‹ Les étrangleurs du Bengale [microforme]Chapitre 6 sur 18 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Quand elle reprit ses sens dans la lugubre cabane des fossoyeurs hindous, Mrs. Claudia retrouva aussitôt toute sa lucidité d'esprit,

En un moment, elle se rappela dans leurs plus infimes détails les circonstances qui avaient accc apagné l'horrible drame.

Quelques heures avant l'arrivée du consul américain venant lui annoncer la mort soudaine de son mari, elle avait trouvé, dans sa chambre à coucher, sur le yacht, un petit paquet déposé mystérieusement sur un meuble pendant qu'elle dormait.

Au comble de sa surprise, elle défit ce prquet ec y trouva deux objets dont elle devina sans peine la provenance.

D'abord un flacon d'argent incrusté de pierreries et richement ciselé à la manière hindoue : un véritable objet d'art d'un travail et d'un goût exquis.

Au bouchon métallique le fermani hermétiquement, se trouvait attaché un petit parchemin où étaient tracés ces mots: “Ne pas ouvrir sans avoir lu la lettre.”’

Cette lettre, également écrite sur parchemin, formait la dernière enveloppe du flacon auquel elle adhérait par un large cachet de cire.

Elle enleva le cachet, composé de trois mains ouvertes, disposées en triangle autour d’une fleur de lotus, et lut avidement.

La lettre, assez longue et soigneusement calligraphiée, l'informait des événements qui s'étaient passés dans la prison et concernant plus particulièrement son mari.

Elle contenait, en outre, des renseignements très clairs et très détaillés relatifs au contenu du flacon ct à l’usage qu’elle devrait en faire. Cette lecture produisit sur elle une impression foudroyante.

Et il lui fallut toute son énergie, toute sa vaillance, pour ne pas perdre la tête en apprenant de cette façon extraordinaire ces dramatiques et cruels événements.

On lui recommandait le secret le plus absolu et on la priait de ne pas chercher par quels moyens ce message était parvenu à son adresse.

Elle comprit qu'il suffisait d’un mot imprudent pour compromettre le succès d’un plan si audacieusement exécuté par de mystérieux et téméraires amis.

Elle garda le silence, même vis-à-vis de ses plus dévoués serviteurs, et mit toute sa force morale à attendre, dans une énervante et douloureuse passivité, l’accomplissement des faits.

On sait le reste, depuis le moment où le consul américain l’emmena du yacht à la prison, en compagnie des deux marins, jusqu’à celui où elle fut terrassée par une défaillance bien naturelle.

On ne joue pas impunément de pareilles tragédies, et dans un pareil décor ! Et puis, il y avait cette effroyable pensée qui a chaque seconde la torturait :

“Puisque les savants anglais le croient mort! … Puisque la science des civilisés est impuissante à le faire revivre...

‘ Moi-même, j’ai eu devant lui la poignante sen. sation de l’anéantissement éternel.

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très flalecnte.

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‘* Mon Dieu !.… donnez-moi la force d'aller jusqu’au bout !

‘Mon Dieu !.… faites que le miracle s'opère...sinon, la même tombe nous recevra tous les deux.”

Quand, après sa défaillance, elle vit, penchés sur elle, les bons et affectueux visages des marins, elle se leva et dit d'un ton résolu :

‘Il faut agir ! ”

En même temps une voix hindoue, bien reconnaissable à sa tonalité rauque, enrouée, proféra ces mots :

‘* Prenez courage, noble dame !.…

‘ Vos amis veillent ! ””

Et soudain une ombre agile, silencieuse, pénétrait dans la paillote et se détachait vigoureusement, en pleine lumière.

‘ Le fakir ! s'écria la comtesse de Solignac en reconnaissant l'homme étrange qui lui était apparu sur le yacht.

— Votre esclave dévoué,” fit l'étrange personnage en s’agenouillant avec un respect attendri.

Il se releva aussitôt et, dardant son regard flamboyant sur les fossoyeurs interdits, ajouta :

“Et vous, exécutez les ordres.”

Ils étaient là six indigènes. Ils saisirent leurs outils et sortirent vivement, accompagnés du jakir.

La jeune femme, assise sur un escabeau en rotin, demeura seule avec Marius et Johnny, qui commençÇaient à perdre la tête au milieu de cette émouvante succession d'événements.

Après un quart d'heure de silence tragique, le fakir apparut de nouveau.

‘* Noble dame, daignez me suivre,” dit-il à voix basse.

Les terrassiers venaient de retirer de la fosse le cercueil et d’en dévisser le couvercle.

La forme rigide du capitaine Pennyless apparaissait vaguement à la lueur des étoiles.

“ Pas un cri! pas un mot ! fit le fakir d’un ton respectueux, mais ferme.

“* Vous avez le flacon ?

— Oui !

— Vous vous rappelez bien tout ?

— Oui, tout, répondit la jeune femme.

— C'est bien ! laissez faire.”

Alors, avec une perfection incroyable, il imite le chant du boulboul, le rossignol hindou.

Et brusquement de tous côtés surgissent des formes noires qui accourent, innombrables.

En un clin d'œil, la jeune femme, les deux marins, le corps du Capitaine sont saisis par des mains vigoureuses, mais non brutales, qui les enlèvent.

‘* Silence !.. Silence !…

Les ombres prennent le galop à travers la nécropole et la traversent en un moment.

Des échelles sont dressées le long des murailles. On les franchit et l'on se trouve en dehors des faubourgs.

La jeune femme et les deux marins, toujours transportés à force de bras, en pleines ténèbres, se laissent aller sans un cri, sans un mouvement, sans une protestation,

Cela dure une grande heure.

Mais si nombreux sont les hommes et les relais, que la distance parcourue doit être considérable,

Cette foule silencieuse, agile, haletante, arrive enfin sous de grands arbres sombres,

La course bientôt se ralenti. On pénètre non sans difficultés au milieu de broussailles et de lianes enchevêtrées, où s’élève une construction basse, à peine visible.

Le gros de la troupe s'arrête, Les gens qui transportent le corps de Sans-le-Sou, Mrs. Claudia, Johnny et Marius pénètrent dans le bâtiment largement ouvert.

Ces derniers, tout étourdis, de cette course vertigineuse, sont enfin déposés sur le sol couvert d’épais tapis.

Des lumières brillent partout, éclairant comme en plein jour cette salle richement meublée à l’orientale.

“* Demeurez ici ! ordonne brusquement aux deux marins le fakir qui surgit en même temps comme un diable d’une boîte à surprise.

‘* Et vous, noble dame, veuillez m'accompagner. ?”?

11 ouvre un panneau latéral et fait signe aux hommes qui ont transporté le capitaine Pennyless.

Tous pénètrent dans une pièce beaucoup plus petite, au milieu de laquelle se dresse un lit avec, en guise de matelas, des nattes en rotin.

Le corps du capitaine y est déposé respectueusement et chacun sort, à l'exception de la jeune femme et du fakir.

‘Et maintenant, madame, dit-il brièvement, c'est à vous d'agir le plus tôt possible.

‘* Faites ce que je vous ai dit, et votre époux vous sera rendu.

‘* Vous trouverez là tout ce dont vous aurez besoin.

‘* Soyez sans crainte ! vos esclaves dévoués font bonne garde, et votre sécurité est absolue,

Puis, sans attendre un mot, un signe, il ouvre la porte et disparaît.

Demeurée seule en présence de son mari totrjours inerte, rigide et glacé Mrs. Claudia fait appel à toute sa lucidité, à toute son énergie.

Le capitaine semble endorm:!. Son mâle visage, qui émerge des plis du pavillon bleu étoilé d’'argent, drapé autour du corps, est d'un blanc de marbre. Les yeux sont fermés et les lèvres, à demi entr'ouvertes, laissent transparaître l'émeil des dents.

La jeune femme le contemnle avec un inexprimable regard d'amour et d'espoir, et murmure :

‘* Georges !... mon bien-aimé… la vie pour toi... sinon, la mort pour nous deux ! ”

Alors, sans perdre un moment, elle retire de «a poche le flacon d'argent et le dépose à la tête du lit, sur une petite table où se trouvent divers objets.

Notamment un plateau d'argent, avec plusieurs petits morceaux de cire blanche, un couteau à lame également en argent, des verres, une aiguière pleine d'eau et plusieurs foulards de soie.

Conformément aux instructions qu'elle a reçues, la comtesse pétrit entre ses doigts un peu de cire, de façon à la ramollir.

Cela fait, elle bouche hermét iquement ses narines avec cette cire et se couvre la bouche de deux foulards superposés,

D'une main ferme, elle enlève ie bouchon du flacon et verse dans sa main une partie du contenu,

C'est une liqueur verdâtre, à l'odeur violente, avec un je ne sais quoi de subtil et de pénétrant.

Puis, elle se met à frotter vivement le front et le de rière de la tête de son mari.

L'odeur, de plus en plus forte, est réellement suffocante.

Sans la précation qu'elle a eue de boucher ses narines et de ne respirer qu'à travers un double tissu de soie, la jeune femme, certainement, fût tombée sans connaissance.

Le liquide étant très volatil, sa main est bientôt sèche.

Elle reprend le flacon, le met sous les narines de son mari, et lentement compte jusqu'à cent,

Quelle aïffreuse angoisse ! quels désordonnés battements de cœur, pendant cette opération étrange dont dépend leur salut à tous deux !

Mais, est-ce une illusion ? a-t-elle bien vu ?...ses veux troublés par les vapeurs ne la trompent-ils pas ?

1 lui semble qu'un peu de rouge monte aux bommettes de ce visage livide….

Oui !. oui! c'est vrai !.. la face lentement rougit... les lèvres se carminent et cette affreuse pâleur disparaît,

Oui ! le miracle promis s'accomplit.. le mort va ressusciter,

À demi asphyxiée sous le tissu qui permet à peine l'entrée de l'air dans ses poumons, la comtesse de Solignac laisse échapper un long soupir.

Maintenant elle espère ! elle croit !….

Les tortures endurées depuis vingt heures sont finies.

Plus que jamais elle a besoin de son sanv-froid, car elle doit agir avec précision, sans hésiter, sous peine de tuer ce pauvre corps où la vie n'est, encore qu'un souffle imperceptible.

Elle retire le flacon de dessous les narines, prend un verre et y verse douze wouttes seulement de la mystérieuse liqueur.

Elle ÿ ajoute environ trois cuillerées d'eau qui instantanément deviennent d'ur beau vert éêmeraude.

Cela fait, elle prend le couteau à lame d'argent, introduit doucement cette lame entre les mâchoi. res contractées et les écarte légèrement.

Alors, goutte à goutte, avec d'infinies précautions, elle verse le mélange à l’aide d’une petite cuillère, en veillant attentivement à ce qu'il ne: s’en perde pas la plus minime quantité.

Cette opération très délicate, exigeant une adresse et une patience infinies, dure près d'un quart d'heure.

Pouvant à peine respirer, trempée de sueur, le cœur battant, la pauvre femme est presque défaillante.

Quelques minutes s’écoulent, de ces minutes angoissées qui vous vieillissent de dix ans !

Alors, dans un silence tragique emplissant cette pièce où s’accomplit l’œuvre étrange de cette résurrection, s'élève un soupir.

Un de ces soupirs insaisissables comme celui d’un nouveau-né qui s'éveille.

Ce n’est pas la comtesse qui l’a poussée,

Non !.… c’est lui !.. le mort !… le corps inerte et glacé que les Anglais croient scellé pour jamais dans la nuit du tombeau !

Une seconde inspiration, un peu plus longue, un peu plus forte, soulève la poitrine du capitaine, puis une troisième, et ses paupières alourdies se soulèvent imperceptiblement…

Un rugissement de. joie échappe à la jeune femme qui s'écrie, haletante, folle de bonheur :

“I vit !.. mon Gecrges !.… il vit !..

‘* Mon Dieu, je vous remercie ! ”

Conformément aux indications du fakir elle ouvre vivement la fenétre et la porte afin de balayer les émanations de la mystérieuse liqueur.

Dans la pièce voisine, elle aperçoit, affaissés par la douleur, les deux marins qui ne savent rien et qui attendent, veillant là comme de bons chiens fidèles.

Alors seulement elle fait tomber la cire qui ferme ses narines et enlève les épais tissus qui couvrent sa bouche.

Marius et Johnny la regardent d'un air interloqué, comprenant de moins en moins et la croyant frappée de folie, en l’entendant leur dire :

“Mes fidèles compagnons... mes braves amis.

venez... venez... mon mari. votre capitaine est vivant !…

‘* Vous entendez ? il est vivant !…

Is entrent pour obéir, mais ne pouvant croire à ce miracle malgré une affirmation aussi formelle.

Tout à coup, une bordée de jurons carabinés leur échappe à la vue de Sans-le-Sou.

Les éclats de joie de la jeune femme ont éveillé tout à fait le mort qui se dresse sur le lit, allonge les bras, s'étire et bâille très prosaïquement.…

‘* Bourgasse de troun de l'air... de pécairé !

!.… no! God bless

— Hell damed me !.. no you, captain !...”’

Provençal et Yankee, absolument fous de bonheur, se mettent à danser pendant que la jeune femme se jette au cou de son mari, en sanglotant:

‘* Georges ! mon ami cher bien-aimé !.. vous m'êtes enfin rendu ! ”’

Le capitaine Pennyless, absolument stupéfait devant ces éclats d’une joie désordonnée, en présence de cet élan maladif d'une tendresse nerveuse, finit par dire d'une voix encore mal assurée :

‘* Voyons, que se passe-t-il, ma chère Claudia ?

‘* Où suis-je en ce moment ?

‘Ai-je rêvé, sur le vacht, que j'étais arrêté emprisonné, mis aux fers ?.…

— Capitaine, interrompit d'une voix retentissante le Provençal, c'est véridique et sincère comme le point de midi...

‘ Mais bien plus fort que tout ça : vous êtes mort ! à preuve que les Anglais vous ont enterré et que nous vous avons pleuré... et vous êtes ressuscité, à preuve que la joie de vous voir vivant ‘‘i1”” nous déralinge en grand la fressure !

‘* Pas vrai, Johnny ? ”’

Incapable maintenant d'articuler un mot, l'Américain faisait mouvoir sa tête à la facon d'un magot, pendant que sa bouche crispée par un attendrissement irrésistible et comique, agitait tout drôlement sa barbe de bouc.

‘* Alors je ne comprends plus, reprit le capitaine.

‘ Je me suis endormi dans mon cachot, comme d'habitude, c'est-à-dire très gêné par les fers dont messieurs les Anglais avaient jugé bon de me chargé et je m’éveille ici, libre !…

— Oui, mon ami, libre et vivant, fit Mrs. Claudia, rayonnante.

“Et je vous dirai bientôt, en détail, après quel les abominables tortures endurées par moi qui ne croyais plus vous revoir et qui allais mourir de votre mort.

— Chère Claudia, je vous dois ma résurrection.

—Oh ! je n’ai été que l'instrument passif et zélé d'amis étranges et mystérieux dont le pouvoir et les moyens d'action sont réellement formidables.

‘ C’est ainsi qu’un fakir...”

Avec son sans-façon de génie familier, le fakir entrait à ces mots.

“Le voici! ” fit Mrs. Claudia en désignant l’Hindou avec une surprise qui n’était pas exempte d'’une vague terreur.

Ce dernier était suivi de trois hommes portant des vêtements indigènes, des armes, des provisions.

Arrivé devant le lit où était, couché Sans-le-Sou, le fakir s’inclina en mettant ses mains au-dessus de son front, et dit brièvement :

‘“ Maître, vous êtes vivant ct libre ; ct les adeptes ont payé leur dette,

“* Mais ils ne se regardent pas comme quittes envers vous.

‘ Vous avez de terribles ennemis... dans quelques moments ils vont connaître le secret de votre retraite.

‘I faut fuir.

— Mais je ne sais même pas où aller !

— Fiez-vous à moi pour vous conduire dans un asile où l’on vous oubliera…

‘* Vite !.… vite ! costumez-vous à l'indienne...

— Mais ce sera superbe cette fuite ! s’écria la jeune femme qui maintenant se sentait de force à braver une armée.

— Voici de l’or, des bijoux, des picrreries, continua gravement le fakir.

‘* Malgré votre opulence, vous êtes sans ressources... allez ! dépensez largement, sans compter... le trésor des adeptes vous est ouvert.

—Et le yacht ?.. mon cher ‘“ Pennyless ”, fit le capitaine.

— N'ayez aucune crainte !

‘* Les Anglais ne pourront pas s’en emparer.

“ Le meilleur pilote de l’Inde va, sur un ordre de vous, le conduire en lieu sûr.

— À merveille mon brave fakir !

“Johnny, Marius, allez vous déguiser pendant que la comtesse et moi nous en ferons autant.

— Maître, interrompit le fakir, hâtez-vous !.…. hâtez-vous ! les instants sont précieux.

‘* Car, sachez-le bien, un péril plus grand encore que celui auquel vons venez d'échapper vous menace tous ! ”

La métamorphose fut aussi rapide que complète.

Le comte de Solignac et sa femme revêtirent vivement les costumes orientaux apportés par le fakir.

Il se coiffa d'un somptueux turban tout en mousseline et surmonté d'une aigrette en diamants qui lançait des feux éblouissants. Cela fait, il endossa la petite veste courte en cachemire blanc soustaché d'or, enfila l'énorme pantalon bouffant, également en cachemire, chaussa les fines bottes en maroquin rouge et enroula autour de sa taille une large ceinture de soie écarlate.

Avec sa barbe brune, ses veux noirs, son teint, mat, ses mains fines, ses pieds d'enfant, il ressemblait à s’v méprendre à un de ces jeunes princes que l'Angleterre paye, circonvient ct endort peu à peu pour les évincer tout à fait.

La comtesse avait pris le costume des musulmanes, très précieux pour la circonstance, vu qu'il cachait la jeune femme depuis la pointe recourbée de ses fines babouches brodées d’or et de perles, jusqu'à le racine des cheveux blonds dissimulés sous les voiles qui ne laissaient apercevoir que les yeux.

Dans la salle voisine, s'accomplissait la transformation de Marius et de Johnny.

Depuis c-vils savaient leur capitaine vivant, leur douleur avait fait place à une joie débordante. Ces dangers terribles, dont on les menaçait, et cette fuite éperdue qui allait les emmener au diable, tout cela devenait pour eux une véritable partie de plaisir, une bonne équipée de matelots en bordée franche.

Les marins, en général, ont le génie du céguiserent ; cela tient sans doute à ce que, habitués à ourlinguer par tous pays, ils ont pu voir de près outes les races et tous les costumes de deux htnisphères.

En outre leur profession les rend éminemment bservateurs et développe en eux d'une façon étonnante la mémoire de l'œil.

Aussi, la mascarade qui les ravissait fut-elle, en in moment, frappante de vérité.

à Il'n'y eut plus ni Américain, ni Provençal mais leux musulmans de corpulence héroïque, presque najestueux auxquels un véritable arsenal de cimeerres, de kandjars, de pistolets donnait un air ormidab#e.

Quand le capitaine et sa femme sortirent, ils leur irent un superbe salut militaire et se rengorgèent fièrement, quand Sans-le-Sou leur dit, enhousiasmé :

“Bravo ! Johnny ! bravo ! Marius !… tous os compliments.

‘ Vous êtes admirablement réussis.”

Marius, qui n’avait jamais sa langue dans sa oche, répondit avec un accent carabiné contrasant étrangement avec cet orientalisme :

} ‘Oh ! capitaine, c’est vous qui êtes le plus épinlé, le plus “ suivé ” des fils du Prophète !

‘ Pécaïré !… on dirait à vous voir, avec mada- 1e, l'empereur et l’impératrice d'Afrique, d’Arabie et de Turquie.”

Le fait est que pour un homme.si nouvellement essuscité, le capitaine Pennyless, le merveilleux iéros d’aventure, était tout simplement admirale.

I partit d’un joyeux éclat de rire, auquel s’asocia de tout son cœur Mrs. Claudia qui mainte-

nant se sentait de force et d'énergie à escalader le ciel !

Marius et Johnny les imitèrent à la stupéfaction du fakir, dont la taciturnité hindoue ne pouvait concevoir une telle gaieté, en de paralles circon stances,

Il la jugea même dangereuse, car il s'écria, tout alarmé :

‘* Silence! je vous en prie, silence !

— Oui, mon père Ronchonneau, fit encore Ma:

rius, l'incorrigible bavard,

** On va ferner le panneau de la soute au pain ct amarrer la langue au taquet.

— Oui, reprit gravement le fakir, le silence va vous être imposé pour un temps, à cause de votre ignorance de la langue hindoue.

‘* Vous êtes des croyants qui avez fait nn vœu le vœu de ne pas parler, quoi qu'il advienne... en présence des ‘ natives.”?

‘* Et maintenant, partons au plus vite. not n'avons que trop tardé.”

Ils sortirent sans bruit, et leurs veux s'étant per à peu habitués à l'obscurité, ils aperçurent, sou les arbres, deux éléphants, énormes, vaguement éclairés par la lueur des étoiles.

Sur chacun d'eux, se trouvait attachée, par des sangles, une espèce de cage pourvue de sièges et que l'on nomme ‘* houdah.”?

L'un de ces * houdahs,”" couvert de riches étot fes en forme de minaret, devait servir au capitai ne et à sa femme. L'autre avait pour toiture un: sorte de parasol suffisant pour défendre les voya veurs contre le soleil et la pluie,

Pour accéder à ces appareils uxueusement ornés, une mince et flexible échelle de bambou que l'on emporte pendant le voyage était accotée au flan: de chacun des pachydermes.

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Leur masse imposante, leur aspect inattendu provoquèrent une vive surprise chez les deux marins qui oublièrent la recommandation du fakir.

‘* Bagasse ! mon bon, le beau tas de viande !

— "By God ! ” des mouvements de chair !

— Silence ! ”’ fit le fakir avec un sifflement rappelant celui du cobra en fureur,

À califourchon sur le cou de chaque éléphant, immédiatement derrière les oreilles, se tenait le ‘‘mahout”’, conducteur ou cornac, portant en main le bâton armé d'un croc en fer, qui sert, du reste, moins que la parole, à faire évoluer l'intelligent animal.

Le fakir les désiwna, dans l'ombre, du geste, et, de sa voix basse ajouta :

“ Ces deux éléphants sont les plus forts, les plus braves et les mieux dressés de tout le Bengale.

“ Maître, celui que vous allez monter s'appelle Rama. L'autre qui nous portera s'appelle Scindiah.

“Vous verrez, quel instinct prodigieux, quel courage, quelle endurance.

Nous en aurons besoin, d’ailleurs !

Le capitaine Pennyless, en homme sachant le prix du temps, grimpa vivement le long de la petite échelle qui plia, craqua, mais tint bon.

Il enjamba le rebord du houdah ct dit à sa femme :

‘“ Claudia, mon enfant, veuillez monter.’

Celle-ci l’imita fort adroitement, bien que ses vêtements orientaux la gênassent un peu.

Quand elle fut au bout de l'échelle, Sans-le-Sou la saisit doucement sous les bras, l'enleva sans cffort, et l'assit près de lui dans le houdah richement capitonné.

Pendant ce temps, Marius grimpait sur l'autre

éléphant, et bavard incorrigible, ne pouvait arréter cette réflexion !

‘* Johnny, mon camarade, vois donc : nous montons par l'échelle de tribord, comme des officiers ! ”’

I s'installa, son compagnon l'imita. puis le fakir, et quand tout le monde fut embarqué, on retira les échelles qui furent assujetties à deux crochets ‘ad hoc” au flanc de chaque houdah.

Les mahouts firent entendre un sifflement et aussitôt les éléphants se mirent en marche, Scindiah tenant la tête.

Is allaient d'un pas allongé, bien rythmé, infatigable, aussi rapide que le galop d'un bon cheval, et qu'ils peuvent soutenir indéfiniment,

Is atteignirent et dépassèrent bientôt Doum- Doum, une petite ville de cinq mille habitants, qui est en même temps l'arsenal indigène où se fabriquent les fameuses cartouches auxquelles les soldats anglais apportèrent ces barbares modifications qui rendent effroyables les blessures faites par les balles.

La nuit était toujours épaisse. Il pouvait être deux heures du matin.

Le soleil ne devant se lever qu'à cinq heures et demie, les fugitifs avaient assez de temps pour faire la route et échapper, du moins pour l’instant, à ce mystérieux péril connu du seul fakir.

Les éléphants suivaient cette route qui côtoie l'Hougli entre les deux lignes du chemin de fer, dont l’une va directement à Darjiling, à la frontière du Sikkhim, et l’autre à Burdouan, pour de là ravonner dans toute la partie occident:le de l'Empire. À

Ils faisaient allègrement leurs seize kilomètres à l'heure, en balançant les houdahs auxquels ils im-

primaient, toutes pronei iuns gardées, les oscillations d’un navire.

Confortablement as-is, où pour mieux dire, aux trois quarts couchés, i: comte ce Solienac et sa jeune femme sommeillaient à demi, pendant que, de leur côté, les deux marins, habitués à se reposer, à la diable, dormaient à poings fermés.

Ils passèrent, sans même le soupçonner, en vue la ville française de Chandernagor, dont les séparaient seulement huit cents mètres, la largeur de l'Hougli,

Tehoudan-Nagar, la ville du Bois de Santal, ou Tchandra-Nagar, la ville de la Lune, est un des derniers vestiges de nos possessions dans l'Inde,

Un vestige ct un souvenir glorieux des temps héroïques où notre grand Dupleix cherchait à conquérir pour la France l'empire de l'Inde,

Chandernagor était devenue, pendant la première moitié du dix-huitième siècle, une ville considérable, où des centaines de navires apportaient un trafic énorme.

Dupleix disparu, la malheureuse ville déchut rapidement. Ruinéte par les guerres, isolée de la France, étranglée par les douanes anglaises, n'ayant plus que trois mètres d'eau dans le fleuve, son commerce est nul, car les bâtiments français s'arrêtent à Calcutta,

Ce n'est plus qu’une ville quelconque, une des moins banales peut-être du Bengale, où 23,500 Hindous, sujets de la France, habitent un territoire si exigu qu'il mesure exactement 940 hectares !

Du reste, la colonisation du delta du Gange devait tenter d’autres nations européennes.

À moins de trois kilomètres de Chandernagor se trouve la ville de Tchinsourah qui était jadis une

colonie hollandaise vendue un bon prix à l’Angleterre en 1826.

À quinze cents mètres au-dess is de Tchinsourah, s'élève sur l'Hougli la ville qui porte son nom et qui ne forme plus aujourd'hui, avec Tchinsourah, qu'une seule municipalité de trente-cinq mille habitants.

He:glî fut fondée par les Portugais en 1547 et comme Chandernagor connut des jours d'éclatante prospérité,

Elle fut prise par les Anglais, et il n’y reste plus aujourd'hui d'autres vestiges de l'occupation lusitanienne que l’église ct le monastère de Bandel. Ce sont les deux plus anciens monuments élevés au culte chrétien dans l’Inde septentrionale.

Sans ralentir leur allure, les éléphants franchirent le pont qui traverse le fleuve en face de Tchinsourah et prirent sans désemparer la route qui s'enfonce dans la jungle et court dans la direction de l'Est.

Bien que tout fût absolument calme, le fakir, en dépit de son sang-froid habituel, manifestait une vive inquiétude.

À différentes reprises, il fit arrêter le cortège. Retirant alors l'échelle en bambou des crochets qui la maintenaient au houdah, il l’appliquait au flanc de son éléphant, Scindiah.

D'un bond de clown, il touchait terre, se mettait à plat ventre, collait son oreille au sol et écoutait anxieusement.

Puis il remontait avec son agilité d’acrobate, et méditait laborieusement pendant que ses deux compagnons sommeillaient,

Enfin, une teinte lilas clair apparut au-dessus de l'horizon. En quelques minutes, cette jolie teinte s’accentua, passa au violet, puis au pourpre vif, aux reflets d'incendie.

Le soleil allait se lever.

Les éléphants qui avaient fait, sans désemparer, plus de cinquante kilomètres, en trois heures, commençaient à souffler.

On était en pleine jungle, c'est-à-dire en plein pays sauvage et, à l'exception d'une bâtisse enlouie sous les lianes et les plantes grimpantes, il n'y avait aucune habitation à plus de cinq licues à la ronde.

Les éléphants s’arrêtèrent d'eux-mêmes, comme des chevaux de poste à un relais.

‘ C’est le bungalow de Ramnagar,” fit le fakir.

‘* Nous sommes arrivés. descendons."’

Le dak bungalow est une institution jadis des plus prospères et que la multiplication des chemins de fer, dans l'Inde, aura bientôt ruinée.

C’est, à proprement parler, le gîte d'étape, l’hôtellerie, le caravansérail, où les voyageurs trouvent, sur les routes désertes et loin des centres civilisés, le vivre et le couvert,

Bâties et entretenues par le gouvernement anglais, sur toutes les routes de l'empire colonial, ces maisons sont tenues par un khanéama ou cuisinier, personnage autrefois arrogant jusqu'à l'insolence, et aujourd’hui bien adouci par la concurrence du chemin de fer.

Du reste, si quelques-unes sont jolies, confortables et fort bien aménagées, la plupart n'oifrent que le gîte sur des lits de fer fourbus ou des divans en rotin. Cela coûte environ deux francs cinquante par jour.

Quant aux repas composés invoriablement de chicken-curry, poule au riz, d'œufs: et de café, ils sont tarifés au même prix que la chambre : deux francs cinquante.

La poule est maigre, le riz avarié, les œufs suspects…

C'est la famine si l’on n'emporte pas ses provisions.

Les Anglais, .:ens pratiques et amis de leurs aises, n'y manquent jamais. Voyageant à petites journées, aux frais de la ‘‘Princesse,”” ils emmènent vaisselle, argenterie, literies complètes, vins, conserves, objets de toilette, tout le nécessaire et tout le superîlu, n'empruntant au dak bungalow que ses quatre murs.

Les mystérieux amis des fugitifs, bien que pressés par les événements, avaient pu pourvoir à i'essentiel,

Ils avaient entassé à la hâte, au fond des houdahs, quelques victuailles de choix et, trésor inestimable, quatre petits matelas cambodgiens si commodes et tenant si peu de place.

Donc le séjour au bengalow de Ramnagar fut aussi confortable que pouvaient le désirer des voyageurs endurcis,

Du reste, ils étaient, malgré leur vigueur, rompus de fatigue, et tous, après un repas sommaire, s’endormirent dans les chambres hermétiquement closes.

La journée se passa sans incidents. Quand le soleil sur son déclin eut perdu sa terrible chaleur, on se remit en route dans la direction de l'Ouest.

Peudant des heures et des heures les éléphants soutinrent vaillamment leur allure.

La distance entre les fugitifs et leurs ennemis devait être considérable, quoique le fakir manifestât toujours, de temps à autre, une vive inquiétude.

‘Où nous conduis-tu, ami ? lui avait demandé à plusieurs reprises Sans-le-Scu.

— J'ai promis de vous amener en bonne santé là où les pundits règnent en souverains maîtres.

‘“ Un de ces vieux temples, grands comme une

ville, et où règnent l'abondance, la paix, la sécurité.

‘* Là, vous serez à l'abri de toute poursuite, car la police anglaise en ignore la disposition secrète connue de nous seuls, et gardée jalousement depuis la conquête.

“C'est à que les plus illustres proscrits de nos grandes guerres ont trouvé un asile inviolable, et ont pu vivre des années.

—Ést-ce bien loin ?

— Îl faut au moins quatre nuits de marche forcée.

— Eh bien ! va pour quatre nuits ! ”* fit gaiement Sans-le-Sou qui semblait ne plus se souvenir des lugubres aventures ayant accompagné son arrivée dans l'Inde.

Ni lui, ni sa charmante femme qui montrait une endurance prodigieuse et une magnifique égalité d'humeur.

Et pourtant, rien n'est moins gai que ces courses éperdues, la nuit, encaqués dans une boîte, sur la mouvante échine du colosse, et qui finissent par produire une écrasante fatigue.

Cette seconde nuit s'écoula sans incident. On passa la journée qui suivit au bungalow de Kitta, puis on se remit en marche au coucher du soleil,

Les fugitifs étaient alors à plus de cent soixante kilomètres de Calcutta.

Ils marchaient depuis environ quatre heures. Depuis longtemps ils avaient, franchi à niveau la voie ferrée qui va de Bombay à Barakar ct cheminaient à travers la jungle.

Tout à coup l'éléphant Scindiah, qui marche en tête, s'arrête, dresse les oreilles, darde sa trompe en demi-cercle et manifeste l'inquiétude et la colère.

Son mahout essaye vainement de le calmer et de le faire avancer.

L'intelligent animal demeure immobile comme un roc.

En même temps un rapide sillon de lumière raye les ténèbres, accompagnant un coup de feu assourdissant.

C'est tiré là, tout près, à quelques pas, sous un épais rideau de bambous qui bordent la route.

Scindiah, blessé, fait entendre un cri vibrant comme un froissement de cymbales et se rue en avant.

Mais alors de nouveaux coups de feu, assez ncmbreux, éclatent en tête, et des deux côtés.

Les fugitifs sont tombés au beau milieu d’une embuscade. .

Quelques balles ont frappé la charpente des houdas avec un bruit sec, bien caractéristique.

Les deux éléphants sont atteints, car ils poussert avec fureur leur cri terrible, ce barrit que l’on n'oublie jamais quand on l'a une fois entendu.

Arrachés à leur somnolence par les détonations, les fugitifs saisissent leurs armes et se préparent à une défense vigoureuse.

Malheureusement ils ne voient rien et ne peuvent qu'attendre passivement le corps à corps dont ils sont menacés.

À quoi bon brûler inutilement sa poudre dans les ténèbres quand on n’a pas d'autre but que la fugitive lueur d'un éclair.

Beaucoup de femmes eussent poussée des cris d’effroi, se fussent accrochées à l'homme en appelant au secours.

Mrs. Claudia, digne épouse du vaillant Pennyless, arma froidement une petite carabine à répétition et demeura impassible, cherchant à percer d’un regard l’opacité des ténèbres.

Brusquement une seconde décharge éclate et Scindiah, blessé de nouveau, fléchit, puis oscille, prêt à s’abattre.

“* Tonnerre ! gronda Marius, il en tient dans ses œuvres vives, le pauvre ! ”’

En même temps, une voix éclata dans la nuit.

“* Hardi ! my boys !.. hardi ! nous les tenons.”

A ces mots une troupe nombreuse de cavaliers surgit des bambous et entoure les deux éléphants.

Mrs. Claudia, distinguant vaguement la robe claire d'un cheval, épaule vivement et fait fou.

Le cheval frappé en plein corps, se dresse comme un animal héraldique et s'abat sur son cavalier.

“Bravo ! Claudia s'écrie Sans-le-Sou en ponctuant ses paroles d'un coup de carabine.

Marius et Johnny se mettent de la partie et, font un feu d'enfer sur le groupe mouvant déconcerté par cette foudroyante riposte.

‘* Hell dam me ! hurle la voix, ces éléphants de malheur ne tombent pas !

‘* Allo, boys, broyez-leur les jambes.

— Mais je connais cet organe de corbeau cmhumé,” songea Sans-le-Sou en envoyant au jugé un coup de carabine à ce personnage.

La grosseur de l'éléphant, jointe à sa prodigieuse vitalité, le met généralement à l'abri des projectiles ordinaires.

Il faut, pour le jeter à bas, une balle de très gros calibre poussée par une charge de poudre dépassant vingt grammes.

Encore, le chasseur doit-il viser soit l’orcille, soit la tempe, soit l'os frontal quand la bête lui présente la tête bien en face,

11 y a encore le coup de Ia jambe, bien connu des professionnels et qui met l'animal absolument hors de combat.

L'éléphant qui a une jambe brisée tombe dès qu'il essaye d'avancer et il devient une victime facile.

En entendant cet ordre barbare donné par l'inconnu, le fakir frémit,

Les éléphants une fois à terre, les fugitifs se trouvaient à la merci de leurs ennemis, et les adeptes feraient retomber sur lui la cause de la catastrophe. Alors, il n'hésite pas à jouer le tout pour le tout.

D'une noix éclatante il jette un ordre rapide aux mahouts :

‘* A travers la jungle, mes enfants !

Seindiah, grièvement blessé, mugissait de façon effroyable, et Rama excité, furieux, à demi fou, poussait aussi des barrits retentissants.

Sans essayer de les calmer, les mahouts leur assénèrent brutalement quelques coups de crocs et leur crièrent de partir sur la droite.

Alers ils se ruèrent avec l'irrésistible impétuosité de la brute sur le cercle des cavaliers, culbutèrent les bêtes, assommèrent à coups de trompe les hommes au passage, et trouant, comme des chaumes de blé, le taillis de bambous, s'élancèrent éperdument dans la jungle.

Maintenant, Rama tenait la tête. Scindiah le suivait avec difficulté, boitant tout bas et gémissant plaintivement.

Le fakir comprenant que s’il s’arrêtait il ne pourrait plus repartir, pressait tant qu'il pouvait l’allure du pauvre animal dont il voulait du moins utiliser l'agonie pour le salut commun.

Au pas allongé, au pas de route, avait succédé un galop nerveux, convulsif, plein de saccades et de soubresauts.

On allait au hasard, à travers les graminées

géantes, les lianes enchevêtrées aux branches des soundaris et des djaror is à travers les fûts des talipots et les odornntes broussailles des canneliers et muscadiers.

On allait en cou, de vent. on allait en trombe, les houdahs tressautant sur les échines, s'accrochant à tous les obstacles, ayant laissé depuis longtemps les rideaux, les tentures, les parasols, et réduits à leur plus simple expression de cages en bois,

Les fugitifs, SeCOUËS, ballotés, culbutés, lancés les uns sur les autres, se cramponnaient désespérément, et attendaient crispés le moment où les éléphants à bout de souffle alloient s'effondrer,

Après une galopade infernale qui dura bien une heure, le pauvre Scindiah succomba,

I S'écroula tout d'une pièce, en lançant une dernière fois son appel de trompette, et en projetant rudement, à travers les herbes, son mahout, le fakir et les deux matelots.

Rama, voyant tomlr son camarade, s'arrêta en même temps.

Déjà se relevaient les quatre hommes que leur triomphante culbute n'avait pas endommavgés,

Le mahout, sanglotant, se jetait sur l'animal agonisant, lui parlait avec de petits mots de tendresse, et essavait d'étreindre à deux bras sa tête monstrueuse,

Pendant que Rama, le flanc houleux, la bouche écumante, s'arrêtait, soufflant à pleine trompe. Sans-le-Sou, heureux d'être enfin soustrait à cette gymnastique furibonde, disait à sa femme :

‘Ne vous a-t-il pas semblé, chère Claudia, re- Connaître cette voix qui ordonnait le massacre de nos montures ?

— Peut-être... je ne sais trop.

— Eh bien ! cette voix à l'accent yankee, assez rare ici, en pays anglais, est celle de mon ennemi intime, celui qui prétendait à votre main, ct qui n’a jamais pu me pardonner d’être devenu votre époux.

— Jim Silver, alors.

— Oui, le Roi €: l'Argent, qui cherche sa revanche.”

Un bruit formidable, précédé de coups de sifflet stridents ! coupa la parole à la jeune femme.

On eût dit le sifflet d'une locomotive accompagnant le fracas de wagons projetés les uns sur les autres, se culbutant, S'écrasant, s’anéantissant.

La première pensée du capitaine Pennyless et de ses Compagnons fut. de s'élancer vers le lieu où avait éclaté ce formidable tumulte.

Une catastrophe terrible venait de se produire dans le voisinage. 11 y avait là des malheureux qui réclamaient des soins urgents, et le bon cœur des fugitifs les poussait invinciblement, eux que de graves périls menaçaient, à cette mission de dévouement et d'humanité.

Malheureusement la jungle est absolument impraticable pendant la nuit.

Il leur fallut donc attendre avec cette fiévreuse impatience l'arrivée du jour.

D'autre part, les ténèbres, au milieu de ce fouillis de végétaux, leur étaient insupportables.

Aussi, le fakir pressentant leur éncrvement, alluma quelques brindilles, put, à leur clarté, trouver quelques morceaux de bois résineux et leur procurer à tous un peu de lumière,

L’éléphant Scindiah finissait d’agoniser, Le pauvre animal avait été criblé de balles dont une au moins avait déterminé sa mort, en coupant à son col une des veines jugulaires.

Son camarade Rama, bien que tout couvert de Sang, paraissait moins grièvement atteint.

Sans-le-Sou, muni d’une torche, examina d'abord ses jambes et les trouva moins malades qu'il n'eût osé l'espérer, étant, donné l’ordre sauvage de viser de préférence à cet endroit,

I y avait bien de-ci de-là quelques trous, Mais les projectiles, de très petits calibre, avaient passé à travers les muscles sans léser, par bonheur, les OS,

Une de ces blessures, pourtant, semblait le faire beaucoup souffrir, Elle saignait abondamment à l'articulation de la jambe et du pied, et arrachait à Rama des grognements de colère ct d'impatience.

Puis il soulevait, en l’agitant par petites saccades, l'énorme pilon, avec ce veste d'un chat qui vient de se brûler.

Mrs. Claudia, la première, aperçut à la lueur de sa torche une grosse protubérance, en forme de tumeur, d'où le sang jaillissait en un filet vermeil.

Soudain apitoyée, elle dit à son mari :

‘ George, mon ami, voyez donc... tenez, là...pauvre animal ! comme il doit souffrir.

‘Si on pouvait le soulager.

—Je vais essayer,’ répondit le capitaine.

NII

Pendant que le fakir aidé de Marius, de Johnny et du mahout tentaient de retirer les sangles qui attachaient le houdah au cadavre de Secindiah, Sans-le-Sou pria sa femme de tenir la torche, et résolument tenta l'aventure.

Le mahout de Rama était descendu de son poste, sur l'échine, et debout près de sa bête, lui parlait affectueusement.

Sans-le-Sou, à son tour, s'approcha, caressa la trompe qui se roulait et se déroulait et tira le petit kandijar qu'il portait à sa ceinture.

I'approcha la pointe de la tumeur et, poussant de toute sa force, l'incisa d'un seul coup,

Certes, il y avait un danger réel,

L'éléphant pouvait ne pas comprendre le but de cette opération qui lui apportait un surcroît de douleuf; prendre la chose du mauvais côté, être saisi de fureur et aplatir, comme une poire tapée, l'opérateur, sous son pilon,

Mais Sans-le-Sou avait compté, non sans raison, sur l'intelligence du brave animal.

Sous la morsure de l'acier, Rama poussa un cri formidable.

SOHUINES 00

Puis il se mit à trembler, mais resta immobile,

Un énorme caillot de sang jaillit de la plaie. Alors Sans-le-Sou y introduisit le doist et sentit un corps dur.

Pendant ce temps, le mahout parlait à l'éléphant qui haletait comme une locomotive et dont la masse énorme vibrait.

Maloré sa vaillance, Mrs. Claudia s'était sentie pâlir en voyant le danger couru par son mari.

Car, en somme, il suffisait, chez l'éléphant d'un moment de méprise ou simplement d'humeur, pour amener une irréparable catastrophe,

Avec son beau sang-froid, Sans-le-Sou essaya d'arracher le corps étranger qu'il reconnut être une balle arrêtée dans l'articulation.

A force de tirer, de pousser, de farfouiller, il y réussit après une série d'efforts dont la violence le mit en sueur.

La balle tomba. Probablement qu'elle pressait un filet nerveux et par cela même causait une douleur intense à l'animal. Car, aussitôt après l'extraction, il poussa un long soupir et sembla tout à fait soulagé.

Alors il appuya l'extrémité de sa trompe sur la plaie, fit une aspiration, rejeta le sang et recommença trois ou quatre fois ce petit manège,

Cela fait, il releva sa trompe, la promena doucement sur la figure, le cou, les mains de Sans-le- Sou, comme s'il eût voulu le caresser, ou plutôt pour se pénétrer des émanations propres du capitaine et de son odeur particulière.

Sans-le-Sou, de son côté, passa la main sur l'appendice mobile et dit quelques mots au colosse qui releva ses deux oreilles, comme pour bien enregistrer cette voix amie,

Le mahout, enchanté, reconnut que Rama, ainsi débarrassé, pouvait marcher presque aussi bien qu'auparavant.

Quant au fakir, il dit de sa voix gutturale :

‘ Maître, en sauvant Rama, vous vous êtes fait de lui un ami dévoué qui vous aimera plus qu'un homme et vous obéira mieux qu’un chien.”

Le jour commençait à poindre.

Sans-le-Sou et sa femme n'avaient pas oublié les bruits effrayants entendus une demi-heure aupara-

vant, et auxquels avait succédé un silence de mort.

Ils résolurent de se rendre au plus court sur le lieu probable de l’horrible catastrophe qu'ils appréhendaient.

Le pauvre Scindiah étant mort, c’est à son camarade Rama qu'était dévolu désormais le transport de la petite troupe.

Le houdah primitivement destiné au capitaine et à sa femme recevrait également les deux marins.

Marius et Johnny se défendaient de cet excès d'honneur, alléguant qu'ils iraient fort bien à pied.

Sans-le-Sou d’un mot trancha la situation.

‘* Je commande ici comme sur le yacht, n'est-ce pas ?

—Assurément, capitaine.

— Eh bien ! je vous ordonne d’embarquer.

Ce qui fut fait. Sommairement vêtus d’un langouti qui leur permettait de se faufiler comme des couleuvres à travers les fourrés, et d’ailleurs piétons infatisables comme la plupart des Indiens, le mahout de feu Scindiah et le fakir marchaïent à pied.

Quelque diligence qu’ils fissent, il ne leur fallut pas moins d’une heure pour arriver.

Les prévisions des Européens ne les avaient pas trompés.

C'était bien une catastrophe de chemin de fer, d'autant plus terrible qu'elle s’était produite en pleine jungle, entre deux stations très écartées, Join de tout secours,

Ils arrivaient les premiers devant l’effroyable amas de débris qui s’étageaient, prêts à s’écrouler, en morceaux informes d’où jailissaient des cris, des râles, des bruits funèbres qui fendaient l’âme,

Dans le bas d'un petit talus, gisait, les roues en l’air, la machine qui avait broyé, dans sa chute, le mécanicien anglais et son chauffeur indigène.

De-ci, de-là couraient éperdus quelques rares survivants incapables, dans leur affolement, d’apporter le moindre secours.

Sans chercher la cause fortuite ou criminelle de ce désastre, Sans-le-Sou, les deux marins et Mrs. Claudia elle-même, sans craindre d’ensanglanter ses mains délicates, s’attelèrent de toutes leurs forces aux débris, pour arracher du moins à cette mort atroce quelques-unes de ces pitoyables victimes.

Tout en travaillant avec acharnement, Marius fit cette réflexion :

‘“ Eh ! capitaine... c’est un train de povres..rien que des moricauds... pas un blanc...

— C’est juste !

‘“ On dirait un convoi d’émigrants.

‘ Eh ! voyez donque, sans vous commander, capitaine, comme ils sont maigres !

‘* Des squelettes, quoi ! ”

Les membres décharnés, les faces parcheminées, les torses cerclés de côtes en saillie apparaissaient aplatis, broyés, anéantis.

Jusqu'à présent les dévoués sauveteurs ne recueillaient que des cadavres, et en quel état !

Cependant des cris déchirants partaient sans relâche de dessous une plate-forme échouée dans l’entre-voie.

Une voix jeune, une voix d’enfant appelait au secours en excellent anglais et d'un ton navrant qui vous fendait l’âme.

Sans-le-Sou et Claudia y coururent les premiers.

‘* Courage, on vient à votre aide,” cria le capitaine.

Il essaya de soulever d’un bout, la plate-forme, et malwré sa vigueur ne put même pas la remuer.

‘* Johnny ?..… Marius !… vite, mes amis...” criat-il aux marins.

Tous trois s’attelèrent et tirèrent à se briser les muscles ; malgré leurs efforts, l'obstacle demeura immobile.

Et des cris d’enfants jaillissaient toujours, de plus en plus déchirants, de plus en plus faibles aussi, malheureusement.

‘“ A l’aide !.… à l’aide !… par pitié...

‘ Oh ! j'étouffe..

‘“ Mon frère !… Sauvez mon frère !…

‘ Patrick !.… Patrick !.… réponds-moi !.…

‘ [lne parle plus !.. il ne m'entend plus !.…

‘“ Patrick !… c’est moi... Mary !.…

‘* Au secours !… je meurs !… au secours !…

‘“ Mon Dieu !.. ne nous abandonnez pas !.….

Mrs. Claudia, le cœur brisé par ces plaintes navrantes était tombée à genoux, se tordant les mains de désespoir, les yeux pleins de larmes.

Sans-le-Sou eut une inspiration de génie.

‘“ L’éléphant !… À moi, Rama !

Entendant son nom prononcé par cet homme à peau blanche qui lui avait fait tant de bien, le bon animal s’avance vivement, en posant avec une précaution et une adresse inouïes ses pieds au milieu des débris.

Sans-le-Sou lui caresse doucement la trompe, lui parle avec des inflexions affectueuses et, lui montrant la masse de bois, essaye de la soulever.

Rama fait de la trompe deux ou trois fortes aspirations qui jaillissent bruyantes.

“Ourmph!.. Ourmph ! Ourmph ! ”

Puis il a une subite contraction du front et des oreilles et ses petits yeux finauds s’allument.

11 a compris ce que son nouvel ami attend de lui.

Alors, lentement, sans se presser, avec une adresse et une vigueur inouïes, il engage sa trompe sous le rebord de la charpente et la soulève peu à peu, comme avec un cric.

L'air et la lumière pénètrent aussitôt sous l'obstacle où agonisaient les pauvres enfants.

‘* Courage ! s'écrie Sans-le-Sou, courage ! ”

En même temps il se glisse entre les débris maintenus immobiles à quarante degrés par l'éléphant. Il sent un corps délicat couché dans l’entre-voie,

Il le prend avec précaution, l'emporte et le tend à Marius auquel il crie :

** En douceur, mon ami.’

C’est un bel adolescent complètement évanoui, et si pâle qu'on le croirait mort.

Sans-le-Sou retourne au fond de cette sorte d'appentis, et guidé par les plaintes trouve un second corps.

Il l’apporte et le présente à sa femme en disant:

‘* Prenez soin de cette enfant, ma chère Claudia. ”

C’est une ravissante jeune fille dont les admirables cheveux blonds apparaissent parsemés de terre et de graviers, et dont les grands yeux bleus, rougis par les larmes, ont une poignante expression de terreur et de souffrance.

Elle n’a plus de voix, et c'est à peine si à ce doux contact de femme, si à ces paroles émues qu'elle perçoit difficilement, si à ces soins qu'on lui prodigue, elle peut répondre par un mot :

‘ Merci, madame... oh ! merci !…

‘ Sauvez mon frère ! ”

Il n’y a plus personne sous la plate-forme.

“ C’est bien, Rama ; laisse aller, mon ami,” dit Sans-le-Sou à l'éléphant.

Et celui-ci, comme s’il eût compris cet ordre proféré en français, laisse retomber doucement le lourd assemblage de poutres et de planches.

Après une petite claque d’amitié sur la trompe de cet auxiliaire si docile et si puissant, le capitaine aide sa femme à soigner l'adolescent qu’il vient de sauver.

Mrs. Claudia lui fait respirer un petit flacon de sels qui ne la quitte jamais.

Le capitaine lui frictionne les mains, les bras et les tempes.

Ma!'eureusement, tous leurs efforts sont pour l'instsait inutiles.

La jeune fille éclate alors en sanglots et s’écrie d’une voix brisée :

‘ Oh ! madame... est-ce que mon frère... mon Patrick serait mort. non ! c’est impossible...

‘“ Nous sommes déjà si malheureux !

— Calmez-vous, mon enfant, répond avec son exquise douceur la jeune femme.

‘“ Non, votre frère n’est pas mort... nous alles le rappeler à la vie...

__Que vous êtes bonne ei quelle reconnaissance nous vous devons ?.….

‘“ Pensez donc, madame, nous sommes seuls...

nous avons perdu, il y a huit jours, notre mère assassinée….

— Pauvres enfants ! murmure la jeune femme dont l’œil se mouille d’une larme.

Et nous allions, dans ce convoi d’émigrants, rejoindre à Peschaver notre père, officier au régiment de Gordon.”

Mrs. Claudia pressentait l’atroce misère de ces enfants réduits ainsi avec les meurt-de-faim.

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