‹ Les étrangleurs du Bengale [microforme]Chapitre 7 sur 18 · D. RL · texte numérisé non relu

D. RL

LA

Mary continuait, sanglotant toujours.

‘* Le train, qui marchait pourtant bien lentement, a déraillé.….

‘“ Nous avons senti un grand choc... nous nous sommes jetés au bras l’un de l'autre... croyant que c'était la fin... et puis... je ne sais plus...

— Prenez courage, mon enfant, dit à son tour le capitaine.

‘ Cette catastrophe, qui fait, hélas ! tant de victimes, terminera, n’en doutez pas, les injustes souffrance: que vous endurez.'?

Le fakir, les deux marins et les deux mahouts qui pendent ce temps essayaient de dégager quelques malheureux hurlant sous les débris, revenaient en courant, après s'être écartés un peu.

‘* Alerte ! Sahid... alerte ! cria le fakir.

— Quoi ?.. Qu’'y a-t-il ?

— Un train de secours arrive et stoppe en ce moment.

‘II amène des soldats-pionniers, des policemen et certainement des magistrats...

— Alors, fit Sans-le-Sou, il est prudent de battre en retraite.

‘Je suis très connu là-bas...

‘* Mais qu’allons-nous faire de ces deux enfants?

— Pouvez-vous le demander, mon ami ? dit la comtesse avec vivacité.

‘* Mais je compte bien les emmener avec nous...

‘ Voyez ! c’est à peine si ce pauvre petit commence à ouvrir les yeux.’?

Les paupières de Patrick se soulevaient, en effet, imperceptiblement, et un souffle insaisissable s'exhalait de ses lèvres.

“Il vit ! il vit ! s’écria Mary en saisissant une main de Mrs. Claudia et en la serrant nerveuscment.

— Alerte !… alerte ! ” fit de nouveau le fakir en laissant tomber sur les enfants un étrange regurd.

Sans-le-Sou, comprenant l’imminence du danger qu'il courait à être reconnu, saisit Patrick, l’enleva comme une plume, franchit lentement l'échelle collée par le fakir au flanc de Rama, et déposa, avec d’infinies précautions, le jeune garçon dans le houdah.

‘* A votre tour, mon enfant, dit-il à Mary.

‘ Vous sentez-vous de force à monter seule ? ”

En vraie fille de soldat, énergique et résolue, Mary se raidit, fit appel à toute sa volonté et, bien que brisée par la catastrophe, rejoignit son frère.

Mrs. Claudia grimpa à son tour. Puis Marius, puis Johnny, puis le fakir, puis les mahouts...

Le houdah, heureusement solide, était bourré à éclater.

Le mahout fit entendre son sifilement, et Rama, comme s’il eût compris le péril menaçant ses nouveaux amis, s’élança à toute vitesse dans la jungle, sans même paraître sentir ses blessures qui saignaient de tous côtés.

L'Inde, qui est par excellence le pays des castes, est aussi, par une conséquence toute logique, le pays classique de la servitude.

Et quoi qu’aient pu faire les Anglais pour niveler ces castes séculairement hiérarchisées, elles n’en ont pas moins subsisté, depuis la conquite, avec leurs lois, leurs formules, leurs préjugés et leur tyrannie.

Les Anglais ont pu décréter l'égalité entre tous

leurs sujets de l'empire indo-britannique ; les sujets n’en restent pas moins, entre eux, assujettis à cette hiérarchie dont ils ne veulent même pas s'affranchir.

Ces grandes castes héréditaires sont en principe au nombre de quatre : 1 celle des brahmanes d'où sortent tous les prêtres; 2 les ksattriyas ou guerriers ; 3 les vaicyas ou commerçants et agriculteurs ; 4 les soudras ou serviteurs.

De ces grandes familles sont issues les sous-castes qui se rattachent à chacune d'elles, qui se sont multipliées à l'infini, et au milieu desquelles il est du reste impossible de se reconnaître.

Toutes ces catégories d'individus, même les plus infimes parmi les dernières, ont leurs privilèges et jouissent d’une certaine considération.

Toutes, sauf une seule, celle dont le nom évoque la pensée de misère poignante, d'injustice abominable et de compassion, hélas ! trop justifiée celle des parias !

Ce mot, qui a, chez nous, acquis par analogie une triste signification, vient, disent les étymologistes, du mot ‘ Para ”’ qui, en sanscrit comme en grec, signifie : ‘hors de” ou du tamoul ‘ pareyers, hors-de classe.”?

Les parias constituent donc, à proprement parler, la classe de ceux qui n'en ont pas !

Ce sont les maudits, les infâmes, les impurs, dont le contact est à ce point immonde que, mèême involontaire, il nécessite des prières, des purifications, des pénitences.

Et cette répulsion va si loin, que les prêtres, les ‘deux fois nés ”’, les ‘“ dwidjas,” ne peuvent pas, même pour les châtier, les toucher à longueur de bâton.

Le paria est donc la personnification de cette dé-

chéance, de cette abjection physiques et morales dont les excommuniés, au moyen âge, se voyaient frappés par la sentence ecclésiastique.

Encore les excommuniés, une fois la sentence levée, pouvaient-ils reprendre leur place parmi leurs anciens pairs. Le terrible interdit n’était que temporaire.

Tandis que le malheureux Hindou qui naît ou qui devient paria est à tout jamais un maudit.

Car cette classe de réprouvés comprend non seulement ceux qui sont issus de parias, mais encore ceux qui, pour une cause ou pour une autre, — le plus souvent pour indignité, — ont été chassés de leur caste.

Donc, la perte de sa caste est, pour un Hindou, le plus épouvantable des malheurs.

Il serait à la fois trop long et d’ailleurs superflu d’expliquer comment et pourquoi le pundit Bikanel, appartenant à une des plus nobles et des plus anciennes familles de la caste brahmanique, était tomhé au;rang de paria.

Possédant la plus riche collection de vices dont puisse s’enorgueillir un Oriental, ayant commis tous les crimes imaginables pour les satisfaire, Bikanel, un beau jour, avait été honteusement chassé par les brahmanes, ses pairs, et s'était trouvé au ban de la nation tout entière.

Le fait d’un brahmane perdant sa caste est rare, mais il n’est pas sans précédents.

En pareil cas, l'homme, plutôt que de subir une telle déchéance, met fin volontairement à ses jours.

Tel ne fut pas l'avis de Bikanel qui, après avoir été un brahmane très fin de siècle, était un paria plus fin de siècle encore.

Persuadé que la vie était une excellente chose et

qu’il fallait en sortir le plus tard possible, il songea que les Anglais pourraient utiliser fructueusement son intelligence et lui fournir, en compensation, les moyens de satisfaire ses péchés mignons.

Et comme les Anglais ne professent aucun mépris pour les gens hors de caste, il alla bravement leur offrir ses services.

Les brahmanes possèdent les secrets les plus redoutables, concernant les hommes et les choses de ce pays mystérieux que les vainqueurs ont asser vi, sans réussir à se l’assimiler.

Aussi, cette offre, presque unique dans les annales de la conquête, était-elle-une bonne fortune que le gouvernement s'empressa de mettre à profit.

On demanda à Bikanel ce qu'ii voulait. Al répondit :

“ De gros appointements et une place dans la police.”

Les Anglais ne marchandent jamais quand leur intérêt se trouve en jeu.

Bikanel eut d'emblée les appointements d'un général et fut nanti, dans la police secrète, d'un poste d'homme à tout faire où il put servir impunément et en même temps ses vices et ses raneunes.

L'animal sauvage, une fois domestiqué, prend toujours en haine ceux de sa race demeurés à l’état libre.

Témoin, notamment, les chevaux et les éléphants qui se.passionnent pour la chasse de leurs congénères et se montrent impitoyables pour eux, dès qu’ils sont réduits en captivité.

Tel aussi le brahmane dégradé, le pundit frappé d'indignité, Bikanel, qui voua, aussitôt qu'il fut à la solde des Anglais, une haine féroce à toutes les castes hindoues et surtout à son ancienne.

Grâce à cette haine, qui fit de lui une sorte de

Im —

dilettante de vengeance, il rendit de grands services à ses nouveaux maîtres, dont il fut de jour en jour plus apprécié.

Il'eut dorénavant la main dans toutes les affaires indigènes et se signala Par une habileté réellement diabolique.

Sachant prendre indistinctement tous les déguisements imaginables et jouer, avec une perfection inouïe, les personnages les plus différents, il savait tout voir par lui-même, en usant parfois de subterfuges prodigieux,

Il devint bientôt le conseiller secret, l'Eminence grise du directeur général de la police dont il facilita désormais singulièrement la tâche.

Le terrible drame, où la duchesse de Richmond perdit la vie, le combla de joie.

Il allait donc pouvoir déverser sur son ancien frère, sur le pundit Narindra, tout le flot de sa bile.

C’est lui qui conseilla et fit adopter l’abominable profanation de la dépouille du coupable : chose inepte et périlleuse à laquelle un Anglais n’eût jamais pensé, mais qu'il savait bien, lui, le réprouvé, être la plus atroce pour la caste tout entière.

D'autre part, cette affaire le passionna quand elle prit, grâce à l'intervention du capitaine Pennyless, des propor'‘ons extraordinaires et inattendues.

Ayant empêché la profanation d’être irréparable, Sans-le-Sou devint naturellement pour Bikanel un objet de haine implacable, et cette haine s’augmenta encore s’il est possible, du jour où les pundits le protégèrent ouvertement.

Des circonstances véritablement surprenants l’avaient d’ailleurs étrangement favorisé.

Le jour même où l'infortunée duchesse de Richmond était poignardée par le brahmane, Bikanel recevait la visite d'un gentleman qui s’annonçait à lui sous le titre peu banal de Roi de l'Argent.

Ce personnage pouvait avoir une cinquantaine d'années.

Grand, osseux, dégingangé, le teint brouillé, le menton orné d'un bouquet de poils rudes, poivre et sel, il parlait en petites phrases courtes, télégraphiques d'homme pressé.

Ce physique, l'accent nasal qui assaisonnait son verbe le faisaient reconnaître pour un Yankee pur sang.

‘ Je suis, dit-il sans préambule, Jim Silver, le Roi de l'Argent..citoyen américain je vaux deux cents millions de dollars.

‘ Voici un mot de votre chef... lisez... vite.

— Mais, milord...

— Je ne paye pas les titres. suis pas lord...paye services. très cher.

— Qu'y a-t-il pour Votre Seigneurie ?

—Le capitaine Pennyless … Roi du Pétrole. eitoyen américain. mon ennemi... m'a gagné deux millions de dollars... a épousé la femme que j'aimais.

‘Je veux... qu'il disparaisse... à tout jamais...

‘Je veux... épouser sa veuve.

—- Et vous avez compté sur moi pour vous aider, n'est-ce pas, milord ?

— Vous tenez à m'appeler, milord ?

— Un roi d'Amérique ne peut pas être moins qu'un lord aux Indes anglaises.

— “AI right ! ”

‘* Oui, je compte sur vous.

‘ Combien votre concours ?

— D'abord l'impunité absolue pour toutes Îles petites irrégularités qu’il me faudra commettre...

— Impunité promise... jurée par autorités...

‘* Combien d'argent ?

— Mais, beaucoup... beaucoup...

— J'en donnerai. davantage...

‘Un million de dollars. le jour où, Sans-le- Sou... défunt, j'épouserai sa veuve.

— Ah ! vous êtes un vrai lord ! fit le policier ébloui par l’énormité de la somme.

— Vous acceptez ?

-— Avec enthousiasme.

“Quant aux frais nécessités par les opérations...

— Je payerai !

“ Voici un bon de cent mille dollars sur la National Bank.

— Merci, milord !

‘“ Maintenant, où est votre ennemi ?..

— Îl arrive sur son yacht qui porte son nom.

‘‘ Le ‘‘ Pennyless ? ”?

“* Embouque l’Hougli.. sera cette nuit à Calcutta.

— En êtes-vous sûr ?

—Comme de ma haine.

‘Fait voyage d’agrément…. a visité une île du Pacifique où fut longtemps naufragé. sentimental. parcouru Océanie. Australie. Malaisie.

franchi détroit Malacca…

“Doit séjourner dans l'Inde. trouvera tombeau !

‘ Cablogrammes signalé passages... agents partout !...

‘ Renseignements suffisants ?

— Oui, milord !

“J'ai quelques heures pour étudier l'affaire, dresser mon plan, établir mes batteries.

‘* C’est plus de temps qu’il ne m’en faut.

— “Well ! ??

‘“ M’'en rapporte à vous pour détails...

‘““Seule chose importante pour moi sera mort Sans-le-Sou... Discute pas les moyens... les paye !

— Milord sera satisfait,

—Demeure Strand, Villa-Princess.. Passerez trois fois par jour ou enverrez rapport.

‘* Bonjour !

Sur ces derniers mots, l'étrange et sinistre personnage cracha le paquet de tabac qu’il mastiquait avec une répugnante sensualité.

Il tira de sa poche une ignoble carotte anx spirales noirâtres, en détortilla un bout, le coupa d'un coup de dent, l’insinua sous sa joue et sortit gravement, à longues enjambées.

Demeuré seul, et sans s'arrêter à philosopher sur la singularité de cette rencontre, Bikanel épousa séance tenante les haïines et les désirs de ce Yankee qui payait si bien.

Cet ancien pundit devenu paria était un dilettante.

Comme un bon acteur qui incarne le personnage de son rôle, il se mit, comme on:dit vulgairement, dans la peau du Roi de l’Argent, et par une sorie d’auto-suggestion, réussit en un moment.

Ce Pennyless qu'il ne connaissait pas, qu'il n’avait jamais vu, devint, séance tenante, son ennemi mortel, et il se demanda comment il pourrait le frapper vite et sûrement.

C'est alors qu’il résolut, avant toute autre chose, de transformer Sans-le-Sou en agent de la Russie, en homme pavé par le puissant voisin pour fomenter la discorde sur la frontière afghane, au besoin pour prêcher la guerre sainte aux Afridis.

Ces procédés-là réussissent toujours dans un pays en état de guerre, et d’autant plus que cette guerre est malheureuse.

C’est chose si humaine de faire porter au premier venu le fardeau de responsabilités que l’on encourt fatalement, quand on est général en chef, intendance, armée, nation belligérante !

Pendant que Sans-le-Sou remontait lentement le cours de l’Hougli, saluait en passant à Diamond- Harbour le pavillon anglais et s’enthousiasmait à la pensée de cette Inde mystérieuse qu'il n'avait jamais vue, Bikanel écrivait contre lui un rapport abominable qui devait, aussitôt l'atterrissage du yacht, amener l'arrestation de son capitaine.

Les circonstances elles-mêmes favorisaient le misérable.

On se souvient de la généreuse intervention de Sans-le-Sou et du secours qu'il prêta vaillamment aux Hindous qui, au péril de leur vie, tentaient d’arracher aux flots de l’Hoügli la dépouille profanée de Narindra.

C'était là un cas de flagrant délit qui, savamment exploité, devait, complété par le rapport, mettre dès la première heure Pennyless et les siens en très mauvaise posture vis-à-vis de l'autorité anglaise.

On sait ce qui suivit.

Mais, d’autre part, les pundits veillaient, avec un dévouement que rien ne pouvait mettre en défaut, sur l’homme auquel ils avaient une de ces obligations que n’oublient jamais les fanatiques.

11 y eut dans l’ombre une lutte rapide, formidable et poignante, où le capitaine triompha, mais au prix de quels dangers !

Seul peut-être, Bikanel eut une vague intuition de la vérité.

C'est-à-dire Pennyless avait absorbé, sans le savoir, et par complicité du coulie assistant le geôlier, un de ces breuvages mystérieux connus seulement de quelques adeptes.

Un de ces poisons que ne soupçonnent même pas les Européens, et dont l’emploi est tellement périlleux qu’il faut, pour le tenter, des circonstances presque désespérées.

Bikanel ne se trompait pas, et là encore ses antécédents furent d’infaillibles auxiliaires.

Par bonheur pour les fugitifs, il entrevit trop tard la vérité. é

Ce fut seulement après les funérailles auxquelles il assista en personne, afin de pouvoir dire au Roi de l’Argent :

‘“ J’ai vu sceller sur votre ennemi la pierre du tombeau.””

Très intrigué de ne pas voir la veuve et ses serviteurs quitter le cimetière, il attendit patiemment, tapi dans les ténèbres.

Il s’aperçut alors que les fossoyeurs procédaient à l’exhumation et emportaient la dépouille du capitaine.

11 suivit ce groupe mystérieux dans sa course à travers les jungles avoisinant Calcutta, et arriva en même temps que lui à cet asile mystérieux où s’accomplit la prodigieuse résurrection de Sans-le- Sou.

Puis, ce fut l’apparition des deux éléphants, le déguisement du capitaine, de sa femme et des deux marins.

Dès lors, il comprit qu’il était dupé ; que la police, le tribunal suprême, le gouvernement étaient joués par-dessous la jambe, et que tout était à recommencer.

Il attendit le départ et rentra dans la ville, en grondant :

‘ Bien manœuvré, Bérar !….

‘* Oui, supérieurement manœuvré !

‘ Mais nous nous retrouverons bientôt, mon

garçon, et je te prouverai que tu n’es pas de force avec moi ! ”

Au lieu d’aller prévenir aussitôt le directeur de la police, il se fit conduire à Villa-Princess, où le Roi de l’Argent, au comble de ses vœux, croyait déjà la partie aux trois quarts gagnée.

Jim Silver, qui se voyait bientôt l’époux de mistress Claudia, rêvait aux étoiles, nageaïit dans le bleu, escomptait par la pensée toutes les félicités humaines.

Un mot tout sec de Bikanel le fit brusquement retomber de ses rêves en pleine réalité :

‘* Pennyless est vivant et libre !

‘I s'enfuit avec sa femme et ses deux matelots.

Le Roi de l’Argent eut un hurlement de fureur qui étrangla sa voix.

‘“ Hell dam you !...” vous l’avez.. laissé échapper !

— Qu’eussiez-vous fait à ma place ?

— Brûlé cervelle !.…

— Et je me serais fait écharper séance tenante par ses gardes du corps, des lascars qui n’ont pas froid aux veux, je vous le jure ! ”

La face injectée, les yeux sanglants, la gorge brûlante, le Roi de l'Argent marchait à grands pas en jurant, sacrant, serrant les poings, et pulvérisant, pour détendre ses nerfs, tout ce qui se trouvait à sa portée.

Bikanel, impassible, laissa ce personnage grotesque et terrible déverser sa bile, et quand il le vit un peu calmé, il reprit :

‘“ Rien n'est perdu, au contraire, et je trouve qu'il vaut Leaucoup mieux qu’il en soit ainsi.

—- Pas difficile, vous !

— Car je vous mettrai en présence de votre ennemi mort, et bien mort, cette fois-ci !

— Venez de dire... s'enfuit.

‘ Comment retrouver ?.… territoire hindoustan... immense.

‘“ Recherche impossible... aiguille dans charretée de foin ! ”

Bikanel se mit à rire et ajouta :

“ Des gens qui voyagent en caravane, avec deux éléphants, ne se nerdent pas ainsi.

‘ Dans quelques heures, nous serons évidemment sur leur piste, et nous choisirons le moment propice pour les attaquer à loisir.

— Informerez-vous gouvernement ?

‘“ Non... vaut mieux pas. préférable marcher de l’avant pour notre compte. monde officiel met toujours bâton dans roues...

— Je ne suis pas de votre avis.

‘ Afin de réquisitionner en cours de route la force armée : afin de disposer, en temps opportun, d’un pouvoir en quelque sorte discrétionnaire, il me faut une mission officielle.

‘ Cette mission, je ne puis l’avoir qu’en disant la vérité.

‘“ Mais, n'ayez crainte, elle me donnera une puissance réellement formidable que je mettrai au service de vos intérêts personnels.

— “ Well ! ”

‘ Quand commencera la chasse à l’homme ?

— Dans quelques heures.

— J’en suis.

— Vous, Excellence ?

— Oui, moi ! suis chercheur de piste... vaux un cow-boy Far: West, ou rastreador argentin...

‘ Suis homme d’action, moi !… pas gagné milliard sur rond-de-cuir ou à enfiler perles.

‘By God ! ”’ verrez à l’œuvre !

— Et bien ! c’est entendu.

“Le travail exécuté sous les yeux du maître n’en sera que meilleur.” …

Les choses se passèrent exactement comme l'a vait prévu Bikanel.

Il ne dit de ce grave événement que le strict nécessaire, c’est-à-dire l’enlèvement de Sans-le-Sou.

Il fut chargé des recherches, obtint pleins pouvoirs, recruta comme il voulut son personnel et, sans perdre une minute, se mit en chasse, comme disait énergiquement le Roi de l’Argent. .

La piste des fugitifs, qui, du reste, ‘confiants dans leur déguisement, ne se cachaient pas, fut facile à retrouver.

Bikanel, Jim Silver et leurs hommes tous à cheval, les suivirent et bientôt les dépassèrent pendant qu’ils reposaient dans un bungalow.

Ils préparèrent soigneusement une embuscade, résolus à tuer les éléphants pour s’emparer des fugitifs vivants.

La sécurité de ces derniers était d'autant plus entière qu’ils pensaient que les Anglais croyaient le capitaine Pennyless disparu de ce monde et scellé pour toujours dans la tombe.

Ils cheminaient donc allègrement, sur cette route hindoue, encaissée dans la jungle, à mille lieues de soupçonner la dangereuse vérité,

En homme habitué à commander et à être obéi sur l’heure, Jim Silver voulut, malgré les observations de Bikanel, brusquer l’attaque.

Sa rudesse yankee s’accommodait mal de ces temporisations qui sont, la grande force des Orientaux.

On se souvient comment cette opération prématurée échoua et ce qui s’ensuivit.

Ce premier insuccès ne découragea, d’ailleurs, en aucune façon, le Roi de l’Argent.

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Forcé de battre en retraite, il résuma d’un mot la situation :

‘ Petite escarmouche... tâtons nos forces... Pennyless beau joueur. adversaire digne de moi.

‘* Recommencerons ! ”’

Depuis que ces faits s'étaient déroulés avec leur foudroyante rapidité, les fugitifs n'avaient pour ainsi dire pas eu le temps de la réflexion. Ce tourbillon d’événements, ce vertige de sensations qui les emportait à travers les aventures les plus extraordinaires et les plus inattendues leur permettait à peine de se reconnaître.

Is allaient... ils allaient comme poussés par un vent de tempête, sans pouvoir maîtriser ou seulement diriger cette course furibonde à travers l'incohérent et l’invraisemblable.

Maintenant ils fuyaient à fond de train, empilés dans le houdah qui tanguait, roulait et tressautait sur le dos de l'éléphant Rama.

On s'était bien gardé de rejoindre la route.

Le colosse, excité par son conducteur, coupait droit devant lui, au plus court, sans se préoccuper des obstacles.

Il avait pris le grand trot, et il allait, soufflant, renâclant, le flanc houleux, soulevant ses énormes pilons avec une régularité mathématique, et faisait gaillardement ses vingt-cinq kilomètres à l’heure.

Parfois la jungle s’interrompait, trouée par une clairière où s’élevait un village, maigre amas de paillotes où vaguaient quelques pauvres enfants chétifs au milieu d'animaux domestiques plus chétifs et plus maigres encore.

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Des buffles barbotaient dans la fange et s’enfuyaient, la queue rigide, les cornes menaçantes, en soufflant bruyamment à la vue de l'éléphant.

Et lui, le bon Rama, sans s'inquiéter de l’endroit où il posait le pied, se ruait à travers les pauvres petites exploitations agricoles qu’il ravageait complètement, pilonnait les champs de cotonniers, d’indigoticrs, de chanvre, de pavots ou de cannes à sucre !

11 s’élançait avec délices au milieu de ces bancs de vase qui sont le lieu d’élection des rizières, traçait un sillon lamentable dans ces damiers coupés de talus et de rigoles circonscrivant les champs et, sans la moindre vergogne, arrachait avec un sensible plaisir l’admirable bouquet d’un beau vert qu'est le riz, le portait à sa bouche et le grugeait avec une évidente sensualité,

Que voulez-vous, il faut bien vivre !

Et plus heureux que ses maîtres dont les provisions étaient épuisées, l'éléphant vivait sur celui qui, en fin de compte, supporte le fardeau des guerres, des invasions ou des simples maraudes le paysan.

On pouvait à peine causer, tant on était serré, tant on souffrait de la chaleur, tant on était mal de toutes façons.

Parfois cependant la voix provençale de Marius claironnait au milieu de l'air surchauffé, apportant un peu de gaieté à rette fuite silencieuse, pleine d’angoisse, malgré la vaillance éprouvée de chacun.

‘Ah ! capitaine... ce que c’est que de nous.

— Dites un peu, Marius, répondit Sans-le-Sou, qu’amusaient toujours les saillies de son quartiermaître.

— Je pense à part moi : si seulement mademoiselle Friquette était là !

— Ah ! vous avez raison, Marius, interrompit Mrs. Claudia ; elle nous manque, en vérité, cette chère Friquette.

‘* Que fait-elle en ce moment ?

—Elle doit être à Paris, chez ses parents, en attendant la fin de la guerre à Cuba pour épouser son promis, qu'est aussi son cousin, le capitaine Robert.

‘* Ah! pécaïré! elle va s’en mordre les ‘‘ pousses ”” de ne pas être venue, quans vous nous avez invités, elle et moi, à faire le tour du monde avec vous.

‘“ Pourtant ça la tenait rudement, une croisière sur ce beau ‘‘ Pennyless ”’ où nous avons couru, en vue de Cuba, cette mémorable bordée... quand l’autre “* Pennyless ””, le ballon dirigeable, le vaisseau de l’air nous sauvait.

‘“ Mais, voilà ! elle a craint de désobliger ses parents.….

‘ Partir à peine revenue, à peine guérie... la maman a tant fait que l’enfant est restée.

‘ Et puis, elle disait que ça serait monocorde!”?

‘Oui, monocorde !... ah !. ah !.. ah !…

‘La bagarre des cocodrilles… votre arrestation... les foulards noirs des thugs, les étranglements. votre mort votre résurrection... notre fuite. notre rencontre de ces beaux enfants.

‘ Et dire que, quand je raconterai toutes ces anédôtes-là, on me traitera de blagueur.. de fichu moko...

‘ Ah ! Mademoiselle Friquette ! comme vous vous amuseriez tout de même, avé nous.”’

On rit de cette boutade qui, dans sa forme fantaisiste, était un souvenir ému à la chère absente, Et la galopade du bon Rama continuait, incessante, éperdue, avec ses heurts, ses cahots et l’enragée courbature qu’elle causait. .

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