‹ Les études dans la démocratie. --Chapitre 2 sur 72 · ÉTAYER OU RECONSTRUIRE · texte numérisé non relu

ÉTAYER OU RECONSTRUIRE

tivc gaie et se hâte de rire des abus et dos alxn'i'ations pour M'ètre pas obligé d'en pleurer. L'épigramme est finement aiguisée et ce n'est pas sa faute si elle s'achève en épitaphe :

î-gisent les études classiques, mortes de leur belle mort, après quatre cents ans d'une vie prospère et glorieuse. Au tableau satirique de M. Gebhart « qui a pesé dans sa balance plus de (juinze mille bacheliers » le doyen honoraire de la Faculté des lettres de Paris, M. Himly, ajoute un trait expressif : (( Mon expérience du baccalauréat, plus longue encore que la sienne,

lie est plus que demi-séculaire, m'oblige à lui donner raison :iii fond *. »

Certains syniptùmes obligent les moins clair\oyants à redouter un prochain avenir plus sombre encore que le présent. (Test une comparaison bien triviale mais bien juste que celle (pie Ton attribue à Luther : nous ressemblons au })aysan ivn^ à califourchon sur son ane ; relevez-le d'un coté, il chavire de Tautre. L'enseignement purement professionnel et utilitaire n'ebiinc énergiquement, par-devant notaire, la succession ouverte. On va se ruer à l'utilité immédiate, en haine des études dites désintéressées, dont j)res(pie lout le monde se désintéresse. Il n'est pas besoin d'èire liés versé dans les sciences naturelles et (h\ns l'histoire, |)our savoir, de science certaine, (|ue les fleuves n'ont pas coutume de remonter vers leur source

Ml que les restaurations du j)assé, môme les mieux combiiH'es, sont rarement autre chose qu'un stade passager crillu-

ion, une courte halte de voyageurs las ou découragés. Faire remonter les éludes gréco-latines de leur décadence actuelle {\ leur spleiuleur première, qui accom[)lira ce miracle ? l^our rcbAtir h; temple en trois jours ou en trois ans, pour l'espérer seulement, il fau(h'ait être un dieu ou un fou. On le sent

1) Sédiicc el Iravdu.i lU: l'AcwJcniic dca sciences inoraLes et poliii(jueii, 1899, p. 801.

vaguement. On \'a donc prêtant Toreille aux cris de la rue qui réclament im|)ér'ieus(?ment un enseignement qui soit un apprentissage et des écoles qui soient des ateliers. Ce serait la consommation de notre ruine mentale et la fm de toute vraie culture. On ne dcHruit que ce qu'on remplace ; il faut savoir si ceci remplacera cela. Au ])remier moment, et c'est ce qui rend Falternative effrayante, le gain serait patent et indéniable, ^lais attendons la fin ; les stoïciens disaient du destin qu'il dirige qui le suit, qu'il entraîne qui lui résiste ; les uns suivront, d'autres se laisseront entraîner après une m(jlle résistance et la révolution s'accomplira; le professionnel supplantera le classique. En d'autres termes, l'enseignement secondaire aura vécu. Cette révolution est «à nos portes et nous délibérons !

Je ne crois pas, je l'avoue sans honte, aux études désintéressées : ce sont larmes de crocodiles bien souvent que les pleurs qu'elles font verser. La science elle-même doit son origine et ses progrès beaucoup moins à la curiosité spéculative qu'à des mobiles très intéressés : l'arithmétique est née des nécessités des échanges commerciaux ; la géométrie et la mécaiii(|ii(% des exigences de la vie en commun, champs à délimitei-, maisons, palais et temples à construire : l'alchimie, aïeule de la chimie, c'est la recherche de l'or; l'astrologie mère de l'astronomie, c'est l'espérance de lire nos destinées dans les astres. Ce n'est pas la physiologie qui a donné naissance à la médecine ni la sociologie qui a ci*éé la pohtique : c'est le contraire qui est vrai. Partout la nécessité, mère d'invention ; partout l'intérêt, besoin profond, stimulation permanente, rime très matérielle des plus hautes recherches et des plus abstruses découvertes. Les noms mêmes, des sciences en témoignent : géométrie, mesure de la terre ; mécanique, construction des machines ; économie politique.

ÉTAYEll OU RECONSTRUIRE 13

règles cr administration publique. Aussi (juclle pitié de voir des professeurs condamnés ta ce travail honorable mais décourageant qui fut, dit-on, celui de certains solitaires de la Thébaïde ; arroser des bâtons de bois mort fichés en terre. Obéissance méritoire à la règle, expressif symbole, je n'en doute j)as, de l'inanité de tout effort humain, mais contradiction flagrante avec tout ce que fait notre raison, à nous qui ne sommes pas des anachorètes, de vivre, de lutter et d'espérer.

N'oyez, disent les partisans des études classiques traditionnelles, comme Técorce est verte encore : ce n'est pas du bois moi-t, c'est un plan vivace et de belle venue. L'écorco est vei'te puisque vous la voyez verte, mais elle ne recouvre qu'un bois desséché qui ne poussera désormais ni de racines dans le sol, ni de rameaux vers le ciel.

Et pourtant il faut sauver les études secondaires parce que le premier métier à apprendre à l'homme, c'est le métier d'iiomme. Elargissez votre dieu, dirons-nous aux ulilitaires. Industrie, commerce, agriculture, colonisation, ce sont des inits : le seul moyen efficace, l'intérêt suprême, c'est le plus haut développement possible de l'inteUigence , l'outil des ouf ils. 11 est élémentaire de (hstinguer l'école de l'atelier, la th(''(>i'i(' (h' la prati(jue, la létc de la main, demain (raujouid'hui. Si Je vous demande |)our(H]oi les oli\ieis ci'oisseiii en Hretagrie, et les magnonas lleurissenl à Angers, xous répon- (h'ez (pie c'est par rinlluence de Gulf-Stream qui pousse dexanf lui la chaleur et la fécondité ; telles les études secondaires. Entre l'école et l'ateliei' il y a d'iin isil)les courroies de transmission ; coupez ces couiroies, le mouvement s'arriMe et l'atelier cesse de produire. (Comprenez donc cpie la réforme proposée dans ce livre ne va pas à la destruclion iiiiii-- ;'i l;i r(''oi*ganisali(>n de \ ('lilables études scccduhiircs. et (jih' )<• suis |)ourtant dac^nid .incc vous poui* pi-i'-eoniseï' uu

utilitarisme intelligent. Entre le classicisme vieilli et le professionnel inquiétant et envahissant, je ne choisis pas : je n'accepte ni Tun ni Tautre. Je ne veux pas cravantage imiter les sauvages de la Louisiane qui coupent Tarbre pour avoir le fruit.

Il y a quelques mois, la ville de Lyon se débarrassait à vil prix des vieux fusils de ses jeunes bataillons scolaires, et les expédiait, je crois, au Mexique. Petite opération commerciale et simple fait divers qui renferme une utile leçon pédagogique. L'initiation prématurée au métier n'est pas une initiation mais une puérilité et une parodie. Au régiment, les instructeurs, loin d'être allégés d'une partie de leur tâche, se plaignaient d'être condamnés à une double besogne : il fallait faire oublier d'abord aux recrues des habitudes récentes et déjà invétérées. Je redoute des déceptions du môme genre : avec un enseignement prématurément professionnel, technique et, comme on dit, anglo-sçixon, nous aurions dans un avenir prochain, les bataillons scolaires du commerce et de l'industrie, les bataillons scolaires de l'agriculture et de la colonisation. C'est le mal qu'il faut prévenir; l'expérience viendrait trop tard et serait un désastre.

11 est urgent d'organiser les humanités scientifiques parce que les sociétés modernes vivent de science et non pas de beau langage grec ou latin. Le moyen âge règne encore et respire parmi nous dans un peuple d'attardés. Et le moyen âge avait sa Somme théologique dont il sut tirer pour l'éducation un merveilleux parti. Nous avons notre Somme scientifique et nous ignorons l'art de l'utiliser au profit de l'éducation. De toutes nos sciences, nous paraissons encore plus surchargés et accablés qu'enorgueillis. Nous ne savons pas en extraire la « substantifique moelle », les élaborer par trituration, distillation, sublimation et leur faire produire toute la vertu éducatrice qu'elles recèlent. Vertu éducatrice,

ÉÏAYER OU RECONSTRUIRE 15

est-ce influence mystique, qualité occulte qui, par droit (raînessc, n'appartient qu'aux lettres grecques et latines ? Autrefois on prenait le quinquina en rongeant le bois et Fécorce ; aujourcriiui on en extrait la quinine et Ton se garde bien d'avaler de Fécorce et du bois : peut-être est-il possil)le de faire dans Fenseignement des sciences, par une sorte de chimie pédagogique, mic opération et un progrès analogues. Voici d'abord deux avantages incontestal)les des humanités scientifiques. Les éléments des sciences font partie intégrante de la science môme. Celui qui les possède n, si jV)se dire, commencé sa fortune intellectuelle : il a un livret de caisse d'é[>argne, capital réel, non imaginaire et de même nature que celui du capitaliste qui détient en portefeuille des milliers d'actions ou d'obligations. Comparez avec l'étude des langues anciennes : ici les mo^^ens sont distincts de la fin ; c'est la grammaire, ce sont les racines grecques, sous une forme ou sous une autre, capital improductif, initiation plutôt lâcheuse et désagréable. Sou venez- vous des racines grecques. On les a supprimées, direz-vous : oui et peut-être du même cou[) la connaissance de la langue grecque. A-t-on supprimé les grammaires prétendues savantes, hérissées d'épines, « bouquets de ronces », dit avec raison M. Gebhard? On a [)lutùt î^ggra^é h; mal : nos grammaires ont même la prétention non phis sim|)lement de régenter jusqu'aux l'ois, mais d'exister fumme Dieu même qui existe, disent les méta[)hysiciens « en soi et par soi ». Au lieu de simplifier on a compliqué. Je sais qu'il <»st possible de revenir en arriére cl «pic ce scialf un \ rai [)rogrès, aussi je n'abuse pas de cet argument. Ceux que .lupifcr veut perdre, il leur ôte premièrement la pi'udence : nos grammairi(Mis ont semé l'aboi'd des langues d'eml)ùches cl de chaiissc-l râpes, posh- d>'s règles et des exceptions menaçantes au cai-rclour de loulcs les roules, au coin des bois.

10 LES ÉTUDES DAÎ^S LA 1) I-ÎM OCRATI E

Ils lie sont plus siniplemont classiques mais archaïques vX décadents. Ecartez ces abus, il reste (jue Tétude des grammaires est un moyen, non un but, mais un moyen dont il est impossible de se passer et qui exige de la part du jeune esprit une dépense, en grande partie improductive, de nerf et de moelle. Qui se livre i\ l'étude de Tarithmétique en sait promj)tement sur les quatre règles autant que Descartes ou Newton : le moyen se confond ici avec la fin ; la gymnastique est déjà un travail utile et, si Ton peut parler ainsi, rémunérateur.

N'attacher aucune importance à cet avantage en quelque sorte préjudiciel, c'est montrer qu'on ne sait pas combien sont précieuses les années de la jeunesse. En voici un autre du môme genre. Admettons par hy|)othèse la supériorité éducative des langues anciennes sur les sciences qui ne sont ni anciennes ni modernes et constituent, chacune en son genre, des fragments d'éternité. Toujours est-il que les sciences au xx*" siècle sont plus intimement mêlées à la vie cjue le grec et le latin. Un des plus fins lettrés de France, M. J. Lemaître, déclare qu'il ne sait plus un mot de grec, et qu'il ne lit pas du latin trois fois par an. L'éducation par les langues anciennes donne donc tout son effet en quelques années : j)assé le tcm[)s des études elle n'agit plus. On ne trouve |)as d'Homère ni de Virgile dans nos bibliothèques des chemins de fer. Notre vie si rapide, si haletante, ne nous permet guère, arrivés à l'âge mûr, de savourer ces grands poètes, de les déguster à })etits coups « comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens ». Si faible esthétiquement et moralement que l'on suppose, au contraire, l'action éducati'ice des sciences, elle a ce grand avantage de se produire avec continuité, à la façon d'un ressort tendu, et de donner par là même toute sa puissance. Impossible de nos jours, .tant la science nous pénètre et se renouvelle, de ne pas,

ETAYER OU RECONSTRUIRE 17

comme Solon, vieillir en apprenant toujours. Avec le latin et le grec, j'ai grande chance de vieillir en désapprenant sans cesse ; à moins d'être comme Sainte-Beuve un professionnel des lettres qui se fait relire par son secrétaire un beau passage (rHomère presque au moment de mourir. Les professeurs seuls peuvent avoir cet espoir : mais nous souffrons précisément de cette conception du « professeur en soi », qui est censé préparer d'autres professeurs, selon la maxime antique ({ue le semblable engendre le semblable. Qui refuserait toute portée à cet argument n'entendrait rien à la théorie dès actions lentes et répétées : la goutte d'eau qui perce le rocher, le doigt d'un enfant qui déplace un bloc énorme, le pas du cavalier qui ébranle le pont par son action rythmée, continue, qui rompt les poutres de fer. Le mot de saint Paul, cher à Spinoza, exprime une vérité scientifique et contem})0raine : c'est dans la science que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous existons. C'est un dieu impersonnel, immanent : on le blasphème et c'est encore une façon d'en affirmer l'existence. Ce que la science recèle de beau et de bon, ce cju'elle contient d'esthétique et de moral, par ce seul fait que la science est souverainement vivante et agissante, possède une puissance irrésistible par la continuité même de son action. C^elte puissance, il faut la reconnaît l'c et Tutiliseï'. La science est comme les fleuves dont parle Pascal : c'est un cliemin (jiii marche et qui conduit l'tiumanité où elle veut aller.

ni

Héussirons-nous à fonder lo humanités scicntifi(|ues (M î^i dégager r(îsj)nl des sciences? C'est une autre question : si Rkrtraxd. — \.('s rhi<l<;s. 2

nous n'arrivons pas à la résoudre, cela ne prouvera |)as qu'elle soit insoluble. Assurément il sera facile de nous jeter à la face des injures, par exemple les épithètes de sacrilège et d'iconoclaste. Quand un musée s'enrichit et que le conservateur, obligé de trouver de la j)lace, opère un remaniement nécessaire, s'il met parfois au plafond le tableau qui était à la cimaise et à la cimaise celui qui était au [)lafond, il n'est pas iconoclaste, il ne commet pas un sacrilège, il obéit à d'urgentes nécessités ; s'il est habile, après le changement, qui déroute un peu les habitués, tous se déclarent satisfaits. 11 ne suffira donc pas de rééditei*, pour nous réfuter, l'éloge cicéronien des l3elles-lettres et de lancer, en brillant ténor de vieil opéra, cet air de bravoure. Je répondrais très froidement par ces deux mots de Descartes : « J'estime fort l'éloquence et je suis amoureux de la poésie ^ » J'espère bien ne pas sacrifier les lettres. Si l'on me trouve béotien, je m'eu consolerai : on est toujours le béotien de quelqu'un. Après tout, les Béotiens n'ont pas acquis plus de gloire dans la culture des sciences que dans celle des lettres.

Voici donc brièvement indiqué l'esprit de la réforme. Je le désigne, pour abréger, par une expression fort ambitieuse, c'est un copernicisme pédagogique. L'idée de placer le soleil au centre du monde et de faire tourner autour de ce centre la terre et les planètes n'était pas nouvelle : elle était au contraire d'une grande antiquité. Au ii*" siècle l'hypothèse contraire, celle de Ptolémée, prévalait encore et expliquait tant bien que mal, plus mal que bien, les phénomènes astronomiques alors connus. Mais on observa d'autres phénomènes qu'elle était impuissante à exphquer, par exemple les stations et rétrogradations des planètes. C'est alors que Copernic, soudainement éclairé, refusa de s'en rapporter plus longtemps

(1) Descartes, Discours delà inélhode, l""» partie.

Page 1