TROP GRA.ND NOMBRE DE COIXÈGES
jeunesse d'une nation aux études classiques ? N'y a-t-il pas de graves inconvénients à universaliser l'enseignement des collèges; n'est-il pas imprudent d'allumer des ambitions littéraires dans les classes les plus humbles? En enlevant â, la charrue le fils du cultivateur, à l'atelier le fils de l'artisan, ne s'exposet-on pas à faire des déclassés, à créer des exigences que la patrie sera incapable de satisfaire, à jeter ainsi sur la surface du pays des avocats sans causes, des médecins sans clientèle, des écrivains sans emploi, de faire, en un mot, des milliers de mécontents * qui tourneront, par dépit, contre la société mème,les arnses qu'elle leur a mises en main?
Cette question qu'on a agitée à toutes les époques, qu'on a cherché à résoudre dans la nôtre, en favorisant l'instruction intermédiaire et l'enseignement spécial, se posait déjà d'une façon redoutable, il y a un siècle. La multiplicité des collèges, leur dispersion sur toute la surface du territoire, la facilité d'obtenir des bourses ou de payer une rétribution toujours modique mettaient les études classique^ à la portée de toutes les conditions. Le bien-être croissant de la boui^eoisie, et même des paysans, permettait à un très grand nombre de familles de faire un léger sacrifice. L'importance qu'avaient prise dans ce siècle les hommes de lettres faisait rechercher une profession qui conduisait le plus souvent à la renommée et à la fortune. L'amour des places, toujours si grand dans notre pays, la vanité des parents toujours flattée de voir les enfants s'élever au-dessus de leur condi-
* Cette question se pose noD moins impérieusement an iii' qn'au sviii*. Voy. La famille tt Ndueation en France pu M. BaqddUard, 1B7Ï, iu-12, p. 23.
..Coogk'
TROP GRAND NOHBEE DE COLLÈOE3 515
tion, tout semblait concourir à pousser la jeunesse dans les maisons d'instruction secondaire.
En même temps, par une anomalie étrange qui devait être une des causes de la Révolution française, tandis que l'enseignement classique se répandait dans toutes les classes, tandis que les collèges peuplaient chaque province d'hommes ayant reçu une instruction soignée, sachant écrire, sachant parler, se passionnant pour les idées qui commençaient à agiter ce siècle, lisant avec ardeur les écrits, les brochures politiques, après avoir dévoré les productions des philosophes, — ces hommes préparés par leur éducation, leur travail, leur intelligence, leur ambition tenace, à occuper les situations les plus importantes de la société, trouvaient devant eux des barrières les empêchant d'y atteindre. Il fallait de l'argent pour acheter un office dans la judicîature, il fallait des titres de noblesse pour prétendre à un rang élevé dans l'année. Dans le sein du clergé, les roturiers n'avaient guère d'autre perspective que la portion congrue, les abbayes et les évêchés étant réservés aux Sis de famille. Les hommes de plume eux-mêmes, tout en constituant dans l'État une puissance nouvelle, l'opinion, n'obtenaient pas pour cela l'estime publique, n'avaient pas toujours rang dans la société. Quoiqu'on ne fût plus au temps où Corneille, le grand Corneille, se trouvait réduit à dédier humblement sa tragédie de Cinna à celui que Voltaire appelle quelque part le sieur de Montoron ', nous trouvons
■ Noos aimons mieax dn reste voir ConieiUe pauvre dédier Cinna k H. de Montoron, que de voir Voltaire riche dédier Tancrtda k M" de Pompadour, appeler PoUion le financier la Pope- Uniére et adresser des vers adulateurs à H~* Du Burr;.