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Bon gré, mal gré ! il faliut s'arrêter à proximité d'un village...
La nuit allait venir ct rendre la fuite impossible. En outre, on était sans provisions solides et liquides.
Le capitaine décida de camper:après avoir envoyé aux vivres le fakir et le mahout de Scindiah demeuré sans emploi, depuis la mort de sa bête.
Bien que brisés par le déraillement qui les avait laissés, par miracle, vivants, Patrick et Mary avaient subi sans une plainte cette terrible chevauchée.
Les pauvres enfants avaient usé leurs dernières forces, le restant de leur énergie à lutter contre la fatigue, la douleur physique aggravée encore par les souffrances morales.
Mary, très rouge, semblait un peu congestionnée. Elle pouvait, du reste, à peine se tenir debout et visiblement défaillait.
Marius et Johnny déroulèrent les matelas cambodgiens, et la jeune fille tomba lourdement sur l’un d’eux anéantie.
Mrs. Claudia s’assit près d’elle, lui releva la té. te qu’elle trouva brûlante et bien doucement, avec des délicatesses de sœur aînée, lui donnait ces petits soins qui sont le réconfort de l’âme et du corps.
Le mahout avait apporté quelques beaux limons, à la pulpe juteuse et embaumée.
La jeune femme en exprima le jus entre les lèvres de l'enfant qui balbutia un merci ! et se mit à parler d'âbondance, fiévreusement.
Le capitaine, de son côté, s’occupait de Patrick et gaillardement tâchait de le remonter.
L'adolescent, plein de gratitude, faisait de son mieux ; mais parfois une larme montait à ses cils et roulait sur sa joue.
11 voulait se raidir, dominer cette émotion ct ne pouvait y parvenir.
A la fin, il éclata en sanglots.
‘ Tenez, monsieur, dit-il d'une voix entrecoupée, vous allez me trouver stupide...
‘“ J'ai tout perdu... je souffre autant qu'il puisse être donné de souffrir. eh bien ! j'ai encore des larmes pour pleurer mon chien... mon pauvre Bob. notre dernier et fidèle ami.
‘“ [1 nous avait accompagnés dans le train et il a dû être écrasé sous les débris.
— Mais non, mon cher enfant, je ne vous trouve pas stupide... pas même ridicule, répondit le capitaine, attendri par cette sensibilité.
‘© N’aime pas les bêtes qui veut !
Marius intervint à son tour.
‘ Vous avez le cœur en ralingue, rapport à votre chiengue, mon jeune camarade.
‘ Eh beigne ! moi qui vous parle... moi un vieux de la cale, j'ai pleuré comme un veau la mort de Bravo, le molosse de mon petit ami Pablo, l’orphelin de Cuba ! ”
Patrick, qui parlait très correctement le français, comprit, malgré l'accent, malgré les termes nautiques, et dès. ce moment éprouva une sincère affection pour le matelot provençal. Sa réserve anglaise pleine de froideur se fondit au contact de ces chaudes sympathies quise manifestaient à propos de l’humble ami qu'il regrettait de toute son âme.
‘“ Et puis, qui sait ! nous le retrouverons peutêtre opina gravement Marius.
— Oh ! oui, n'est-ce pas, monsieur ? ” fit l’enfant plein n’espoir.
Patrick, jusqu’à présent, avait à peine eu le temps d'examiner ces amis inconnus.
Fa
Bien qu'ils portassent avec désinvolture le costume oriental, il avait bien vite constaté qu'ils n'étaient pas des Hindous. La façon dont ils prononÇaient l'anglais indiquait qu’ils n'étaient pas sujets de Sa Très Gracieuse Majesté,
Les étrangers, certainement. Tous, pleins de bonté, de vaillance et d'énergie.
Et son jeune cœur, cruellement meurtri par les
catastrophes survenues si rapides et si tenaces, s’ouvrait tout grand à la reconnaissance ct à l’affection. Seul le fakir, dans lequel il reconnaissait au premier coup d'œil un Hindou pur sang, lui inspirait une répulsion mélée de terreur.
. Très correct en apparence, et même très froid, bien que le sang dût circuler brûlant et rapide sous le bronze de l’épiderme, ce dernier, de son :‘6té, semblait fuir non seulement le contact, mais encore le regard du frère et de la sœur.
11 était manifestement gêné, mal à l'aise en leur présence, bien qu’il eût collaboré, de son côté, à leur salut.
11 y avait donc, entre les enfants du major et ce mystérieux personnage, un éloignement que du premier abord tous trois sentaient invincible et contre lequel il leur serait impossible de réagir.
Mais c’était là une impression intime, une simple nuance qui échappait au capitaine, à sa femme et aux deux matelots.
Patrick, séduit par la distinction, la haute mine et l’exquise bonté du capitaine, attiré par la bonhomie familière de Marius, leur racontait brièvement sa vie et celle de sa sœur, leurs'infortunes, leur misère, leurs espérances.
Il leur disait tout, comme à d’anciennes connaissances, ou plutôt à de vieux amis qu’il sentait dignes de sa juvénile et loyale confiance.
Pendant ce temps, la loquacité de Mary augmentait de minute en minute et devenait fébrile,
Elle parlait... parlait. s'animait et bientôt prononçait des phrases dont l'incohérence ceffraya la comtesse de Solignac.
Avec sa prodigieuse habileté de m:tlot doublé d’un ancien bûcheron, Johnny : Qifié un amour de maisonnette, un délicieu sé de tiges de bambou, avec, po menses feuilles de bananier, du splendide vert tendre. Cela lui à juste une heure de travail et suifisuit ment à servir d’abri contre un averse d'aillur: jeu pro bable.
La jeune femme s'y évait installée avec Mary toujours immobile sur le matelas cambodgien.
Très alarmée, la comtesse appela son mari qui accourut avec Patrick et Marius.
‘“ Voyez, donc, mon ami, cette pauvre enfant... le délire la prend... son front est brûlant... son pouls bat avec une vitesse folle.
—Un violent accent de fièvre.
‘“ Et nous n'avons pas de médicaments. pas un atome de quinine... rien
Mais, il faut aviser. trouver quelque chose.
— Les blancs n’ont pas de remède pour le mal dont souffre cette jeune fille... un mal quine pardonne pas, fit la voix rauque du fakir.
— Que dis-tu là, fakir ? s'écria le capitaine.
— La vérité, Sahib.
‘“ C’est la fièvre des jungles... et toute personne de race blanche atteinte par la fièvre des jungles est une personne morte ! ””
Patrick attendit l'arrêt brutal prononcé avec une sorte de férocité froide et poussa un gémissement à fendre l’âme.
Le capitaine insista.
“ Mais si les blancs ignorent ce remède, les Hindous le connaissent peut-être.
— Oui, Sahib, tu l’as dit : peut-être.
— Toi-même, qui sais tant de choses ?..
— Oh ! moi... oui, sans doute...
‘ C’est-à-dire non ! ”’
En articulant ce non, sa voix sembla un froissement de métal et ses yeux lancèrent à la petite mnalade un terrible éclair de haine.
Le capitaine pressentit un mystère et frémit.
11 fit à sa femme un signe d'intelligence et dit au fakir :
‘“ Viens ! ”
Le fakir s’inclina respectueusement et suivit sans la moindre hésitation.
Quand ils furent à une cinquantaine de pas, le capitaine s’arrêta derrière un bouquet de canneliers rangés en pépinière.
Regardant alors l'Hindou bien en face, il lui dit sans préambule :
‘Tu connais le remède au mal qui va tuer cette enfant.
—Oui, Sahib.
— Tu vas le préparer pour elle et la sauver.
— Non ! ”
Sans-le-Sou pâlit et sa main se porta involontairement sur la crosse du revolver qui sortait de sa ceinture.
Le fakir vit le geste et, adoucissant le timbre si rauque de sa voix, dit humblement :
. “ Sahib, je pouvais te répondre que je ne connais pas le remède à la fièvre des jungles.
“Mais j'ai fait le vœu de vérité... je ne m’abaisserai jamais au mensonge.
‘* Maintenant, tu peux me tuer... ma vie t’appar-
tier escl
nou frèr An; ne
sec gla fait mel
tient... mes maîtres m'ont donné à toi... je suis ton esclave, ta chose...
— Alors pourquoi refuses-tu de m'obéir en sauvant cette enfant qui va bientôt agoniser !
—Parce qu’elle appartient à la race maudite qui nous opprime... parce que mon père, ma mère, nes frères. tous les miens ont été massacrés par les Anglais... parce qu'il n’est pas une famille ici qui ne pleure une victime des Anglais. parce que la secte à laquelle j’appartiens a juré la mort des Anglais.. parce que le serment formidable que j'ai fait sur les entrailles d’un buffle blanc est un serment d'extermination pour tout ce quiest Anglais !
—Cependant, fakir, si je faisais appel à ta générosité... si j'invoquais tes bons sentiments... si, enfin, m'abaissant à la prière, moi qui n'ai jamais imploré personne, je te suppliais…
— Tu es mon maître, tu as le droit d’ordonner.
‘ Comme il m'est défendu d’obéir, tue-moi !
— Je t'en supplie fakir, ”’ dit Sans-le‘Sou plus pâle encore et faisant le plus terrible des efforts pour vaincre cette obstination.
Le fakir recula de trois pas et, redressant sa tète au masque tragique, dardant sur l’Européen son regard de tigre, croisa sur sa poitrine ses bras dont les saillies musculaires semblaient un lacis de reptiles.
11 demeura ainsi quelques secondes, comme si un combat terrible se livrait dans son âme ténébreubreuse, puis d’une voix basse, contenue, hachée, s’écria :
‘‘ C’est moi qui ai passé au cou du juge Norton le foulard noir des Etrangleurs !
‘ C’est moi qui ai fait périr de la même façon le juge Taylor !
‘“ C’est moi qui, pour venger Narindra, le deux fois né, le saint, ai étranglé la duchesse de Richmond... la mère... la mère, tu entends, Sahib.
‘“ C’est moi qui suis le chef des Thugs ou Etran- . gleurs du Bengale !… oui, c’est moi qui suis Bérar ! ”
En entendant cette étrange et formidable confidence, le capitaine Sans-le-Sou ne sourcilla pas.
11 n’eut ni un mot de réprobation, ni un geste de répulsion pour ce personnage sinistre qui d’emblée prenait des proportions gigantesques.
D'une voix très calme, il répondit :
‘“* Eh bien ! Bérar, puisque tu as assassiné la mère, sauve du moins l'enfant ! ”?
Le fakir décroisa lentement ses bras, allongea la main droite, et de son doigt sec et dur comme une racine de bois de fer montra la crosse du revolver.
‘Je suis ton esclave. ma vie t’appartient tue-moi, Sahib.
— Tu refuses ?
— Je ne peux pas.
— C’est bien, Bérar.
‘ Je ne discuterai ni tes actes, ni les mobiles qui te les ont dictés.. Tu m’as sauvé... je ne l’oublierai jamais...
‘Nous allons nous quitter.
—Mais, Sahib... cela ne se peut pas. je dois te mettre en sûreté... sous peine du déshonneur, cent fois pire que la mort...
— Assez ! ne m’interromps pas.
‘ Je suis étranger... je suis Français... J’appartiens à cette nation généreuse, amie des faibles et des opprimés. qui aima les Hindous tes frères. et dont le nom est vénéré parmi ceux qui, sur cette terre d’esclavage, pensent et se souviennent !
‘ Eh bien ? fakir, au nom de ma patrie qui tou-
jour vie, est
fant pro je le
quel de t
CT lais:
den
chec LES pou être A acce et v tom de t à pe
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jours protégea la faiblesse, je te déclare que ma vie, celle de ma femme et celle de mes serviteurs est désormais solidaire de celle de ces deux enfants. Je les adopte !.… ils seront à moi !.. je les protègerai envers et contre tous jusqu'au jour où je les remettrai aux mains de leur père...
‘Et maintenant, va !.… laisse-nous seuls !
‘‘ Je refuse tes services et ceux des gens auxquels tu obéis.. Je t'affranchis.. je les affranchis de toute reconnaissance à mon égard.
‘ Pars !.. va-t'en !. ne nous revois jamais.
laisse-nous ici, seuls et sans ressources au milieu de nos ennemis.
‘J'aime mieux périr que de commettre une làchecé.
“Quant à Mary, eh bien ! je m’en irai mendier pour elle la pitié des gens de ce village qui peutêtre seront moins inhumains que toi ! ”
À ces paroles prononcées avec un incomparable accent de dignité, le fakir manifesta une soudaine et violente émotion. Brusquement, son fanatisme tomba. Une lueur de sensibilité traversa ses yeux de tigre, il baissa la tête et balbutia d’une voix à peine distincte :
‘“ La mort s’abat sur ceux qui violent le «erment du sang !…
“Eh bien ! soit... je violerai mon serment et je mourrai, car tu m’as vaincu, Sahib !
‘Je vais préparer le breuvage et la jeune fille sera sauvée.”
Certes, la lutte entre Sans-le-Sou et le fakir avait été vive. A tel point que ce dernier, emporté par la haine féroce qu’il portait aux Anglais, avait dévoilé son formidable incognito.
Ainsi, ce fakir, cet ami dévoué de tous les instants, ce sauveur dont l’abnégation ne s'était jamais démentie, c'était Bérar !
Oui, Bérar FEtrangleur ! le chef des Thugs, au nom duquel tremblait toute la province du Bengale ! Cet implacable exécuteur de sentences cruelles, prononcées par les mystérieux adeptes dont on ignorait même le nom ! Cet homme insaisissable, dont l'adresse diabolique défiait toutes les recherches et dont la tête était mise à prix cinquante mille roupies !
Du reste, le capitaine qui ne s'émouvait jamais de rien ne fut pas troublé le moins du monde par cette révélation.
Il n'avait qu’un but : sauver Mary d’une mala
die dont le nom seul fait frémir Les plus braves. H trouvait un guérisseur. Peu lui smportait que cet homme eût sur la conscience une série de meurtres inspirés et exécutés en dehors de toute idée de lu cre et par le seul fanatisme.
Quand Bérar, vaincu par la virulente apostrophe du capitaine, eut promis son concours, Sans-le- Sou, désormais rassuré, lui dit
‘ Je te remercie, fakir, de l'engagement que tu viens de prendre et j'espère que tu ne seras pas victime d’une bonne action.
‘Quant à ton secret, je le garderai i#violabtement.
‘Nul parmi les miens, ne saura que tu es Bé rar.
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vera aprè feuil cher.
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tion vant:
du m
“ Maintenant, hâte-toi d’enrayer les progrès du
mal.” e ‘“ Je vais chercher les plantes dont la vertu sau- -__ fvera la jeune fille Anglaise.”’ Il fit ainsi qu'il disait et revint deux heures
après portant sur sa tête un paquet de végétaux : feuilles, fleurs et racines qu'il devait être allé chercher fort loin, car la sueur ruisselait sur sa peau de bronze et il semblait exténué, malgré son
| } endurance.
I avait donné, en partant, quelques ordres au mahout, qui, de son côté, était allé au village hin-
; { dou chercher divers objets, notamment un se LAS pouvant aller au feu et un mortier à piler le r- # ry. 4
11 trouva en arrivant un beau feu vif et clair qui pétillait non loin du campement et que le mahout, entretenait de combustible à son intention.
L'état de Mary avait notablement empiré pen- # dant ce laps de temps relativement si court,
Sa peau sèche, brûlante, marbrée de taches livides, ses lèvres blanches, sa Janoue noiïrâtre, ses veux sans regard, ses mains agitées d’un tremblement convulsif, tout indiquait une désorganisation que rien n’entravait, et les assistants épouvantés suivaient, minute par minute, les progrès { du mal qui allait emporter la malheureuse enfant.
Mal terrible, en vérité. qui a son lieu d’élection dans les terrains bas, humides, marécageux, naît de Is putréfaction des végétaux, flotte invisible ou à l’état de brouillard léger, s’insinue dans la masse du sang, y dépose son germe morbide et empoisonne tout l’organisme.
FH est presque sans action sur les uns et tue les autres.
Dans certains cas, il est où hénin, ou lent, ou
ÈS. ue a
insidieux ; dans d’autres, il est foudroyant. C'est ‘* l'accès pernicieux ”” qui, en quelques heures, fait périr le malade.
Le delta du Gange est tristement célèbre, comme réceptable de cette fièvre qui fait tant de victimes.
Songez qu'au Bengale, sur cent malades il y a environ soixante-quinze fiévreux ! que dans l’Inde entière, il y a, bon an mal an, plus de trois millions de décès imputables à la fièvre paludéenne !
Tandis qu’en Afrique, au Brésil, dans les Guvanes, les noirs en sont à peu près indemnes, elle frappe, indistinctement, ici, les indigènes et les Européens. .
L'armée anglaise, qui compte soixante mille hommes, à une moyenne de cinquante mille cas de fièvre avec deux mille cas mortels, et l’armée indigène, forte de cent trente-cinq mille hommes, a cent vingt mille fiévreux et trois mille morts.
Encore convient-il de faire la part des cas d'impaludisme bénin qui ressemble à la fièvre des jungles, comme une indisposition légère au choléra.
Etla pauvre Mary, plus impressionnable au fléau que ses compagnons, avait d'emblée, sans aucun signe précurseur, contracté cette forme congestive avec adynamie complète qui tue infailliblement !
Et maintenant, une angoisse affreuse étreignait ceux qui contemplaient, impuissants et désespérés, les progrès du mal.
Muets, crispés, haletants, ils songeaient :
‘“ Mais elle meurt !…. ”?
Patrick, tombé à genoux, avait saisi une des mains de sa sœur et bégayait, secoué par les sanglots :
“ Marv f… Mary !… Je t'en supplie. parle-
moi... regarde-moi.. réponds-moi ! ?””
La malheureuse enfant râlait des mots sans suite, ne voyait plus, n’entendait plus.
Et Sans-le-Sou, la sueur au’front, debout près de l’Hindou qui semblait plutôt un suppôt d’enfer qu’un sauveur, lui criait sans relâche :
‘* Vite ! fakir. vite ! la mort vient !.. ”’
L'autre pilonnait, râpait, triturait, malaxait, jetait par petites quantités, dans le vase à demi plein d’eau bouillante, fleurs, tiges, feuilles et racines.
Cela dura dix minutes encore...dix minutes de mortelle attente. :
Alors le fakir prit une des petites tasses à thé en argent qui au départ avaient été emportées avec les provisions et l’emplit avec la décoction, sans prendre le temps de filtrer.
11 présenta la tasse à Mrs. Claudia et lui dit :
‘ Faites-lui boire, je vous prie, cela par petites gorgées…
La jeune femme obéit et, aidée de Patrick, put faire absorber à la moribonde quelques gorgées du breuvage.
Avec une patience et une adresse inimaginables, elle continua sans relâche, malgré les gestes convulsifs de Mary, malgré ses involontaires contractions de mâchoires, malgré tout.
Cela dura près d’une demi-heure.
Mary avait absorbé tout le contenu de la tasse et, grâce à Mrs. Claudia, sans en perdre une | goutte !
| Le fakir, immobile, regardait, sans qu'un fris-
son agitât son masque de bronze.
À la fin, il poussa un long soupir et dit de sa | voix rauque :
‘Elle n’a pas vomi... le remède va opérer. madame, veuillez continuer.
‘Tout à l'heure elle va transpirer abondamment... après, elle s’endormira, et demain elle sera guérie.
— Ah ! merci, fakir, s’écria Sans-le-Sou.
‘“* Merci ? pour cette action dont je comprends et dont j'apprécie tout le mérite.”
Alors seul nt le capitaine s’aperçut qu'il était devenu tou’ ‘ie à la façon des hommes de couleur, c’est-‘ ‘ire que ses joues et ses lèvres étaient devenues gris de cendre.
N s’écarta de quelques pas, et le capitaine l'entendit murmurer tout bas :
‘C’est pour vous seul que j'ai trahi mon serment, Sahib !
‘“ L'enfant vivra... mais moi je périrai comme tous ceux qui ont violé le serment du sang ! ”
s prévisions se réalisèrent de point en point.
Après avoir absorbé la quatrième tasse du remède mystérieux, Mary fut prise d’une transpiration dont la surabondance était réellement effrayante.
Cette transpiration, à l’odeur fortement maréea geuse, dura trois heures, puis, sans transition au cune, la jeune fille s’endormit d’un sommeil de plomb.
Le lendemain elle s’éveilla brisée, sans force, mais lucide comme auparavant, ne souffrant rlus et souriant à tous ceux que sa résurrection rendait fous de bonheur.
Mrs. Claudia était penchée au-dessus d’elle comme l’ange de la consolation et du dévouement.
‘Oh ! madame, lui dit-elle en lui étreignant avec effusion les deux mains, j'ai vu de bien près la mort et vous m'avez sauvée.
— Non, mon enfant... ie ne permettrai pas que votre reconnaissance s'égare..
Ÿ que | ple »
{ riait À effle exul Or nom çaie C*
nu ‘* Celui grâce auquel vous n’avez pas succombé, na ce fakir, ce brave homme dont je ne sais méj me pas le nom.”’ D'un mouvement spontané la jeune fille lui ten- > et dit la main, et, fixant sur lui ses grands yeux si : lumineux et si doux, lui dit :
PE jte doh le ve à > l'oublierai ja- » Je te dois la vie. je ne ublierai ja PU À mais !
dis ‘Prends ma nn en signe d'amitié sincère et ni de reconnaissance inaltérable.” :
Mais lui, les yeux dilatés Par une sorte d’épou- " vante, reculait, reculait comme s’il eût eu devant lui un tigre royal.
né Incapable de proférer un mot, en proie aux sen-
sations les plus violentes et les plus contradictoires, ne se reconnaissant plus, furieux d’avoir cédé, mais attendri par sa bonne action, le fanatique s'enfuit du côté de Rama qui broutait “a $ pleines poignées de trompe ” les graminées savou- { reuses couvrant la terre.
l Et, pendant que Sans-le-Sou, qui lisait comme
dans un livre dans cette âme ténébreuse, était le seul à comprendre cet émoi et cette fuite, Marius s’écriait :
“* C’est un brave homme assurémeïn !
‘Mais il doit avoir un scorpion dans sa pastè- Ÿ que, à moins que ce ne soit une araignée, ou sin- } plemeïn une paire de z’hannetons.”
Maintenant que le danger était conjuré, on riait, un peu nerveusement, comme des gens qu’a effleurés l'aile de la mort ct que la joie rend plus exubérants que de coutume.
On en arrivait jusqu’à oublier les ennemis si nombreux et si terribles qui, de tous côtés, menaçaient.
C'était miracle, en effet, que les agresseurs de
l’avant-veille n’eussent pas renouvelé leur criminelle tentative.
11 fallait partir, et le fakir, dont la vigilance n’était jamais en défaut, activait sans mot dire les préparatifs.
Arraché à son festin, Rama fit entendre un petit grognement de plaisir quand Sans-le-Sou vint : lui caresser la trompe, et se tint près de lui, pendant qu’on assujettissait les sangles du houdah demeuré suspendu, à hauteur, aux branches d’un arbre.
‘“ Allons, mes enfants, s’écria gaiement le capitaine, en route !
“ L'étape sera longue et rude, mais c’est la dernière !
‘ Dans douze heures, nous serons en toute sécurité.”?
De nouveau la petite échelle de bambou servit à monter sur la monumentale échine du bon Rama et bientôt les fugitifs quittèrent le campement pour gagner l’asile offert par la reconnaissance des pundits. k
Pendant que Mary, bien abritée du soleil, se tenait pelotonnée à la meilleure place, le capitaine et les deux marins, la carabine à répétition entre les mains, l’œii et l'oreille aux aguets, faisaient bonne garde pour repousser une attaque.
Par bonheur, ces précautions furent inutiles.
L’ennemi qui, sans doute, se réservait pour une
meilleure occasion, ne se montra pas.
Contre toute attente, l’étape fut parcourue sans le moindre incident.
Un peu avant le coucher du soleil, les fugitifsl aperçurent, dominant la plaine, l’imposante masse
d’édifices dont l’éloignement ne permettait pas del
préciser la nature.
Depuis quelque temps on montait, et il fallait toute l’infatigable célérité de l'éléphant pour tranchir cette pente rocheuse qui eût exigé de piétons une journée d'efforts et de fatigue.
Bientôt ils se trouvèrent en présence de ruines grandioses, d'aspect réellement impressionnant.
Non pas de ruines branlantes, caduques, décrépites ; mais de débris robustes, à peine touchés par de séculaires dégradations ; des morceaux de palais abattus comme par des titans et où l'on retrouvait intacts des portiques, des fûts de colonnes, des ogives, jusqu'à des dômes et des minarvts, surgissant d’un fouillis de flamboyants, de mohous ou bassias, de soûms ou artocarpus, de dattiers, de figuiers.
11 ÿ avait là l’ossuaire d'une ville immense, une de ces merveilles que fit éclore, jadis, en terre hindoue, la civilisation musulmane, et que des conquérants brutaux ont stupidement anéanties.
Pas même de nom !
Rien que les vestiges d’un désastre anonyme accompli par des gens venus on ne sait d’où et que la tradition historique a dédaignés.
Pas d’habitants non plus.
Bien que, en raison de son élévation, le terrain soit très salubre, son aridité a éloigné les cultivateurs des terres basses dont les champs ont besoin d'humidité.
D'immenses débris d'aqueducs montrent que cette disette d'eau n’existait pas pour les citoyens de la ville morte, comme aussi les citernes aux trois quarts comblées que l’on rencontre à chaque pas.
Un seul monument a survécu intact, bravant, à l’époque de la conquête, la rage des destructeurs et depuis des siècles les intempéries de l’air.
C’est une bâtisse immense, tout en granit rose,
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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