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moitié couvent, moitié forteresse, avec enceinte de
murailles, fossés, tours et donjon, bref un admira-
ble spécimen de cette architecture Moyen Age, où le mauresque et le dravidien se mêlent si intime. ment.
C’est bien un couvent, ou plutôt une pagode appartenant à une communauté de brahmanes, et qui, très prospère avant la grande révolution de 1857, n’est plus habité que par un certain nombre de gardiens.
Tout y est resté en ordre, mais tout y est comme mort, ou du moins en sommeil. C’est une sorte de Palais de la Belle au Bois-Dormant où nul ne peut avoir accès, sauf les pundits ou les initiés, lors de leurs pérégrinations, ou encore les fakirs, lorsqu'ils vont accomplir au loin leurs missions ténébreuses.
Du reste il est absolument impossible d’y pénétrer sans ordre formel.
D'abord, parce que cette forteresse étant bien de communauté, les Anglais respectent scrupuleusement ce qui appartient aux congrégations, et ne s'immiscent jamais dans le spirituel ni dans Je temporel.
Ensuite parce que l'unique entrée est défendue Par une série de portes, de herses et de pont-levis qui en rendent l’accès impossible par la force.
Dès qu’ils furent en présence de cette pagode fortifiée comme, au Moyen Age, les couvents de nos pays, les fugitifs durent mettre pied à terre et s'engager dans une sorte de chemin couvert, trop étroit pour donner passage à l’éléphant.
Au bout d’une centaine de pas, ils se trouvèrent devant une porte revêtue de fer et qui semblait former corps avec la massive muraille de granit.
Pendant que Rama et son mahout allaient s’ins-
LA
taller aux environs, en un l'eu qui leur était familier, le fakir heurtait rudement, avec une pierre, la porte qui sonna comme un gong
Un judas s’entr’ouvrait, encadrant une face indistincte, où luisaient, comme des braises, deux yeux de fauve.
Le fakir prononça quelques mots en langue tamoule, puis la porte s’ouvrit, toute grande, sans bruit.
Derrière la porte, nouveau couloir donnant sur un large fossé plein d’eau, qu'il fallait franchir sur un pont-levis.
Le fakir poussa quelques sifflements stridents qui firent apparaître, dans une sorte d’échauguctte accrochée à la muraille, un second gardien.
Il parlementa comme précédemment, et bientôt la passerelle s’abaissa avec un grand bruit de ferraille.
Les fugitifs, que ce luxe de précautions et de défenses intéressait et rassurait, suivaient silencieusement leur guide auquel semblaient d’ailleurs familiers les détails de la forteresse.
Derrière le pont-levis se trouvait une herse en fer, aux barreaux énormes, qui se leva lentement, après un nouveau mot de passe.
Quand ils eurent franchi la dernière voûte, un cri d’admiration leur échappa.
Devant eux s’étendait à perte de vue un cloître immense, composé de galeries circonscrivant un splendide jardin où s’épanouissaient les arbres les plus merveilleux, les fleurs les plus admirables.
Une fraîcheur exquise régnait sous ces galeries aux sculptures délicates, et accédant de plainpied, par des centaines d’ogives, à ce jardin, où s'ébattaient familières des légions d'oiseaux de toutes sorte.
On ressentait une telle impression de calme et en même temps de force, de paix et de sécurité, que l’âme extasiée oubliait l’ardente fièvre de la vie à outrance pour savourer ce repos exquis, cette halte délicieuse au seuil de la fournaise.
Alors quelque chose comme un sourire détendit, le masque de bronze du fakir et l’éclaira d’une lueur de sensibilité.
‘“ Tout cela est à vous, Sahib, dit-il en montrant d’un geste large l’immense édifice.
‘“ Autant qu’il vous plaira de l’honorer de votre faveur, vous y vivrez dans la sécurité la plus absolue, car le pouvoir du vice-roi lui-même s’arrûte sur le seuil de la Maison-Sainte ! 2
‘ Des serviteurs de choix y auront pour vous des soins discrets, zélés et dévoués... Vous y recevrez une nourriture succulente.. vous y trouverez tous les raffinements de confort si chers aux Eupéens. et toute sorte de distractions qui vous rendront la vie facile...
‘ Je suis heureux et fier d’avoir rempli ma mission et conduit, dans l’inviolable asile des pundits, l’illustre ami des ‘‘ deux fois nés ! ””
— Et moi, fakir, répondit avec son incomparable dignité le capitaine, je te remercie pour ton dévouement.
‘“ Tu as été l’homme du aevoir, de la fidélité, de l'intelligence et du cœur.
‘“ Merci encore !
‘ Et que ceux auxquels je dois comme à toi le salut des miens reçoivent aussi le témoignage de ma reconnaissance.”
Emu, transfiguré, méconnaissable, cet homme étrange, ce fanatigue instrument de crimes abominables et de Tevements sublimes, se laissa tomber sur les genoux, saisit la main du capitaine, la baisa avec respect et ajouta :
\Seltz.
“Ils ont bien voulu m'attacher à ta personne tant que tu seras leur hôte...
‘* Je reste ton esclave, Sahib.….. puis je mourrai content, le jour où ‘ leur ’ main s’appesantira sur moi, pour avoir violé le serment du sang.
“* Mais qu'importe ! ”
Il eut un geste d’insouciance ct ajouta :
‘Maintenant, permettez moi de vous conduire [aux appartements qui vous sont réservés.”
Le groupe suivit un des côtés du cloître, dallé de mosaïques, et pénétra dans un vaste pavillon à plusieurs étages, dont les fenêtres donnaient sur les arbres et sur les fleurs du jardin.
Les promesses du fakir étaient bien au-dessous de la vérité.
Dès le vestibule apparaissait un luxe dont l’opulence défiait toute description.
Luxe tout oriental, avec ses tentures, ses Luis, ses meubles, ses trophées, ses œuvres d’art, son rfévrerie, ses splendeurs, ses éblouissements.… Chacun eut son appartement, particulier, avec sa salle de bains, sa bibliothèque, son fumoir et sa collection de ‘ koukias. ”’
Marius et Johnny, toujc . costumés à l’orienale, se regardaient dans : glaces qui les réiléaient de la tête aux pieds et se trouvaient très srand air.
À ‘Il paraît que c’est un couvent heingue ! fit le Provençal à son copain.
j ‘‘ Un couvent ousqu’on ne doit pas s’embôter ! ( ‘“ Tron de l’air de bagasse ! c’est proprement suivé... on se croirait sur le yacht !
— Well !.… well !… c’est presque aussi bien que
os maisons à vingt étages, avec téléphone, élec-
ricité, vapeur, eau froide, eau chaude et eau... de ‘Seltz... à tous les étages, fit de son ton froid ce pince-sans-rire d’Yankee.
— C'est une forteresse où nous pourrons braver nos ennemis, ajouta Sans-le-Son.
— Et où nous serons heureux, en nous aimant à plein cœur, n'est-ce pas, mes chers enfants ? termina Mrs. Claudia.
— Oui, madame, heureuse par vous, ” dit Mary en embrassant la jeune femme avec une respectueuse tendresse,
Rapidement s'organisa la vie des fugitifs devenus des réfugiés.
Cette transition si brusque et pour tout dire instantanée, loin de déplaire à ces hommes d’action taillés pour les plus surprenantes aventures, avait,
au contraire, un charme inexprimable.
Du reste, on ne saurait croire, en général, combien est délicieuse la halte de l’âme et du corps soustraits en un moment aux émotions les plus violentes, aux drames les plus épiques, lors même qu’ils sont devenus indispensables à certaines natures.
Sans-le-Sou et ses compagnons buvaient, mangeaient, se baignaient, faisaient la sieste, fumaient les koukias au tabac parfumé, se promenaïient sous les grands arbres, et soignaient de leur mieux ia courbature contractée pendant cette fuite éperdue à dos d’éléphant.
Mrs. Claudia s’occupait de Mary encore convælescente, et avec une douceur, une ingéniosité infinies, tâchait de guérir cette surexcitation nerveuse qui s'était emparée d'elle depuis l’horrible moment où elle avait vu tomber sa mère sous le poignard du fanatique.
Maintenant, en pleine période de repos, Mary avait d’effrayantes hallucinations qui la torturaient pendant son sommeil.
Le choc avait été trop violent, et sa répercussion avait ébranlé le Système nerveux de cette enant si aimante, si sensible à laquelle tout souriait, et si rudement frappée en plein bonheur !
Mary partageait l’appartement de la comtesse qui ne la quittait guère,
Les premières nuits avaient été terribles.
À peine endormie, la jeune fille avait des gestes convulsifs, des crispations soudaines, puis elle
it... parlait. comme si l’épouvantable scène lu meurtre se déroulait devant elle.
‘* Mère !.… prenez garde ! l’homme est là... ne la rappez pas !…
“Oh! Dieu !.… par pitié !.… non... non. pas ela…
‘11 lève son poignard !.. oh ! du sang !... mère !.… mère !.… elle ne m’entend plus.
‘Ma mère est morte !
La comtesse la prenait dans ses bras, lui faisait, ntendre sa douce voix, essayait de la calmer, de éveiller pour l’arracher à de terrifiantes visions. Alors Mary avait des contractures musculaires ii la rendaient rigide comme une barre de fer, is elle poussait un grand cri et tombait dans
e sorte de catalepsie qui l’immobilisait de lon-
es heures,
rès alarmée, Privée en outre des médicaments
plus simples, des calmants les plus élémentai-
,; Mrs. Claudia ne savait que faire.
Île confia son embarras à son mari qui eut l'i-
d’en parler au fakir.
qui s’éclipsait , ut à
‘ Ami, lui dit sans préambule ce dernier, j'ai foi en ta science comme en ton dévouement.
‘ Permets-moi de faire appel à tous les deux.
— Tu es le maître... commande.
— ]1 s’agit de la jeune fille que tu as sauvée à ma prière de la fièvre des jungles.
‘“ Son sommeil est troublé par d’effroyables visions. elle souffre... sa santé générale s’altère.……
“ Peux-tu la guérir ?
— C'est facile.
— Quand ?
__ Mais à présent si telle est ta volonté.
__ Allons donc la trouver.”
Che.ain faisant, le capitaine donna au fakir de nouvelles explications qui édifièrent complètement ce dernier, de façon à ce qu'il pût opérer sans avoir besoin d'interroger la malade.
Depuis son arrivée à la pagode, c’est à peine si Mary l'avait entrevu.
Elle eut à son aspect inattendu une sorte d’appréhension, presque de terreur, mais réagit contre cette impression qu’elle se reprochait.
Lui, s’inclina respectueusement, sans mot dire et, se relevant tout à coup, darda son regard aigu sur la jeune fille.
Celle-ci essaya de baisser les yeux, de se soustraire à ce regard qui pesait lourdement sur elle, l’engourdissait, l’anéantissait.
Cela dura quelques secondes à peine, et aussitôt les prunelles de Mary vacillèrent, ses paupières devinrent immobiles, tout son être frémit, palpita et sembla se figer sur place.
‘ Vous dormez, n'est-ce pas ? lui dit le fakir de sa voix sourde.
__Je dors, répondit Mary sans hésiter, d’une voix changée, presque sans timbre, en quelque sorte lointaine.
Al
— Puisque vous dormez, vous m’obéirez ?
— Oui... je vous obéirai !
— Eh bien ! je vous ordonne de vous endornir ce soir, à neuf heures, d’un sommeil très calme.
‘Ce sommeil durera jusqu’au lever du soleil.
Alors seulement vous vous éveillerez doucement. sans secousse... en entendant le chant si mélodicux du houlboul...
‘* Je veux... J’exige que vous dormiez comme autrefois sans rêve... sans hallucination..
‘* Entendez-vous, je veux ! ”’
A cette manifestation d’une volonté formulée si énergiquement, Mary eut un léger tremblement qui agita ses membres.
Puis elle inclina doucement la tête et répondit de cette voix intérieure si étrange des hypnotisés.
‘Oui... j'obéirai à tout ce que vous commandez!
— Et il en sera ainsi demain... après-demain.… toujours !…
— Oui, toujours !
— Vous vous éveillerez tout à l’heure quand l’épouse du Sahib vous l’ordonnera.….
‘Mais alors vous aurez perdu tout souvenir de ce que je vous aurai dit pendant votre sommeil.
‘Vous ne vous rappellerez même pas que je vous ai endormie !… je le veux ! ”’
Mrs. Claudia et son mari contemplaient étonnés, mais surtout sceptiques, cette scène singulière et impressionnante.
‘Et vous pensez, mon cher fakir, demanda la jeune femme, que votre seule volonté amènera, sans le secours d’aucun remède, la guérison de ma jeune amie ?. À
— Je vous en fais le serment ! ”
— Et cela suffira pour toujours ?
— Pour toujours !
— Mais si pourtant il arrivait que plus tard, loin de votre présence, ces troubles recommençaient...
— Vous n’auriez alors qu’à endormir la jeune fille et à lui commander le sommeil calme... à lui en. suggérer la pensée formelle.
“Alors elle vous obéira comme à moi,
— Pourrais-je l’endormir.. j'en doute.
‘ Du reste, dort-elle réellement PRES
Le fakir sourit et saisit une longue et solide épingle d’or à tête d'émeraude servant, à la comtesse pour fixer son chapeau sur ses cheveux.
Avant que la jeune femme et son mari aient pu prévoir ce qu’il allait faire, il enfonça doucement la tige d’or dans le bras de Mary, qui ne sourcilla pas.
Et quand le bras eut ainsi été traversé de part en part, le fakir ajouta :
“ Pensez-vous qu’elle dorme réellement 7
— C’est prodigieux ! s'écria la comtesse, en voyant que Mary était toujours absolument insensible à cette piqüre, qui pourtant devait être horriblement douloureuse.
— C’est pour nous la plus simple des choses.
— Mais éveillez-la, je vous en prie... cet étrange sommeil m'étonne et me fait presque peur.
— Ïl est non seulement sans danger, mais encore très salutaire...
‘ Quand à éveiller la jeune fille, il est préférable que cela vienne de vous quand je ne serai plus là,
“Vous ne lui parlerez de rien, vous ne ferez aucune allusion à ce qui s’est passé, et, de son côté, elle n’en conservera aucun souvenir.”
Il allait se retirer, quand, se ravisant, il dit à
ary de son ton impérieux, marquant une ferme olonté :
‘* Quand madame la comtesse vr:3 ordonnera de dormir, vous entrerez immédiatemuit en sommeil je le veux !
‘Et vous lui obéirez comme à moi-même...
‘ Mais à elle seule !.… et vous résisterez à toute suggestion étrangère... Je le veux !
J’obéirai,”” fit doucement Mary.
Le fakir, à ces mots, se retira discrètement, laissant seuls, en présence, le capitaine, sa femme et a jeune fille.
Tous deux la regardèrent un certain temps avec ime affectueuse curiosité, s'étonnant que, malsré es yeux grands ouverts, elle ne les vît pas et ne emblât même pas soupçonner leur présence.
Enfin, du bout des lèvres et d’une voix basse comme un souffle, la comtesse murmura :
‘“ Ma chère Mary, éveille:-vous.”?
Sans-le-Sou devina plutôt qu’il n’entendit,.
Aussitôt les paupières de Mary battirent, ses yeux vagues, sans regard, reprirent en même
mps leur expression, leur vie, et, sans transition ucune, la jeune fille passa du sommeil à l'état de eille,
Cela fut instantané comme la pensée !
Comme avait ordonné le fakir, la jeune fille ne e souvenait de rien, pas même d’avoir dormi.
Tout au plus se rappelait-ell que l’Hindou était pparu dans la pièce où elle se trouvait en companie des deux époux. On ne lui parla de rien, naurellement, ct la journée s'écoula d’ailleurs sans
cidents.
On juge si Mrs. Claudia devait attendre avec imatience la réalisation des promesses du fakir. Quelques minutes avant neuf heures, Mary prouva une irrésistible envie de dormir.
Contrairement à son habitude, elle ne ressentait pas cette vague terreur de la nuit qui lui apparaissait avec son lugubre cortège de visions terrifiantes.
Elle était parfaitement calme et n'avait plus cette agitation qui faisait déjà pressentir les ça chemars,
À neuf heures sonnant, elle s’endormit comme ui enfant.
La comtesse, qui l'observait, n’en pouvait croir: ses yeux !
Et ce sommeil profond, paisible, ne fut interrom pu ni par les allées et venues de la jeune femme ni par le tapage des portes ouvertes et fermée avec des bruits qui emplissaient les vastes cou loirs, aux sonorités de cathédrale !
Puis, au moment où le fugitif crépuscule du matin précède le lever du soleil, la jeune fille eu quelques-uns de ces légers mouvements qui annoncent le réveil.
Tapis sous les feuilles rutilantes d’un flamboyant, deux boulbouls huppés, ivres de mélodie, lançaient leurs trilles qui délicieusement s’égrenaient dans le silence de cette nuit limpide qui se teintait de rose,
Mary semblait les écouter à travers son demisommeil déjà presque lucide, ou plutôt conscient, et doucement souriaït,
Et quand le premier rayon de soleil dora l’extréme pointe du minaret dominant les arbres, la jeu-' ne fille poussa un léger soupir, ouvrit les yeux, puis s’éveilla radieuse.
Elle aperçut Mrs. Claudia qui s’était approché de son lit, et gucttait ce réveil qui s’annonçait si joyeux.
‘Eh bien ! Mary ? demanda-t-elle affectueuse-
eux,
chée it si