LES OLATUE ÉNIGMES DE NOTRE ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Nuiis [JOLI \ uns, d'après ce qui précède, formuler avec quelque rigueur Fénoncé du problème à résoudre : trouvei' un plan d'enseignement secondaire qui concilie les deux exigences de la ^ie de lesprit et de la vie sociale, qui donne à rintelligence la plus rationnelle culture et qui prépare en môjne temps pour la société des jeunes gens conscients de leur rôle et capables de remplir leur destinée sociale ; — d'un seul mot, réconcilier 1 école a\('<* la \ ic De «es diîux conditions nécessaires et suffisantes, la seconde piéoccupait surtout Arago ; la j)remière })araissait essentielle à Lamartine : il y aura toujours deux partis pédagogiques, mais Féclectisme l)àj;ii'(l n'est pas une solution. S il >\igissait, en <H'<I. (rciisci- L^nenient professionnel, il ny jiiniiil nul inconvénient, il y iiurait au contraire tout a\antage à le demander multiple, \arié, divers, plovable en tout sens. Mais il s'agit ici d'un ('iiseignement qui prépare aux profi.'ssions et cpii ne les cnsci- !j;\\r |)ii^. (jui (loil doinu'i* aux opril-^ lonic la Nigncur cl l<Mi(e la t(''condit('' possibles : il s'agit d'apprendre au jeuni' Iionuiie non pas tel ou tel métiei* mais son métier d'homme. U y a en |)résenco deux données coiéialives dont il n't^st pas permis de fiiii'e abstraction : 1rs conditions pci-manentes (pii nous l'ont membres de rimnuuiité; les conditions durables (pi i nous IJkhthand. — Lrs Olu«l«'.s. 4
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uni fait naître dans telle société, en ce lieu et à celte date el non à une autre heure et dîuis un autre lieu. Je ne puis, dit li^ poète, m'enf'uir hors de Thunianité; et je ne puis pas davan- \i\gc ni'abstraire et sortir de mon tinips et de mon pays. A un état social déterminé correspond une cultui*e déterminée (les facultés permanentes de Tesprit humain qui lui est seule adéquate : tout autre est un à [)eu près, un compromis, Tanachronisme effronté, le quiproquo de civilisation, la mascarade d' opinion s, de religions et de mœurs.
De Fenquôte ])arlementaire pouvait s ortir une solution : par* malheur la page est contredite par le revers et les dépositions, bien qu'il y en ait d'admirables, s'annulent et se détruisent Tune Fautre. (Vest une tour de Babel [xnn* les dimensions, puisque les colonnes mises l)out à bout t'galent (juatre fois la hauteur delà tour Eiffel, mais c'est })eut-ètre la confusion des langues pour les résidtats, à moins qu'un très habile interprète n'arrive à en dégager quelque sens précis. Pour ma })art, je n'y ai pas réussi : le présent livre était déjà entre les mains de l'imprimeur quand l'enquête a été pubhée. J'en ai sus|)endu l'impression, espérant trouver dans les cinq volumes publiés, une l)onne raison de supprimer le mien ; cette lecture m'a instruit et quelquefois charmé ; mais j'ai du renoncer à dégager la conclusion parce que toutes les conclusions peuvent s'en dégager. C'est ])roprement le li\re des contradictions pédagogiques : quaruni pars parva fui.
Avant, })endant et après Fenquète, on a, sous toutes les formes, critiqué et censuré, attaqué et défendu notre enseignement secondaire. Peut-être n'en a-t-on pas fait encore méthodiquement la critique. Dans le sens kantien du mot, ce serait détermhier avec précision dans quelle mesure il est rationnel et dans quelle mesure il est empirique, traditionnel, artificiel. Ge serait l'examiner, selon la méthode du grand
L E>'SEIGNEME> T SEGO.NDAIUE EN FUANCE 51
ciiticistc au quadruple point de vue de la quantité, de la (jualité, de la relation et de la modalité, ^lais trêve aux absti'actions. Qui n'a entendu répéter que renseignement secondaire d'aujourd'hui n'est que l'antichambre des baccalauréats et des bureaux, que le baccalauréat n'est qu'un poteau indicateur sui* le chemin des fonctions publiques? Pauvrement (Miriclii des legs successifs et des survivances du passé, il continue, comme on l'a dit, à préparer vainement, pour une société qui n'est plus, les obéissances et les docilités dont elle \i\ait. au lieu de donnei' à h\ société actuelle et vivante les activités libres et les énergies dont elle a besoin. Il prépare passablemeni de passables et paisibles fonctionnaires et si tel est son but suprême, il faut convenir qu'il remplit assez bien -on office. De bons esprits soutiennent que ce n'est pas, que t-e ne doit plus être son vrai l)ut. M. La\ iss;' (h'clnic ;u ec une Lirande force que ce doit être désormais « nuU*e suin pi'incipal le donner aux jeunes gens ce qui nous manquait à nous, Diisérablement élevés dans les vieiHeries du verbalisme, de la forme et de l'apparence, et qui nous trouvâmes incapables, le jour venu, d'autn? chose que de replâtrer les lézardes audessus du sol superficiel ». Cette manie d(^s re|)lî\trages é'date dans l'encjuête. On se prend ;i iiiiihr le mot mélancolicjuc de Pascal : le vide infini de tous nos bachehers difformes et dévoyés m'effraye. Mais à quoi sei't de gémii*? 11 \aut mieux mettre à nu le ver rongeur, le microbe destrucleur qui lue notre enseignement. A vouloir non replâtrer, mais rebâtir, on s'attirera, c'est incAitablc, l'épitliète de \an- (l;ilr : vanckdisme toutefois à la manière de la Convention qui ne (i<''blaya le sol fjuc pour* asscoii* l'édifice.
J'aurai peu de contradicteurs si je dis (pie la France souffre (1 nn(3 situation paradoxjde (pron peut caractériser ainsi : trop peu d'enfants puisqu'on se [)laint de la dépopulation , trop
de jeunes g*ens puisqu'on s'ofîraye de la marée nionfniih (le prolétariat intellectuel, course aux em[)lois, curée des 'j)laces.
De niéme, on coiiviendi'asans peine que notre enseignemenl secondaire, depuis cinquante ans, offre le spectacle d'un perpétuel déménagement, les transformations à vue d'un kaléidoscope ou des décors de théâtre dans une féerie : il est permis de souhaiter qu'une bonne et rationnelle réforme mette un terme à d'incohérentes et contradictoires réformes. Transplanté trop souvent, Farbre dé{)érit et se dessèche.
Il y a aussi, on l'avouera, quelque chose d'énigmatique cf d'affligeant dans ces discussions byzantines dont l'écho, par malheur, arrive jusqu'aux élèves et leur 6te le peu de foi qu'ils conservaient encore : le classique doit-il avoir, comme les anciens égyptiens, son double qui est le moderne? Le moderne est-il l'égal du classique et faut-il lui concéder les mêmes droits et privilèges ? Quelles relations doivent-ils avoiiensemble ? On voit de plaisantes et navrantes contradictions : des classiques de haut vol, drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice; d'autres classiques nourris d'un lait plus maigre qui s'évertuent à la défendre, quoique simples avortons, mais armés aussi d'ongles acérés : la pauvre nourrice reçoit de tous côtés, par la colère des uns, la maladresse des autres, des égratignures.
Vient enfin l'irritante question du baccalauréat, couronnement des études selon les uns, fléau de l'enseignement selon les autres. Conservez-le, il fait travailler. Supprimez-le, il fait mal travailler. La dispute s'éternise ; le baccalauréat étant proprement la forme ou la figure du chapeau classique, le moderne n'a pas manqué de s'en affubler et les difficultés ont par là- même été doublées, double profit ou double désastre selon qu'on est pour ou contre. C'est peut-être un fantôme à
exorciser, un iiiiiiotaiire à combattre, mais il effraye les conseils supérieurs et tue les ministres : on le laisse dévorer sa proie.
Voilà donc, bien Comptées, les quatre énigmes de notre enseignement secondaire : pénurie d'enfants mais })létliore M de jeunes gens ; changements incessants, mais pas de réforme ; dilemme ou duel de Fancien et du moderne ; et, [)Our couronner le système des contradictions pédagogiques, une sanction des études qui en consomme la ruine.
Depuis que Taine a écrit ses pages^ mémorables sur la disTconvenance croissante de Fécole et de la vie, les statisticiens semblent s'être donné le mot pour clianger ses constatations et ses prévisions en démonstrations. La France se dépeuple et le prolétariat intellectuel s'accroît. En outre les campagnes s'acheminent ou plutôt se précipitent vers les villes. Du |)roblème de la dépopuLition nous n'avons pas à disserter : c'est aux hommes politiques à s'en préoccuper, et aux écoiKjinistes à proposer, s'ils en découvrent, des remèdes ou des palliatifs. Mais le rapprochement des deux faits est singu» lièrement significatif; c'est un trait de lumière ou plutôt un éclair menarant dans notre nuit. (^)u'il n'y ait, dans un jour prochain, qu'un cons<'rLt français contre deux concrits allemande, nous ne pouvons qu'ennîgistrer tristement le pronostic. En Allemagne, remanjuons-le, règne aussi le lléau des études classicpiement inutiles : jnais (pi'imporle (ju'il y ait, au delà du Hliin, auhuit de maîtivs (jue d'élèses, que « \i\ manie classique fasse plus de victimes que la (lii)htérie unie à Tin-
lluonza ' », que pas une famille bourgeoise ne se refuse le luxe de donner à chaque génération un docteur en médecine ou en droit ? Les réserves nationales i*endent cette manie innocente et sans danger. Nous avons, au contraire, le strict devoir d'être économes et du sang et du cer\'eau français : les gas})iller par dilettantisme et prodigalité de grands seigneurs est un ci'ime de lèse patrie. Si la population s'accroît ou plutôt décroît en progression arithmétique, tandis que les déclassés et les mécontents augmentent en progression géométrique, c'est un paradoxe antinational qui est bien fait pour eiTrayer.
S'il était prouvé que les jeunes Français, aux heures fécondes et généreuses de Fadolescence, sont désormais incapables de former d'autre « beau rêve étoile » que Fotricine d'un pharmacien, l'étude d'un notaire, le cabinet d'un avocat sans causes ou d'im médecin sans malades, le rond de cuir ouïe fauteuil })lus ou moins capitonné d'un bureau de préfecture ou de ministère, il faudrait baisser la tête et garder le silence. Mais ce n'est vrai que par accident. Combien de jeunes gens qui as})irent à descendre, qui tendent le cou au collier, sans songer que le fabuliste les prévient qu'il en restera pelé, qui murmurent tout bas la plainte du valet de grand seigneur de Mathurin Régner destiné à « mourir sur un coffre en attendant son maître » pourraient donner l'excuse du naïf légendaire : on m'a changé en nourrice ! Triste métamorphose que la baguette de l'Université et la baguette des congrégations accompHssent comme par enchantement, car l'Université et les congrégations suivent les mêmes programmes et jouissent du même pouvoir magique : le baccalauréat règle les rites. Je sais bien que le grand coupable c'est au fond M. Prud-
(I) Paroles d'un professeur allemand à M. Hugues Le Roux. V. Xos fils : que feront-ils ? p. 19.
homme ; ennemi ardent et apeuré de toute espèce de socialisme, mais plus socialiste en son genre que Max ou Prou- (riion, ce qu'il vève })Oui* son fds unique, c'est invariablement la })rébende et le bénéfice, la tutelle de TEtat, la fonction de tout repos, de bons gages, une retraite proportionnelle. C'est lui, au fond, qui inflige à notre jeunesse le psittacismc scolaire : un enseignement plus a ij-il mais qui ne conduirait pas aussi sûrement au fonctionnarisme lui ferait jetei' ^l(\s hauts cris. Le grœcnlus esuriens des latins est. en France. d(>venu
Le conseil (ju\)n donne aux jeunes gens « cobuiisez! » n'a pas même Favantage du remède dont les médecins sceptiques disent : « Hàtez-vous d'en prendre pendant qu'il guérit. » On n'est pas colon ni colonisateur par cela seul qu'on accepte d'être fonctionnaire au delà des mers, avec le quart colonial en sus du traitement ordinaire. Un peu de latin et de grec ce n'est pas une pacotille à écouler aux colonies; c'est plutùl un bagage encombrant. Des br'il)es de science morcelée ef mutilée, ce n'est pas le \ iali(jue des audacieux que la fortune se plaît {\ favoriser. Tne tète l^ien remplie n'est pas le sur garant d'une âme bien trempée ou d'un caractère bien forgé. .Xolre jeunesse le sent d'instinct : elle n'est ni ambitieuse ni pn-somptueuse, elle se fait plutôt modeste et timide ; elle aime mieux la ville que les champs, les places que les colonies, pai-ce (jifelle >;nl (uTen siii\aiil le troupcau on coui't moins de ris(jue de s'égarer; elle s'Iiabitue ù mesurer son pouvoii' à son savoir qui est petit; elle s'a[)erçoit que l'arme qu'on lui a mise entre les mains est un lleuret de |)arade, non une épée de conïbaf. (ne balistc ou une catapulte font très mauvaise ligure devant les engins de l'artillerie moderne : nous l'armons de balisles <'t de catapultes et la forvons à vivre, in(piièle et irritée, au milieu des Grecs et des liomains. Nous la condam-
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nous (le bonne heure à un exil fleuri et doré qui ne lui fait |)lus illusion. Nous lui tressons crétranges coiironnes moitié ll(MM's (les champs, moitié fleurs de rhétorique; nous la loi- (,'ons à \ivre dansrirré<4, dans la région des limbes et parmi les ombres. C'est Téducation homicide : on ne tue pas Tenfant. mais on tue Thonmie dans Fenfant.
Nos étud(\s routinières ne s'adaptenf aux exigences ni de notre temps ni de notre milieu : elles sont, pourrait-on dire, uchroniques et utopiqiies. LV^lc've .sy* prêparr d'abord au baccalîuu'éat et se préparera ensuite à ime Ecole spéciale, mais en dehoF's de cette éternelle préparation, le sens et le but des belles choses qu'on lui enseigne lui échappent. Un peu de latin et de grec, pourquoi ? Et pourquoi ces fragments de science dispersée, dispersive, mise en menus morceaux et que Ton croit friande ? Il enregistre donc jour par jour ce qu'il faut strictement pour être bachelier ou polytechnicien. Merveilleux phonographe, il passe, selon le précepte, du grave au doux, du plaisant au sévère, d'un florilège d'éloquence latine à un laml)eau de science moderne. Il pense le moins qu'il peut : penser c'est un retard, du temps perdu. 11 sait bien qu'un phonographe qui penserait serait un instrument enregistreur absurde et mal construit, qui déviderait mal le thème qu'on lui a confié. Le passif instrument sonne bien surtout quand il sonne creux : l'injurier et lui dire que c'est un sot savant, j)lus sot qu'un sot ignorant : peine perdue ; il n'est ni sot ni ignorant : intellectuellement il n'est pas ; en fait de science, c'est Tombre d'une ombre ou l'écho d'un écho. Mais, dans son genre, il est parfait.
Le Français, né malin mais demeuré ou devenu, malgré tout, naïf, appelle ces études vides des études désintéressées. Il ne veut pas convenir que la science est précieuse justement dans la mesure où elle est utile. Il croit encore aux billevesées
emphatiques « voltigeant dextremcnt. comme dit Rabelais, sur Torifice du chaos ». Xiez ou mettez en doute ce désintéressement et vous passez [)(»ui' grossier cl hiirhni'c. Puis on se crée une multitude de buts très intéressés, un diplôme, une école : le mal est fait et Them^eux « impétrant » du diplôme ne se doute même pas qu'il a manqué, pendant toute sa vie d'écolier, de Fidée directrice qui eut éclairé son esprit et Éécondé son effort. Toutefois le principe est sauf : les études restent dûment désintéressées. Gomme si le désintéressement, en pareille matière, pouvait être autre chose cpi'un intérêt éloigné et su|XM*ieui" et comme si Thomme v\i\\\ fait pour la science et les études, non les études et la science pour rhomme ! On rougirait d'avouer que Téducation n'a d'autre but (pie de faire de l'enfant un liomme utile à lui-même, utile h son pays, mais on la déclare désintéressée parce qu'elle ne vise qu'à faire un di[)lomé et un fonctionnaire : les seules utilités qu'on veuille a\<';i!'i' s.»nt singulièrement i%'hili\(\^. puisqu'il y a surabonchvnce.
On convient aisément du péril mihtaire, du jx'ril industriel et commercial, mais on ferme les yeux sur le p<''ril scolaii'e qui n'est pas moins réel. Prévost Paradol déplorait que « les luttes de la Dévolution et de rEmi)ire, notre éducation classique, notre ignorance relative des langues étrangères et de Thisloire contemporaine » nous emj)êchassent de porter les yeux au delà de notre coiiliiiciil tl de prench'e conscience d'un (huiger iiufre (pic le péril germanique (qu'il signahùt dès 18(iM aNcc une cl;iir\ oyance de [)rophète et une précision mathf'inatique), le péi-il anglo-saxon, l'alliance contre l'Europe et contre iiouh d«'s Étalï*-Unis et de l'Angleterre. Et il raillait amèrement les maigres cons4>lations que, Hemblables aux Grecs d'autrefois, nous i-etireions alors de notre cultun» purement «'slhélique «'f uolilrriMnl d<'sinléressée. « .Nous pèserons,
toutes proportions gardées, dans le monde anglo-saxon, autant (ju' Athènes pesait jadis dans le monde romain. Les lettres, Tesprit, la grAce, le plaisir, habiteront encore parmi nous, mais la vie, la j)uissance et le solide éclat seront ailleurs \ y* Je ne dirai pas : Soyez hellénistes et latinistes tant que vous voudrez, et que les destins nous préservent du sort de rAtliènes antique et de TAthènes moderne, de Fétat actuel de quelques nations latines très fidèles, comme nous, à certaines traditions de culture ; Fargument pourrait [)araître excessif et brutal. Je dirai simplement avec Montaigne : « C'est un bel et grand adgencement sans doul)te que le grec et le latin, mais on Tachepte trop cher. » Et j'ajouterai que non seulement ce bel et grand adgencement est cause en grande partie de Faccroisscment effrayant du prolétariat intellectuel, mais qu'il nous vaut une légion d'énervés et d'agités, de virtuoses et de ré^'eurs, de contemplateurs et d'esthètes, de déracinés et d'inutiles. Puis, ce blasphème proféré en face de l'optimisme officiel, j'ajouterai que je sais aussi « d'où viennent les haches et les faisceaux » et que ces belles déclarations ne me vaudront que des ennemis. 11 ne m'en coûte aucunement de convenir, ce n'est pas me contredire, que ces études nous donnent aussi d'excellents esymts et de soUde éclat, mais il n'est pas prouvé que ce soit à elles seules qu'ils doivent leur excellence et leur suj)ériorité. Et remarquez que je ne parle pas seulement de l'enseignement grec et latin : bien loin de faire ma cour à son (( double », à son sosie, au « classique moderne », j'avoue que je le trouve fort inférieur à son aîné, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il n'en est que le décalque et la copie.
Le lycée vraiment moderne, si nous parvenons à le fonder, empruntera son âme et sa vie à ce qui est Fâme et la vie
(1) Prévot-raradol. La France nouvelle ^Wv. JII, ch. m.
(les sociétés modernes, la science, dans sa puissante unité. Au lieu de préparer presque exclusivement des fonctionnaires, il |)ortei'a au fronton cette inscription : « Xe t'attends qu'à toi seul. )) Et le mot d'ordre que nous donnerons aux maîtres nouveaux ne sera pas de conduire l(\s élè\es par des routes « gazonnées et doux fleurantes », mais de leur a[)prendre Teffort personnel : « Rendez-vous inutiles », et enseignez aux jeunes gens le grand art de se suffire à (Mix-inéincs cl de marcher sans lisières.
Qu'il y a longtemps que nous soudrons de la vanité et de l'inutilité des études ! Richelieu disait que « le commerce excessif des lettres bannirait absolument celui de la marchandise qui comble les Etats de richesses, ruinerait l'agriculture, vraie mère nourrice des peuples ». 11 ajoutait que « les politiques veulent, en un Etat l)ien rc'glé, plus de maîtres es aiis mécaniques que de maîtres es aits libéraux poui* enseigner les lettres ». Colbert dc'ploi'ait que <( les collèges de latin » se fussent « extrèmemeni uiullipliés ». En môme temps (ju'il encourageait les familles ii()ml)i'euses, dans le peuple, par des exemptions d'impôts, dniis la noblesse, par des pensions et des gratifications, il conseillait « d'instruire la jeunesse de ce qui peut la rendre utile au bien public » et regrettait que les collèges fournissent avec une al)ondance si stérile « des j)r()cui"eurs, des greffiers, des sergents et des clercs du palais, des j)i('>!iv- (I moynes », vraies « pépinières de chiean<'urs », eoiiiiiK" !(-. chicaneurs « sont la ruine des communauh's ». II |)i<»|)(»s;iil donc, apivs ren(juèle de KifiTsui' les universités et collèges, de « convertir » un certain nombre de (Collèges de latin en « ( lullèges de comFnerce, de cartes marines, d'hydrographie, etc. », afin que « le royaume soit au.ssi savant en commerce et aits libéraux <|u'il l'est aujourd'hui en chicane ». l)<''jà ! N'oublions pas (jue h's nièmes abus n'offraienl
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pas alors les inèincs dan^^ers ; le fléau de la dépopulalion ne sé\ issait pas sur notre race ; sa force de résistance et de réaction, son énergie vitale étaient intactes ; la concurrence el riiostilité des nations voisines, contre-balancées et réduites à rinipuissance, n'avaient rien de redoutable.
La pensée spéculative d'un Descartes répondait très exactement aux préoccupations politiques et pratiques d'un Richelieu et d'un Colbert. Élève des Jésuites, il tournait en i-idicule les occu[)ations et les spéculations de l'Ecole ; il les délaissaet les oublia le plus qu'il put, parce qu' « il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles en l;i vie. » Ces connaissances ne sont ni le grec ni le latin, ni la |)1hlosophie ancienne ou scolastique. Les voici très simplement énumérées : « Connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux,. aussi distinctement que nous coiniaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions emplo^Tr en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ^ »
Aux subtils docteurs des questions d'enseignement, mystiques sans le sa\oir, je ne ccsstrai donc de répéter le mot de Bossuet au mystique Fénelon : « Epaississez-moi cela ! » ou bien encore le mot de Fénelon lui-même qui n'est pas seulement un bon précepte d'éloquence, mais une excellente maxime de pédagogie : « 11 faut q^ue tous les morceaux nécessaires se tournent en ornements naturels. » Le beau n'est nullement étranger à nos préoccupations, mais je le veux solide et m'efforce de ne le pas confondre avec le clinquant. Car enfin, il faut choisir et prendre son parti : Aoulons-nous faire comme du temps de Rabelais « des moines moinants de moi-
(1) Descartes. Disc, de la Méthode, VI« partie.
nerie, poids inutile de la terre » ; comme du temps de Rollin, des petits abbés frisés, poudrés, pimpants, coquets et faméliques, ou bien des citoyens \ii'ils et fortement trem[)és d'une république qui n\a pas le (U'oit de n'être qu'athénienne ?
Et la science elle-même, comme toute chose au monde, a deux anses, l'utilité et la futilité. Le but de l'enseignement n'est pas du tout la spéculation oiseuse, soit philosophique, soit scientifique, mais l'aclion énergique, réglée et féconde. Il faut prendre la science non pas au hasard, mais par la bomie anse. Quand le Français j)arle de rEgy[)te d'où il e^i exclu, il dit volontiers : la terre des Pharaons ; l'Anglais dit : la route des Indes. L'Anglais a raison. En fait de colonisation, Tun songe surtout à s'ouvrir des marchés, l'auli*' n coikiikm'Î!' des territoires; l'un exploite, l'autre administr(\ Sdvuiks un peu Anglais.
Avons-nous dégagé le mot de notre première énigme ? Ils sont tro[) ! voilà le cri [)ubUc, un cri de détresse. On >'eut dire Irop de diplômés, trop d'aspirants fonctionnaires. Ils seraient trop peu si notre jeunesse était mieux « a(hi[)l<''e » à la vie cont€'mj)oraine qui est une lutte à outrance. Ce n'est pas la lutte qui l'effraye, mais la lutte inégal(\ (|ui ne (enl(; que les Don ()uic hotte. Ai*mez-la |)our la lutte et \ ous \ errez ce qu'on j)eut attendre d'elle. Si nos jeunes gens convoitent [)res(pi(; tous le doux et mol oreiller des fonctions publi(|iH's, c'csl (jii'ils se sciilciil la léle m<Mihl(M' à la faron du salon (U- Iciu's mères : tous les styles mêlés el <-(>mfondus; h'op ch; bibclols dans un trop beau désordi'c ; de la ()rétention el de rencombrement ; du vieux, du neuf el du vieux neuf; dva Kièges vermoulus et des couleurs éieinto» ; il V a presque du danger îi se mouvoir et pres(|nr de rin(|nié- IikIc à s'asseoir.
r.2 LES HUMANITÉS SCIENTIFIQUES
Je fuis lion li' procès mais la critique de notre enseignement secondaire : en d'autres termes je le juge moins par les résultats obtenus que d'a|)rès ses principes et son organisation. Des résultais, on peut discuter à Tinfini sans arriver à s'entendre ; mais sur les principes généraux et les idées directrices on peut es[)érer faire un peu de lumière. Or, les applications Aai'ient sans cesse et nous avons, sans beaucoup de ^ ariétéj des xariations continuelles sur un môme thème. Il y a permanence, mais dans l'anarchie. Ces princi[)es dont il faut s'occuper presque exclusivement, si Ton veut être clair, constituent une sorte de théorie' inconsciente et instinctive, })assée dans notre sang et dans nos moelles et dont on aura le
vrai nom si on les ap[)elle des routines. Et conuTie « personne ne réfléchit Fiiabitude », il serait presque impossible de s'en déliM*<'r si elles ne « portaient l'ennemi avec elles » c'est-à-dire la contradiction. Ce sont ces contradictions, mises en évidence par d'incessantes tentatives de réformes, qu'il faut dégager.
Rien ne serait plus injuste que de reprocher à nos études leur immobilité : elles tournent et gravitent comme la terre ; elles cherclient le vent comme les ailes d'un moulin ; elles changent à Mie connue les décors d'une féerie. Qui ^ oudrait écrire leur histoii*e depuis cinquante ans n'auraient qu'à citer, avec une légère ^'ariante, l'épigramme de Voltaire contre le bon abbé Trublet : on réformait, réformait, réformait ! Elles pourl'aient dire comme Bossuet : « Nous mourons tous les jours. » Railler tant de réformes et de réformateurs ce serait temps perdu et déni de justice : chaque réforme fut à son heure
justifiée par la nécessité, mère (rinvention et exigée par Fopiiiion ; prenez-les chacune h part, vous approuverez, considérez-les toutes ensemble, vous protesterez. Un bon |)lan d'éducation n'est certes pas semblable à une bonne constitution dont on a dit justement qu'on ne la fait pas, qu'elle se fait ; c'est une constitution faite par des hommes pour des enfants, ce qui, à moins de suivi-e aveuglément, comme Tolstoï, la ])onne nature, est œu\re dv réilexioii. Mais si les réfoi-mcs sont légitimes, il faut qu'elles soient organiques, en (Tanliu s termes qu'elles aient l'unité de vie et d'esprit, qu'elles excluent l'incohérence et la contradiction. Je tiens donc nos réformateurs j)our des hommes de sens et de foi et qui ne doivent être accusés ni de trahison, ni de sottise, ni de clia[-latanisme : mais des réformes, même innombrables, ne constituent pas une Rf' forme.
Nous avons pris ti'op à la lettre le conseil de Cl. Bernar'd qui voulait qu'on fît (|nelquefois des « expériences |)()ur voir ». Conli'c cIukiiic s\-ni|)lnin(' nous axons ('\p(''i'imenté quelque spécili(iue : le symptôme guéri, la maladie reste et tant de remèdes menacent d'emporter non le mal mais le malade. Mais ce serait aussi se tromper singulièrement que de ne voir, dans les réformes déjà tentées, qu'incohérence et contradiction ; l'idée directrice est latente et cachée et pourtant elle existe, car chaque réforme tend à inti'oduire dans un système Irafhtionnel d'études puF'emenf littéraires le plus de science <jn"il peut snp|)orlci'. s;iii> (luOn ^^iperçoive (|u\in (Ic'lrnif |>ai' là loillc r(''coiioiiii(' (lu >\>(rni('. (pi'il sr (h'-loi-mc [)oil à |»cu, (ju'il s'enlle C(jnnne un halittii cl se distend à ('clalcr. .Nous iTavons jamais pu comprendre, avec les (ji'ecs, (pie les ■iences sont aussi œuvres des Muses. « La musi(|ue, disait Platon, est la |>iin(ipah» partie de Téducation, parce (juc !•' nombre et riiarnionic s'insinuent de bonne heui-e dans Tàme
t.4 LES HUMANITLIS SCIENTIFIQUES
(lu jeune lioniine, s'en eni[)arent pour y faire entrer à leur suite la <>i'{\ce, la beauté et la vei'tu. » Ne voyant de « nombre et (riuu'inonie » que dans les études littéraires, et singulièi'eiiieul o-recques et latines, nous avons subi les sciences \)i\v nécessité mais nous ne les avons pas admises en hôtes bien- \eillants; leur union forcée avec les lettres devait se faii'c sous les juispices des Muses et pouKant elles se traitent encore en sœurs ennemies.
ConniK^ un j)Iiarmacien dans son officine, on a dosé des mélanges, pesé et mesui'é des quantités : un grain de géométrie, une once de physique en petites boites bien étiquetées ! Ce n'est pas ainsi qu'il fallait jirocéder : trop ou trop peu de sciences ou de lettres, qui fera F ordonnance et fixera les doses? Dites -vous donc une fois pour toutes qu'il ne s'agit pas d'un mélange ou d'un amalgame ; il s'agit d'une véritable combinaison de chimie mentale ; dans une combinaison les éléments constitutifs sont si intimement unis que, ])oui' les reconnaître et les isoler, de délicates opérations sont nécessaires. La loi des proportions définies régit le monde des espi-its comme le monde des corps : il faut la trouver sous peine de maintenir la pédagogie dans une aveugle et empirique alchimie. Mais, dira-t-on, c'est sacrifier les lettres : éternel argument de l'ignorance qui déclare imperturbablement qu'il ne |)eut y avoir d'oxygène dans l'eau, ni de soude dans le s(d marin, pour cette excellente raison que ses yeux de lynx ne voient ni l'oxygène ni la soude où il n'y a que de l'eau et du sel.
Si nous analysons notre enseignement secondaire nous le trouvons semblajjle à un empire où se heurtent plusieurs races, (»ù \ivent en hostilité plusieurs nationahtés, empire qui ne subsiste que par des compromis boiteux, des privilèges arrachés ou octroyés, des concessions toujours discutées et sans cesse révocables.
A quoi répondent aujourd'hui ces classes savamment échelonnées de la septième à la philosophie ? J'ai relu mon RoUin : je sais avec une certaine précision ce qu'était jadis une qua-
»trième, une seconde, une rhétorique ; je quitte le livre pour regarder la réalité que m'offre un lycée et je trouve que le portrait ne ressemble plus du tout à l'original et que le législateur des études, si on appliquait exactement son plan, nous ferait à peu près le môme effet qu'un Lycurgue dont on appliquerait au peuple français la constitution et la législation. Pourtant cette échelle subsiste : nous avons toutes les classes d'autrefois, mais il ne nous en reste que les noms et les étiquettes trompeuses. Examinons très rapidement.
On ne commence aujourd'hui le latin qu'en sixième. Tout petit changement aux yeux de celui que ne réfléchit pas, mais de profonde signification : la suppression du latin en septième et en huitième, c'est l'abandon d'un principe ; elle signifie que désormais le latin n'est plus considéré comme la pierre angulaire, comme le solide béton sur lequel on appuie les fondements de l'édifice ; elle signifie qu'on n'apprend plus le latin pour arriver au français, mais qu'au contraire on considère une ceilaine connaissance de français comme nécessaire pour arriver au latin. Quand le Médecin malgré lui de MoUère se vante d'avoir fait ses classes « jusqu'à la sixième » et su (( s<jn rudiment par cœur », nous ne comprenons pliis très bien ; ou plutôt nous sentons qu'un petit changement s'est oj)<''ré insensiblement, qui a reculé le rudiment jusqu'à la sixième, quand fédifice est déjà sorti de terre.
Passons à la quatrième, puisque aussi bien la cinquième n'a de caracléristi(|ue que les premiers éléments de la langue greccjue. En quatrième, nous dit Rollin, l'élève est initié aux vers latins. « L'amirable matière à mettre en vers latins, » comme dit Musset, on la dictait tantôt en latin, tantôt, ((uoique Bertrand. — Les études. 5
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plus i-areineiii, en français. Mais ce trait caractéristique a dispai'u, j)uisqu'on ne fait plus de vers latins et que la métrique jseule est désormais, on ne sait pas bien pourquoi, en honneur et en crédit. L'habile mélange des dactyles et des spondées passe aujourd'hui pour un exercice suranné : honteux et proscrit, le vers latin n'a plus même de défenseurs officieux.
Qui nous dira en quoi diffèrent exactement une troisième et une seconde ? Celle-ci était caractérisée par la narration latine; on n'en fait plus et les éditions du Narratïones, comme celles du Conciones^ gisent abandonnées sur les rayons des bouquinistes qui espèrent vaguement une restauration. A un élève de troisième qui va passer en seconde quel renseignement donner, sinon le conseil célèbre : Continuez ! Cela est si vrai que j'entendais récemment un partisan très con- Aaiiicu du vieil enseignement insinuer que Ton pourrait, afin d'égaliser le nombre des années du classique et du moderne, ne faire qu'une classe de ces deux classes, aveu gros de conséquences et qui contient notamment celle-ci : un examen de passage entre ces classes serait un examen indéfinissable, sans programme autre que l'arbitraire et le bon plaisir.
Quant à la rhétorique, la reine des classes de lettres, c'était autrefois la classe des beaux discours latins, triomphe des concours généraux. On n'écrit plus de harangues en latin. Qui ferait à un professeur de rhétorique le compliment qu'on faisait jadis à RoUin : « Vous écrivez le français comme si c'était votre langue maternelle », l'étonnerait beaucoup et le scandaliserait un peu. Et comment écrirait-on en latin .^ On ne sait plus la grammaire depuis que les grammaires savantes, qui changent d'année en année, ont remplacé le vieux rudiment. « Presque toutes les règles, disait Rolhn, le maître des maîtres, se trouvent dans le rudiment ; il faut toujours les rapporter mot à mot aux enfants comme elles sont dans
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leurs livres, afin de les leur inculquer davantage et d'éviter toute confusion. » Nous avons changé tout cela; et, de fait, auteurs et éditeurs n'y trouveraient pas leur compte. Le rudiment ! où est-il ? qui l'a vu ? Nous connaissons des livres très savants aux multiples éditions, « "revues, corrigées et augmentées, » quoique toujours « conformes aux programmes », par la I)onne raison que ceux qui les font l'hiver et les placent l'été, sont aussi parfois ceux (\\\\ fiiu aillent à la confection des programmes. La rhétoi'ique est donc devenue à peu i)rès semblable à ce qu'étaient, il n'y a pas très .longtemps, nos Facultés des lettres ; analyses d'auteurs, histoire littéraire, revue des livres, feuilleton dramatique. Elle n'en est que plus intéressante : les i)rofesseurs de rhétorique sont la plus brillante pléiade de la critique littéraire, c'est-àdire de la branche la plus fertile de notre Httérature. Il n'est pas rare de voir paraître un spirituel livre de critique sur d'autres livres de critiques. L'auteur \it sur l'auteur; le commentateur commente le commentateur. ( )iirl est le père de familhî qui, voyant son fds changer à chaque c hisse de grammaires, de livres d'histoire, de manuels de géographie, même d'atlas et de dictionnaires, ne s'est pas émerveillé de la rapidité du progrc's contemporain ? Textes et notes des éditions classiques changent, s'améliorent ; celles d'hier ne valent plus rien aujourd'hui et ne vaudront plus rien demain.
Je ne dirai rien de la philosophie sinon que RoUin demandîïit fju'(dle remph't (h'ux années entières d'études et en donnait de bonnes i-aisous dont la principale est très instructive : c'est que, d( >'»ii i 'inps, elle comprenait tout le cours de sciences; c'était d'in ^i manière d'introduire dans les études plus de matières j>urement scientifiques; il était cartésien ou plutôt malebranchiste et no concevait pas qu'on put revenir à la sculastifjuc; qui, elle-même, ne s('"parait pas entièrement,
tant s'en faut, réludc (1(^ la |)liilos()|)hie de l'étude des sciences. Les sciences, dira-t-on, >sont mieux partagées et Ton ne peut pas dire que notre éclectisme mobile ne leur soit pas extrêmement favorable, puisqu'elles envahissent tout. Erreur. Cette mobilité même leur est une cause de ruine : actuellemeni la matière scientifique est, si j'ose dire, mal arrimée, entassée au hasard, sur le pont, à fond de cale, et le navire, inclinant tantôt à b{\bord, tantôt h tribord, ne peut tenir sa route. On a introduit des sciences dans tous les interstices laissés ou rendus libres, rien n'es't plus vrai. On peut dire à l'élève comme Auguste à Ginna : « Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler. » Mais on s'aperçoit avec stupeur que les sciences ont, comme les petits livres, leurs destins, je veux dire leur jjonne et mauvaise fortune, leur grandeur et leur décadence scolaire. II y en a qui littéralement « vont tantôt à la cave et tantôt au grenier ». Avant-hier, suppression de l'épreuve scientifique de la seconde partie du baccalauréat ; hier, rétabhssement de la même épreuve en permettant au candidat (qui oserait douter de sa compétence scientifique?), de décider s'il vaut mieux opter pour les mathématiques ou ])Our la physique et les sciences naturelles. De raisons, pas une n'est alléguée ; on n'a pas consulté les examinateurs même après avoir pris définitivement la mesure en question, ce qui est, il faut le reconnaître, une exception à la règle; de sorte que l'examinateur, consultant son programme, peut dire avec le personnage de Corneille : « J'en demeure stupide. » Il y a aussi des sciences voyageuses, aventureuses, vagabondes ; telle la géologie. Elle aime le changement et le remue-ménage ; elle vient de se loger singulièrement, salle à manger au premier étage, salon au troisième et chambre à coucher au cinquième ; sans figure, elle veut qu'on l'étudié d'abord en cinquième, puis en seconde, enfin en philosophie ;
son idée pédagogique n'est point banale, une année pour apprendre, régulièrement suivie de deux années pour oublier ; tel le pèlerin qui a\:ait fait vœu d'aller à Rome en faisant constamment trois pas en avant, deux pas arrière : on dit qu'il arriva. Que ne dit-on pas ? la paléontologie serait placée tout exprès en philosophie pour ruiner la Bible et ce serait la plus grande pensée du règne de la géologie. Je le veux bien ; mais cette science en trois fragments est-ce l'image d'une trinité nouvelle ou d'un serpent blessé de deux coups de hache ? Ces sciences morcelées, découpées et tservies en menus morceaux, n'est-ce pas le mets dérisoire que le renard offrait à raj)pétit aiguisé mais déçu de la cigogne ?
L'instabilité rsl telle que non seulement des sciences entières changent de classes, passent indiscrètement de l'une à l'autre, intriguent et cabalent pour se faire inscrire sur les programmes, ont entre elles, oublieuses du décret de messidor, des disputes de préséance, mais qu'en outre des fragments de science se déplacent et fomentent, dans l'intérieur même de la science, une sorte de guerre civile. En voici un exemple : un jour on avertit tous les professeurs de philosophie de France que la science du dcNoir prenait indûment le pas sur la science de Dieu, (ju'il y avait là une espèce de sacrilège et (|u'iLs eussent à enseigner Dieu complètement, avant d'aborder le devoir, la théodicée devant administrativement passer avant la morale. ()u'an'iva-t-il ? Les professeurs olx'ircnl à r(''vè(jue Dupanloup; (pichjucs-ims toutefois conlimièiciil à ordoiiiici' leur- cours conmH; auparavant. Mais les auteurs de manuels furent j)lus end)aiTassés : l'un d'eux donna onh'e à son éditeur de f;iin' imiiK-diatcnieiit h; chang(;ment de méthode exigé, iiiiii> il (>iil)li;i (jii'il (i(\ («lo|)pait dans son livre de fort bonnes raisons poiii' l'ordre contraire et ne songea pas à les biffer; elles restèrent à leur place et se trouvèrent prouver très suf-
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lisainmeiil le contraire de ce qu'elles prouvaient auparavant. Pauvre science, qui enseigne la logique et que Ton traitait comme ces romans feuilletons qu'on peut lire en commençant par la lin. sans altérer sensiblement la logique des événements, rintérêt de Faction et le caractère des personnages. Et pauvres sciences, qui se prévalent à juste titre de la rigueur de leurs méthodes et de renchaînement de leurs déductions et se voient néamnoins obligées de compter avec les pi-éventions et les passions. On ne demande pas pour les professeurs de demelî^er impassibles dans la tour d'ivoire, mais on voudrait j)our eux un peu de cette sécurité et de cette sérénité des temples de la science dont parle Lucrèce. On comprend aisément que les réformes soient, dan& Fétat actuel, un vain jeu de combinaisons arbitraires. Le poète de la Nature décrit une époque où la terre produisit une foule de monstres « des êtres sans pieds, d'autres dépourvus de mains, des êtres sans parole et sans bouche, des aveugles sans visage* ». Puis il nous montre ces fragments épars qui se réunissent un jour pour former les organismes vivants. Faire de l'ordre avec le désordre, mettre fin aux réformes empiriques par une réforme à la fois naturelle et rationnelle, voilà notre tâche : la nature ne l'accomplira pas toute seule ou si elle l'accomplit, comme elle est lente en ses opérations, que d'essais incohérents et combien de générations sacrifiées !
Mais il est besoin, sem])le-t-il, d'espérer pour entreprendre et de commencer à réussir pour persévérer. Qui donc ignore
(1) Lucrèce. De la nature, liv. Y.
L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE EN FRANCE Tl
que les meilleures plumes et les voix les plus éloquentes ont déjà donné leur avis sur la réforme et que ces avis sont divergents et contradictoires ? De là une objection qui devrait nous arrêter : puisque de tout ce bruit, il n'est sorti que du vent, puisque la montagne en travail n'a pas même accouché d'une souris, quelle présomption et quelle outrecuidance à espérer réussir où tant d'autres, et des plus illustres, ont échoué ! Et je dis à mon tour : quelle présomption et quelle outrecuidance y a-t-il à espérer tracer un cercle plus régulier avec un compas qu'un autre, cent fois plus habile, ne le tracerait sans compas ? L'instrument de précision, c'est ici la classification des connaissances humaines. Ce n'est pas mon œuvre : je l'emprunte et l'accusation de vanité présomptueuse tombe d'elle-même.
Il y a un gigantesque malentendu dont nous sommes les victimes ; on vous somme d'opter entre l'ancien et le moderne, et c'est un dilemme oiî vous vous laissez très imprudemment enfermer. J'ai défini le moderne une copie, un décalque, l'ombre chinoise, le sosie, le ménechme, le double égyptien du classique. Entre les cornes de ce dilemme, la situation est intenable et ridicule. Devine si tu peux et choisis si tu l'oses ! Mais, dirai-je, je refuse précisément de choisir. L'enseignement par les sciences n'est ni ancien ni moderne ou plutôt il est l'un et l'autre à la fois. Votre dilemme repose tout entier sur cette erreur fondamentale : il n'y a d'enseignement secondaire (|iie par les langues, soit anciennes, soit modernes. Je le nie absf)lumenl. Je ne conteste pas assurément l'importance des langues, mais je .soutiens qu'à un enseignement surtout \ ci-ljal il faut substituer un enseignement surtout réel et que les choses valent mieux que les mots. 11 restera, je le sais, à (hHerminer les moyens de transformer la science en sagesse, de rair< rendre aux choses tout ce qu'on parvenait à extraire
des mots. Il faudrait désespérer du progrès humain si ce moyen n'existait pas.
Que de talent et d'éloquence dépensés en pure perte ! Il n'est i)as bien difficile de montrer que ce fatal dilemme est TAme et le nerf caché de toutes les polémiques contemporaines. De là des contradictions et des i)alinodies qui déconcertent. C'est une crise de la pensée, une fièvre, un délire : on brûle ce que l'on avait adoré, on adore ce que l'on avait bridé. « A l'heure qu'il est, dit M. J . Lemaître, je ne sais plus un mot de grec et il ne m'arrive pas trois fois par an de lire du latin. Ces langues que je néglige aujourd'hui ont-elles laissé en moi un dépôt d'émotions nobles et d'idées dont je continue à profiter sans m'en apercevoir.^ Franchement je n'en crois rien. » Franchement, dirais-je volontiers, il y a là une visible exagération ; l'étude du grec et du latin serait le seul travail intellectuel qui ne laisserait aucune trace et l'assertion est au moins invraisemblable, M. J. Lemaître s'en est pris même au doux Virgile et nous a enseigné que « la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un faux sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine » ! Virgile a-t-il dit qu' « on se lasse de tout excepté de comprendre » ? C'est un commentateur qui lui attribue cette belle parole : tradition incertaine. Se comprenait-il bien lui-même quand il annonçait en vers sybillins « une nouvelle ère » ? Faux sens, contresens] : semblables à Philaminte « nous voyons là dedans un million de choses » que nous y mettons et qui très probablement n'y sont pas ; il n'est donc que juste de se moquer de notre béate admiration et il en est ici, sans doute, comme de la beauté des femmes, c'est notre amour pour elles, rien de plus !
Variations sceptiques qui mènent tout droit à cette conclu-
(1) Conférence à la Sorbonne, ô juin 1898.
sion encourageante : « Puisqu'il est établi que les neuf dixièmes des élèves ne retirent rien de renseignement classique, ils en retireront toujours bien autant du moderne et il y gagneront d'être moins abrutis. » Mgiis pourquoi cette réserve du dixième puisque notre dialecticien « a été ce qu'on appelle un mandarin », c'est-à-dire à la tête de ce dixième et n'a fait que des études sans profit ? On voit notre dilemme en plein et comme à nu ; choisir entre le classique et le moderne c'est opter entre deux abrutissements, et il est clair qu'entre deux maux il faut choisir le moindre. Et cet état d'Ame qui fait dire à M. J. Lemaître que le temps des élèves serait mieux employé « au jeu. à la gymnastique, à la menuiserie, à n'importe quoi, la débauche exceptée » ne lui est point particulier. Un autre « mandarin » des études classiques nous dit : (( Je m'interroge moi-même : j'ai fait cinq rhétoriques ! J'ai été refusé deux fois à l'École normale. Je suis resté trois ans dans cette Ecole. Et je n'ai pas eu trop de trois années de liberté, de voyages, d'initiation pratique, puis de quatre années d'apprentissage dans un grand journal pour a[)ercevoir trop tard les lacunes énormes que cette scolarité prolongée creuse dans l'esprit et dans le cœur ^ » Cinq rhétoriques ! il est vrai que c'est beaucoup et que voilà une scolarité bien prolongée, mais aussi les résultats ne sont-ils pas nuls comme tout à l'heure : ce serait dire trop peu que d'avouer qu'il n'en reste rien, puisqu'il faut trois années pour effacer ou faire disparaître les traces de ce i-icn. (^)ue dis-je ? Co sont se])t années bien comptées qui sont n* (cssaires pour effacer les mauvais plis. Et qui l'eût dit i\u[\\) normalien se proclamerait, comme tel, un homme gâté, un esprit taré, obligé de se guérir par des remèdes violents et de se mettre au régime.
(1) Gaston Deschamps. Lu vie et les livres, 4« série.
Rxagérations presque amusantes, dont le moindre danger n'est pas de faire pulluler les détracteurs des études classiques et les renégats à la suite. J'avoue qu'il me répugnerait fort d'être inscrit parmi eux ; mettre au premier plan l'explication des auteurs grecs et latins; ne faire entrer qu'en seconde ligne l'étude des auteurs français et celle de nos écrivains classiques plutôt que celle des modernes; considérer l'étude de l'allemand et de l'anglais comme une étude de langue et non de littérature; regarder les sciences comme un simple complément utilitaire imposé par certaines nécessités sociales, voilà bien les traditions de l'Université telles qu'on nous les dépeint : mais si cet idéal tend à former des « hommes de luxe » du moins faut-il convenir que c'est un idéal très relevé et qui, en nous ramenant sans cesse à nos origines intellectuelles, tend à maintenir et à per})étuer l'âme même de la France. Autre chose est de dire : l'enseignement classique abrutit ; autre chose de reconnaître qu'il serait excellent, mais qu'il nous manque pour en profiter deux choses, le temps et la foi; la foi, que les polémiques et aussi l'éclat des sciences ont singulièrement énervée et diminuée chez les élèves, et, on le voit, chez les maîtres; le temps, qui nous pousse, nous talonne et nous empêche, durant les études et surtout pendant la vie, de nous assimiler vraiment l'aUment grec et latin.
J'avoue que ma thèse, ainsi réduite et rapetissée, prête moins aux spirituels et éloquents développements, aux éclats de voix et aux violences de plume. Je crois aussi que le subtil auteur de la Boiiîie Hélèîie est un pédagogue pince-sans-rire qui serait bien fâché qu'on prît à la lettre toutes ses boutades : il se fait une joie de mystifier les vieux régents et de faire frémir les bons provinciaux ; il a « de l'esprit à faire peur »• et je songe toujours, en lisant ses œuvres de pédagogie, au mot de Racine sur un traducteur : « Le bourreau, il donnera de
Fespi'it i\ Démosthène ! » Ainsi quand il i)ropose5 après avoir renversé le buste cFIioraee, de le remplacer sur le piédestal resté vide par un Janus à deux visages, Déranger par devant, Sareey par derrière, de qui se moque-t-il? Un peu de Béranger et de Sareey, beaucoup de ses lecteurs. Après avoir détruit il reconstruit, mais Farchitecte ne se met pas le cer\'eau à la torture. Voici, bien numérotés, les cinq étages de son édifice : P cours de langue et de littérature française ; 2° cours de langues étrangères et particulièrement d'allemand et d'anglais; 3* notions d'histoire et de géographie ; 4"* notions d'algèbre, de géométrie, de physique, d'histoire naturelle; o" jeux, gymnastique, sports divers, excursions, visites t\ des ateliers et à des manul'actuivs. Tout cela est fort bien, mais l'unité, le trait caractéristique, la vie intérieure, tout ce qui fait un organisme vivant, où les chercher.^ C'est de l'éclectisme fortement teinté de scepticisme. Mais l'auteur a tant d'esprit ! 11 va au-devant du reproche, comme Voltaire émoussait d'avance les traits de la critique dans les préfaces de ses tragédies. On lui dira : c'est del'enseignenn'iit i)rimaire supérieur et il s'empresse de répondre qu'il n'a « pas peur des mots ». Non, ce n'est pas le mot, c'est la chose qui me fait peur ; il nous faut un enseignement secondaire, non pas seulement supérieur i\ l'enseignement primaire, mais (1 (Sjuil différent, théorique par exemple, alors que le premier st pratique. Si vous êtes d'un autre avis, dites-le franchement • 1 di'clarez qu'il n'y a plus d'enseignement secondaire. (]e x'ra sinjpleet franc. Quel pé(huilisino, (hra-t-on, de s'atUicher :iinsi aux mots ; j'ai mes niisons et je ne vois pjis (jucl crime il y ain;iil à èlir; pédant en pédagogie, si c'est nécessaire pour être <\act. I.(; rcformalcur s(Mit li'ès bien (juc; son j)lan ne brille ni par l'unité, ni par la cohésion, qu'il ressemble un |)eu fi ces peintures de nu que l'on voit au Salon, d'où l'armatun^ intél'iciiiv dO^ cl (le iiMiscles est absente, et donl les pciulrcs
(lisent qu'elles sont bourrées de son. Il s'empresse d'ériger ce défaut en perfection. Il fait une pirouette (;t nous dit : mon plan est « vaste et souj)le », il a « du jeu et du flottant ». Trop de jeu, réj)ondrons-nous, et trop de flottant. Le vague et l'imprécision ne sont pas j)récisémenl des qualités. Oserais-je me i'e})résenter une petite scène entre le spirituel académicien et son tailleur lui apportant son premier habit vert. Voyez, dit le tailleur, comme il va bien ; il gondole autour du cou ; il fait aux hanches des phs gracieux ; il a du jeu et du flottant ! L'habit est affligé du triple défaut « d'être à la fois trop lon^-. trop court et décousu », et le tailleur s'étonne d'être obligé de le retoucher, en déj)it du jeu et du flottant. Il le remporte en marmottant entre ses dents : Fi d'un habit de précision qui s'adapte servilement aux formes du corps !
L'antithèse du classique et du moderne, qui n'est qu\m enseignement primaire supérieur, a donc égaré d'excellents esprits. C'est proprement la question insidieuse du cuisinier : A quelle sauce voulez-vous être mangés ? N'y aurait-il aucun moyen d'éviter d'être mangés et toute la question se réduitelle à choisir entre un état fort et un état faible d'abrutissement ? C'est encore le dilemme typique de Port-Royal : si vous vous mariez, votre femme sera belle ou laide: laide, vous ne l'aimerez pas; belle, les autres l'aimeront. Sommes-nous forcés de passer sous ces fourches caudines ? Non. Il y a un enseignement secondaire qui n'est proprement ni ancien ni moderne, l'enseignement par les sciences et non par les langues. Placez les sciences au centre des études et faites graviter autour de ce centre les études littéraires, c'est un moyen qui vaut la peine d'être tenté. Il n'y a ni outrecuidance ni présomption à soutenir qu'un nain armé d\m levier est plus fort qu'un géant et qu'il peut es})érer réussir où de plus forts et de plus habiles ont échoué.
L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE EN FRANCE 'il
Notre dernière énigme est celle du baccalauréat, le premier bouton de cristal du mandarin. Il ne mérite pas toutes les malédictions dont on Faccable ni toutes les railleries dont on le poursuit. Mauvais, il Fest à coup sûr, mais parce que le système même des études est médiocre et déformé. Il sera difficile de le supprimer et difficile de le réhabiliter. Le mieux, si Ton tient à ce nom traditionnel, serait assurément de lui faire désigner Texamen final de la première année d'études dans
I les Universités. Ce serait peut-être la réhabilitation. Voyons ce qu'il adviendrait de la suppression du baccalauréat et, ooFnmo précédemment, gardons-nous d'instruire son procès : il y aurait trop à dire. 11 faut se contenter d'en faire la critique avec modération et même avec respect car c'est un mot charmant que celui de Bersot : « Je m'honore d'autres grades, je me félicite tous les jours d'être bachelier ! » Quel membre de l'Institut pourrait se vanter d'être sûr de doubler le cap et de réussir avec toutes boules blanches ?
[ Je crois le baccalauréat mau\ais, non accidentellement, non
par suite des circonstances qui ont augmenté prodigieusement lo nom[)r(' des candidats et diminué dans la même mesure leur (piaUté ; j(.' dis mauvais par essence et en principe. En \ oici les deux principales raisons.
Toiil biiccalaïu'éat est un examen de quelques jours ou de ()ii('l(pies Ikmuh s. qui est censé porter sur plusieurs années (Tétudes et les contrôler. Or il est impossible que ce contrôle soit sérieux et rigoureux. Il n'eml)rasse les matières de l'enseignement que par luic fiction ; en réalité il est loin de s'appli(juer sans déchirure ni (Uiplicature ti cet enseignement.
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Par essence, il y a donc clans le baccalauréat une sorte d( feinte qui est bien près de Fh^^pocrisie et du mensonge. En doutez-vous ? essayez vous-môme d'interroger un élève à Texamen de rhétorique ou de philosophie, sur les matières qu'il est censé avoir étudié dans les classes antérieures, par exemple, l'histoire ancienne des peuples de l'Orient, qu'il a complètement oubliée depuis la sixième. Même pour les classes qu'il semble contrôler plus directement il est un fléau, car insensiblement il a substitué aux bons livres élémentaires les résumés cf les manuels qui en sont la parodie, à l'étude directe des textes, les analyses et les questionnaires.
Dans un bon cours d'études, ce n'est pas l'arrivée seulement qui importe, c'est le voyage. Gomment le voyage s'estil fait? L'examinateur l'ignore. Voyez ce qui se passe aux courses d'automobiles ou de bicyclettes : le contrôle n'est pas seulement au départ et à l'arrivée ; il existe en cours do route, de distance en distance, sur tout le parcours ; et rien n'est plus nécessaire, car il arriverait que parmi les concurrents quelques-uns feraient une partie de la route en train express, leur machine au fourgon. Le baccalauréat n'est qu'un médiocre contrôle d'arrivée ; l'examinateur n'a pas le don de seconde vue })0ur deviner si l'itinéraire a été scrupuleusement suivi.
Et quels que soient son zèle et sa conscience, il y a telles conditions pratiques, fatalement imposées à l'examen, qui détruisent toute l'efficacité du contrôle. Qu'est-ce qu'une demi-heure ou une heure pour juger de la qualité d'un esprit ? tout au plus peut-il juger de la quantité de science, de l'acquit. Est-ce l'intelligence, est-ce la mémoire qui répond aux questions posées ? Il manque à l'examinateur, pour en juger, ce qu'un ingénieux psychologue appelait un j)sychomètre. Tout le tact et toute l'espérience du monde ne suffisent pas :
[)rendre la mesure d'un esprit, c'est une opération aussi difficile qu'une triangulation, qu'une observation au microscope. Il faut éliminer les coefficients personnels avec autant (le soin que l'astronome qui observe le passage d'une étoile. Gela suppose du temps et des moyens d'investigation dont l'examinateur dispose difficilement.
Un simple exemple en dira long. Voici un candidat en [)résence de l'examinateur de })hilosophie, à la seconde partie du baccalauréat. Celui-ci, d'après le programme, devra poser trois ordres de questions, pour lesquelles il ne dispose prati- (juement que d'une demi-heure environ : 1° question sur les auteurs du programme ; 2° question sur l'histoire de la philo- ^()[)liie ; 3" question sur la philosophie pure. Supposez qu'il choisisse un auteur grec : le plus souvent, neuf fois sur dix, lo candidat est insuffisant ou nul ; si la mission du professeur est de maintenir énergiquement les droits du grec en philosophie, il ne doit pas hésiter à lui refuser le diplôme. Quant à l'histoire de la pliilosophie, le programme est bref, mais ceux qui l'ont fait ont-ils réfléchi à tout ce que contient cette demi-ligne, deux mots, deux mondes : Spinoza, Kant ? Tout à l'heure il fallait se contenter d'une maigre analyse ; maintenant, il faut se rabattre sur la biographie. Ejspérer qu'un candidat connaisse, autrement que [)ar quelques indications de coui's ou quelques lignes de manuel, Y Ethique ou la Criliquc (le la raison pure^ quelle sotte illusion ! Deux ou trois candidats, dans une session nombreuse, sont seuls capables de donner autre chose qu'une véritable parodie d'exposition et d'interprétation. « Notions sommaires, » dira-t-on, soit; mais, (|ue \ oulez-vous que représentent des notions sommaires sur le j)anthéisme de Spinoza ou le crilicisme de Kant, sinon des notions confuses, inexactes et vides ? Soyez sûr qu'il n'a pas In une page, uncî ligne des auteurs sur lesquels vous Tinter-
l'og-ez : V a-t-il dans la classe, ou dans la bibliothèque d (|uai'tier. ini Spinoza ou un Kant ? Le plus souvent iln'y en a pas : vous voilà, comme examinateur, le complice d'une; véritable hypocrisie. Vous essayez donc de vous faire une opinion en interrogeant votre candidat sur la philosophie |)ure, mais il ne vous reste que le tiers d'une demi-lieure, le temps d'interroger, non le temps d'établir une discussion qui vous éclairerait sur la valeur philosophique d'un espr*it. Vous donnez votre note : si elle est mauvaise, une bonne réponse en histoire, grâce au manuel que le candidat vient de relire, en détruira l'effet. L'addition des points déclare bachelier un élève que vous savez bien ne rien comprendre et nv guère savoir en philosophie. Vous avez la ressource du zéi'o qui est éliminatoire, mais vous hésitez devant cette cruauté ^ Et vous hésitez par un sentiment très humain et une sorte de réflexion inconsciente qui ne manque pas de justesse : pendant ses études l'enfant est devenu un adolescent, l'adolescent un jeune homme ; il y a eu pour ainsi dire changement de personnalité ; à rendre le jeune homme responsable des ignorances de l'enfant, il vous semble qu'il y a une sorte d'injustice. Remarquez que ce n'est pas précisément la durée de l'examen qui est courte, mais cette durée prise comparativement aux années d'études que l'examen est censé contrôler. Lors' même que vous doubleriez et le nombre des examinateurs et le temps de l'examen, ce qui pratiquement n'est pas aisé, la proportion, le rapport ne seraient pas sensiblement changés. Le dédoublement des épreuves, la présentation du livret ont été d'heureuses modifications ; mais si le mal a été légèrement atténué, il est loin d'être détruit ; et d'auti'es
(1) Encore oubliais-je que c'est dans le programme d'avant-hier que le zéro est éliminatoire ; dans le programme d'hier, il ne Test plus : ce qui permet au candidat, sll en a la fantaisie, d'être nul, de parti pris et de toute nullité, sur telle ou telle partie qui lui déplaît, par exemple l'histoire.
iiicuiivéïiieiits ont surgi, par exemple Fénorme difficulté ( rétablir la valeur comparative des livrets des différents établissements, lors même qu'on en admet la scrupuleuse sincérité.
Je demande pardon au lecteur d'entrer dans ces détails et, pour ainsi dire, dans la cuisine deTexamen. Je ne crois pas que la suppression du l)accalauréat soit, en elle-même et par elle-même, une réforme sérieuse : c'est un mal local, furoncle, (^czéma, anthrax, qui témoigne d'un sang vicié, mais c'est à la maladie constitutionnelle qu'il faudi*ait avant tout apj)liquer les remèdes. Et je ne parle même pas des résultats qui, tout le monde en convient, ne sont pas brillants : sur les résultats tout est dit et l'on vient troj) tard. Je serais plutôt tenté de protester contre certaines exagérations de polémique. « Un bachelier es lettres moyen, dit M. J. Lemaître, c'est-à-dire un l)on jeune homme, qui ne sait ni le gi*ec ni le latin, mais qui, en revanche, ne sait pas mieux les langues vivantes, ni la géograpliie, ni les sciences naturelles, est un mojistre, un |)i*odige de néant. » Un bachelier n'est un monstre et un prodige d'aucune sorte et dans aucun sens : il sait même « un |)<'u de tout, comme dit Montaigne, à la française ». Il n'est jamais [)ru(h'nt d'appeler quelqu'un le dernier des hommes et il ne faut décourager [)ersonne. Voyez tout de suite les conséquences de ces affirmations outrées : « M. J. Lemaître, «'crit à son tour M. (j. Demolins, constate qu'un bachelier est im j)rodige de néant. Comme c'est sur ce néant qu'on a édifié la licence et l'agrégation, qui ne sont que le prolongement du baccalauréat... » Je coupe à temps la citîdion pour iH' pas Mie rendre complice d'une injure envers mes collègues. ( j- n'est plus un dilemme, c'est un sorite en règle : ]v rai-
I) L'Éducation nouvelle, par E. Demolins, ili. in, p. 5C. Hektrand. — Les éludes. 6
82 LES IIL'MAMTES SCIENTIFIQUES
soiiiieirioiit iiV'ii \aut pas iiiieux. On a bien raison de si plaindre de la décadence des études de logique dans notr» pays.
Si je dis que le baccalauréat doit être remplacé d'urgence par de sérieux examens de passage, je n'apporterai pas. certes, une conception bien nouvelle. JNIais il faut bien que la réalisation de cette idée si simple soit loi-t difficile, puisque le baccalauréat, depuis longtemps, défie les meilleui'es intentions des ministres et du conseil supérieur. Ces difficultés sont au nombre de deux principales Cju'il faut bien se décidera regarder en face : la première résulte du peu de distinction des classes, du manque de trait caractéristique de chacune d'elles ; la seconde de l'existence de l'enseignement libre et des congrégations rivales de TEtat.
Nous avons montré et nous prouverons encore surabondamment qu'il y a quelque chose d'illusoire à vouloir distinguer, dans leur état actuel, une cinquième d'une sixième, une seconde d'une troisième. L'examen de passage est donc arbitraire. Et c'est précisément cet arbitraire qui favorise la disposition bien connue des administrateurs à ne consentir qu'à la dernière extrémité à diminuer leur effectif d'une ou de plusieurs unités. Le critérium manque presque autant que la décision et la fermeté. Notez encore que la cinquième et la sixième sont évidemment des classes d'enseignement primaire : cela est visible dans le moderne ; et ce n'est pas l'étude du grec et du latin, dans le classique, qui peut servir do trait distinctif pour séparer le primaire du secondaire. Il y a là une sorte d'illusion d'optique pédagogique. Notre enseignement classique qui avait jadis la ])elle simplicité de la tragédie antique offre maintenant toute la complication et tous les enchevêtrements d'un mélodrame.
^lais supposez que chaque classe soit nettement caractérisée
par les matières essentielles qu'on y enseigne ; supposez en outre que les années d'enseignement secondaire soient réduites à quatre et les examens de passage, cessant d'être trop multipliés, portant sur des matières bien définies, cessent d'être une utopie, toujours proposée, jamais réalisée. Qu'on ne dise pas que c'est supprimer le baccalauréat pour rem[)lacer un diplôme par quatre diplômes : les examens de passage sont absolument entre les mains des professeurs ; pour la plupart des élèves ils sont même rendus inutiles parles notes obtenues pendant l'année. Si le jury est présidé par un professeur d'université, c'est simplement pour maintenir une certaine égalité du niveau des éludes dans les différents établissements. Comme il n'y a plus piétinement ou tournoiement sur place, mais progrès et ascension véritable dans la hiérarchie des classes et des sciences, les degrés de ce progrès ou de cette ascension sont visibles et nettement marqut^'s. Le jury contrôle une année d'études et ne confond plus le travail du l^aml^in avecles efforts intellectuels de l'adolescent. Ce sont les divers étag'es d'une maison : le [)ropriétaire et l'architecte s'assurent qu'ils sont bien construits, bien aménagés, conformes à leur destination et l'on procède à la réception des travaux. L'enseignement secondaire aboutit à un certificat d'études secondaires, ce qni est absolument logiqu(." ( t ne dispense pas nécessairement des examens de carrière. On verra dans h\ suite si notr'e enseignement de quatre ans répond à cc^ exigences et si nos quatre examens de passage sont nettement définis.
La pierre d'.ichoppement de cette réforme c'est renseignement libre : ici se |)résente brusquement la ndontable question des congrégations enseignantes. (Question politique à beaucoup d'égîwds et que, pour cette raison même (pi'elle est politi(|U(\ nous ne devons pas aborder : aboutiia-t-(>n à la
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libci'ir aclucUc ou au monopole d'autrefois, c'est le secret dv (leiiiaiii ; force nous est de raisonner dans riiypotlièse du maintien du régime actuel, puisque dans Tautre liy|)othèse la difficulté disparaîtrait. N'examinons donc pas s'il nous prépare deux France hostiles ou ennemies, si la concurrence qui est TAme du commerce est aussi FAme des études... « La maxime capitale des anciens, dit Rollin, qui approu^e pleinement cette maxime, était que les enfants appartiennent plus à la République qu'à leurs parents ; et qu'ainsi ce n'est point au caprice de ceux-ci qu'il faut abandonner leur éducation, mais que la République doit se charger de ce soin. Que par cette raison les enfants doivent être élevés, non en particulier mais en public, par des maîtres communs, et sous une même discipline, afin qu'on leur inspire de bonne heure l'amour de la patrie, le respect pour les lois du pays, le goût des maximes de l'Etat dans lequel ils ont à vivre. Car chaque espèce de gouvernement a son génie particulier. Autre est Tespèce et le caractère d'un Etat républicain, autre est celui d'un état monarchique. Or c'est par l'éducation qu'on prend cet esprit et ce caractère \ » La citation est un peu longue mais elle est instructive et ne manque pas de saveur sous la plume de Rollin, qui n'est pas que je sache un fanatique ou un sectaire. Nous avons changé tout cela : « L'Etat, dit M. Brunetière, ne sait pas ce qui se passe dans nos usines et dans nos magasins : et c'est précisément ce qu'on appelle être libre. » L'éducation n'est pas affaire d'industrie et de commerce. Un commerçant qui emploierait de fausses balances et de faux poids, un industriel qui abuserait du travail des enfiuits, au risque de faire « d'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin », recevraient la visite et l'interdiction de l'État : et
(1) Rollin. Traité des Études, liv. VI, article premier.
est ce qu'on appelle aussi être libre. Mais, je le répète, ce iTest pas ainsi que je comprends la question et je n'aborde même pas le problème politique. Je ne cherche donc pas si Victor Hugo avait raison de dire à la tribune : « Voilà longtemps déjà que vous essayez de mettre un bâillon à l'esprit humain. Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement ! Et il n'y a pas un écrivain, pas un poète, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez, et tout ce qui a été écrit, rêvé, déduit, imaginé, illuminé par les génies, le trésor de la ï: civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de rimmanité était là, devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d'un livre, vous y feriez des ratures, convenez-en * ! »
Voilà d'éloquentes paroles. Mais ces protestations indignées n'ont abouti et n'aboutiront peut-être à rien. Voyons donc, le ii'gime actuel étant donné, si notre {)lan est réalisable-. Et rc^marquons d'abord que l'Etat laïque est beaucoup })lus armé (ju'on ne le croit communément. Ses deux armes défensives sont la confection des programmes et la collation des grades. C'est
(1) Victor Hugo. Discours de 1850.
(2) Je ne voudrais pour rien au monde bénéficier d'une équivoque possible. Je ne fais pas de la théorie pure, mais je vise au contraire aux applications immédiates : voilà pourquoi j'ai dû raisonner dans l'hypotlièse on il ne se trouverait pas de longtemps en France une majorité parlementaire assez courageuse et assez consciente des intérêts vitaux du pays |)our mettre un terme au détestable régime que nous a fait la loi Falloux. Mais comme il faut toujours avoir le courage de son opinion, je liens à déclarer dans cette note, et pour ainsi dire, hors séance, que je tiens ce régime comme absurde en théorie et pernicieux en pratiqne : absurde eu théorie, puisque TÉlat abandonne ses droits primordiaux à ceux qui s'appellent eux-mêmes ses rivniir et leur octroie, comme si la loi du bon plaisir nous régissait •iKuir, sous le nom ironi(pie dt; liberté d'enseignement, le plus cxftrbittiil .i |,. plus redoutable des privilèges; pernicieux f-n pratique, puisfpi'il tend a créer un empire dans un empire, à faire deux France hostiles, puisqu'il multiplie à l'infini les difficultés des réformes nécessaires, puisqu'il crée partout, non l'émulation, mais la méprisable ••(•ncurrence, sa plus mortelle ennemie dans les choses de renseignement.
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uniquement de ces deux idées qu'il faut s'inspirer; le reste, c'est, diraient les stoïciens, ce qui ne dépend pas de nous. Les congrégations, en général, chérissent et défendent le baccalauréat ; c'est leur palladium, le mot n'est pas déplacé ; c'est le pavillon qui couvre la marchandise. Leur protection, |)eutétre^ le sauvera. Il y aurait d'ailleurs hypocrisie (;l jésuitisme à dissimuler sous les espèces d'une réforme pédagogique une arme de combat ; ma réforme ne se réclame que d'elle-même et n'a pas de secondes intentions. J'avoue même que j'ai quelque crainte : laïciser avec excès et détruire les établissements congréganistes, cela pourrait aboutir à cléricaliser les lycées.
Mais les « rivaux de l'État » acceptent sans se plaindre et môme avec satisfaction le contrôle de l'Etat à la fin de l'année de rhétorique et à la fin de l'année de philosophie : on ne voit pas leurs élèves faire grève aux deux baccalauréats ni même protester contre la partialité des juges. Il me semble donc qu'un contrôle portant sur quatre années au lieu de deux ne doit pas soulever non plus de protestations. Je m'accommode du régime de la liberté, bien qu'il soit en réalité le régime du privilège, mais avec la grave réserve de Victor Hugo : « J'ouvre sur les congrégations enseignantes l'œil de l'État, et de l'État laïque, j'y insiste, de l'État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et son unité. »
Voici donc le mot de l'énigme du baccalauréat : réduire l'enseignement secondaire à ce qui lui appartient en propre et le distinguer de l'enseignement primaire ; le faire tenir tout entier en quatre années répondant à une division similaire de sciences enseignées ; grâce à cette réduction et à cette nou/velle hiérarchie de classes, définir exactement chacun des trois examens de passage, suivis de l'examen final de quatrième année; soumettre au môme régime les établissements
congréganistes, du moins ceux qui aspirent à délivrer le certificat d'études secondaires ; n'admettiv (lan> les jnr\ s Texamens de passage que des professeurs agrégés en vertu (le ce double principe qui n'a rien de politique ni de tyrannique, rÉtat fait les programmes, TEtat se réserve les examens probatoires. On dira : c'est la suzeraineté de l'Université ouvertement proclamée. Xon, c'est le droit de FEtat : en examinant aux deux baccalauréats les élèves de renseignement libre, l'Université actuelle reçoit la mission d'exercer un contrôle, au nom de l'Etat, qu'on peut appeler si l'on veut une suzeraineté* d'une part, un vasselage do raiiti*(% mais en forvant singulièrement le sens des mots, le contrôleur des j)oids et mesures et le contrôleur des contributions directes ne sont pas mes suzerains et je ne suis pas leur vassal.
Que répondre à l'Etat, s'il exige pour donner son estampille un contrôle sérieux au lieu d'un coiitiôle illusoire? Le principe est sauf, les applications seules sont modifiées et vraiment 11 est bien inutile, pour effectuer ce changement rationnel et nécessaire, d'agiter le pays. Est-ce qu'on ferait inter^'enir les deux Chambres et le corps électoral tout entier pour ajouter im examen probatoire à ceux qu'on exige aujourd'hui pour • 'tre docteur en médecine ? Allons-nous l'ester muets et impassibles devant les quatre énigmes que la nécessité et le cours naturel des choses nous imposent de résoudiv. scnlriiicnl pnrce qiif les congrégations (Ml s( Menantes son I une diriiculté de plus? Nous allons prouver (prun seul mol répond à ces (piatre (iiigmes : un enseifjnemcnl sclenlifique (\\\\ scùt une i)réj)aration A toutes les carrières et non pas l'antichambre de tous les bureaux ; une réforme ((ui synthétise toutes les réformes faites ou pi'ojetées et ramène chuis les études l'unité de vie et d'esprit ; un<» organisation 'démocratiijue de renseignement secondaire (|ui ne (hvise plus les jeunes gens
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(Il anciens et en modernes et presque en n()l)les et en parias ; un contrôle rigoureux des études ()ui permette à FEtat d'accepter les responsabilités qu'il ne peut éluder*. (Test donc cet rnsfignempnt scientifujae fondé, non sur l;i Somme théologique du moyen âge, mais sur la Somme scientifique de notre temps qu'il faut organiser : la réforme est ])édagog'ique, scolaire, mais ses conséquences ont une portée sociologique et politicpie qu'il faut s'attacher, loin de la nier, à mettre en pleine lumière. La raison finira bien par avoir raison ; et l'opinion publique devenant une conviction réflécliie et éclairée aura le dernier mot devant le Conseil supérieur, devant les Chambres et devant le pays.