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CHAPITRE PREMIER

Nature, but et bases ratioxmelles de renseignement

libéral

Les études libérales sont celles qui ont pour but de former une élite éclairée, songeant à l'avenir, préposée à la sauvegarde des grands intérêts intellectuels ou moraux et, en un mot, de l'esprit national. Le principal danger des démocraties, c'est l'excès de la tendance utilitaire, qui agit en vue des besoins les plus rapprochés et des résul-

2 LES ÉTUDES CLASSIOl-ES ET LA DÉMOCRATIE.

tats les plus visibles. La majeure partie d'un peuple est composée d'hommes préoccupés de Tintérêt présent et personnel, puisqu'ils n'ont ni assez de ressources matérielles, ni assez de culture intellectuelle pour agir en vue d'intérêts lointains et généraux. Un certain utilitarisme est d'ailleurs pour ceux-là une nécessité, presque un devoir. Il y a au contraire un ensemble d'hommes, non pas plus méritants, mais plus fortunés, que leur situation sociale et leur culture intellectuelle rendent capables, môme indépendamment de toute moralité supérieure, d'oublier l'intérêt immédiat en vue d'un but plus lointain ou, ce qui est mieux encore, d'un but national et même humain. Ce sont ceux qui ne sont obligés ni de vivre au jour le jour, ni de penser et agir au jour le jour. Que ceux-là, en échange de leurs avantages et de leur situation privilégiée, aient pour obligation stricte de prendre en main l'intérêt du peuple entier, cela est de toute évidence. Si la direction de notre corps s'impose aux cellules cérébrales du cerveau, non à celles de l'estomac, c'est que les premières peuvent agir pour des

utilités lointaines et même impersonnelles, tandis que la cellule de l'estomac ne connaît qu'un devoir : absorber sur le moment le liquide nourricier dont elle a besoin. Au cerveau de la nalion appartient l'honneur et incombe la tâche, surtout dans les périodes critiques, de représenter et de faire prévaloir les plus hautes pensées directrices et les plus hautes volontés de la patrie. L'aristocratie du mérite, ouverte à tous, sorte de « conseil émanant du sein même de la nation », est plus nécessaire encore dans une société qui ne doit plus reconnaître l'aristocratie de la naissance ou de la fortune. Quand une démocratie n'a pas de partie dirigeante, il est fatal, n'étant plus dirigée, qu'elle soit « menée » ; elle tombe alors au pouvoir des politiciens, des hommes de plume et des hommes d'affaires. Résultat aussi néfaste qu'inévitable. En vain soutîendra-t-on que, dans notre pays, la masse est plus intelligente et surtout plus consciente qu'ailleurs ; elle n'en représente pas moins une force d'inertie ou, aux heures extraordinaires, une force de perturbation. Là où le peuple a la puissance, le devoir de

A LES ÉTUDES CLASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE, ceux qui ont quelque aisance et quelque loisir est de contre-ba lancer l'influence utilitaire par l'esprit de désintéressement intellectuel et moral.

Tel est précisément le but de l'éducation donnée aux couches supérieures et même moyennes du pays. L'objet de l'enseignement secondaire, fourni par l'Université, c'est, comme on Ta dit excellemment, l'unité du savoir humain appliqué à entretenir dans la jeunesse l'unité de l'esprit national. Toute culture surtout pratique, qui conserve pour objet principal de fournir, par les procédés les plus expéditifs, des connaissances immédiatement applicables et même des moyens de vivre, est primaire, de quelque nom qu'on la décore. L'instruction dégagée des soucis de la vie matérielle, l'instruction qu'on ne peut improviser, ni acquérir par des efforts de pure mémoire, qui, au contraire, doit être comme une lente imprégnation de l'âme, voilà la seule instruction secondaire digne de ce nom. « Je place mon ambition plus haut que moi, disait Lamartine, dans le succès des idées justes de mon temps », et c'est ce que doit dire avec lui

BIT DE L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL. h

quiconque a reçu une culture vraimenl élevée. Si nous rappelons ces grands principes, c'est qu'ils sont de nos jours étrangement méconnus. On tend à oublier qu'une éducation libérale est essentielle pour les carrières que l'on appelle du nom même de libérales. Un médecin, par exemple, un avocat ne sont pas de simples individus exerçant une industrie d'ordre intellectuel; l'avocat a une mission sociale, à plus forte raison le magistrat. Le médecin, s'il n'a pas chaige d'âmes (au moins directement), a charge de corps; il est préposé pour une part à la santé publique, de laquelle aussi on peut dire : mens sana in corpore sano. En outre, la fnission de confiance dont il est investi exige des conditions supérieures et de ^culture intellectuelle et de moralité. Il en est de même pour toutes les professions libérales, qui sont toutes des missions sociales. C'est donc le devoir d'un gouvernement éclairé, surtout dans une république, de maintenir le plus haut possible le niveau de ces professions, de les disputer à l'esprit industriel ou mercantile, comme à l'esprit étroitement individualiste. Déjà nous

voyons bien des signes d'abaissement dans ces carrières, qui devraient être à l'abri de toute spéculation honteuse. Les condamnations pour « détournements et tripotages financiers » s'y sont multipliées si rapidement, que telle profession libérale * occupe aujourd'hui un des premiers rangs sous le rapport de la criminalité.

Étant donnés la nature et le but de l'éducation libérale, quelle doit en être la base? Auguste Comte reprochait déjà aux savants, par l'inévitable division du travail intellectuel, une tendance invincible à spécialiser les intelligences et à se spécialiser eux-mêmes. Ï3n enseignement à base scientifique sera toujours détourné vers des fins utilitaires, parce que les mêmes sciences qui,

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