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CHAPITRE PREMIER LNE ENQUÊTE PARLEMENTAIRE RÉTROSPECTIVE

Le moi est haïssable. Le psychologue est pourtant bien (jbligé de parler de son moi, puisque toute sa science consiste à s'interroger lui-même. La même permission ou la même licence devrait être accordée au pédagogue S'il doit fonder ses conseils sur Texpérience il n'est pas mauvais qu'il puisse dire : j'étais Ifi, telle chose m'advint. Je dirai donc sans scruj)ules qu'ayant dtjà enseigné déjà plus de trente ans dans des Collèges, des Lycées, des Facultés, ayant été pendant le même temps membre d'un grand nombre de jurys d'examens, (Irpuis le certificat d'études j)rimaii-es et les brevets d'insliluteurs jusqu'à la licence et au doctorat en passant par les innombrables baccalauréats, je serais plus coupable qu'un autre si je fondais sur les nuages la cité scolaire de Fax cuir.

Il y a pbis de trente ans, un jeune honuue qui venait d'ache- \ cr s<îs (Hudes et d'obtenir ses deux baccahuuvats (il n'y en tvait (jue deux à cette date, celui des lettres et celui des sciences), s'apercevait (juil ne savait rien cl (luil ('liiil Icinps de commencer à étudier. Son état d'ànic ressemblait assez à

celui do nos contemporains : il hésitait (;ntre les sciences et les lettres. 11 se mit donc en correspondance suivie avec les deux Facultés, adressant à celle des Lettres, en vers et en prose, les laborieuses compositions latines, et à celle des Sciences des travaux de mathématiques plus ou moins transcendantes. Tel Hercule enfant dans Tapologue de Prodicus, entre la Volupté et la Vertu ! La conséquence fut assez logique : il suivit la ligne indiquée par la diagonale du parallélogramme des forces, à moins qu'on n'aime mieux dire qu'il s'échappa par la tangente, puisqu'il opta pour la philosophie. Au plus fort de ses perplexités deux discours qu'il lut par hasard le firent particulièrement réfléchir : l'un, d'Arago, était une vibrante apologie des sciences; l'autre, de Lamartine, un hymne en l'honneur des lettres. Cette consultation nationale, ce curieux épisode de la querelle des anciens et des modernes en matière d'éducation est aujourd'hui bien oublié. Dans les débats récents, Arago et Lamartine n'ont pas été cités. Des orateurs plus éloquents vont peut-être, dans les prochains tournois parlementaires, achever de rejeter dans l'ombre leurs devanciers. Comme ces devanciers élèvent le débat à une souveraine hauteur et ont sans doute quelque compétence l'un dans les lettres, l'autre dans les sciences, un bon moyen de soustraire la question aux mesquines préoccupations du moment et d'instituer une enquête plus que parlementaire, nationale, c'est assurément d'étudier, en les dégageant de leur forme oratoire, leurs principaux arguments. 11 ne s'agit point de faire étalage d'une érudition facile que chacun peut se donner en feuilletant les pages jaunies du Moniteur de 1837^; il s'agit de suivre les principes et la méthode qui, dans un autre ouvrage, m'ont décidé à interroger d'abord deux autres

(1) Cf. Œuvres complètes d'Arar/o, vol. 12, p. 692, et la Politujue de Lamartine, dans ses Discours et écrits poli tiques^ t. I, p. 118.

grands Français, Descartes et Auguste Comte \ Nos grands hommes, philosophes, poètes et savants, les plus illustres l'epi'ésentants du génie national doivent être entendus dans ce grand débat. C'est une enquête nationale rétrospective.

On n'ignorait pas à cette date Tart si bien défini [)ar Musset. « Fart de se souffleter parlementairement, » mais on en usait avec plus de modération qu'aujourd'hui. Qu'Arago fasse allusion à un grand poète national dont tout le monde sait les vers par cœur, il s'entpresse d'ajouter : « l^ivncz garde, Messieurs, ce n'est pas M. de Lamartine que j'entLiids signaler ; si je n'en avertissais, la méprise serait naturelle. » Et si Lamartine décoche (}U(l(|ii(' ti-ait un peu vif contre la sécheresse scientifique, il a soin d'atténuer sa pensée en ajoutant qu'à la liste des grands savants qui furent en môme temps de grands •crivains, s'ajoute un nom « (ju'il n'était interdit qu'à M. Arago le prononcer wet qu'en lisant ces admirables tra\aux où son ontradicteur a « popularisé les astres », il a éprouvé une des lus fortes, une des |)lus j)oétiques im|)ressions de sa vie et s'est écrié : « llerschell et Arago sont deux ginnds poètes! »

Les mœurs oratoires et les habitudes parlciiitiilaiit > se soiil riepuis perfectioiiiH-cs.

11 s'agissait d Une loi sur la liberté de renseignement secondaire, lui prt}s(întée par le ministère Guizot. Arago (h'clare (ju'en C(»tte matière, la vraie liberté s'appelle décentralisation ; c'est \i\ liberté [)0ur les conseils municipaux d'organiser l'enseignement d(;s collèges communaux d'après les

II, IjEnseiffnemenl inU't/ml, liv. II.

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besoins de la région. Est-ce que la centralisation, à beaucoup (regards si nécessaire, exige vraiment que tous les collèges soient calqués sur le môme patron ? Arago soutient même ce paradoxe qu'il y a injustice et tyrannie intellectuelle « à croire (jue toutes les capacités sont réunies à Paris ». Conduit parson goût d In formations précises et souvent aussi par des missions scientifiques à parcourir la France en tout sens, il a fait une découverte singulière : c'est qu'il ne s'est jamais arrêté dans une ville de 10.000 ou 12.000 âmes sans y rencontrer des personnes instruites, souvent même des hommes éminents, totalement ignorés à Paris et dont les talents et les bonnes volontés réunies en faisceau feraient « surgir d'immenses, de magnifiques résultats » et donneraient à notre enseignement, avec une impulsion vigoureuse, ce qui lui manque encore, la variété dans l'unité. ^Nlais voici « l'objection foudroyante » : ce serait une atteinte portée à la centralisation, à l'unité nationale ! Quand il s'agit des forces du pa^^s qui serxcui à la défense de la France et la font respecter, soyons centralisateurs ; mais quand il s'agit d'enseignement secondaire, à quoi peut-être utile cet esprit centralisateur et jaloux qui décourage les énergies et les initiatives locales? C'est une « ex;iii(''i'a(ion intolérable » d'un principe juste en soi, mais qui devient absurde par l'excès. Prenons plutôt pour modèle « l'admirable simplicité de l'administration anglaise » : simplifions et décentralisons ; la réforme des collèges communaux est une occasion excellente qu'il faut saisir. On se heurte, il est vrai, contre une deuxième objection foudroyante : si vous livrez les collèges communaux au libre arbitre des conseils municipaux, ne courez-vous pas le risque de voir sup})rimer dans quelques-uns le grec et le latin ? Piisque terrible en efîet et malheur irréparable auquel Arago se résigne sans un bien grand cliagrin. Et voilà posé avec une précision toute scienti-

fîque le vrai problème : Féducation par les sciences et les langues vivantes n'aurait-elle pas la même vertu éducative, la même efficacité didactique que Féducation traditionnelle par le grec et le latin !'

Est-ce à dire qiFArago fasse peu de cas de la culture littéraire ou dédaigne les études classiques ? Pas le moins du monde. Trente ans, dit-il, d'une vie académique, lui ont clairement démontré qu'un savant qui n'est que savant, a quelque chose « d'incomplet et d'inachevé )> ; que les })lus belles découvertes scientifiques, quand elles manquent de cette netteté d'exposition, de cette éloquence qui brille jusque dans les formules, bref, de ces qualités littéraires que développent les études bien dii-igées, sont elles-mêmes compromises et courent le risque d'être méconnues; car il en est ici comme du sculpteur ou du peintre et le savant ne sait exactement la \ aleur de sa propre pensée qu'après l'avoir exprimée et traduite, mise en lumière et en valeur. Vous voyez, ajoute finement l'orateur, que je prends les études littéraires un peu plus au sérieux (jue ne faisait « certaine notabilité universilair<.' )) qui les vantait en ces termes : «La poésie et les lettres donnent plus de grAce à la galanterie et plus de délicatesse au plaisir ! » Mais pourquoi les études littéraires seraient-elles nécessairement grecques ou latines? C'est le point précis de la question. Une étude approfondie du français; l'(Hude comph-mcFitaire d'une langue vivanle qui varierait selon les localib's : l'espagnol, par exemple, à Perpignan et î\ Bayonne, au Havre l'anglais, l'allemand à Besançon, cela ne nu'iilc-l-il pas le nom d'études littéraires et ne compléterait-il [>as fort li(Mireusement l'étude des sciences ?

Le vif i'I durable iiib'ivl du discours d'Arago niciiI cii parlir (le ce (|iic le rjippnilciii' de la ioi, Salnt-Mûrc (iiliil'dill cl les uiiileiMs r|iii ;i\;iiciil pris pari au dc'-bal asaienl «''|)uis<' Farsenîd

des arguments qu'on dirigeait alors et qu'on dirige cncoi contre Téducation nouvelle parles sciences et parles languc;s Yi\antes. Les études grecques et latines, avait-on dit à la tribune, sont (( la seule vraie culture de Fesprit et de Tûme ». Qu'est-ce à dire, répond Arago, est-ce que Pascal et Voltaire, Cor'jieille et Racine, Fénelon et Rousseau, Bossuet et Montesquieu, Molière, « Tincomparable Molière » seraient privc's du privilège si libéralement accordé aux anciens d'éclairer et de développer l'esprit, de toucher et d'émouvoir le cœur, de tendre et de faire vibrer tous les ressorts de l'r.me? Qu'on le prouve : on n'ose ])as môme l'affirmer explicitement. On ajoute que « sans latin et sans grec aucune intelligence ne se développe et qu'on ne peut-être qu'un médiocre écrivain ». Que \aiit cette double thèse? Arago l'examine à la lumière des laits et, en habile orateur, cite des noms que lui suggère l'engouement populaire : Béranger ne savait pas un mot de latin et ne s'en cachait pas. Q)ui niera, même aveuglé parles passions politiques les plus exaltées, la force de tête, l'intelligence incom|)arable « du grand homme qui est mort à Sainte- Hélène ». Eh bien ! Napoléon ne savait ni grec ni latin. Mais il avait fait des études approfondies de httér'ature française, il connaissait, goûtait et citait à propos nos meilleurs auteurs; il avait passé sa vie avec Plutarque, non dans le texte, mais dans le français d'Amyot.

On soutenait récemment devant la commission parlementaire que La Rochefoucauld, dont le petit livre des Maximes a, selon Voltaire, fixé le point de maturité de la langue française ne savait pas le latin. Cette affirmation était contestée : « Xous ferons une enquête ! », dit avec esprit M. Ribot, président de la commission. Aragu a\ ait fait son enquête particulière ; il cite Quinault et Vauvenargues parmi les écrivains qui n'avaient pas étudié le grec et le lathi. Cela n'est pas sans

doute décisif; et il se hâte d'ajouter, parmi les étrangers, Shakspeare, que l'ignorance du grec et du latin n'em})écha pas de mettre dans ses conceptions « la hardiesse, la profondeur, la naïN'eté » et souvent dans son style, « l'élégance et la grâce ». ()ui d'ailleurs songe à défendre cette thèse exagérée que le grec et le latin n'ont jamais contribué à former le goût ? On soutient seulement qu'ils ne sont pas indispensables. Même quand il ne s'agit que des langues vivantes, il est excessif de soutenir qu'on ne connaît à fond sa propre langue qu'à la condition de la pouvoir comparer aux langues étrangères. ()uelle langue étrangère Homère et Platon avaient-ils aj)prise ? Us étaient devenus d'immortels écrivains en apprenant seulement le grec ; et quand on en conclut que c'est dans le grec iuissi (pie nous devons apprendre le français, on est bien près de commettre un sophisme. On ajoute, il est vrai, que c'est par ce système d'éducation que se sont formés nos grands écrivains. Argument bien faible, car il faudrait prouver qu'il y a entF'e ces études et leur génie un rappoi't de cause à etîet. Peut-être cette discipline fut-elle indis[)ensal)le à une époque où il s'agissait surtout de former « des magistrats, des ecclésiastiques et des médecins », où les v ti'ésors de la littérature ancienne n'étaient pas encore traduits ». où les idiomes modernes n'étaient encore que d'informes balbutiements. On se rabat sur c(»tte forme atténuée du même argument ; vous proposez de substituer* ù uik» méthode d'insfrucfion ('*pi'ou\(''e. d(*s procédés dont il est im[)ossible de pr('\«/n' h's résullals. Aiiigo nie résolument que ces procédés ne soient pas expérimentés. Ils le sont tous les jours dans l'éducation des jeunes filles. Sans grec ni latin elles parlent et écrivcFit le français aussi bien (|ue hîurs frères. « Croyez-vous, dit-il, que si j'avais à proclamer les cinq premiers prosateins de notre épof pic. un nom de femme ne viendrait pas se placer dans l;i !!>!• ' ..

LES HUMANITES SCIENTIFIQUES

()ii\)n ne se hâte pas de se prévaloir de Féchoc des Ecoles centrales créées par la. Révolution. Il faut se garder de dire qu'elles ont échoué ; la vérité c'est qu'on les a tuées et qu'on a ainsi interrompu une expérience toute pleine de brillantes espérances. Leur programme ne comportait que l'étude des sciences, du français et des langues vivantes. Il faut en appeler du jugement sévère qu'on porte légèrement sur «ces magnifiques établissements » qui fournirent à l'Ecole Polytechnique naissante ses plus glorieux élèves et ne succombèrent que « sous le coup des préjugés de l'Empereur ». Elles nous offi'cnt plutôt un modèle à imiter qu'un écueil à éviter.

De la défense aveugle des traditions scolaires grecques et latines à l'attaque directe de la culture de l'esprit par les sciences, il n'y a qu-un pas vite fi'anchi. Les sciences, avaient dit les orateurs précédents, faussent l'esprit, dessèchent le cœur, éteignent l'imagination. Faussent l'esprit ! On est allé jusqu'à soutenir que l'habitude de raisonner rigoureusement conduit à déraisonner méthodiquement. Pourtant un cours de science est-il autr*e chose qu'un cours de logique appliquée .' Si l'on disait simplement que l'étude exclusive d'une seule science peut rétrécir le jugement, on aurait peut-être raison, mais on n'aurait le droit de conclure qu'une seule chose : qu'il ne faut pas s'enfermer ou s'emmurer dans une science unique. On oublie combien de nos grands écrivains furent de grands savants, depuis Pascal jusqu'à Buffon, de Descartes qui a rendu « tant de services à la langue française )>, dont le style est « si net et si serré », à Molière qui a développé son génie, sous la direction de Gassendi, surtout par des études scientifiques et qui s'est d'abord essayé dans Fart d'écrire en traduisant Lucrèce, c'est-à-dire imi i-eproduisant « le tableau poétique des connaissances scientifiques » de l'antiquité. Quoi ! les sciences n'auraient rien qui puisse

émouvoir les ressorts de Famé. Qu'on nous fasse grâce de ce prétendu géomètre qui, après avoir lu une tragédie de Racine se serait écrié : « Qu'est-ce que cela prouve? » D'abord, dit Aràgo, les tragédies de Racine, dans Fencliaînement si logique de leur contexture, prouvent toujours quelque chose. Ensuite ce géomètre n'était pas un géomètre ; c'était un grammairien ; il s'appelait Lagny et le plus beau trait de sa vie littéraire et scientifique fut, selon Fontenelle, d'être si fort en thème qu'il se dispensait d'écrire le fiançais dicté et fournissait sur-le-champ la traduction latine demandée ! Arago prend enfin l'offensive contre la multitude de ses adversaires. Vous voulez que j'étudie avec zèle, avec passion l'obscure histoire de quelque nation inconnue dont nous n'avons conservé que le nom, qui n'a laiss(' dans la civilisation aucune trace de son passage sur la terre, et vous croyez que je resterai sans émotion, sans enthousiasme à la vue de Cuvier racontant les grandes révolutions (hi j^^Iobc. 'xhumant des entrailles de la terre les générations depuis longtemps disparues de sa surface! Quand un professeur de géologie décrit les prodigieux soulèvements qui, aux époques lointaines, ont modelé les puissants reliefs de la terre et nous i*end poui* ainsi (h'n;, contempoiciins de toutes les faunes et les Mores disparues, cela ne (hl ii<ii à votre imaginalion ! 11 donne à celte thès(; une forme (lii)inali(pie dans un curieux rc'cit (pie j'abrège à regi-el. Il raconte (ju'un ami du grand malhémamatieicn Euler, nn pasteur protestant, se plaignail un jo,ur amèrement de la décroissance de la foi, de l;i sécheresse des cœurs, ([ueles me^rveilles mêmes de la cri'ation n<^ réussissent plus A émouvoir. J'ai ix^ui citer, disait tristemeni le })rédicatenr, les anciens philosophes, invoquer le témoignagi» divin delà lîible; pai-mi iiic^ ;iii(lil.iii-s, les Ulis (Iniinnil. l.-. .lulrcs (|uiltenl le h'rnpie au Ixmu nulieu du sermon. Laissez là, dil

Euler, runivers des poètes et des philosophes, le monde de la Bible et dévoilez le monde réel, tel cjue les plus récentes recherches astronomiques l'ont constitué. L'imagination s(; lassera plutôt de concevoir que Finépuisable réalité de fournir. Puis il esquisse à grands traits devant le ])asteur ébahi Punivers de la science. 11 lui donne en millions et en milliards les cliiffres de la vitesse de la lumière, de Téloignement et de la grandeur des étoiles, soleils eux-mêmes d'autres systèmes semblables au notre. Notre désolé prédicateur revint huit jours après ému, tremblant et tout décontenancé : « Oh! monsieur Euler, s'écria-t-il, je suis bien maliieureux ; ils ont oublié le respect dû au saint temple; ils m'ont applaudi! » Le monde de la science « était de cent coudées plus grand que le monde qu'avaient rêvé les imaginations les plus ardentes. 11 y avait mille fois plus de poésie dans la réalité que dans la fal)le. »

Qu'on ne se figure donc pas faire des concessions généreuses, quand on veut bien reconnaître que les sciences servent puissamment les intérêts matériels ; ces concessions touchent peu le savant ; elles sont forcées ; ce n'est pas apparemment avec de belles paroles <( qu'on fait le sucre de betteraves » ni avec des alexandrins « qu'on extrait la soude du, sel marin ». Les plus éclatants services de la science sont d'ordre social et moral : c'est devant son flambeau que se sont évanouis les préjugés et les superstitions ; c'est grâce à ses lumières, partout répandues, que nous ne voyons plus les populations épouvantées de l'apparition d'une comète, ou sacrifier, comme autrefois à Rome, un chien roux à la canicule pour apaiser ses maléfices ; c'est grâce à ses progrès que nous n'avons plus d'astrologues inscrits au budget comme fonctionnaires salariés. Vous jugez bien que le grand savant, qui est en même temps un grand orateur, tire de ce thème les effets

les plus admirables. Sa péroraison ressemble à une fanfare triom|)hale. Et quand vous réduiriez les bienfaits des sciences, (lit-il en su])stance, à des services j)urement matériels, ils sont assez grands, assez éclatants pour leur mériter la faveur et les applaudissements du public, la reconnaissance de Thuiiianité. Du haut de la tribune française, Arago conNie la jeunesse au grand tournoi moderne et Tadjure de travailler de toute son énergie et de tout son enthousiasme au progrès des sciences. 11 fait passer devant ses veux Timposante théorie (je donne à ce mut son sens antique) des sciences anciennts cl modernes, toutes également florissantes de jeunesse parce (pfelles sont des immoi'telles. Il déclare, après Bacon, (jue savoir c'est pou\oii-. et que, dans notre monde modern(\ la science et la |)uissan('e se correspondent et coïncident exachnient. La seicnee y est la glorieuse et infatigable ouM-lère du pi-ogrès ; elle augmente le bien-èlre de tous, non pas en ap[)au- \ rissant les riches, mais en enrichissant les [)auvres; elle i)rodigue ses bienfaits î\ ceux mêmes qui Tout ragent ; elle verse, ^('lon le mot (hi poète (et les études scientifiques n'empêcheront pas (ju'il y ait toujours des poètes), des flots de lumière sur -ses nombreux blasphémateurs. Arago écrit twnt/jmtx et non obsdirs, connue s'il prévoyait que la science aurait à >ubir d'autres assauts (pie les v cris impuissants » et les (( fureurs bizari-cs », comm<' dit le poclc, des « noii*s habilanls des d(''serls ».

« Lamarline. disait limnboll, esl une comèle donl on n a pas encore calculé Torbitc'. » A un de ses amis qui lui demandait, après son élection, où il allait s'asHMÙr dans Hehtrand. — F^cs «'lu*!»;!*. 3

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rassemblée, il répondit sans hésiter : « Au plafond ! » Sur les questions d'enseignement, l'orijite est désor*mais facile à tracer : Lamai'tine fui toute sa vie un très clairvoyant et très éloquent défenseur de la diffusion des lumières j)ai' Tinstruction du })euple. Il voyait les choses de haut, du plafond, des sommets, des étoiles, mais il ne variait jamais et chaque session législati\'e trouvait le poète i\ son poste de vaillant apôtre de la pensée. « L'enseignement ? avait-il dit dans sa Politique rationnelle, il le faut libre et large, répandu, multiplié, prodigué partout ; gratuit surtout pour les ])auvres, quoi qu'en disent quelques économistes, ces matérialistes de la pensée. » Ces paroles furent son programme et il y resta toujours fidèle. Dans un discours profondément ému, proiiiMKM' en 1834 après les ('ineufes sanglantes de Paris et de Ijyon, il blâme sévèrement le pouvoir qui ne songe qu'à réprimer et non à éclairer. Il fait des vœux ardents « pour que les livres élémentaii'es se propagent, et que nos talents les plus transcendants se consacrent à cette œuvre et tendent la main au peuple, pour ^éle^er à la science et à la morale; pour que ce premier but de toute éducation, la morale, trop négligée aujourd'hui qu'on l'a séparée de la religion, ait (Iniis nos écoles un enseignement spécial indépendant de renseignement du dogme, laissé à la liberté de la famille ». Le discours qu'il prononça en 1837, en réponse au discours d'Arago, n'est donc que l'épisode d'une longue lutte en faveur de l'instruction. Ce pi'éambule était nécessaire ; le défenseur des études littéraires nous apparaîtra parfois comme un poète lyrique légèrement dédaigneux de la logique et des faits, mais il a répondu d'a\'ance aux critiques mesquines : « Je sais qu'on ap|)elle tout cela des chimères, des rêves de jnori imagination. Je laisse dire : l'imagination est l'œil d'une raison saine, qui porte seulement sa prévision plus loin. » Les deux

niateurs sont d'accord sur ressentie!, la nrccssité d'une- •lido et large organisation de renseignement : quoi iréton-^ liant si le poète compte surtout sur Tinfluence des lettres et le sa\ant sur la puissance des sciences ?

Lamartine se défend d'abord d'établir entre ces nobles facultés de l'esprit humain l'antagonisme et le conflit ; il \('ut leur concours, leur harmonie. « Bien loin de se nuire, bien loin de se combattre, elles se fortifient et se complètent lune par l'autre. » Rien de mieux; mais, quand il se défend avec tant de soin de réduire le différend « à une misérable (|uesliun de pédagogie ». ne se montre-t-ilpas ir'op dédaigneux (lu terre à terre de la pédagogie ? Michelet lui eût ré[)ondu (ju'après tout la pédagogie est une partie delà science sociale, puisque l'éducation est la première, la seconde et la troisième partie de la politique. Dès les premiers mots, Lamartine nous livre toute sa pensée et elle n'est pas favorable aux sciences qu'il ne réussit jamais, tant les habitudes de jeunesse sont indéracinables, à séparer entièrement du despotisme impérial, ce règiie du chiffre^ et du sabre. « Si le genre humain était condannié à pei-di'e entièrement un de ces deux ordre de vérités, ou toutes les vérités mathén)ali{jues, ou toutes les vérités morales, je flis fju'il ne devrait pas hésiter h sacrifier les vérités mathémati(pies ; car si toutes les vérités mathémati(pies »e perdaient, le monde matériel subirait sans doute un grand don^nag(^ un immense détriment; mais si l'homme perdait une îule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le réhicule, ce serait l'humanité tout entière (jui périi'ait. » C'est, comme il le dit, trancher d'un mot la (piestion. Les |)rémisses qui justifient ces conclusions sont, il faut l'avouer, un i)eu vagues ; la pensée, dit le poète, est aux sciences ce que fut aux éléments de l'univers le N'erbcî qui les éclaira et les ordonna. Je note une contradiction (pii m'incpiièle : si ces deux nobles

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facultés de Tesprit humain, les lettres, les sciences, sont inséparal)lcs et vivent parle concours et riiarmonie, que devient riiypothèse d'un état social où ne subsisterait que Tune des deux, arrivant à son apogée tandis que Tautre tomberait en décadence? Tous les grands siècles littéraires furent de grands siècles scientifiques. Est-ce donc un simple compliment médiocrement sincère que celui qu'adresse Lamartine à Arago : « Il y a de la poésie et de Téloquence dans les chiffres mêmes », et plus loin : « Herscliell et Arago sont deux grands poètes. » Mais n'abusons pas de ce que Lamartine à la tribune est toujours un peu embarrassé par sa lyre.

Avec l'admirable candeur et la parfaite bonne foi du géni(^ le poète fait aux partisans des études scientifiques de fort larges concessions. Gomme Arago il trouve notre enseignement inconséquent et routinier ; il déplore « ces persistances de la routine qui donnent à une époque l'éducation d'une autre époque, qui enseignent î\ des Français la langue des Latins et des Grecs, et donnent les mœurs, la religion, les lois, les préjugés des Athéniens et des Romains à des enfants qui sont nés dix-huit cents ans après, et qui doivent a ivre à Paris ou à Londres » ; il ne dit pas, comme M. J. Lcmaître, que c'est un anachronisme effronté, mais il trouve des expressions au moins aussi fortes, « mascarade d'o})inion, ridicule quiproquo de civilisation » ; il veut à cliaque époque sa vérité, à chaque génération sa nature ; il se souvient qu'il a chassé de la poésie les dieux de l'Olympe ; il réclame donc une éducation sincère qui apprenne à l'enfant non pas simplement ce qu'ont su ses pères, mais ce qu'on sait de son temps, afin qu'il puisse penser et croire de la pensée et de la foi sociale de son temps. « Gomme mes honorables amis, je veux qu'on l'initie de jjonne heure à ces sciences des phénomènes naturels, à ces révélations de la nature physique qui rendent sensibles, é\ identes, pratiques

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à ses yeux les vérités abstraites de ses livres, magnifiques échelons que la science moderne surajoute sans cesse à d'autres, j)Our élever notre intelligence vers la vérité et vers Dieu. »

Mais alors, direz-vous voilà nos avocats d'accord ; le procès est jugé ; les hérauts vont proclamer la clôture du tournoi. Pas du tout : jamais plaideurs ne furent plus loin de s'entendre et ce qui rend le débat solennel, c'est que les deux orateurs personnifient les deux moitiés de la société actuelle engagée dans le même conflit. Ce qui fut un duel au premier sang est devenu chez nos contemporains un duel à mort. Le Moniteur signale souvent l'émotion des auditeurs [)ar ce mot : sensation. A distance et après les luttes d'hier, pré[)arant les combats de demain, il me semble que la sensatioii^ loin de disparaître, devient encore plus vive, je dirais presque plus poignante.

Lamartine était un peu gêné dans ra[)ologie des études grecques et latines par certaines déclarations antérieures : c'était une sorte de palinodie et justement en sens inverse de celle que des fureteurs indiscrets ont reprochée à M. J. Lemaître. Il avait gémi jadis sur le triste sort du jeune écolier : « Il y a de quoi dégoûter de tout sentiment poétique, avait-il dit. La j>eine qu'un malheureux se donne fi a[)prendre une langue morte et h chercher dans un dictionnaire le sens Iriiiicnis (lu mot (|u"il lil eu hilin ou en gi'ec, dans Homère, dans l^indare ou dans Horace, lui enlève toute la volupté de cœur et d'esprit qiK; lui ferait la [)oés*:e même s'il la lisait coui-amment en Age de raison. Il cherche au lieu de jouir. Il maudit h; motsaiis avoir le loisir de penser au sens. » Lamai*liiie \\\\ pas oublié ces déclarations ; il convient avec candeur (ju'il a changé d'avis et la candeur même de l'aveu désarme. ('/e>t jHMit-êtrece qui l'oblige à pénétrer dans ce qu'il noinmc^ « lil m<Haphysique de la législation », parce Cjue sans doute cette métnphysi(|ue est le champ d'asile des contradictions.

Sa méta[)hysique est, au fond, très simple et très profonde. La voici : aux yeux du législateur, Tenfant est un être sociable dont la destinée est l'incorporation la plus parfaite possible ii la société ; Téducaiion doit donc multiplier les rapports en! ic rindividu et le corps social dont il fait partie; plus il y aur;i d'idé(^s conununes et de sentiments communs entre les contemporains et les compatriotes, })lus le lien social sera serré el solide, plus la société aura d'unité et de force, car la sociabilité (c n'est que la grande sympathie des intelligences », car si vous n'aviez pas une éducation commune dès le jeune âge il y aurait bien encore juxtaposition d'une innombrable quantité d'hommes, il n'y aurait pas assimilation, solidarité, unité, nationalité. « Pour avoir cette assimilation, cette sympathie intellectuelle, cette incorporation des hommes avec les hommes, il faut indispensablement des idées communes entre eux. 11 faut, pour ainsi dire, qu'à leur entrée dans la vie, ils aient sucé le même lait, ils soient devenus une même chair et un même sang, ils aient vécu du même aliment : il faut, pour vivre plus tard en communion d'idées, d'actions, de vertus, de mœurs, qu'ils aient vécu d'abord quelque temps en communion complète d'enseignement et d'instruction. » On ne saurait mieux dire et ce sont là de vives et pénétrantes intuitions sociologiques. Mais comment en conclure que cet enseignement commun, cette nourriture commune doit être l'enseignement grec et latin ? Il semble que la conclusion légitime serait celle-ci : notre enseignement doit être le plus possibh^ français et national. Il est étrange qu'il ne puisse y avoir de <.*ommunion sociale que sous les espèces grecques et latines. Cette éducation commune, c'est, dit magnifiquement Lamartine, « la seule loi agraire réalisable ». Mais il est trop clair qu'elle n'est nullement réahsable, si elle consiste surtout dans l'étude de ces langues qu'il veut qu'on appelle non [)as

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mortes mais immortelles. On sent instinctivement que le fil (les déductions \a se romj)re.

Plus l'orateur insiste, plus Fauditeur éprouve ce sentiment d'inquiétude. Les nations les plus reculées de Thistoire, nous assure-t-on, « avaient déjà des langues savantes, des langues sacrées qu'elles enseignaient à des initiés et à des disciples ». Des initiés î que nous voilà loin du })artage démocratique du patrimoine intellectuel. On nous parlait bien d'une initiation, mais commune à tous et non pas réserv^ée à une petite élite. — « Je vois, continue l'orateur, que Tétude des langues mortes faisait partie essentielle de l'éducation chez les Grecs et chez les Romains. » Arago disait le contraire et ('tait diuis le vrai. Les Grecs eussent été bien scandalisés si quelque soi)histe, contemporain de Socrate, les eut exhortés à étudier les langues barbares; et ({uiconque n'était pas Grec était barbare à leurs yeux. Quant aux Romains, si le grec fit partie de leur éducation, ce ne fut que plus tard, quand hi «Grèce vaincue, eut conquis son barbare vainqueur». Et l'on oublie toujours que, pour les Romains, le grec n'était [)as une langue morte ; c'était bel et bien une langue vivante comme l'allemand ou l'anglais pour nous ; donc l'argument n'a pas de Nalcur. — Dire (jiic la (l('('«(n\ cric de cIkujuc iuîiimscrit grec ou latin fut la cause d'un pi'ogrès dans nos littératures, c^est us(;r d'un argument plus oratoire que dialecti(jue : c'est étn^ un peu le [)ropliète (hi passé, car la décou- Ncrtc de l;i lif'piibiifjiie (TAtlihies ou des fi-agments de Bacchyhde, n'a cerlo pas eaux'' de nos joui's la moindres révolution dans les langues européennes; elle n'a ému (pie le monde restreint dos érudits. — Il y a donc plus de pompe de langage que de logique convaincante à invocpiei* « l'insiincl de ces p('upl(»S)) on ce (pi'on nomme sans ironie " la .sujx'r.slilion i\\\ passi'* » et encort; « le cnlle des traditions ».

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(]\'>\ 'précisément cet instinct, celte superstition, ce culle (pril s'agissait (ranalyser et de jugei*.

^fais quand Lamartine cherche et découvre les raisons profondes (le h\ puissance é(hicatrice des langues et des lit tératui'es anciennes, il reprend Tavantage parce (pTil rentre dans le \'i*ai. Nous sommes, dit-il, des statuaires qui travaillons à notn^ insu ù nous modeler intérieurement et à nous rendre send)lables à (piekpies-unes des grandes figures de Tanti- (piité. Plus le type que nous imiterons sera idéal et pur, plus nous serons nous-mêmes élevés et parfaits. Or, c'est le pr-ivilège des chefs-d'œuvre antiques de réaliser pleinemeni l'image du beau et le type de la perfection. «: Gela ne se })rouve pas, cela se sent. Demandez-le à tout homme qui a lu la Bible ou Homère, qui a \u le Parthénon ou l'Apollon du Belvédère. Le beau est antique, et la preuve c'est qu'il est éternel, c'est que les générations succèdent aux générations, et que l'immuable antiquité nous domine toujours, non pas seulement de toute la majesté des temps, mais de toute la majesté de la nature. » Assurément ; mais qui demanderait à Lamartine s'il a lu la Bible dans le texte hébreu l'embarrasserait un peu et minerait par la base son argument. On se rappelle involontairement son écolier cherchant à grand renfort de dictionnaires et de grammaires le sens d'un vers de Pindare. Si le beau est éternel, en dé()it de l'affirmation tranchante, c'est qu'il n'est pas exclusivement antique.

Les anciens, répète-t-on, étaient ])lus près que nous de la nature ; c'est une façon de parler, car nous faisons comme eux partie de la nature. 11 est vrai que |)lus la nature est primitive, grande et naïve, plus l'art et la littérature qui en sont l'expression sont eux-mêmes naïfs et grands, puisqu'elle est leur éternel modèle. 11 y a, dit Lamartine, un point de perfection que les littératures n'atteignent pas deux fois, « époques

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fugiti\'es et instantanées de la vie des peuples où ces deux conditions du beau se rencontrent, c'est-à-dire où la civilisation naissante a déjà produit un art de penser et d'écrire, et où la nature encore jeune, encore vigoureuse, encore priinitiNC a assez de sève et de naïveté pour inspirer Tart ». C'est à ce j)oint précis qu'il faut placer l'apogée des littératures. Mais, peut-on dire, chacpje littérature a son apogée, son siècle privilégié où la nature et l'art se rencontrent et se marient. Force nous est bien de combiner avec le souci du beau les exigences de l'utile. Les langues modei'nes n'ont pas d'Homère ni de \'irgile, soit : mais leur étude compense par l'utilité ce qu'elle j)erd peut-être du coté purement esthétique. Les grantls génies qui ont manié les idiomes modernes nous sont plus accessibles ; ils s'éloignent moins de nos façons de penser ou de sentir et, étant plus à notre portée, ont sur nous plus d'action. Il y a. de ce coté, encore compensation. Le sentiment qui nous saisit, (juaiid nous cessons de lire Pindarc ou Horace (laii> le texte, est-il bien réellement la nostalgie des paradis perdus ? l^'u• malheur, Lamai'tine ne s'aperçoit pas (pie les sciences, elles aussi, ontquelque chose d'Iunnain, d'esthétique, d'éternel. Mutilez l'arbnî de la science, réduisez par exemple, comme il semble le faire, toute science aux mathématiques et la science cesse d'être éducative : sa seule utilité demeure et combien mutilée elle-même et attéimée ! Par ce mot de science soyez sùi's (pi'Ai'ago et Lamaiiine n'entendent pas la mi^'Uie chose. Ileiidre renseigiieiiieiil >< e.\chisi\ cilieiil s|)(''ei;il. seientiliqiK'. mathéniati(pie », c'est ap|)li(piei' à l'éducation le mafr'r'ialisme du xvm'' siècle : c'est im|)osei' à resj)iil le piincipe industriel de la division du travail el mutiler riiomme ; c'est se rendre coupable d'un attentat coulie la conscience el le ij;vi\\c. (jiii xmiI 1 linriinniie iiil(''i'ieui'e de l(Mi( nos l';iciill(''s morah's. a L;i con.scieiice el le ^l'nie. m)

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ir()ul)li('z (jue cela (huis \oli'e sysièim* ! Ln conscience ci le génie, qif est-ce qui les produit, qu'est-ce qui les développe ? Est-ce le calcul ? Sont-ce les inathématiques, la seule science qui ne sent pas. qui ne pense pas, qui ne raisonne |)as ? » La suite n'est pas moins véhémente et, si j'ose dire^, un peu ironi- (piement, pathétique. Les vieux griefs de Lamartine contre les chifTres se ré^ cillent. Mais, de bonne foi, comment soutenir que les niathémati(pies ne pensent ni ne raisonnent? Et d'autre part, comment réduire toutes les sciences à la plus abstraite et à la [)lus suspecte de sécheresse ? Que sont devenus « ces magnifiques échelons que la science surajoute sans cesse à d'autres })ôur élever notre intelligence vers la vérité et vers Dieu ! » Les mathématiques sont bien un de ces échelons, mais le premier, Féchelon inférieur. Vous nous montrez « un algébrier de pi'ofession » et vous nous dites : voyez cet ilote î Que diriez-vous de l'argument parallèle : c'est un fort en thème, voyez comme il est sot ; il re})résente la littérature à lui tout seul !

Oui, le poète a raison de déclarer que « la fin de l'honnne ici-bas, c'est la pensée », mais il a tort évidemment d'insinuer que la j)ensée n'est pas l'ouvrière, bien mieux l'âme de la science. 11 a raison encore quand il s'écrie qu'à la pensée il faut ajouter la conscience de la vertu et <( que le Gréateuide la divine pensée humaine ne demandera pas seulement aux civilisations si elles ont formé d'habiles ouvriers, d'utiles industriels, de nombreux travailleurs, mais si elles ont élevé, ennobli, agrandi, moralisé, dignifié cette pensée humaine par l'exercice de toutes les facultés qui constituent l'homme ». Mais il a tort de ne voir dans le magnifique épanouissement des sciences qu'un utilitarisme et un industrialisme grossiers. Que répondrait-il à un disciple attardé de Boileau, qui lui reprocherait durement d'avoir tué la poésie en en bannissant le merveilleux païen et les machines surannées de l'Olympe

grec ? Qu'il Fa affranchie, délivrée des langes et des lisières, qu'il faut à chaque époque sa sincérité, sa couleur [)ro|)re, sa vérité })oétique. Et pourtant il refuse à notre système d'éducation le droit de se rajeunir et de se moderniser, in\oquant sans hésiter et le culte des traditions et Faveugle superstition du passé. Ce n'est pas manque de hardiesse : il n'hésite pas à d(imander la sé})aration de l'Eglise et de l'Etat ; mais l'idée seule d'affranchir l'Université des méthodes qu'elle a reçues des Jésuites lui pai*ait pleine d'audace et grosse de périls. Qnoi, dit-il encore, toutes les lumières de la Chaml)re des Députés suffisent à peine pour résoudre ces délicates questions, ces liantes (hfticultés, et « vous iriez vous décharger du fardeau qui surpasse vos forces sur des conseils municipaux )) ? Ce serait « instituei* l'anarchie et vouloir la ruine de l'enseioncment ». Il ne trouve pas d'ironie assez amère contre « ceux (jui se préoccupent de ce fantôme du jésuitisme qu'il faudrait déclarer plus puissant que jamais, s'il avait la force de nous faire reculer devant la liberté ». Et toutefois ce magistral discours, en dépit de certaines faiblesses d'argumentation, exprime avec une si magnificpie éloquence les i(hVs (pii ont cours h notre époque dans une grande partie du pul)lic qu'il y a hcii dv s'étonnoi' (jir<»n ose reprendre le fliènn' sans songer il le citer : il n'y a qu'une excuse valable qui est qu'on l'ignore génér-alemenl. Jamais les études greccpics et lntin(^s ne seront défendues avec |)his crampleui' et (Tautoiité

\l\ la loi pi-oposée, (pic dcx inl-cllc ? \'uus le demandez!' Aulaiil en emporta le vent de l'insliibilité. (pii ne ces.se jiunais

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(If sounicr (Ml Fraiiec. Lo ministère Guizot tomba, le projet av(!e lui. D'autres prc^occupations surgii-ent ; la question n'eut pas m(>me les honneurs de la discussion à la Chambre des pairs. De ce mémoi'ahle débat, il ne resta que le souvenir (Tun beau toui'noi oratoire, souvenir (pii finit bientcjt par s\''leindre. Pourtant les discours d'Arago et de Lamartine eurent Tinsigne honneur d'être recueillis dans les anthologies du temps « pom* servir de mcxlèles aux parleurs à venir » ; mais mutilés et plus ou moins déformés. 11 faut convenir d'ailleurs que la question iTy était, après tout, qu'effleurée. Ni l'un ni l'auti'e des orateurs ne donnait tort à la définition d'Aristote : le genre oratoire est la dialectique du vraisemblable. Ils a\aient raisonné un peu comme le Gorgias de Platon à qui Socrate demande qu'est-ce que la Rhétorique ; c'est le plus i)eau des arts, s'empresse-t-il de répondre, sans songer qu'on lui demande une définition et non pas une apologie. L'éloge [)arallèle et également éloquent des lettres et des sciences })eut être instructif : il ne permet pas de conclure avec fermeté et décision qu'il faut, dans l'éducation, leur donner telle ou telle })lace, tel ou tel rôle prépondérant. Le savant ne s'était pas montré plus dialecticien que le poète ; chez l'un et chez l'autre beaucoup de chaleur et de conviction ne remplacent qu'imparfaitement une démonstration. Mais cette démonstration est-elle possible ?

Pendant qu'Arago et Lamarîine, demi-dieux à la tribune, recueillaient de stériles applaudissements, un penseur obscuiméditait au fond de son cabinet. 11 ne possédait rien de ce qui faisait l'autorité et le prestige incomparable des deux orateurs, ni la célébrité littéraire, ni les titres académiques. Ce n'est pas de lui que Timon eut pu dire, comme de Lamartine : « Les femmes enchantées de ses vagues mélodies qui vont si bien à leur àme, ne cherchent que lui dans la foule des parlementaires, et se

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demandent : où est-il ? » Ou bien encore : « Lorsque M. Arago monte à la tribune, la chambre attentive et curieuse, s'accoude et fait silence. Les spectateurs se penchent pour le ^oil^ Sa stature est haute, sa chevelure est bouclée et flottante, et sa belle tète méridionale domine l'assemblée \ » Petit et conuiie renfermé et concentré en lui-même, on le voyait à heures fixes, passer comme une ombre à travers le jardin du Luxoi)il)our^, coui'ant Ci une leçon de mathématiques dont le maigre cachet \c faisait \ ivre, mais absorbé en même temps dans son intense méditation intérieure et, comme Tamoureux dont parle le poète, « cheminant de son pied moins que de sa pensée ». Si peu d<^ [)lace qu'il occupât dans le monde des intérêts et de raml)ition, il portait pourtant, par la hardiess(^ de ses pensées, quelque ombrage aux puissants et aux savants du joui*. Si Lamai'tinc^ n'entendit probablement jamais prononcer son nom, Arago eut un jour le malheur de se faire le complice d'adversaires qui devinrent promptement des persécuteurs. Sa modesie situidion d'examinateur à l'Ecole polytechnique, son gagne-pain, une cabale h\ lui ùtn \)i\v surprise et par violence. Au foyer domesti<jU('. nulle coiiipciisiilion ; il n'y trouvait (pie l'égoïsmc et la st'cheresse de cœur, la gêne, le souci poignant du lendemain. Auprès de lui |)0urtant, par une sorte de compensation du sort, quelques disci[)les avides de se nourrir de sa pensée, les uns illustres, d'autres obscurs, tous entièrement conquis, fiers de leur maître, enthousiastes de ses doctrines; un cénacle, iMic petite église, une école de philosophie à l'antique.

(iet homme, Auguste Comte, ses discijdes le compai'aient à Aristote et à saint Paul, à l'un pour l'ardeur (hi pn^st-lylisMic, à rniilic |)oiir l;i profondeur et l'universalité du savoir. Peut-être serait-il plusjustede lecom|)arer à Thonr.is d' \(|iiin,

(I t''Jiitlt'.<i Kitr Ir.s n/iilf/irs /tfirlt'inrn /(tires, pnr Tiinon.

car il eut j)Our mission crorgaiiiser la Somme scientifique de SDH siècle. Comparez la pompeuse et légèrement déclamatoire énuméi'ation des sciences qui lermiiie le discours d'Arago îi\ ec Télégante classification positiviste : mathématique, aslrv»nomie, physique, chimie, biologie sociologie et morale. (^)uelle place légitime occupe chaque science parmi les sciences ? Tel fut le problème que Comte s'efforça de résoudre ; et il est \isible (jue c'est le problème fondamental de toute théorie d'éducation scientifique. Qui pourrait se vanter d'avoir résolu définitivement ce problème fondamental et d'avoir emprisonné pour l'éternité dans des cadres rigides cette chose vivante, toujours en transformation et en progrès qu'est la science liuniîiine ? Du moins Comte semble-t-il avoir dressé poui* [)lusieurs siècles, le catalogue général du savoir humain et le tableau complet de ses catégories. Sa philosophie mérite autant que les plus hautes de s'appeler la pensée de la pensée.

Aller du plus simple au plus complexe ; reproduire exactement l'évolution de l'intelligence dans l'espèce humaine ; étager les sciences de telle sorte que chacune d'elle s'appuie sur la science inférieure et prépare la science su})érieure, ce sont les trois })['incipes de la classification et il semble vraiment superflu de démontrer que ce sont aussi trois principes d'excellente pédagogie. Mais ces idées sont si simples qu'il faudra bien des années et bien des efforts pour les faire accepter; revenir à la nature est toujours la dernière démarche que nous tentons, en art et en science.

S'agit-il d'ailleurs d'accepter le positivisme « en bloc » ? C'est une tout autre question. A titre de système, il ressemble à tous les systèmes ; il est vrai par ce qu'il affirme, faux par ce qu'il nie. Pourquoi discuter les principes généraux du positivisme puisque nous ne lui empruntons que la classification des sciences ? L'épine dorsale du positivisme est dit

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Sluail ^lill, la loi des trois états, état théologique, état métaphysique, état positif; disciple fidèle de Maine de Birau j'ai peur, comme on me Ta reproché, de sacrifier encore aux faux dieux de la métaphysique, mais cela ne m'empêche pas d'imiter La Bruyère qui disait : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté », et de dire : « Je rends grâce au positivisme d<^ ce que je lui ai emprunté ». Comment voulez-vous, disais-j( ;i un positiviste orthodoxe, (jue j'accepte le comtismesans l'ésci'Ncs et saiis restrictions ? Comte su}){)rime le « budget métaphysi(jue » et par ces mots il désigne le budget universitaire î La théorie du « bloc » ne séduira jamais un esprit habitué par l'histoire de la [)hilosophie, à comprendre et à juger les systèmes.

Ce que j'admire surtout dans Auguste Comte, c'est qu'il institue, selon la belle définition qu'Ampère donnait du génie « des rappoi'ts nouveaux entre les choses » et surtout entre les sciences. Ce que j'admire aussi sans réser\es. c'est ce profond princij)e de pf'dn^ogie qui découvre dans chaque évolution d'un esprit individuel le résumé, l'abrégé et Ff-Nobilion de la l'aison humaine par les sciences successives et progressives; au nom de cette loi, que les morts gouvernent les vivants, (bonite respecte les errements et les tâtonnements du |)assé, mais il les abrège pour chacun de nous. Il a le mol de beaucou[) d'énigmes et ne s'acharne pas ù déchiffrei* celles que la suite di*s siècles et les edorts de ses devanciers lui démontrent indéchillrables.

Au surphis. d'autres points essentiels de sa doctrine peuvent raUier 1rs iii(illrurs esprits. Il n'est pas ce quti la hain(; et les prévention.^ vou(h-aient (pi'il fût. Les théologiens l'ont aj)pelé un athée et il leui* répondait qu'il regarde l'athée « comme le plus inconséquent et le plus rétrograde des théologiens ». Les métaphysiciens, ([uoicpuî enfermés eux-mêmes dans h' « labvrinlhe (hi libre arbitre » le d(''(daraient fataliste

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cl il leur irpondait quo la science est un anVanchissenient. (ju'clle nous dote d'une liberté que nous insérons dans la trame des faits sociaux et nioi'aux, les |)lus « modifiables » de lous les faits parce (|u'ils sont les plus complexes. On lançait le sarcasme et Tinvective contre son « abject matérialisme », et il déclarait ne pas savoii' ce que c'est que la matière et d(''sirer qu'on appelât sa doctrine de son véritable nom, un « nouveau spiritualisme ». On voit donc que ce n'est ni par |)rudenc(' ni |)ai* pi'écaution oratoire que l'on se contente d'em|)r»mter à (]omte sa classification des sciences : on j)ourrait lui faire, sans en rougir, bien d'autres emprunts, jnais il est sage de toujours réduire ses emprunts au strict nécessaire.

S'il était besoin d'ajouter un trait au portr'ait de Comte pour juslifier cette comparaison pédagogique av^ec Arago et Lamartine, on dirait qu'il n'avait ni le prestige des hautes situations académiques, ni l'auréole des grands artistes du vei'be humain : il vivait isolé, il écri\ait d'un style lourd et diffus ; ses conceptions abstraites échappaient au vulgaire et davantage encore au vulgaire des savants et des lettrés. 11 ]i'a\'ait d'autre consolation, dans son isolement intellectuel, que cet incommensurable orgueil qu'on lui reprochait et qui faisait sa force. Cet orgueil qu'on a aussi tant reproché à un autre i-énovateur, à Descartes, c'était la fierté très légitime de la pensée méconnue et refoulée, une absolue confiance dans l'avenir de sa doctrine qu'il identifiait, dans sa haute sécurité intellectuelle, avec l'avenir de la vérité. 11 })ensait, peinait, souffrait content, presque joyeux, pour l'humanité. Avant de succomber à l'effort et de mourir sans avoir achevé son œuvre, il put du moins dire à un disciple : « Maintenant, l'essentiel est fait, je puis mourii*! »

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