'il eût fait un mouvement, et sans que la vie se fût manifestée autrement que par d’imperceptibles vibrations respiratoires.
on nc ÉTÉ nfini.
ureur, cette duisit
uvait.
ait dee pou-
tout , s’emet très
s ver- -mules is es-
pro illants e, puis:
bitude te, les ement, biliser
un ca t bien
que la ucune ement, nt que .
Ce sommeil devait être pour lui l'avant-coureur de la mort.
Et pourtant, quelque profond qu'il fût, il n’en était pas moins accessible à certaines manifestations extérieures.
C’est ainsi qu’un bruit léger fit tressaillir Bérar, sans qu’un des muscles de son visage se fût d’ailleurs détendu, sans que ses yeux voilés se fussent animés d'un regard.
Le même froissement rauque de granit sur granit emplit peu à peu l'oubliette, et l'entrée secrète fut démasquée par le mouvement de bascule qui s'était produit lors de la fuite de Bikanel.
Une tête émergea du petit escalier, puis un corps porté sur deux longues jambes maigres.
La tête fine, aux traits réguliers, presque délicats, s’encadrait d'une barbe grise séparée en pointes, et le front large, proéminent, disparaissait sous les plis régulièrement croisés de l'énorme turban hindou. Le corps, d'une maigreur vigoureuse était vêtu d'un caftan de laine blanche, léère et d'une éblouissante propreté.
Un petit kandjar à poignée richement ornée de pierreries sortait à demi de la fine ceinture de soie blanche qui serrait le caftan à la taille de ce personnage dont la simplicité n’avait rien de banal. au contraire.
Arrivé sur le plancher de l'oubliette, il secoua légèrement la poussière de ses sandales et son regard à la fois vif et doux se porta sur le fakir immobile.
Puis d'une voix basse, mais bien timbrée, il dit:
‘* Eveille-toi, Bérar. ””
Le fakir ouvrit brusquement les yeux, son corps s'agita et ses traits perdirent leur immobilité,
Il se leva, reconnut le nouvel arrivant et s’écria :
“ Mon maître !… le pundit Krishna !
“ La paix soit avec toi, sahib.
— Et avec toi la paix, Bérar. ”
11 reprit, d’un ton respectueux, en gardant une attitude effacée, pleine de déférence et d’humilité:
‘* Maître, j'ai succombé sans doute par ma faute... j'ai trouvé plus fort et plus rusé que moi
— Je sais Bérar... je sais tout...
— Je mérite l’expiatien et je suis prêt à la subir..
— Suis-moi dans la chambre du Conseil, ”? répondit d’un ton énigmatique le pundit.
Le jeu de l'entrée secrète qui commandait le mécanisme de la porte de l’oubliette avait ouvert cette dernière.
Le pundit sortit à pas légers, mais assurés, traversa ou suivit une série de couloirs et pénétra enfin dans une salle immense, voûtée comme une église, richement décorée de tentures et sur les murailles de laquelle s’étageaient à l'infini des bibliothèques, garnies de volumes par milliers.
À une extrémité de la salle, un dais avec des draperies blanches et bleues surmontait une sorte d’estrade sur laquelle se trouvaient sept fauteuils ainsi rangés : trois à droite, trois à gauche, un au milieu et plus élevé.
Les six premiers étaient en ébène merveilleusement sculpté, le septième, en ivoire avec des figurines de divinités hindoues, fouillées avec cette patience et ce fin qui caractérisent les artistes d’O-
rient.
Le pundit alla gravement s’asscoir sur le siège d'ivoire, un véritable trône, et attendit.
Bérar se tenait humblement près de la porte, quand son maître lui dit de cette voix basse qui prenait à la tête et à la poitrine et s’imposait
le méouvert
cent fois plus que si elle eût éclaté comme un tonnerre :
‘* Reste ici, Bérar, et prends place. ”
Le fakir s’'inclina respectueusement et alla s’asseoir sur une sorte d’escabeau très bas, qui se trouvait avec une douzaine d’autres escabeaux pareils rangés à quelques pas de la ligne des fauteuils.
La porte s'ouvrit doucement et un homme entra. ;
Très vieux, mais d'une vieillesse exempte de décrépitude, le nouvel arrivant, coiffé du turban et vêtu aussi du caftan, s’appuyait sur un bâton.
Grand et maigre, la barbe et les cheveux blancs, la peau ridée, comme recuite, se collait aux os avec un fendillement de rides qui adoucissait plutôt cette face au lieu de la durcir.
Ce vieillard, à demi aveugle, avait son grand nez, Sec comme de la corne, harnaché d’une triomphante paire de bésicles.
Deux hommes, vêtus de simples langoutis et tête nue, le suivent pas à pas. Des fakirs, probablement,
‘La paix soit avec toi, Ram-Thar, lui dit, en forme de bienvenue, le pundit Krishna,
- Et avec toi la paix, Krishna, ”’ répond le vicillard en venant s'asseoir sur un fauteuil d’ébène, pendant que ses fakirs allaient prendre place à côté de Bérar.,
Puis, successivement arrivent de même, en très peu de temps, cinq autres personnages, accompanés d’un ou deux fakirs.
Tous plus où moins âgés, de mise très simple, dédaigneux du faste, et portant uniformément, sur l'épaule droite, le “fil rouge ”’, mince cordeletto en soie, l’insigne de la caste des brahmanes.
Ils prennent place sur les fauteuils d’ébène et s« trouvent ainsi former un groupe qui n’est pas sans majesté, sous la présidence du maître de Bé: rar, le pundit Krishna.
Une particularité se dégage tout d’abord de ce groupe austère, pas banal à coup sûr et dont la simplicité à quelque chose de souverainement imposant.
C’est que tous ces hommes finissent par avoir entre eux une ressemblance, un air de famille encore accentué par des gestes sobres, à peu près identi ques, un maintéen que l’on chercherait, vainement, chez d’autres,
Et pourtant il n’y à rien de saillant dans leur extérieur. 1] semble au contraire que tout en eux ait pris à la longue une douce et fine tonalité grise, une délicate nuance de poussière eu de toile d’araignée qui estompe les contours et donne à ces
vieillards l'aspect d’ombres volontairement effa cées.
Pour ces hommes illustres par la naissance et plus illustres encore par le savoir, qui pourraient prétendre à toutes les dignités, à toutes les joies matérielles, l'extérieur n’est rien.
Ce sont des adeptes arrivés au plus haut degr‘ d'initiation, et dont l'esprit, dégagé de toute en trave, à pu, après d'interminables années d'étude: et de méditations, s'élever au sommet des plu grandioses conceptions humaines.
Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Où et comment vivent-ils ? Leurs noms sont à peine connus d' petit nombre. Chacun d’eux est un “ Sannyasi (qui à renoncé à tout), un ‘“ Yati ” (celui q s'est dompté), un ‘“ Parivradjaca ”’ ( celui qui mène une vie errante. )
La masse du peuple a Pour eux le plus préfond respect mêlé d’une vague et mystérieuse terreur
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Le gouvernement les méconnaît et d’ailleurs les redoute et les déteste. Les conquérants ont toujours instinctivement haï les penseurs.
Du reste, ces hommes d'étude, ennemis du bruit et du faste, de mœurs rigides, et dont l'esprit admirablement cultivé professe la plus large tolérance, se trouvent séparés par un abîme de ces Anvlais brutaux, bigots, bouffis de particularisme ; de ces géants bruyants, encombrants, bourrés de rosbif, saturés d'alcool et ignorants comme des souches.
Néanmoins, le gouvernement de la Reine ne cherche pas à les réduire et tient soigneusement à qu'ils me soient pas molestés.
I comprend d’instinct qu’ils sont une force d’ai tant plus formidable qu'elle est imprécise et ignorée, mais que ces manifestations peuvent, à l’occasion, être terribles.
Car, du jour où l’on touche à leurs croyances, où l’on attente à leurs privilèges, où l’on viole en leur personne la liberté humaine, ils ne connaissent, plus aucun frein.
fs lancent aveuglément, en pleine civilisation, leurs fakirs, leurs fanatiques gardes du corps, et leur font commettre, à titre de représailles, les plus épouvantables atrocités.
On sait, à ce propos, commen: ils vengèrent la mort de ur frère Narindra, et les outrages stupi-
ment imfligés à sa dépouille !
\swis sur leurs sièges bas, immobiles, recueillis,
nes dns un respect qui les absorbaiïit tout en-
ers, les fakirs écoutaient, sans du reste en com-
rendre an mot, l'entretien tenu par leurs maîtres ‘n langage sacré.
Ils comversaient longuement et leurs voix gruves lsaient les motifs de cette réunion qui les avait
appelés de tous les points les plus éloignés de l'Inde.
Tout cela coulait de source, avec une élégante simplicité, sans qu’il fût possible de surprendre sur ces masques austères la moindre trace de surprise ou d’émotion.
C’étaient bien là ces hommes extraordinaires, supérieurs à toutes les passions ct qui les ont concentrées en une seule : celle d'augmenter chaque jour la somme de leur savoir.
Quand ils eurent ains: parlé longtemps, Krishna se tourna vers le groupe des fakirs et dit :
‘* Bérar, à toi de comparaître. ”
Le chef des étrangleurs s’en vint sans faiblesse, comme sans forfanterie, devant ces vicillards qui, de paisibles savants, semblaient. soudain se transformer en juges.
Krishna reprit de sa voix lente et grave :
“ Bérar, tu fus chargé par nous de venger la mémoire de Narindra et l’outrage fait à sa dépouille.
‘* En loyal serviteur, tu t’es acquitté de ta mission avec adresse, courage et fidélité.
“ Egalement chargé de témoigner aux généreux Européens notre gratitude pour le service immense qu'il nous a rendu, ton intervention a été digne de lui et de nous,
‘C’est bien Bérar. ”
Le fakir s’inclina respectueusement, payé au centuple de son zèle et de ses efforts par ces quelques mots dont les pundits sont avares, car ils ne gàtent, guère leurs serviteurs.
Après une pause assez longue, le pundit reprit:
“* Maïs en remplissant ton devoir, c'est-à-dire nos ordres, tu n'as pas seulement été l’instrument aveugle de vengeance et de gratitude,
“Tu as agi en dehors de nous et peut-être, san:
nés de
égante lre sur irprise
aires, t conhaque
rishna
esse, s qui, trans-
a méuille.
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éreux nense digne
cen- Iques > gâprit:
-dire
nent
san:
le savoir, as-tu agi contre nous ! Est-ce vrai, Bérar ?
— C’est vrai, sahib..
— En sauvant les enfants de la duchesse de Richmond, même à la prière de notre ami, le capitaine Pennyless, tu as peut-être fait échouer, au profit de l’ennemi commun, }'Anglais maudit, un plan ordonné par nous, les maîtres.
“Tu as manqué à ton serment et tu vas mourir.
— Je suis prêt, sahib, répondit avec une intrépide simplicité le fakir.
— En raison de ton zèle, de ton dévouement, des services nombreux que tu as rendus à tes maîtres tu mourras de la mort la plus noble que puisse désirer un vrai croyant.
‘“‘ Celle de la “ décapitation sacrée. ”’
— Merci, oh ! le meilleur ct le plus vénéré des seigneurs ! s’écria le fakir en tombant à genoux.
— Qu’on apporte le ‘“ Karivat, ‘’ continua froidement le pundit.
Deux fakirs se levèrent aussitôt et sortirent pour exécuter promptement cet ordre.
Parmi les supplices bizarres et terribles inventés par les Hindous, il y a la décollation volontaire, exécutée par le patient lui-même.
Etre son propre exécuteur, s’abattre résolument et d’un seul coup la tête, voilà, certes qui n’est pas banal.
Notez-le bien : d’un seul coup ! parce que, dans ce cas, le supplicié volontaire est un saïnt ;: sinon il n’est qu’un imposteur dont l'âme, émigrera dans le corps d’un animal impur.
L'instrument de ce suicide est le “ Karivat. ”
C’est une demi-lune métallique sur laquelle glisse un tranchant d’acier très fin actionné de la fa- Çon suivante :
Les deux extrémités de ce tranchant sont munies |? de deux chaînes terminées par une sorte d'étrier.
Le patient s’assied ou se couche, passe la demilune autour de son cou et engage les pieds dans les | étriers.
Cela fait, il donne des deux jambes une violente secousse qui suffit. à détacher la tête du tronc.
C'est un suicide ts en faveur parmi ceux qui ont assez de la +, et qui l'exécutent en grande pompe, d’après les rites sacrés. Quant aux fakirs qui ont démérité, ils se l’appliquent d'autant plus volontiers qu'il est considéré comme une expiation ‘* noble, ‘’
C'est ainsi que, dans la pensée de Krishma et
: des autres adeptes, Bérar, en périssant par le ka-
i rivat, se trouvait du même coup puni et récompensé !…
Les deux fakirs rentraient, portant comme
un fétiche sur une 1
arge couverture de soie blanche le | lugubre instrument taché de rouille et de sang. | Is étalèrent à terre la couverture et Bérar s’installa au milieu, en agençant avec adresse les diverses pièces du karivat qui rendirent un bruit de | ferraille.
1 passa la lunette autour de son col, chaussa les étriers et s’assit, les jambes violemment rétractées sous lui, pour donner le maximum d'effort et s'abattre la tête d’un seul coup.
En homme qui connaît le formulaire invariabl de ces dramatiques cérémonies, Bé
"ar, prêt à agir, attend les paroles sacramentell
es que doit pronon cer l'ordonnateur de la funèbre fête, et le west qu'il doit faire.
Ces paroles, ce sont les ‘* mentrams, ‘’ exorcis mes récités par le pundit.. le geste, c’est la main portée de son cœur à sa bouche.
; munies étrier.
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ariable à agir, ronon e west:
xXoruis- | main
Alors Krishna commença une lente et monotone psalmodie qui dura quelques minutes...
Puis il s'arrêta ct regarda froidement Btrar. Celui-ci, tout crispé, attendait le geste.
Krishna ne fit pas ce signe qui était l'arrêt de mort du fakir.
S’adressant alors à Bérar énervé par cette attente, il lui dit gravement :
‘ Les préceptes du divin Manou enseignent l'humanité, ils ordonner.t de secourir les faibles, et ne sont pas hostiles au pardon...
“Tu as été humain. tu as secouru, malgré leur origine, deux enfants en péril. et pour cela tu n'as pas suivi strictement mes ordres.
‘* À mon tour, je te pardonne, et je t’ordonne de vivre,
C'est bien, maître, je vivrai, répondit Bérar acceptant avec autant de sang-froid l’ordre de vivre que tout à l'heure celui de mourir.
Ce simulacre de mort sera ta seule punition.
‘Et maintenant, mon enfant. à l'œuvre !
Jadis, nous avons chassé de notre scin un misérable, un impur, un fils de true... Bikanel IE
“Nous l’avions laissé vivre parce qu'il est expressément écrit qu'il ne faut pas tuer un brahmane, même s’il est indigne.
“Nous venons cependant aujourd'hui de condamner à mort Bikanel.
‘Ayant découvert qu'il est le violateur des rests sacrés de notre frère Narindra, Bikanel n’est plus couvert par les Ecritures.
Va ! Bérar !... va !.. et sois le vengeur qui Pureera la terre de ce monstre ! ”’
Puis s'adressant aux autres fakirs interdits par l'imprévu de cette scène, il ajouta :
‘Et vous, enfants, préparez-vous à partir sans retard pour le pays des Afridis.
‘Ceux qui font la guerre sainte aux Anglais ont besoin de vous, ”
Certes la découverte, sous les fondations de la | Tour du Silence, du coffre portant le nom ct les [y armoiries de la famille de Richmond était véritablement inouîïe.
Sans-le-Sou ect Patrick songèrent en même temps au trésor de l’aïeul massacré à Cawnpour et confiant ce trésor à un marchand parsi sur l’inébranlable fidélité duquel il savait pouvoir 4 compter.
Mais par suite de quels événements mystérieux ce coffre contenant une fortune éblouissante avait. il pu être caché dans ce lieu lugubre, dont nul ne saurait franchir l’enceinte sans sacrilège ?
Du reste, ils n’eurent pas le loisir de philosopher longtemps sur les causes possibles de cet événement prodigieux.
L'air commença bientôt à leur manquer.
ES 11 fallait, au plus vite, dégager l’entrée du congi duit souterrain, sous peine d’asphyxie immédiate, et c’est à quoi s’employèrent les trois hommes, aidés de l’enfant.
Plus que jamais inrturés par la faim et surtout par la soif, vaguement éclairés par les phosphorescences qui leur donnaient l’apparence de spectres, confinés dans une cavité close où ils pouvaient à peine mouvoir, ils éprouvaient ces sensations atroces de l’asphyxie lente à laquelle ils allaient bientôt succomber.
Ce fut en vérité une lutte formidable contre cette mort qui les environnait de toutes parts, au pro-
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pre et au figuré, mais dont cependant leur indomptable énergie triompha.
La main de Sans-le-Sou, dont les ongles et les doigts saignaient, perça un dernier amas de sable.
L'homme poussa un cri, colla sa bouche à l’ouverture, aspira une gorgée d’air.. de cet air qui arrivait à travers l'ossuaire, et qui le réconforta.
se débattit des bras, des jambes, nerveusement, se dégagea, et grimpa machinalement dans le couloir oblique en criant à ses amis :
‘* Courage ! courage ! ”’
Is se trouva sur l'amas d’ossements chauffés par le soleil qui dardait furieusement,
Là-haut, à perte de vue, sur le ciel d’un implacable gris bleu, planaient, immobiles, quelques crands vautours fauves, pendant que les autres lourdement sommeillaient, sur le parapet, le col rentré, la tête entre les deux épaules.
I y avait dans cette enceinte de la mort, dans cette Tour du Silence, la bien nommée, une solitude tellement atroce, les choses lugubres qui la peu- Plaient prenaient, l'aspect d’un si effroyable abandon, que pour un moment l'énergie de Sans-le- Sou, l'homme de fer, défaillit,
Cela n'eut que la durée d’un éclair.
Il sentit quelques picotements sous les paupières ct une larme brûlante, aussitôt séchée, obscurcit pour un moment sa vue.
Puis il murmura d’une voix brisée :
“Oh ! Claudia !.. Claudia !.… chère aimée... te reverrai-je jamais !.. ”
Et un cri de rage, de souffrance, de désespoir. un cri de bête mutillée jaillit de ses lèvres gercées Par l'infernale chaleur.
l'ontre toute vraisemblance, contre toute possi-
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANS! and ISO TEST CHART No. 2)
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