‹ Les etudes classiques et la démocratieChapitre 12 sur 26 · Voir V Annuaire de V Enseignement libre · texte numérisé non relu

Voir V Annuaire de V Enseignement libre

droit, dont il use largement, de coopérer à l'éducation nationale ; mais, il faut en convenir, Fécueil de l'enseignement libre, surtout sous ces formes indirectes et improvisées de concurrence à l'Université, c'est l'esprit utilitaire, le souci exagéré du succès aux examens, d'où dépend le succès de l'établissement, l'esprit de parti ou de classe, bref, l'oubli des grands intérêts généraux. C'est pourquoi, en respectant la liberté de l'enseignement, l'État doit maintenir, en dehors et audessus de tout parti, un enseignement modèle, vraiment national et humain, qui est, nous l'avons vu, l'enseignement classique donné par l'Université. Par une ironie du sort, nos ardents démocrates, qui nous rebattaient les oreilles des besoins de la démocratie moderne, ont travaillé en faveur de ceux qu'ils considéraient comme leurs ennemis : Sic vos non vobis nidificatis, aves.

Aujourd'hui, grâce à eux, près de la moitié des élèves de l'enseignement secondaire est élevée par les congrégations religieuses, qui de plus ont trois internes contre un externe, tandis que

l'Université a un interne contre trois externes. Tel est le résultat de la politique ultra-radicale, intransigeante et intolérante, qu'on a justement appelée de la bigoterie à rebours.

De son côté, depuis qu'on a retardé l'étude du latin jusqu'en sixième, Técole primaire de l'État retient plus longtemps les élèves et soustrait ainsi aux lycées une partie de leur population. Depuis des années, absorbée par l'enseignement primaire, l'administration dans les départements a trop négligé l'instruction secondaire, laissé se détourner des collèges et des lycées la clientèle bourgeoise proprement dite; dans bien des régions, les instituteurs font la guerre à l'enseignement secondaire, la concurrence des écoles primaires supérieures tue bien des collèges. On a signalé le cas d'un collège auquel « les instituteurs de toute une contrée, embrigadés par leur inspecteur, font une guerre sans merci pour garder, dans les écoles primaires supérieures, les élèves qui se destinent au baccalauréat moderne ». Les pensionnats primaires, que-les instituteurs sont autorisés à organiser chez eux, contribuent aussi à

dépeupler d'internes les classes élémentaires des collèges.

Les professeurs de lycée ne représentent point, comme les instituteurs, des agents électoraux; aussi les commissions du parlement ne leur ontelles généralement accordé que le nécessaire, parfois même on a fait des exceptions en leur dé- •faveur. N'avait-on pas décidé que les années d'école normale, qui comptent pour la retraite des instituteurs, ne compteraient plus pour la retraite des professeurs? N'avait-on pas proposé de supprimer la gratuité des études pour les enfants de ces mêmes professeurs, alors qu'on avait multiplié les bourses pour les enfants des écoles primaires?

Que les instituteurs soient, pour les lycées et collèges, les « recruteurs naturels des sujets d'élite », rien de mieux; mais doivent-ils provoquer artificiellement, dans les milieux auxquels appartiennent la plupart du temps leurs élèves, un afflux d'écoliers « moyens » et médiocres vers les divisions supérieures de l'enseignement secondaire? Nous ne le croyons pas. L'école publique

La a CRISE » DE LTNIVERSITÉ. 61

n'est point faite pour seconder l'ambition des pères et mères qui veulent soustraire leur progéniture au travail manuel, pour créer de nouveaux aspirants aux emplois du gouvernement. Elle est faite pour préparer à la société des hommes honnêtes et capables d'honorer la profession même la plus humble ; ce qui n'empêche pas de laisser tous les escaliers accessibles à ceux que leurs capacités exceptionnelles désignent pour monter plus haut. On se plaint sans cesse des éléments de démoralisation dus à la multiplication des déclassés de fout ordre, on se plaint de voir s'abaisser les grandes écoles du gouvernement, la haute industrie, le haut commerce, la haute finance, les hauts grades de l'armée, et on veut encore ouvrir l'entrée des carrières d'élite à ceux qui n'ont fait que des études moins élevées et moins prolongées ', on veut ainsi produire vers ces carrières un courant factice! C'est la plus scandaleuse des contradictions.

Quand nous disons: « Point de déclassés », voulons-nous dire qu'il ne faille pas instruire le peuple ou la petite bourgeoisie? Loin de

là; il faut instruire chacun le plus possible, mais non pas tous de la même manière, ni par des méthodes qui produisent finalement un manque d'adaptation de Fenfant à sa condition future. Les déclassés ne sont pas les enfants instruits ; ce sont les enfants mal instruits, pourvus de connaissances abstraites dont ils ne trouveront pas, l'emploi, dépourvus des connaissances pratiques dont ils auraient eu besoin \ C'est ce genre de déclassement qui est dangereux pour la moralité d'une nation, plus dangereux encore dans une démocratie, et que l'enseignement moderne mal compris va multiplier. Puisque vous avez, pour toutes les fonctions publiques, cette compétition croissante, élevez le niveau des conditions exigibles ; au lieu de favoriser l'invasion du primaire dans le secondaire, rendez partout obligatoires de bonnes études classiques et philosophiques : par là, vous

1. Dans le Bullelin municipal on constate que, pour 72 places d'instituteurs, il y a 1955 candidats, et que, pour 115 places d'institutrices, il y a 6 847 candidats ! Pour la seule préfecture de police, il y a 65000 demandes d'emploi I En revanche, les ouvriers étrangers prennent la place de nos nationaux, détournés de l'atelier et de la charrue.

éliminerez la tourbe des médiocres et vous hausserez Tesprit de vos fonctionnaires. D'autre part, il importe de fournir à l'industrie, au commerce, à Tagriculture, des esprits bien préparés, et c'est de ce côté que le véritable enseignement moderne aurait dû chercher sa voie.

En somme, il aurait fallu élever l'instruction primaire en y faisant pénétrer ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit de l'instruction secondaire, au lieu d'abaisser la seconde en la rapprochant de l'autre, en lui enlevant peu à peu ses traits distinctifs, en la ramenant à une sorte de « gavage » scientifique, grammatical, historique, géographique, à la portée de tous les préparateurs et de tous les élèves. On tend ainsi à ne laisser entre les deux degrés d'insiruction qu'une différence de quantité, non de qualité. Quant à l'enseignement supérieur, on lui a donné l'espérance de recruter des élèves aux dépens des classes de rhétorique et de philosophie. En outre, par des attaques inconsidérées et injustes contre le baccalauréat, on a préparé le dernier coup aux études classiques, qui n'auraient plus désormais pour

sanction que des examens spéciaux. Le jour s'annonce ainsi où la démocratie dira : — Entre l'enseignement des écoles primaires et celui des Universités, à quoi sert l'enseignement secondaire? — Et elle ne comprendra pas qu'il sert précisément à sauver la démocratie, comme à entretenir le véritable esprit libéral et républicain.

Un des membres de la Chambre des députés, partisan lui-même de l'enseignement moderne, n'a pas manqué, dans son rapport sur le budget de l'Instruction publique, d'exprimer des reproches contre les professeurs de l'enseignement secondaire. Mais est-ce donc à eux qu'il faut faire remonter la responsabilité de tant des progrès à reculons? Non. C'est précisément aux soutiens de l'enseignement moderne. C'est aussi à des professeurs de l'enseignement supérieur, naguère hypnotisés par l'Allemagne, — et par vine Allemagne

imaginaire, — qui disent tous aujourd'hui avec une louable franchise: mea culpa. Us croyaient naïvement que l'enseignement classique se fortifierait en se spécialisant dans une petite « élite » ! Lés patrons de nos fâcheuses réformes furent, outre des savants, — chimistes, naturalistes, etc., — d'éminents philologues, historiens, érudils, bref, d'autres spécialistes, d'autres « savants » en mots, en faits et en dates, tous défiants à l'égard des idées générales et des « idéologues », parfois peu sympathiques à la philosophie, qu'ils voulaient, en la couronnant de fleurs, exiler dans quelque salle étroite des Universités nouvelles, toujours à l'usage d'une petite « élite ». D'élite en élite, on serait arrivé à zéro.

On nous avait fait un tel tableau des études philologiques de l'Allemagne, de ses études historiques, de ses études géographiques (la légende aidant), que beaucoup crurent voir le relèvement et le salut dans les « suffixes et les préfixes », dans l'étude approfondie de la querelle des investitures ou dans celle du dessin des cotes de Norvège. Les professeurs de philosophie avaient

LES ÉTPDES CLASSIQUES. 5

beau protester, avec ceux de rhétorique ; on accusait de « routine » les chercheurs les plus hardis dans le domaine de la pensée, les littérateurs les plus au courant de tous les raffinements de Tart contemporain.

Mais, pour qui connaît les vraies causes et les a vues à Tœuvre, c'est surtout sous la pression des partis soi-disant démocratiques qu'ont été accomplies les réformes à rebours par lesquelles l'Université travaillait contre elle-même et, simultanément, contre la vraie démocratie. La Chambre des députés se plaint aujourd'hui de voir les classes moyennes et supérieures échapper à l'Université de France, sur laquelle elle comptait pour entretenir l'esprit républicain ; qu'elle s'en prenne à elle-même, à ses passions politiques et religieuses, à ses empiétements administratifs (qui font qu'on n'ose pas toucher à un fonctionnaire dévoyé sans s'exposer à une interpellation), à Tesprît de parti qu'elle a transporté jusque dans les hautes sphères de l'enseignement par le choix de ses ministres et par l'ingérence de ses membres, enfin à la perturbation publique qu'elle a entre-

tenue et qui, après avoir pcnélré même dans la magistrature et l'armée, devait faire irruption dans l'enseignement. Quand un pouvoir législatif issu d'un mode de suffrage dit universel, en réalité parliel, fausse la constitution, usurpe le gouvernement, élend ses attributions au delà de ses droits, s'efforce d'annuler le Sénat, la Présidence, les Ministres eux-mêmes en mettant la main sur les rouages et le personnel administratifs, comment s'étonner que la rupture d'équilibre se fasse sentir partout, jusque dans l'éducation de la jeunesse?

En même temps que, pour plaire 5 une démocratie incompétente, les Ministres mis par la politique h la tête de l'Université travaillaient à désagréger " les humanités nationales, ils toléraient dans le personnel universitaire un esprit d'indépendance allant parfois jusqu'à la licence, qui finissait par répandre l'inquiétude au sein des familles. On jugeait, bien à tort, le corps universitaire tout enlier, professeurs, maîtres répétiteurs, instituteurs, sur les écarts de langage ou de plume dus à quelques enfants terri-

blés*. Enfin, tandis que la politique descendait dans les régions jadis sereines de l'Université, nombre d'universitaires à leur tour s'aventuraient dans le domaine de la politique active et même militante. On vit se déployer alors une écharpe multicolore de professeurs conseillers municipaux, maires ou adjoints, de professeurs députés, sans compter les professeurs journalistes, allant du bleu le plus tendre au rouge le plus vif. Quelques services qu'ils pussent rendre, ils faisaient soupçonner l'instruction publique d'une sorte d'agitation interne peu favorable à sa mission éducatrice*. Il

1. Grâce à rabaissement des diplômes et à la facilité de se procurer la licence scientifique sans études classiques, nous avons, parmi les maîtres répétiteurs, plus de quatre cents licenciés qui attendent des places dans quelque collège, alors qu'on peut seulement leur en accorder annuellement' une vingtaine. De là des mécontentements qui se sont fait jour. Malgré la supériorité intellectuelle et morale des maîtres d'étude actuels, le journal de leur association a jeté la déconsidération sur eux et, par contre-coup, sur l'Université entière.

2. La politique militante a trop d'éléments démoralisateurs : les luttes les plus élevées en apparence y participent toujours, par les passions qu'elles déchaînent, par les moyens douteux qu'elles mettent en œuvre, des formes primitives de la lutte pour la vie : violence et ruse. Du jour où les notaires sont devenus hommes d'aCfaires et banquiers, on sait si leur moralité a baissé; du jour où les professeurs deviendront des hommes* de parti,

semblait que l'Université ne sût plus ni ce qu'elle voulait, ni ce qu'elle faisait; en réalité, elle était livrée par certains chefs d'occasion aux exigences de la politique pseudo-démocratique, à l'utilîtarisme aveugle des familles, à l'incompétence des députés et de la presse, réclamant en chœur une instruction « appropriée aux besoins modernes », aux « tendances de la démocratie », aux « nécessités de la science et de l'industrie », traduisez : à l'ambition des parents et à la paresse des enfants. Parents et enfants n'avaient-ils pas, en effet, la même hâte d'arriver, par les voies les plus expéditives, aux résultats les plus lucratifs? Contre ce courant les professeurs de l'enseignement classique ont lutté, mais ils ont été débordés. L'Université n'est malheureusement pas à l'abri, comme elle le devrait être, des sautes de vent politiques, qui amènent au pouvoir les ministres les plus changeants, aujourd'hui pour

meneurs ou menés, leur moralité fera de même. La haute mission d'éducateur devrait interdire de toucher à certaines matières où il est difficile de garder toute la blancheur de ses mains. Le professeur a quelque chose du prêtre, qui semble si peu à sa place dans les luttes politiques.

Virgile et Homère, demain contre; aujourd'hui pour le maintien du baccalauréat, demain pour sa suppression; aujourd'hui présidant le grand banquet des maîtres d'études émancipés, demain luttant contre leurs associations. Si, dans les diverses divisions du ministère de l'Instruction publique et dans le Conseil supérieur, ne s'étaient pas trouvés quelques hommes de la valeur la plus haute, qui ont résisté de leur mieux, mais à qui on a forcé la main, les politiciens eussent fait de bien plus grands ravages encore dans les études. Mais, là comme ailleurs, une fausse démocratie a fini par tout inonder. Aujourd'hui, l'Université entière souffre du schisme introduit dans son sein par un enseignement moderne mal conçu, qui ne sera satisfait que quand il aura anéanti l'enseignement classique. Si l'on avait chargé les ennemis de l'Université de travailler à sa perte, ils n'auraient pas mieux fait, car ils n'auraient eu qu'à lui appliquer le vieil adage : « Tout corps divisé contre soi périra ».

Qu'on y songe bien, ce qui sera fait contre l'en*

seignement classique et contre les études latines sera fait contre la France et contre l'Université, au f profit des ennemis de la France et des rivaux ou

adversaires de TUniversité. Plus, au contraire, les études classiques seront maintenues haut, plus elles auront de valeur littéraire et surtout de portée philosophique, et mieux elles assureront, avec l'influence internationale de notre pays, de notre littérature, de notre philosophie, de notre sociologie, la prééminence nationale de l'Université de France, grand rempart du libéralisme.

Page 1