CHAPITRE II
La « crise d de l'Université et ses vraies causes.
Il est facile maintenant de déterminer quelle est la première et principale cause de la <r crise universitaire » : c'est le mouvement de bascule qui a fait monter l'enseignement spécial et baisser l'enseignement classique. Le mot « moderne », proposé sous le ministère de M. Bourgeois, a paru reléguer tout le reste parmi les vieilleries, alors que, dans le fond, l'enseignement nouveau était ce qu'il y a de moins neuf et de moins progressif. Malgré de nombreuses protestations, auxquelles nous avons jadis mêlé les nôtres, divers ministères, par une suite d'erreurs et de faiblesses dont l'Université n'est pas responsable, ont concédé à
renseignement moderne une suite de sanctions jusqu'ici réservées aux études classiques; en 1885, M. Goblet a eu l'imprévoyance de lui ouvrir l'École polytechnique elle-même, l'École de Saint- Cyr, l'École forestière, qui ne dépendent pas du ministère de l'Instruction publique; plus tard, M. Doumer lui a ouvert les contribulions directes ou indirectes, et l'enregislrement. Enfin on lui a ouvert le professorat des langues vivantes et môme celui des sciences, qui, plus que tout le reste, aurait besoin des hautes garanties de l'éducation classique. Ici la faute est encore plus impardonnable. L'Université compte, avec la magistrature et l'armée, parmi les institutions les plus importantes pour la vie intellectuelle et morale du pays\ On ne saurait, pour ces organes supérieurs de la nation, se montrer trop exigeant, prendre trop de garanties contre l'invasion des médiocrités, des esprits étroits, des consciences utilitaires. D'autant plus légitime est ici la sévérité de la sélection que, par l'effet d'une compé-
1. Ajoutons que la statistique place les professeurs, aussi bien laïques qu'ecclésiastiques, en tête de la liste pour la moralité.
48 LES ÉTUDES aASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE.
tilion toujours croissante, le choix devient^ plus grand et permet mieux de s'en tenir comme à la fleur des esprits. L'Université se manque donc à elle-môme et néglige le premier de ses devoirs lorsque, maîtresse de ses programmes d'admission, elle ouvre pourtant son sein à de futurs éducateurs qui n'ont pas reçu eux-mêmes la plus haute forme de l'éducation : les humanités classiques et philosophiques. Quant à TÉcole polytechnique, sentant son erreur, mais ne la réparant pas assez, elle vient d'attribuer une prime de trente points aux bacheliers de l'enseignement classique. Mesure excellente, mais insuffisante. Puisque cette école n'a, elle aussi, que l'embarras du choix, elle doit choisir le meilleur et fermer inflexiblement son entrée à l'enseignement moderne*. Que serait-ce si les écoles de droit et de médecine, comme on les y invite chaque jour, suivaient ce fâcheux exemple et, pour remédier
1. Si l'on en croit les professeurs de l'École polytechnique, les modernes ne se font remarquer ni par la méthode, ni par la clarlé de l'exposition, ni par la finesse de l'esprit; une fois à l'école, ils perdent généralement des rangs et déclinent au lieu de monter.
à la surabondance des candidats, se monlraienl de moins en moins exigeantes sur la qualité des études préparatoires? Ce serait là un oubli des grands intérêts nationaux que nous n'hésitons pas à déclarer coupable.
Ne pouvant résister aux politiciens qui voulaient plaire à l'utilitarisme démocratique, l'Université s'est du moins efforcée, tout en leur cédant, de maintenir dans l'enseignement moderne la plus large part possible de culture générale; malheureusement, elle préparait ainsi à ses propres dépens un duel à mort entre les deux types d'études. Une fois orienté à rebours de sa destination industrielle et commerciale, l'enseignement moderne a vu croître ses appétits et ses ambitions : il a voulu d'abord être égalé à son frère aîné, puis le remplacer, et aujourd'hui, plus simplement, il veut le tuer. Qu'on lui ouvre un jour, grâce à quelque vole obtenu par surprise, les écoles de médecine et de droit, ainsi que le professorat des lettres, ce jour-là les études classiques auront vécu. Il est un principe qu'a justement rappelé à ce sujet l'orateur socialiste
dont nous parlions tout à l'heure : la mauvaise monnaie chasse la bonne.
Lisez celles des revues univcrsilaires qui ont conservé le souci de la grande culture nationale, vous y trouverez les continuelles et courageuses protestations des professeurs de lycée. Tous redoutent une décomposition finale et irrémédiable de l'enseignement secondaire, menacé par quatre voies différentes. Le premier assaut, nous venons de le voir, c'est celui des langues modernes prétendant détrôner les études latines. Le second, c'est l'attaque contre les classes de philosophie. Après leur avoir déjà enlevé, par l'étrange bifurcation qui suit la rhétorique, un. grand nombre de leurs élèves, on voudrait rendre d'abord ces classes pratiquement inutiles en ouvrant presque toutes les carrières à des bacheliers sans études philosophiques ; les écoles de droit, nous l'avons dit, sont déjà accessibles aux bacheliers es lettres et mathématiques! Puis on supprimerait entièrement ces classes, en renvoyant la philosophie aux Facultés. « Ne touchons point à ce qui vit », a dit avec raison M. Lachclier. L'en-
seignement philosophique est en effet le plus vivant et le plus florissant de tous. Nos jeunes professeurs de philosophie, après avoir cédé, pendant quelques années; comme beaucoup d'autres, à la mode du subtil et de Tabscons, ont compris qu'ils devaient imprimer à leur enseignement une direction à la fois plus élevée et plus pratique. Au reste, la production philosophique en France est si exceptionnellement féconde et elle attire si universellement l'attention des esprits cultivés, çue les classes de nos lycées et collèges ne pouvaient manquer d'en recevoir une heureuse impulsion* Point de succès sans envieux; les professeurs de philosophie en ont fait l'épreuve : on a demandé leur suppression. Le jour où serait enlevée à l'enseignement secondaire cette grande force éducatrice de la philosophie, ce serait la chute dernière dans le vide moral.
Découronné des classes de philosophie, l'enseignement secondaire serait déjà atteint mortellement, et ce n'est cependant pas la seule menace qui lui soit faite. Les « grandes rhétoriques » des lycées paraîtront bientôt, elles aussi, faire « dou-
ble emploi » avec les conférences préparatoires à la licence ; ne pourrait-on, ici encore, « gagner un an » ? La démocratie est pressée. Et ainsi deux années d'étude, les plus élevées, les plus « éducatives », seront soustraites à la vie des lycées. Est-ce fini? Pas encore. Il y a un mouvement qui tend à introduire dans l'enseignement primaire l'élude des langues vivantes ; et il y a un mouvement parallèle qui, sous prétexte d' « instruction intégrale », tend à n'admettre aucune inégalité d'instruction entre tous les enfants de France. D'où cette conséquence inévitable : la démocratie finira par découvrir que le véritable enseignement moderne, c'est l'enseignement primaire supérieur avec ses développements naturels. Les trois années de cet enseignement ne sont-elles pas déjà utilement remplies? Morale, histoire, géographie, instruction civique, mathématiques, physique et chimie, sciences naturelles, hygiène, comptabilité, agriculture, horticulture, droit, économie politique, dessin, travaux manuels, gymnastique, chant, enfin langue française, et bientôt langues vivantes. « Que veut-onde plus?»
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La seule solution possible du problème de Tinslruction intégrale, a dit ironiquement un de nos professeurs, c'est « un peu de tout pour tous »*. Et c'est la formule même de l'enseignement primaire. Le reste, on le laissera à renseignement supérieur, qui lui-même deviendra de plus en plus spécial et professionnel. Quant à l'enseigne^ ment secondaire, il aura vécu. Nous jouirons, pour nous consoler, d'une nouvelle forme d'égalité : l'égalité devant le baccalauréat; nous aurons des diplômes « plus étroitement rattachés au peuple », plus voisins du « référendum ». L'esprit souffle où il veut, a dit un ancien ministre, et aussi, par malheur, le contraire de l'esprit.
Venons-en maintenant aux conséquences matérielles de cette erreur morale. La perturbation apportée dans l'enseignement classique par l'enseignement moderne a rendu plus facile et plus ardente la concurrence faite aux lycées et collèges de l'État par les autres établissements d'enseignement secondaire et même par l'enseignement pri-