CHAPITRE VI
Erreur de cette hostilité contre le latin
I. Importance des eiercicei de composition dans l'étude du latin. — 11. Importance de la traduction pour le dÊveloppement intellectuel de l'élève. — Les étodea classiques , vrai cours , gradué de logique, école du penseur et de l'écrivain. — 111. , Supériorité des latina comme instituteurs du genre bumain. !
Le lecteur peut voir maintenant tous les change- , ments que les novateurs parlaient d'introduire dans ■ l'étude du latin. C'était une véritable révolution danç l'enseignement classique. Sous prétexte de conduire plus rapidement l'élève à la connaissance du latin, ils I voulaient le lui apprendre comme une langue vivante, i supprimant presque complètement la grammaire, les j exercices de mémoire, le thème, la composition, ne conservant que l'explication des auteurs, explication
* Condillac iQi a fait voir presque tout Horace, Virgile et i Ovide, des morceaux de Tite-Live, les lettres de Cicéron & Àtlicm, les petits historiens latins, Céaar, la Vie d'Agricola et les Mcmr$ det Germains. Voy. Condillac, Cours d'études, Disconra préliminaire de la Grammaire, édjt. 17S2, t. 1, p. 130-ISt.
facilitée le plus souvent par des traductions iaterlinéaires. Que faut-il penser de ces innovations dont plusieurs rencontrent aujourd'hui encore tant de partisans et de défenseurs?
Nous avons montré plus haut l'erreur où tomhaient ces écrivains, en assimilant l'étude des langues mortes à celle des langues vivantes, en supprimant presque totalement la grammaire, au lieu de se contenter d'en simplifier les règles et de les éclairer par l'usage. La proscription du thème, de toute composition latine n'avait pas de conséquences moins graves au point de vue de l'enseignement littéraire.
Comme tout ici est une affaire de mesure, la condamnation absolue d'une méthode ayant pendant si longtemps servi k élever les générations dans la connaissance des langues anciennes, compromettait évidemment pour l'avenir le succès des études classiques. Dire qu'on ne doit pas abuser des thèmes, qu'il faut autant que possible, comme le demandait RoUin ', les prendre dans l'auteur même expliqué aux élèves, qu'on peut quelquefois remplacer le thème écrit par le thème oral fait en classe avec le . concours du professeur, qu'il faut donner plus d'importance, plus de temps & la version et à l'explication
t ■ Il serait à souhaiter cpie les thèmes fussent pour l'ordinaire composés sar l'auteur mâme qa'an leur aurait expliqué, qui leur fournirait des expreisioug et des locutions déjà connues dont ils feraient l'application selon les règles de leur sjrutaxe. • Op. cit., IJT. Il, cb. III-
des auteurs, rien de mieux ; mais poser en principe la suppression du thème, c'était porter un coup mortel à l'enseignement du latin. Nous avons montré plus haut comment les thèmes de règles, faits dans les basses classes, sont pins utiles que les exercices d'analyse logique, comment chaque construction, chaque règle grammaticale s'éloignant de l'usage de notre laogm fournit à l'élève l'occasion de réfléchir. Disons plus, l'enfant est incapaUe, sans le thème, de retenir une seule règle de grammaire ; voua n'arriverez même pas," j'en appelle à votre expérience d'écolier oo d« professeur, à fixer définitivement dans sa mémoire les conjugaisons, les déclinaisons. Si vous ne l'obligez pas" à employer quelquefois les mots rencontrés dans l'explication des auteurs et à se les rendre ainsi familiers par un travail de son esprit, par un effort de sa mémoire '^, comment voulez-vous qu'il ait jamais à. sa portée cette abondance d'expressions sans laquelle on ne peut pas se vanter de savoir une langue? N'est-ce pas pour avoir fait assez de thèmes latins et pas assez de thèmes grecs, que nous emportons du collège une vraie connaissance de la première de ces langues et une notion trop souvent éphémère de la seconde?
Quand on a supprimé le thème dans les basses classes, il serait difficile de conserver la composition latine dans les classes supérieures ; aussi les réfor-
' Rollin, tout en donnant plus d'importance à la Tersion, fait observer que la composition dee thèmee oblige les enfants à <c mettre en pratique les règles qu'on leur a souvent expliqnfeea de vive voix et d'en faire eui-mfimef l'applicaUon, ce qui les grave bien plus profondément dans leur esprit. Elle leur donne ion d'employer tous les mots ei tontes les phrases qu'on B fait remarquer dans l'explication des aateora. » I-i., ibid.
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mateurs de l'easeigoeaieiit air xvni' siècle traitaient^ ils avec le plus profond dédain, nous l'avons vu, la narration, le discours, les vers latins et en général toute sorte d'amplification . C'était dépasser la mesure. Il serait évidemment puéiil de vouloir faire des élèves autant de Cicéron et de Virgile ; mais à force de prétendre qu'on peut dans l'étude du latin retrancher tout exercice de composition, puisqu'il s'agit non de le parler ou de l'écrire, mais simplement de le comprendre, ne s'expose-t-on pas à compromettre même ce minimum de connaissances ? Est-il bien sûr qu'on puisse-savoir une langue sans s'exercer quelquefois & l'écrire? Est-il possible, en particulier, de garder longtemps l'intelligence d'une langue morte, dont la conversation ne vient jamais nous rappeler l'usage puisqu'on n'a jamais l'occasion de la parler, si le thème dans les basses classes, si la composition dans les classes supérieures, n'ont souvent demandé à l'esprit, à la mémoire, ce travail de recherche, cet effort de production qui gravent dans l'âme une science en raison même de la peine qu'il a fallu se donner pour l'acquérir ?
D'autres considérations devraient faire hésiter les novateurs à condamner sans appel tout exercice de composition latine. Sans parler ici du plaisir ^u'on goûte à apprécier en connaisseur les chefsd'œuvre de l'antiquité, de l'exquise jouissance qu'on éprouve à saisir la parfaite correspondance du vrai et du beau littéraire avec leur expression sensible, — plaisir et jouissance accordés avec plénitude à ceux qui se sont exercés dans ces langues, — n'y i-t-il pas un grand profit pour l'esprit à pénétrer par l'imitation dans les habitudes de pensée et de style
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d'écrivains parfaits. De livrant en quelque sorte le secret de leur génie qu'à Ceux qui les interrogent avec persévérance. Et lorsque ces auteurs ont écrit dans la langue mère de la langue française, comment supprimer sans hésitation des exei'cices ayant conduit les grands écrivains du xvn» siècle, Bossuet ' en particulier, de ce style d'abord chargé de latinismes, à cette forme achevée où ga pensée sut trouver une -expression digne de son génie?
Il y aurait ici quelque courage à défendre ta partie la plus attaquée, la plus décriée, alors comme aujourd'hui de la composition latine, les vers latins. Fautil ne voir, dans cet exercice maintenu par Rollin, abandonné par Port-Royal et par tous les novateurs du XVIII' siècle, qu'une perte de temps? N'a-t-il pas le" sérieux avantage d'éveiller l'imagination de l'élève tout en la contenant, d'habituer son oreille au nombre et à l'harmonie, de lui faire goûter la saveur de la poésie antique, de faire passer enfin sous ses yeux une grande abondance de mots et d'épithètes, entre lesquels il doit chosir et qui avancent d'autant l'étude d'une langue? C'est acheter trop cher ce résultat, nous dira-t-on, à une époque où le temps consacré à un tel exercice serait mieux employé à acquérir des connaissances plus utiles. Ici, comme en toutes choses.
* Noas avons cité pins haot ces paroles de Bossuet : ■ J'si pen ta de livrei rrançnis et ce que j'ai appris de style en ce sens, jale UeDH des livres latins et nn peu des grecs, n — On deman dait un jour à Patra où il avait ai bien étudié la lanf^e française : D DaD3 Cicéron et dans Horace, « répondît-il. — On consultait najour Araanld «nr U maniera de se fiirmer le atjle ; ■ Lisez Cicéron, dit-il. — Il ne s'agit pai, lui répliqua-t-on, d'écrire en latin, mais eu français. — En ce cas, reprit Aminld, lisex Cicë-
la solution de la difficulté est dans la juste mesure. Sur ce point, Sainte-Beuve nous semble avoir donné la vraie solution lorsque, après avoir rapporté l'opinion d'Àmauld et de Poi-t-Royal sur les vers latins, il ajoute : * Pour moi je les ai beaucoup aimés ; j'en ai fait avec un goût décidé, je l'avoue, et j'ai cru par là pénétrer plus avant dans le secret de la muse antique ; mais, ce qui est vrai c'est qu'il ne faudrait pas imposer à tous, au même degré, ce qui est la vocation et la curiosité seulement de quelques-uns. >
Les novateurs, après avoir commis l'imprudence de supprimer à peu près tout exercice de composition, venaient encore, en bouleversant l'ancien système de traduction, d'explication des auteurs, paralyser leur influence et leur action sur le développement intellectuel de la jeunesse.
Voici un enfant de douze, de quatorze ans ; il sort de l'école primaire. Il s'agît pour lui, de recevoir l'éducation secondaire ; il s'agit pour les maîtres de le cultiver, d'amener son esprit, ses facultés au développement dont ils sont susceptibles. Comment conduire à bonne fin une telle entreprise?
Irons-nous, par exemple, appliquer de bonne heure notre élève à des devoirs de composition française ? U n'y a pas grand péril à lui demander quelques exercices de ce genre : je doute qu'il y ait grand profit. Composer, c'est produire, par suite c'est déjà penser et créer ; mais que tirer d'un fonds où on ,n'a ,
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rien mis; qu'attendre, en fait d'invention, d'un âge où l'imagination est à peine éveillée, où, à part la mémoire, aucune faculté n'est développée? L'enfant, placé en face de son papier, aura beau se frapper le front et ctiercher à remplir quelques pages, il ne sortira rien ou presque rien de ce cerveau trop mou encore et trop vide pour être fécond. C'est qu'il nous apporte moins des idées que la puissance d'en acquérir.
Ah t si nous trouvions un point d'appui à ce jeune esprit, si nous avions sous la main un instrument ■ et comme un levier d'éducation nous permettant d'éveiller chez l'enfant ses facultés sans les écraser, de le pousser en haut par des ascensions successives et de le soutenir dans chaque élan vers les sommets, n'aurions-nous pas découvert le meilleur moyen de cultiver en lui tous les germes d'une vocationsupérieure ?
Depuis la Renaissance on avait demandé ce grand hienfait à l'étude des langues mortes, en particulier ans exercices de traduction. Nous avons entendu les novateurs du xvni" siècle ne nous parler à leur tour que de version, d'explication ; mais sous le prétexte louable de faciliter le travail à l'élève ', ils 6tent à. l'explication des auteurs la plus grande partie de son efficacité. La version, la traduction qu'ils nous vantent n'est pas cet exercice où l'élève placé en face d'un texte latin s'efforce d'en pénétrer le sens, cherche dans sa langue le terme propre pour rendre mot par mot, pour reproduire l'énergie de l'expression et la
< ce La plupart des mallres contente «le présider aux écoles rejettent tout le travail sur les élèves. » Guyton de Horreau, op. cit., p. 313.
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nuance même de la pensée. Un tel travail est plus importftat, plus fécond en résultats que n'importe quelle composition française. La composition oblige l'enfant à tirer ses idées de son pauvre fonds, tandis que la version le met de bonne heure en lutte avec QD maître dans l'art de penser et d'écrire. Mais pour recueillir les fruits d'un pareil exercice, pour éclairer son esprit, pour échauffer son âme au foyer d'un ' grand écrivain, il faut que l'élève s'identifie en quelque sorte avec le modèle qu'on lui présente, qq'il le tourne, qu'il le retourne en tout sens, qu'à force de chercher dans sa langue le mot qui rend le mieux [ l'idée de l'auteur antique, il se pénètre, il slmprègne i en quelque sorte de sa pensée et de son génie.
Épargnez à l'enfant cet effort, mettez lui en main
I ces traductions *, quelquefois utiles pour prendre
I rapidement connaissance d'un ouvrage ou d'une ht-
j térature , mais auxquelles on ne saurait sacrifier
! l'usage de la version, de l'explication tel que l'ont
eotendu nos pères, dispensez-le d'interroger patiem-
' ment tel texte, de poursuivre telle solution qui se
dérobe, vous aurez réussi peut-être à lui rendre le
, travail agréable, mais vous ne lui aurez pas appris
à travailler seul. Comme les journalistes de Trévoux
'RoUiD,liT, II, ch. III, portaDt des auteurs grecs traduite par les
Clivée, dit : « Oa ne doit JamaîB leur permettre d'avoir des gloses inteiiinéaires qui ne sont propres qa'ù eatretenirl'espril dans une espèce d'engonriliBsemeut, ea leur présenlaDt l'ouvrage tout fait, tl ne laissEiit rien bu travail ni à la réflexion. • — L'ambition qu'on 'tait an iviti« liècls, qa'oa a de nos jours de faire expliquer ant bières le plus d'auteurs possible est parfaitement légitime, à cun- <litioa que le maître réserve k cAtË de cette traduction courante «tpar conséquent plus négligée certaines pages que l'élève aura inspirées et sur lesquelles on s'arrêtera avec plus de soin.
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le faisaient observer à Dumarsais, trop faciliter, trop aplaair la carrière des lettres n'est pas le moyen d'accélérer les progrès, • parce que l'esprit, naturellemeiit paresseux, ne trouvant rien qui l'arrête passe légèrement et sans réflexion sur un voyage qui lui coûte si peu. > Devant sa répugnance native à vaincre la difficulté, le seul moyen de marquer sur l'esprit de l'enfant une empreinte durable était de le soumettre patiemment à un effort proportionné à son âge. Agir autrement n'est-ce pas, comme on l'a dit, s'amuser à caresser une âme que Montaigne nous demande de forger; n'est-ce pas oublier, selon un mot de M"" de Staël, « que l'éducation faite en s'amusant disperse la pensée, que la peine en tous genres est un des grands secrets de la nature, et que l'esprit de l'enfant doit s'accoutumer aux efforts de l'étude comme notre âme à, la souffrance ? •
Le prétexte mis en avant pour réduire, pour supprimer presque complètement les devoirs écrits, les exercices de mémoire, la version et l'explication telles qu'on les avait entendues jusqu'alors, c'est qu'il importa de former avant tout le jugement de l'enfant, et qu'on y arrive d'une manière plus sûre, plus rapide par les nouvelles méthodes. Il y avait quelque témérité à venir affirmer que l'ancien système d'études laissait la raison inculte et n'apprenait que des mots, aprèsdeux siècles qui avaient produittant de penseurs et tant d'écrivains. L'éducation classique, telle qu'on l'avait comprisejusqu'aJors, développe toutes les facultés de l'élève, son intelligence, son imagiiiation, sa sensibilité, sa pénétration, sa mémoire, son goût, son esprit et son cœur. Elle l'habitue à réfléchir sans fatigue.; elle est pour lui un cours de logique graduée
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formant en quelque sorte son jugement sans qu'il s'en doute.
Prenez, par exemple, la traduction telle qu'elle a été pratiquée jusqu'à nos jours. Outre les habitudes d'ordre et de netteté que l'élève retirera de cet exercice, n'est-il pas pour lui la véritable école de l'écrivain et du penseur? Traduire c'est comparer, c'est réfléchir, c'est choisir; or est-il possible d'établir ainsi une compamison entre deux langues, de discuter la portée des mots, d'écarter l'un pour admettre celui qui rend le mieux le sens de l'auteur, la nuance ou la force du texte, est-il possible de se livrer longtemps à un pareil travail, sans faire acte de jugement, sans développer l'intelligence par la nécessité où on est de donner de la précision et de la clarté à ses idées, sans demander à la sensibilité, à l'imagination d'apporter comme un vêtement à la pensée qu'il s'agit d'exprimer, enfin sans former le goût, sans éveiller le sentiment du beau par cette longue intimité entre un jeune esprit et un écrivain parfait? N'est-ce pas ce qui explique pourquoi on trouve souvent dans des élèves de seconde et de rhétorique, ayant Mt leur principale occupation de la traduction et de l'explication des auteurs, un art d'écrire, je ne sais quelle maturité de pensée et de style pouvant tout d'abord paraître au-dessus de leur âge'.
Qu'on ne dise pas que la traduction seule n'amène pas l'élève à produire; en l'habituant à penser, à réflé-
> RollJD, op cit., liv. H, ch. III, dit: «Rien ne peul être plus utile 9UI jeuaas gens, pour leur apprendre les règles et les beautés de 1b langue française, que de leur faire traduire de pareila endroits d'aateurs. » On Esit que Cicéron touIuI donner plus de maturitâà son génie, en traduisant les chefs- d'cBnvre de l'antiquité grecque.
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chir, en éveillant, en échauffant comme un soleil de printemps toutes les facultés de son àme, elle a assez fait pour décider, s'il y a lieu, de sa vocation d'écrivain. Vous pouvez d'ailleurs aider ce travail de la traduction par tous les exercices de l'éducation classique, et comme vous avez en main une littérature parfaite ayant des modèles pour tous les âges, qui, après avoir tenu k l'enfant son langage, sait élever le ton avec l'homme, qui avec ses écrivaius, ses philosophes, ses orateurs peut parcourir en quelque sorte toute la gamme des sentiments humains, parler à. l'imagination comme à la raison, exciter l'enthousiasme, faire vibrer en un mot toutes les cordes de l'âme, — n'est-ce pas avec justice qu'empruntant l'expression de Clcéron on désigne d'un t nom admirable et admirablement vrai, > a dit Guizot, du mot humanités, humaniores litterœ^ un enseignement formant manifestement tout l'homme. Un système d'études € où les plus grands écrivains des plus grands siècles comparaissent devant la jeunesse de nos écoles, et lui apportent ce qu'ils ont donné au monde • » , n'est donc pas, comme le proclamaient les novateurs du xvni" siècle, un vain apprentissage de mots, et c'est le cas de répéter avec Portails que, si mots il y a, < les mots grecs et latins soDt gros de choses. *
Cet ensemble d'exercices constituant les études classiques donne à l'esprit, qui y a été soumis durant un certain nombre d'années, une portée, un horizon qu'on chercherait vainement, à talents égaux, chez ceux n'ayant pas reçu la même formation.
* Paroles de H. Cousin.
On reconnaît à un certain pli, à un certain degré ii culture et de sensibilité littéraire, celui qui a vraiment fait ses classes, comme on distingue à un cachet de bonne compagnie l'homme élevé dans un milieu choisi.
Aucune langue n'a été plus digne de servir à la formation int^lectuelle de la jeunesse que ce latin tant attaqué au xvni" siècle. Aucune littérature n'a été aussi véritablement humaine, et par suite aussi capable d'être comprise de tous les temps et de tous les lieux, que la littérature latine. Il semble qu'il ait été donné au peuple romain de parler le langage de la raison et du bon sens. C'est bien l'humanité en général, c'est bien l'homme universel qui s'exprime par la bouche des maîtres du monde, dans un idiome d'une gravité et d'une concision souveraine. Ce sont les idées, les sentiments constituant le fond de notre nature qu'on retrouve dans les auteurs latins, et il n'est personne en lisant leurs œuvres qui n'y entende comme un écho de la raison humaine.
Les Grecs ont plus d'originalité, plus de génie; ils ont fouillé plus avant dans les profondeurs de l'âjne. Mais parfois c'est moins l'homme que le Grec, c'està-dire l'homme de tel temps et de tel pays, qui vit dans leurs écrits. A travers la prodigieuse souplesse de leur talent, et souvent la perfection inimitable de leurs œuvres, on sent aux grâces de leur style, aux fascinations de leur imagination enchanteresse, à je ne sais quoi de subtil, de délié et d'exquis, qu'on respire un air particulier; on reconnaît l'esprit grée
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et l'orgueil d'une race privilégiée en qui l'inspiration, tout en procédant toujours de la nature, empruntait au génie de la race et aux circonstances de son développement comme un goût de terroir et la marque du tempérament national.
Les littératures modernes abondent en immortels chefs-d'œuvre; mais par suite des conditioDS complexes de notre civilisation, la plupart des écrivains, Eâème parmi les illustres, portent l'empreinte da temps et du lieu où ils ont vécu. A ce titre, ils ont une infériorité sur les auteurs latins, comme instrum^it d'éducation, pour toutes les générations et tous les peuples. Shakspeare est trop anglais pour être entièrement compris des Français; Molière est trop français pour être entièrement compris des Anglais. Les auteurs latins, ayant un caractère moins particulier, moins individuel, sont plus à la portée de tout le monde; ils sont cosmopolites. Tite-Live et Cicéron» Virgile et Horace, Térence et César s'adressent au gem-e humain. Ajoutons que les chefs-d'œuvre antiques sont axés par l'usage, consacrés par le temps, tandis que l'on n'a pas encore fait accepter les écri> vains plus récents appelés à les remplacer. Ici le choix serait souvent périlleux, tant les passions s'agitant d'ordinaire dans les ouvrages modernes les rendent difficiles à être placés entre les mains de la jeunesse.
Disons aussi que les latins, étant plus simples que les modernes, conviennent mieux aux élèves qui se trouvent tout de suite en quelque sorte de plain pied avec eux <. Nul n'a songé à dire d'eux qu'ils sont des
1 Voj. «nr ce point une excellente étude de M. Brunelière, La qutsiion du latin. Reeue de» Dettx-Monde», tS décembre 1SB5.
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virtuoses de atyle. Ils pratiquent d'ordinaire, — nous ne parions pas ici de Tacite, — les chemins battus, la large voie de la raison commune où chacun peut les suivre. Ils sont moins élevés, moins profonds, moins neufs, moins intéressants, mais plus sûrs. On peut leur confier le soin de former des esprits sains et droits. Quel plus grand honneur que de les prendre ainsi pour les instituteurs du sens commun I
Les adversaires du latin au xvm* siècle oubliaient enfin qu'il s'agit ici de la langue mère de la langue française ; l'étude de cette langue mère , en nous faisant remonter aux origines, en nous donnant l'étymologie , la filiation des mots, en nous montrant les transformations que l'usage et les écrivains ont fait subir au texte primitif, nous présente comme la tradition, comme la généalogie de notre langue, nous- fait pénétrer ses secrets et son génie. N'était-U pas téméraire de prononcer tout d'un coup la déchéance d'une langue, d'une littérature qui avaient bercé l'idiome et comme l'intelligence de notre pays à travers les âges? Et à qui donner la succession du latin ? Conviendrait-il de mettre à sa place les langues vivantes que l'usage transforme sans cesse ; l'anglais n'a pas de grammaire,» l'allemand a une construction bizarre et enchevêtrée, les langues du midi risqueraient d'affadir et d'énerver notre style. On ne rompt pas ainsi sans danger une tradition séculaire. • Il faut, a dit excellemment M. Jules Simon, élever nos enfants pour notre temps et notre pays ; mais il ne faut pas séparer notre temps et notre pays de la tradition des races latines, et de la tradition humaine. Dans la série des faits historiques et dans le développement intellectuel et morai de l'humanité, il ne
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