Celle des notaires et officiers ministériels
cultivées pour elles seules, pourraient servir à Téducation de Tesprit, peuvent encore bien mieux servir à telle profession ; et jamais vous n'empêcherez ici les fins pratiques de l'emporter aux yeux des parents, des enfants, des administrations elles-mêmes, sur les fins spéculatives. Un autre défaut de l'instruction scientifique, en sa forme actuelle, c'est de favoriser l'emmagasinage mécanique et, par cela même, le surmenage. Le grand moyen de sélection, à l'entrée des carrières scientifiques, finit par être la quantité des connaissances au lieu d'être la qualité de l'esprit. Le résultat est une sorte de déformation intellectuelle, analogue à la déformation physiologique qui se produit quand on substitue la gymnastique artificielle avec agrès à la gymnastique naturelle du libre exercice.
Pourquoi le sentiment esthétique est-il un bien plus sûr auxiliaire du progrès intellectuel et moral? Parce qu'il est, lui, nécessairement désintéressé, parce qu'on ne peut le tourner en utilitarisme et que, d'ailleurs, son objet, qui est le beau, a d'étroits rapports avec le bien même. Il
importe donc avant tout, dans renseignement secondaire, de maintenir et d'accroître la culture esthétique, poétique, littéraire, historique, philosophique, seule moralisatrice par essence et par destination. De là il ressort que, pour les parties dirigeantes de notre démocratie française (nous ne disons pas les classes dirigeantes), les « humanités » sont d'une nécessité absolue. Elles ne sont pas assurément une condition de la moralité individuelle; mais, ce qui est diflérent, elles sont une condition de la moralité nationale comme de la grandeur nationale.
Ce qui doit faire la base des humanités, outre la langue française, ce sont des études littéraires telles que, en premier lieu, il soit impossible de les abaisser à des fins personnelles ou utilitaires, et que, en second lieu, elles soient particulièrement adaptées aux grandes fins nationales. Or, il y a dans la sagesse antique un trésor de sentiments esthétiques et moraux, ainsi que de vérités humaines et sociales, qui n'est pas immédiatement et matériellement utilisable, pas plus qu'une source vive, haut placée dans la montagne, ne
peut être utilisée au point môme où émergent ses eaux. Cette absence d'utilité matérielle, qui recouvre une profonde utilité morale et en est niême la condition préalable, fait la valeur des études classiques au point de vue de l'éducalion. Tandis que les autres modes d'études se prêtent aux procédés de préparation hâtive et improvisée, les études' latines, sans être difficiles pour un Français, exigent du temps et une lente initiation, par cela même un véritable progrès de l'esprit. Elles exigent aussi, de la part des maîtres, pour avoir leur plein effet, une éducation supérieure, telle qu'elle existe depuis longtemps, si fortement organisée, dans l'Université de France. Cet incomparable instrument de culture a le privilège de ne pouvoir directement servir, et pour les maîtres et pour les élèves, qu'à la culture môme; et c'est pour cela que les esprits légers l'accusent de ne servir à rien. Outre que, dans la langue latine, la structure de chaque phrase est « une leçon de logique », ajoutons d'esthétique, les vérités morales contenues dans la littérature et la philosophie anciennes sont particulièrement appropriées à un
peuple OÙ tout renseignement de rÉial est devenu séculier.
On reproche au latin d'ôtre une langue morte et aux études classiques d'ôtre un legs de la monarchie, également morte. Mais, d'abord, le latin est-il une langue aussi morte qu'on veut bien le dire? Il revit non seulement dans le français, mais dans l'italien et l'espagnol. Le jeune homme de France qui a appris le latin a du même coup appris sa langue par le moyen le plus sûr et le plus radical en quelque sorte. Il n'a plus qu'un effort d'un mois ou deux à faire pour posséder l'italien et l'espagnol, deux langues vivantes dont la seconde, répandue dans l'Amérique du sud et dans les colonies espagnoles, est d'une grande importance commerciale. Quant à l'étranger qui a appris le latin, il a l'ambition toute naturelle d'apprendre le français, dont les destinées sont ainsi liées à celles du latin môme. Comment donc traiter dédaignement le latin comme s'il s'agissait de l'hébreu ou du sanskrit! Le latin est moins mort que le grec môme, bien que le grec se parle encore.
« Rien, dit Joseph dcMaistre, n'égale la dignité de la langue latine.... C'est la langue de la civilisation. Mêlée à celle de nos pères les barbares, elle sut raffiner, assouplir et pour ainsi dire spiriiualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons.... Qu'on porte les yeux sur une mappemonde, qu'on trace la ligne où cette langue universelle se tut ; là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européennes.... Le signe européen, c'est la langue latine*. » Aussi est-il difficile d'adiïï^Ure que celui qui a reçu une éducation libérale, dans Umpatiftnaui.^ derrière elle une longue histoire chrétienne et latine, demeure au-dessous d'un simple curé de campagne et n'ait aucune connaissance d'une langue qui a joué et joue encore un rôle aussi universel.
Les pays protestants, qu'ils soient monarchiques ou républicains, tiennent au latin autant et plus peut-être que les pays catholiques, parce qu'ils pensent que l'homme qui doit remplir quelque fonction libérale, ou qui, à défaut de
i. Joseph de Maistre. Du Pape,
i, aura dans l'État, par le seul l'ait de son n et de sa situation, une mission libérale, pas être çu-dcssous du pasteur, ne doit îurer étranger à la langue historique de ation antique et chrétienne, incapable de dre une expression empruntée soit à
de la théologie, soit à celui du droit, soit lit aux œuvres classiques de Virgile ou de
;use encore les études classiques de repréms nos démoçralt'es, par un « vivant anale », ufl type ancien et monarchique.
Irèce et Rome n'étaient-elles pas des dé- ;s? Le christianisme, comme religion, [)as plutôt démocratique? La littérature
et le droit romain ont-ils rien qui sup-
nonarchie? Le latin a eu simplement et a
mus l'avons vu, un rùle historique et cïvi-
auquel se lient indissolublement nos
nationales, notre littérature nationale, -oit national, notre religion nationale, hangc tout cela en proclamant la répu- ^t ne voyons-nous pas la démocratie amé-
ricaine occupée à se rattacher elle-même, autant que possible, à la grande tradition européenne, dont elle regrette, au fond, d'être trop séparée?
Il faut conserver, surtout dans l'Université de France, cette tradition morale et littéraire qui, par un heureux privilège, constitue on môme temps pour nous, à cause de nos origines et de notre histoire, la vraie tradition nationale. Renoncer aux lettres latines (nous ne parlons pas du grec, beaucoup moins nécessaire), cène serait pas seulement renoncer à ce qui entretient le plus pur de l'esprit français ; ce serait mettre notre pays en dehors du concert international. Ce serait surtout encourager les autres nations, par notre exemple, à se dégager de l'influence latine et, du même coup, de l'influence française. C'est, nous l'avons dit, l'étude du latin qui, pour les autres nations, est l'introductrice à l'étude du français. Si Anglais et Allemands cultivés connaissent tous le français, c'est qu'ils ont tous commencé par apprendre le latin. « Les mots français dérivés du latin, dit Gœthe, m'aidèrent d'abord à deviner les autres, cl bientôt je compris tout ce qui se
14 LES ÉTUDES CLASSIQUES ET Ik DÉMOCRATIE.
disait autour de moi.... J*aimais la langue française et je me l'étais appropriée comme une seconde langue maternelle. » Aujourd'hui, notre langue recule dans le monde; n'achevons pas de Ty faire disparaître en donnant les premiers l'exemple de l'abandon de la langue Bttère, au profit de ses modernes rivales. Tout ce qu^on entreprend contre le latin, on l'entreprend contre le français.
Nous ne voulons pas répéter ici la longue série d'arguments que nous avons exposés ailleurs en faveur des études classiques*. Ces arguments, nous les avons vus souvent reproduits et commentés, nous attendons encore qu'on y oppose une réponse. — On oublie le latin, dit-on. — N'oublie-t-on pas aussi l'histoire , la géographie» les sciences? Il ne s'agit pas d'une chose à retenir, mais d'une culture à recevoir, d'une force et d'une délicatesse à acquérir. — L'étude des langues et littératures modernes pourrait, dit-on encore, remplir le même office moral et social.
1. Voir notre livre sur ï Enseignement au point de vue national^ 2« édition (Hachette).
— Parler ainsi, c'est confondre le point de vue théorique et le point de vue pratique. Théoriquement, l'étude consciencieuse des littératures modernes peut, après une préparation suffisante, être faite par quelques-uns dans un esprit désintéressé; mais, pour la généralité des élèves de l'enseignement secondaire, elle ne saurait l'être. D'abord, elle n'est pas un instrument de culture sans danger, ni sous le rapport intellectuel, ni sous le rapport moral. « L'art antique, a dit G. Schlegel, est l'expression des formes fixes de la nature organisée, l'art romantique exprime le mouvement perpétuel de la nature en formation. j> Si cela est vrai, laquelle des deux formes d'art et de littérature convient à notre jeunesse? Ne faut-il pas qu'elle commence par être en possession de ce qui est acquis et fixé, de ce qui est organisé à jamais, h ist, avant de se laisser emporter au flot des idées modernes? Du sable et du limon que roulent les grands fleuves de la littérature anglaise et allemande, des enfants sauront-ils extraire les paillettes d'or? Le goût de la nouveauté se répand assez vite, à notre époque
troublée et agitée, pour qu'il soit inutile et môme nuisible d'en accélérer le progrès par une éducation bariolée d'anglais, d*allernand, d'espagnol et d'italien.
Au reste, l'enfant et le jeune homme ont besoin d'étudier des langues où les règles soient parfaitement définies, où les formes soient distinctes pour les idées distinctes et pour leurs divers rapports, où toute négligence, toute confusion de l'esprit, toute faute de pensée soit immédiatement trahie par une faute de langage; à ces traits, vous reconnaissez la langue latine. Sa nature et ses procédés synthétiques sont nécessaires pour compléter le génie analytique du français; la difficulté de démêler les idées à travers les mots, de transposer dans notre langue les vérités et les beautés d'une œuvre antique, est un exercice littéraire de premier ordre, qui fortifie et affine tout ensemble les esprits et dont ne sauraient approcher les traductions d'un texte anglais ou même allemand \
1. Considérons même le grec moderne lilléraire^ c'est-à-dire la langue des savants et des lettrés de la Grèce contemporaine;
L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL LE! E LATIN. il
Le meilleur moyen d'apprendre à bien éeriiïî en français, pour des écoliers, c'est de traduire du latin. Les prosateurs d'oulre-Manche, surtout d'outre-Rhin, offrent trop souvent aux écoliers français les plus parfaits modèles... à ne pas suivre. Leurs qualités, que nous sommes bien loin de nier, sont impossibles à faire passer dans notre langue sans un art consommé dont les enfants sont incapables ; en revanche, les défauts y passent tout seuls : vague et obscurité, enchevêtrement, manque d'équilibre et d'harmonie, lourdeur, étrangeté, bizarrerie, mauvais goût, incohérence de la composition et licence de l'expression. Quant aux grands poètes, ils sont pour des écoliers absolument intraduisibles. L'étude prétendue littéraire de ces langues aboutit parfois.
cette langue « vivante » prétend reproduire, à de légères différences près, le langage que parlait Athènes du temps de Périclès ; même lexicographie, même syntaxe, même vocabulaire; pourtant les productions de la presse grecque n'offrent à la lecture, pour un Français, que des difficultés de mots, tandis que les modernes compatriotes de Sopliocle et de Platon ne se trouvent guère plus avancés que nous devant une page de Platon ou de Sophocle. < La Grèce moderne, a dit un helléniste, est, de tous les pays, celui où l'on trouve le moins d'hellénistes, d
18 LES ÉTUDES CLASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE, chez les enfants, à pervertir le style de la langue maternelle. Cette perversion est visible dans celles des œuvres de la littérature contemporaine qui prétendent s'inspirer des Germains ou des Scandinaves, et qui nous donnent le spectacle d'une langue en train de se dissoudre.
« Ce que les Latins ont de meilleur, objectet-on, a passé chez les Classiques français! » Mais, si les auteurs français ont retiré tant d'avantages des études latines, c'est donc qu'elles sont profitables. Revenir au latin, c'est revenir aux sources mêmes de notre littéralure, à ce qui peut l'alimenter encore et lui conserver ses caractères propres, ses qualités nationales*.
Ajoutez que la langue littéraire de l'Allemagne
1. Un éminent académicien, M. Jules Lemaitre, a eu beau plus tard devenir un partisan des études modernes, il est impossible de ne pas se rappeler les observations si justes et si fines qu'il avait faites naguère sur ses dettes envers le latin. Dans le Journal des Débats du 14 mai 1894, il reconnaissait que « de savoir le latin, cela sert puissamment, je ne dis pas à écrire avec originalité ou avec éclat, mais à ne pas mal écrire en français. C'est mon latin, ajoutait-il, qui m'assure une bonne syntaxe, qui me permet d'éviter les impropriétés, de garder aux mots leur vrai sens, de les fortifier quelquefois en les rapprochant de leur signification étymologique. C'est encore
OU même de l'Angleterre, enseignée dans nos classes, n'est point la langue usuelle et « utile »,
à mon latin que je dois de comprendre les écrivains des trois dernière siècles, de communiquer pleinement avec eux; c'est à lui que j^ dois de ne pas prendre sérieusement pour un grand écrivain tel romancier à cent éditions, et, inversement, de ne pas croire aux solécismes que le dig^ne Honsetet découvrait dans Racine. Voilà, certes, des avantages.
« D'un autre côté, je vois que nos meilleurs écrivains avaient de fortes études latines. La démonstration n'est presque pas à faire pour ceux du xvi», du xvii» et du xvnr siècle. Vous m'objectarez les femmes, Mme de La Fayette et Mme de Se vigne (encore cette dernière avait-elle appris, de Ménage, un peu de latin); mais ces deux dames étaient nourries d'écrivains qui étaient eux-mêmes tout imprégnés de latinité. De même Jean- Jacques et, naguère, Louis Veuiliot.
ft De notre temps, Michelet, Mérimée, Sainte-Beuve, Taine, Renan, furent très munis de latin; Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, le furent passablement; Flaubert, je ne sais; nos romanciers de l'école naturaliste ou impressionniste, presque pas. Est-ce que vous croyez que cela ne se sent point? Ou est-ce qu'il serait trop pédant de distinguer, parmi nos grands artistes, ceux dont la langue est quelquefois douteuse, et de noter que les premiers sont, à des degrés divers, des latinisants? Je sais les exceptions à cette règle : George Sand, Maupassant (qui d'ailleurs bronche, comme Flaubert, dans l'expression des idées abstraites); je dis seulement que ces exceptions sont rares. »
En ce qui concerne George Sand, outre qu'elle avait effectivement appris un peu de latin (M. Jules Lemaître l'oublie), il faut remarquer que son style est loin d'être toujours un modèle et que, de plus, la « pureté » relative de ce style n'est pas toujours son œuvre. Je me rappelle un jour où, à la Revue des Deux Mondes, je trouvai François Buloz et plusieurs de ses collaborateurs en grand travail. « Nous sommes en train, me dit Fran-
si bien que l'étude littéraire nuit ici à l'étude pratique, et réciproquement. Enfin, au point de
çois Buioz, qui était très fort en grammaire, de corriger les fautes de langue dont George Sand émaille les pages qu'elle nous envoie à mesure de leur production : il faut refaire bien des phrases I » George Sand commençait un roman sans savoir comment elle le finirait, puis elle adressait à la Revue ce qu'elle venait d'écrire et ce qu'elle ne relisait jamais. Elle avait le génie naturel et un merveilleux don du style, mais, abandonnée à elle-même, il est douteux qu'elle n'eût pas « bronché ».
Quant à Yeuillot, H. Lemaitre croit qu'il n'a suivi que les cours de la c mutuelle » ; mais on a montré, avec pièces à l'appui, que Yeuillot avait fait du latin avec un élève de l'École normale supérieure. Au reste, qu'importent ces détails? Raisonne-ton sur les exceptions ou sur les femmes de génie?
« Je constate, continue M. Lemailre, que les déformations de la langue, dans les jeunes Revues littéraires, ont suivi de près les réformes des programmes de l'enseignement secondaire et l'affaiblissement des études latines. » Puis, après avoir soutenu que, pour bien apprendre le latin, il faut faire des vers latins et des dissertations latines, car c ces exercices sont ce qu'il y a de mieux pour contrôler ce que nous en savons et nous contraindre à y ajouter », M. Lemaitre conclut :
< Il n'est pas vrai que ces exercices soient si difltlciles, ni que le temps qu'on y passe soit hors de proportion avec le bénéfice qu'on en tire. Celui qui, s'y étant elTorcé, n'aiTive pas, vers vingt ans, à écrire honnêtement en latin, je doute qu'il soit capable de briller jamais très fort dans d'autres travaux intellectuels. — Sans compter que ces exercices sont si amusants!...
c En résumé, si je sais le français ou à peu près, c'est en grande partie parce que je sais le latin; si je sais le latin, c'est parce que j'ai fait des vers latins et des dissertations latines; et si je n'ai jamais pu apprendre sérieusement l'anglais ni l'aile-
L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL ET LE LATIN. 2i
vue moral, que sont les héros de Shakespeare, de Byron et de Gœthe? Des personnalités exceptionnelles, d'un individualisme effréné, ne connaissant ni lois, ni règles; ce sont les ancêtres du super-homme de Nielszche. Mais ce dont notre société aspire aujourd'hui à sortir, n'est-ce pas précisément de l'individualisme mal entendu qui fut la marque dominante du siècle? n'est-ce pas de l'anarchisme intellectuel, sentimental, moral, économique? Nous avons besoin de revenir à l'antique sentiment de la solidarité civique, agrandi et épuré par le sentiment de la fraternité universelle. Les littératures magnifiquement
mand, — ni beaucoup d'autres choses — ce n'est point que le latin m'ait pris tout mon temps, c'est que j'étais très paresseux. Tel est mon cas. On ne peut, en ces matières, garantir que le sien. »
Nous n'ignorons pas que H. Lemaître, après avoir fait ainsi honneur au latin de sa profonde connaissance du français, a fini par se demander plus tard s'il était bien sûr qu'il dût au latin quelque chose. Mais ce fin lettré a exprimé ses doutes dans des phrases à construction toute latine, remplies de latinismes, où l'on sent les finesses du normalien rompu aux compositions latines et aux vers latins. Dans ses premiers écrits, l'éducation classique était encore plus visible sous la grâce et resprit demi-grecs de l'écrivain. Aujourd'hui, le spirituel académicien ne se console pas de savoir mal l'allemand; mais qui peut tout savoir?
désordonnées de l'Angleterre et de TAllemagne ne sont pas ce qui convient à de jeunes Français. Celui même qui nous fit don de renseignement spécial, Victor Duruy, et qui plus tard, voyant la grande invasion des barbares dans l'Université, ne cessait de déplorer la métamorpbose de son œuvre, disait à propos des littératures anglo-germaniques : « Il faut reserver à l'enseignement de nos Facultés leur influence » ; elle n'y aura que des avantages et point d'inconvénients, si elle agit « sur des esprits déjà préparés par une culture sévère et dans le sens de nos traditions ».
Selon un de nos meilleurs professeurs de littérature allemande, M. Pinloche, de la Faculté de Lille, l'expérience même nous a appris depuis ce que Duruy ne pouvait prévoir; c'est que, même pour l'étudiant de nos Facultés, le contact de l'étranger n'est pas exempt d'inconvénients.... « Les candidats qui vont en Allemagne avant de s'être suffisamment munis de ce viatique indispensable des études classiques, nous reviennent généralement affaiblis au point de vue de la cul-
ture générale, sans avoir sérieusement gagné au point de vue de leurs études spéciales*, j»
Qu'est-ce donc quand il s*agit des élèves de renseignement moderne, étrangers à toute latinité? Un haut fonctionnaire de l'Université, grand partisan lui-même de l'enseignement moderne, me disait un jour au retour d'une inspection : « Dans les classes modernes, tout va assez bien quand il s'agit d'histoire, y compris l'histoire littéraire, de géographie, de sciences, de langues élrangères; mais quand on arrive au français, c'est, pour les professeurs comme pour les élèves, « un effondrement » ; les enfants, et parfois les maîtres eux-mêmes, ne comprennent pas ce qu'ils lisent dans nos classiques, souvent dans nos contemporains; ils ne saisissent ni le vrai sens des mots, ni la beauté des expressions, ni les finesses du style; ils écrivent eux-mêmes d'inslinct, au hasard et, nécessairement, d'une manière incorrecte. « 11 est donc absolument essentiel, concluait mon interlocuteur, que les
1. Voir l'élude de M. Pinloclic dans VEnsetgnemenl secondaire, X" mars 1896.
professeurs des classes modernes aient eux-mômes reçu une forte culture latine. » — Et comment, demandai-jc, ce qui est si utile aux maîtres, serait-il inutile aux élèves? Au lieu de vouloir prématurément les faire écrire tant bien que mal en français, n'est-il pas bon de leur faire faire d'abord des versions latines qui leur apprennent et à repenser la pensée des bons écrivains et à la transporter de la langue mère dans la langue dérivée? Le latin est il si ardu qu'un pareil exercice, qui est en même temps un travail de pensée et de style, même d'orthographe, soit du temps dérobé à des choses plus importantes?
En faveur de l'enseignement moderne on a eu recours au trompe-l'œil des statistiques; on a prétendu que la comparaison des copies donnait, sur plusieurs points, un léger avantage à cet enseignement. Ce qu'on a eu soin de ne pas dire, c'est que la comparaison avait été instituée entre la moyenne de l'enseignement classique et quelques élèves d'élite de l'enseignement moderne, si bien que la véritable interprétation des chiffres aboutit, tout au contraire, à une forte supériorité
des études classiques. Est-ce là éclairer les parlements et le public? Un professeur de mathématiques a d'ailleurs montré par quel jeu facile de chiffres, étant donnée une série de moyennes particulières en faveur de renseignement classique, on pourrait cependant obtenir une moyenne générale supérieure pour l'enseignement moderne. Ce sont tours de passe-passe dont profitent les hommes de parti.
Puisque l'on invoque les statistiques, nous pouvons, nous, en tirer ici une conclusion légitime. Dans l'enseignement moderne, on consacre trois fois plus de temps aux langues vivantes que dans l'enseignement classique et, de plus, nous l'avons dit, c'est l'élite de l'enseignement moderne qui a concouru avec la grosse moyenne des classiques ; par conséquent, dans le concours pour les langues vivantes, les modernes vont l'emporter? — Erreur. Le premier prix est aux classiques, avec une supériorité de 0,22 sur leurs rivaux. D'où il ressort, qu'il est bien inutile de bouleverser l'enseignement pour avoir une connaissance des langues vivantes égale à celle des pre-
miers d'entre « les modernes ». On comprend, d'ailleurs, que des esprits déjà assouplis et fortifiés par la version latine réussissent mieux la version allemande ou anglaise. Quant aux sciences, qui ont la grosse part dans le nouvel enseignement, l'élite des modernes n'est que légèrement en avant sur la moyenne des classiques : pour les mathématiques 0,71, un peu moins d'un onzième, et 0,65 pour l'histoire naturelle. Ce qui prouve encore que la souplesse et la force acquises par l'étude du latin se retrouvent dans les sciences.
Mais à quoi bon se perdre en des considérations théoriques? A quoi bon aussi ces calculs de succès individuels et ces statistiques d'examens? La vraie question, encore une fois, n'est pas de savoir si, pour un petit nombre d'élèves, l'étude prolongée et approfondie des langues et littératures modernes peut acquérir un caractère désintéressé; il faut voir si, pour l'ensemble, l'élude des langues vivantes pourra conserver ce caractère, quelque peu artificiel, devant les croissantes exigences de notre démocratie. Or, ces
L'EiNSEIGNEMENT LIBÉRAL ET LE LATIN. 27
langues ont une utililé pratique qui finira toujours par dominer le reste, d'abord aux yeux des familles, puis aux yeux des parlements; d'autant plus que c'est, en somme, cette utilité qui a inspiré et inspire encore les promoteurs de l'enseignement moderne. L'Université, elle-même nourrie aux lettres latines, gardera encore quelque temps l'esprit de la haute culture, mais cet esprit se perdra; le conservât-elle toujours, elle n'arrivera pas à faire comprendre à une démocratie aflairée que l'étude des langues vivantes a en vue la culture générale, non l'utilité spéciale; qu'il faut initier lentement nos collégiens aux « états d'âmes » des Shakespeare ou des Goethe, et non pas les mettre le plus tôt possible en état de parler anglais ou allemand. De qui est-il fils, après tout, cet enseignement moderne qu'on prétend désintéressé? De l'enseignement spécial. Et pourquoi les sciences y ont-elles la part du lion? Est-ce pour leur vérité et leur beauté, ou est-ce pour leur utilité? Et pourquoi encore y veut-on substituer fallemand ou l'anglais au lai in? Est-ce vraiment pour nourrir les jeunes Français de
sentiments anglo germaniques? On a répondu avec raison que ce serait là un but presque coupable; mais non, encore une fois, on veut simplement leur faire lire et parler l'anglais ou l'allemand, en vue d'intérêts commerciaux et scientifiques. Et c'est précisément ce que l'enseignement moderne ne fait pas.
Quand il s'agit de définir l'enseignement moderne et de dire à quoi il est destiné, on se retranche dans une phraséologie vague. Dès que l'on précise, c'est au nom des raisons utilitaires qu'on nous vante cette culture prétendue « désintéressée ». Passez en revue les arguments que nous proposent ses hauts patrons, vous les verrez tous inspirés du môme esprit positif. « Est-il un seul de nos jeunes gens », dit un ancien Ministre de l'instruction publique, M. Ch. Dupuy, « qui puisse lire sans broncher une page de Galien ou d'Hippocrate? Et n'aimeriez- vous pas mieux qu'ils fussent en état de lire couramment les revues médicales de l'étranger, les œuvres d'un Virchow ou d'un Lister? Que veut-on déplus? » Ainsi l'élévation des esprits, leur harmonie avec notre longue
tradition nationale, qui est aussi la tradition internationale des classes éclairées, tout cela ne compte pour rien devant les besoins professionnels M « Si l'enseignement moderne », dit à son tour un autre de ses défenseurs, « peut former de bons avocats et de bons médecins, les objections doivent être considérées comme non avenues » *. Voilà encore, en son ingénuité, l'argument utilitaire. Mais l'enseignement primaire, lui aussi, pourquoi ne serait-il pas déclaré suffisant — joint à l'étude spéciale de la physiologie — pour qui doit couper une jambe ou pratiquer un « cureltage », et, joint à l'étude du code, pour qui doit persuader aux jurés, les larmes aux yeux, que la violence de la passion excuse le crime? C'est de plus haut, semble-t-il, qu'il faut considérer un problème d'où dépend la direction morale du pays. Notre société est de plus en plus livrée aux
1. L'esprit utilitaire se manifeste jusque dans la prétention qu'avait un autre ministre partisan de l'enseignement moderne, H. Combes : transformer le grec ancien en langue vivante en lui infligeant une prononciation qui ne sera ni l'ancienne, ni la moderne.