‹ Les études dans la démocratie. --Chapitre 7 sur 72 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LEÏTRK d'un critique

Traiisloriner la science en sagesse ! Cette formule n'a pas été écF-ile sans intention ; c'est j)liis qu'iuie fonnule, c'est tout un programme. Pour que nos sciences deviennent « éducatives », il ne faut })as se dissimuler (pi'il est nécessaire de modiller notre manière actuelle de les enseigner. Il paraît donc nécessaire d'ajouter à notre travail sept chapitres, un pour chaque science, et de décrire minutieusement l'art de dégager des sciences leur esprit, leur Ame, leur moralité. Il fîuit qu'elles nous rendent l'équivalent de l'ancienne éducation et quekjue chose en plus qui est la science même, avec toutes les utilités qu'elle renferme. La tAche est assurément trop vaste. Toute compétence est limitée. Nos sept traités didactiques s'écriront, mais par des savants spéciaux qui auront à la fois la compéfence et l'autorité. Et pourtant nous n'avons j)as le droit de reculer et d'ajourner l'essentiel. Il faut donc se résigner h n'examiner sous cet angle, je veux dire nu point de vue didactique, cpie les sciences (jiii foirncnl, l'une la hase.

Taiif l'c le faîte de Tédifice, les mathématiques et la morale. Au IcH'leur d'a|)j)li(|uerles couclusious aux scieuees intei-niédiaires. Moulescjuieu a écrit VEsprit dos lois ; uu autre Moutescjuieu écrira un jour VEsprit cIps sciences et devra mériter avant tout Félog'e qu'on a fait du premiei' : il abrégeait tou( \n\vc(' qu'il voyait tout.

Pour être bien plus modeste, la tâche qui m'incoml)(3 jTei est pas moins fort délicate et très difficile. Celui-là seul a 1 droit de parler de renseignement des mathématiques cpii en j Texpérience et qui a. pour ainsi dire, blanchi sous le harnai le tableau sous les yeux, la craie à la main. Je me suis donc adressé à un vieil ami, professeur émérite de mathématiques, agrégé et docteur, universitaire de vieille roche (pii continue dans sa retraite à approfondir les études (|ui Font passionné t(^ute sa vie, esprit profond, légèrement sceptique, volontiers frondeur, optimiste, dit-il, par hygiène, mais pessimiste par longue expérience et qui cache sous la froideur apparente d'un impassible « algébrier » les haines vigoureuses d'un Alceste et Tardente passion d'un apôtre : un volcan recouvert de neige, comme on disait de Condorcet. Autodidacte, il a beaucoup réfléchi sur les principes de la science et sur les méthodes d'enseignement. Reçu le premier à l'agrégation, il fut complimenté en ces termes par le président du jury : « Vous irez loin, vous ! » Et comme il le rencontra quelques jours après, il répondit un peu tardivement, mais sans amertume : « Vous aviez raison, maître, on m'envoie à Carcassonne ! » Supposez, si vous voulez, que c'est là cpje je l'ai connu. Je savais qu'il était d'accord avec moi sur les principes essentiels de la réforme : la discussion n'est utile que lorsqu'on a la même opinion, autrement c'est la dispute stérile et vide ; mais je savais aussi, en lui envoyant mon plan de Lycée, que sa critique acerbe trouverait à s'exei'cer

et je n'étais pas, en attendant sa réponse, sans inquiétude. II m'invita à passer huit jours avec lui pour conférer sur renseignement des mathématiques. Quant au plan général d'enseignement, voici en substance la lettre qu'il m'écrivit et ({ui contient trop de rectifications, d'amendements, d'explications complémentaires ou supplémentaires pour que je ne sois pas heureux de la reproduire, sans môme supprimtu* les parties élogieuses parce qu'elles ont immédiatement leur contrepartie dans les reproches qui ne sont point épargnés et le ton, souvent ironique, d'un bon sens très aiguisé qui ne se soucie pas toujours de ménager les hommes (^t les chosf^s.

Oui , si Pythagore dit vrai et si nue heureuse métempsycose Fne ramène, après ma mort, à ma condition premièr(% je consentirai volontiers à être professeur de mathématicpies dans votre Lycée. Enfin vous nous faites sortir de la ridicule et déplorable antithèse de Tancien et du moderne. Votre projet ne se bonie})as à substituer au grec et au latin. l'aUeuiaud et l'anglais. Vous ne rôvez pas simplement de multi[)lier à des milUons d'exemplaires ce j)olyglotteà(jui Hivarol disait : Vous avez (piatre mots pour une idée! Votre copernicisme me plaît ; NOUS axez couipris (juc les scii'uces no sont ui aucieuues ui modernes, ni alh-maiKh-s ui anglaises mais ri'tcruel esj)r*it humain, pi'enant pi*ogi-essi\('meut couscieuce de toutes ses j)uissances, le sens conimun organisé parles méthodes.

Votre réforme réussira-t-elle ? C'est autre chose. Vous a\rz cnuuuis, uinn cher iuiii, deux bini grosses mala(h'ess(\s cl 1 ou |)<'ul \ou.s uccust'r d avoir |»<''rh(''. tautnl par excès de

modestie, tantôt par présomption. Qifaviez-vous besoin de tout un appareil d'érudition et de philosopliie ? la philosoj)hie rebute ; l'érudition sera contestée et on ne vous pardonnera jamais d'avoir fait de Bossuet un novateur et de Comte un pédagogue platonisant. Vous avez tort de vous cacher, ici sous les amples plis du manteau de Descartes, 1î\ der'i'ière les pans éti*i{|ués de la redingote de Comte. Un réfoi'inateur doit avoir le verbe plus haut, Fallure plus conquérante ; sa devise est celle de Médée : Moi, dis-je, et c'est assez ! Vos scrupules font voir trop de délicatesse. A toujours appuyer sa parole de quelque autorité, on laisse soupçonner qu'on doute de l'autorité de sa parole : ^ous voulez une réforme nationale et vous invoquez les plus hautes autorités nationales, c'est très logique et c'est très absurde ; il faut de l'audace pour être un apôtre. Et quelle malencontreuse idée de s'appuyer sur Auguste Comte, philosophe mal vu, mal noté, auquel vous ne deviez rien, puisque vous n'êtes i)as de son Eglise ! Vous aviez besoin d'une bonne classification des sciences, fort bien ; mais songez donc que Comte n'a pas d'autorité céans, que sa réputation fait le tour du monde et que c'est précisément pour cela qu'elle n'est pas encore revenue en France. Eh ! que n'imitiez-vous ceux qui connaissent les exigences de la mode; empruntez, pillez, mais ne nommez })as votre auteur; changez un détail, modifiez ici, démarquez là, puis insultez, injuriez, persiflez. C'est coutume consacrée, c'est l'enfance de l'art. Si quelque sot scrupule vous arrête, faites venir exprès d'Allemagne, d'Angleterre, ou môme, savez-vous, de Belgique, votre classification, maîtresse pièce et pivot de toute la réforme. S{)encer vous fournissait à point nommé une remarquable contrefaçon, et Spencer a l'avantage de n'être pas français. On ne vous dira pas : « cartésien ! » parce que ce n'est plus une injure ; mais on dira « positiviste ! » et cela, comme la

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ce tarte à la crème » du marquis, répond à tout et coupe court à toute discussion. Et dire que je vous connais pour un incorrigible « biranien », un métaphysicien impénitent, et que c'est par pure probité et générosité d'âme que vous mettez Auguste Comte au pinacle.

\o\\à bien la maladroite modestie que je vous reproche, et \'oici la présomption. On réclame des réformes soit ; mais de toutes petites réformes, des réformes bénignes, modérées, qui ne portent ombrage à personne. Et vous vous avisez d'abord de bàtii*. non une école, non, comme on dit aujourd'hui, un groupe scolaire, mais un palais, une ville, une cité scolaire, que dis-je, toute une exposition universelle destinée à recevoir la France entière : ce que cela coûte, ce qu'il faut arracher d'arbres et démolir de maisons, remuer de terre et faire venir de matériaux, vous n'avez pas l'air de vous en préoccuper. Vous mériteriez cette injure que j'ai entendue, sans la bien comprendre, il est vrai, lancée d'une voix de stentor |)ar un cocher à son collègue et qui terminait une gamme ascendante de gros mots : architecte ! On vous trouvera optimiste jusqu'à la candeur. Ecoutez seulement deux de vos critiques et choisissez entre cette double coiidamnation : l'un (Ht que \'oire enseignement intégral dépeu[)lerait les champs, viderait les ateliers et cpie vos écoles, ouver-tes à tous, seraient vite envahies et submergées, tant est grande l'ardeur i\ s'exonérer du travail manuel; l'autre assure que ces mêmes écoles resteront désertes, parce que vos quatre ou sept aimées de travail intensif effrayeront notre mollesse, parce que la phipai't (h\s hommes sont ainsi faits que l'effort cérébral leur répugne encore plus que l'effort musculaii'e. \'oulez-vous inteirogcr deux autres critiques ? l'un v(mis accuse de socialisme, l'autre croit vous injurier en vous appehuit |)osilivisle. Le ciimnl des argumc'iit» est toujours permis, même (piand les arguments

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s'accordent à peu près comme le feu et l'eau. Il me sembl(^ fju'uu {)ositiviste, comme tel, n'est pas socialiste. Et vous avez beau ivpondre que voti'e positivisme consiste h emprunter i\ A. Comte la oi-aude idée directrice de la classificaliou des sciences et que telles de ses opinions particulières, par exemple, la suppivssion du « budget métapinsique », c'està-dire des traitements universitaires, vous end)arrasserait un peu et vous répugnerait beaucou]). Vous invoquez Descartes et Comte ; or il est certain que « cartésien » est une injure tout à fait démodée depuis deux siècles et cpic « positivisme », étant synonyme pour bien des gens « d'abject matérialisme », est une é[)ithète qui vaut à elle seule une critique complète. Quant à votre socialisme, je vous mets l/ini au défi de vous justifier. Vous êtes socialiste comme le vieux poète Ennius qui disait : « Montrer obligeannnent la route au voyageur égaré, c'est allumer son flambeau à ton propre flambeau : celui-ci ne t'éclaire pas moins, {)our avoir communiqué sa lumière*. » Cicéron qui nous a conservé ces vers, les admire : il était socialiste; tout })rofesseur, comme tel, est socialiste et même, comme on disait jadis, « partageux ».

Mais tout cela n'est rien : attendez-vous à une belle croisade des jésuites et des autres congrégations autorisées, contre vos projets de réforme de l'enseignement secondaire. Cro3^ez-en un vieux radoteur qui depuis vingt ans prêche ceci dans le désert : l'enseignement secondaire est la plus belle conquête que les cléricaux aient jamais faite ; la démocratie a réclamé l'enseignement })rimaire, elle l'a : mais ce n'est pas l'enseignement primaire qui forme nos maîtres, officiers et magistrats, c'est l'enseignement secondaire, et ils l'ont en grande partie. Leurs efforts pour créer et faire vivre des Universités

(1) Cicéron. Les devoirs, I, IG.

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catholiques, un enseignement supérieur, ruse de guerre ou simple di\'ersion. Leurs sacrifices pour instituer pai-tout des « écoles libres » en concurrence avec les écoles primaires (le l'Etat, ce n'est pUs même là le fort de la lutte, ce n'est que rinv(^tissement méthodique de la place. Le vrai cliamp de hataille, c'est l'enseignement secondaire : \oilà le pivot de la situation politique, la position décisive à emporter. Oui. j(^ prêche dans le désert : la démocratie n'est point favorable à l'enseignement secondaire, enseignement de bourgeois, disent nos conseillers municipaux. La démocratie, depuis trente ans. n'a pas commis de faute plus capitide. Elle commence à s'en douter : lro[) tard peut-être.

Mais j'oublie que vous vous défendez de mêler la })olitique aux choses de l'enseignement : mon ami, ce n'est pjis de la j)olitique, c'est de la sociologie et de la morale. Ce qui m'irrite surtout et m'exaspère, c'est de penser que votre rénovation de l'enseignement secondaire par les sciences, ils y vien- (b-ont peut-être avant nous. Oli ! s'ils étaient outillés pour l'enseignement scientifique, il y a longtemps qu'ils auraient pris l'initiative de la révolution, en la tournant à leui- profit, s'entend, cest-à-dire en absorbant les sciences dans le dogme (/t le dogme dans l'intérêt bien entendu. Lisez les Sources du Père Gratrv ; nous \ errez (|ue cet esprit, souvent fort pénétrant et ti-ès original, propose sous \o nom de « science comparée » un plan d'études fort analogue i\ celui de (]omte et au votre, ^^)ici l'ordn^ qu'il indique comme conforme à la logicfuc rt aux lois du (l<''velop|)ement de l'esprit : mathématiques, astronomie, jjhysique, physiologie, géologie complt'»tanl lii g<''ogra|)hi(' et l'histoii-e, morale, enfin. thé(>Iogi(\ Sauf (ju il considère la théologie connu»' \v couronnement et c<Mnmc la cau.se finale le tout le reste, c'est presque mot pour mol l'ordre; établi par Comte : (pie devient le i^^pi-oche de posi-

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tivismo?ll iTa plus (1111111 sens : votri' science comme votre enseigneiiieiit est laïque d'esprit et d'organisation.

Et ce n'est pas le Père Gratry qui condamnerait mjIiv enseignement comme intégral ; il entend la même chose })ar l'expression de « science com[)arée ». 11 dit avec une rare profondeur : « L'esprit est une étrange capacité, une substance d'une nature surprenante. Je vous excite i\ la science comparée : je vous demande pour cela d'étudier tout. 11 se passe [)Our l'esprit ce que la science a constaté pour l'eau dans sa capacité d'absorption. Saturez l'eau d'une certaine sul)stance ; cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt a[)rès d'une autre substance, comme si la prtmière n'y était pas, puis d'une troisième, d'une quatrième et plus. Au contraire, et c'est là le fort du pro])lème, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore ([uand vous l'avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite jusqu'à un certain point. Donc ne vous effrayez pas de la science comparée : la science comparée^ au contraire, est une méthode pour travailler énormément sans trop de fatigue ; c'est le moyen de déployer toutes ses ressources et toutes ses facultés, et surtout d'approfondir chaque science plus qu'elle ne f)ourrait l'être dans l'isolement ' . »

Vous m'avez souvent prédit en riant que je finirais comme Malebranche qui était, dit-on, affligé, vers la fin de sa vie, d'une grande infirmité : il croyait qu'un jésuite })ersécuteur chevauchait constamment sur son nez, et c'était très gênant. Voyez au contraire combien j'aime à passer quelquefois dans le camp de nos adversaires, non comme transfuge ni comme espion, mais comme éclaireur.

Maintenez donc sans hésiter vos Instituts à côté de ^ os

(1) A. Gratry. Les Sources, 2« éd., p. 81.

Collèges. Puisqu'il vous plaît de vous occuper en ce moment d'une manière presque exclusive des Lycées, c'est-à-dire de l'enseignement secondaire, ce que j'approuve, voici une comparaison qui n'est pas pour vous blesser; Platon ayant écrit sa Rrpublique et s'aj)ercevant qu'on trouvait son })lan trop idéal (Montesquieu prétend que la République de Platon est moins idéale que celle de Sparte) , reprit les mêmes idées dans les Lois en s'efforçant de les rendre plus aisément réalisables. Nous avons toujours le droit, nous infimes, d'imiter Platon. Mais je vous demande de vous expliquer catégoriquement sur les Collèges en prenant ce mot dans le sens qu'il a aujourd'hui : j'entends parler des collèges communaux actuels, non de vos collèges d'enseignement intégral.

Les Collèges sont un peu discrédités depuis qu'on a transformé (fort imprudemment) en L3^cées les plus florissants. J'aime les Collèges : l'avenir de l'Université est k\ ; c'est la clef de la position dans sa lutte contre les congrégations ; des (Collèges viendra la victoire ou la défaite. Rendons vraiment scientifiques nos études secondaires : les « rivaux de l'Etat » soutiendront, et c'est de bonne guerre, qu'ils sauront manier aussi bien que nous les armes de la science et sans se [)lesser eux-mêmes; nous verrons bien. En tout cas ce ne seront plus des fleurets d'escrime émoussés et mouchetés. 11 ne s'agira plus d'nthlétismc^ ni (Télégances. Nous verrons (pii réussira mieux à forger et à ti'emi)er les esprits et non plus à les parer et à les farder. Mais que l'Université ait donc la claire vision des habiles manœuvres de ses rivaux. Qu'est-ce qu'un grand Lycée? sinon un groupement de plusieurs Collèges. Il n'y a entre le Lycée et le Collège aucune difl'érence fondamentale. J'irais jusqu'à demander un même nom pour tous nos établissements d'enseignement secondaire. Mon principe fa\()ii est celui-ci : un seul enseignement primaire, un seul

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enseignement secondaire et une infinité (renseig'neinents iessionnels. Et voici ma conclusion : des Collèges, beaucou|) de Collèges, (ju'on leur conserve leur nom ou (ju'on les appelle, pour les relever dans Topinion, des Lycées. 11 faul que ro[)inion publique se tourne du coté des Collèges : malheur aux aveugles ou aux traîti'es qui veulent transfoi-mer nos Collèges en écoles d'enseignement {)rofessionnel ! Quand j'entends soutenir cette opinion, et cela m'arrive sou\(*nt, je cherche toujours quelque « bouche d'ombre » et je trouve parfois quelque bouche de prêtre ou d'évèque, de dominicain ou de jésuite qui souffle cette opinion à mon interlocuteur ; car res|)rit soufïle où il veut et même sur un conseiller municipal, radical ou socialiste.

Traduction libre de ce conseil : suicidez-vous, acceptez le rôle bouffon du guillotiné par persuasion ! Ce n'est pas que je désire que toute notre jeunesse fasse des études secondaires, mais je veux que tous aient l'enseignement secondaire à portée de la main. Quand je dis : multipliez et encouragez les Collèges, j'ajoute aussitôt : à coté de chaque Collège ou dans l'intérieur même du Collège, mettez côte à côte avec renseignement secondaire, l'enseignement professionnel. Qu'à portée, à la porte plutôt de chaque foyer où naît cette grande espérance, un enfant, le Collège, qui représente la véritable « extension » uni\ersitaire, ofTre le choix des deux enseignements, selon les aptitudes de l'enfant et les intérêts de la famille. Par ce moyen, nous aboutirons à la suppression progressive des internats : il faut que la vie de Collège se concilie avec la ^ ie de famille ; ce sera tout profit pour nos finances et pour la morale. 11 faut aussi que nous résolvions, par le même moyen, la question aiguë et ardue de la surveillance : en d'autres termes nous supprimerons le maître d'études et il ne réclamera pas, puisque nous en ferons un professeur.

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Mais je m'en tiens pour le moment aux grandes lignes et iiux principes, ^\)us cr'oyez peut-être avoir cause gagnée auprès des philosophes et n'avoir à convertir q;ie les administrateurs. Voici précisément un philosophe qui est en même temps un administrateur qui vous accable de critiques. Je vous blâme de ne pas répondre : est-ce pour évitei* les poh'miques, est-ce par déférence pour la haute autorité de M. G. Compayré dont roj)timisme administratif se contente aisément de « retouclies modérées » et de quelques « additions opportunes » au régime actuel ? Trop (ie « modération » et iV « op[)ortunisme » ! Voici à votre place ce que je répon- (h'ais cl sa triple accusation de paradoxe j)sychologique, pédagogique et sociologique. L'accusateur est homme d'esprit et ne se fâcherait pas : il instruit votre procès, vous condamne à l'amende et aux dépens, mais il vous couvre de fleurs. Il ne faut pas le fâcher, mais le convertir.

Para(h)xe psychologique : « les intelligences humaines sont égales ». Où donc avez-vous écrit cela ? Vous n'avez besoin que de l'égalité des hommes devant la raison que nos pères appelaient « le maître intérieur ». Descartes, que vous citez, n'a pas commis ce paradoxe : « J'ai souvent souhaité, disait-il, d'avoir hi pensée aussi prompte ou rimagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente que (juelcjues autres*. » Nous ne sommes donc égaux que par la raison ([ui nous rend hommes ; parla vivacité delà pensée, la pi'ompliludr d<' rimagiiiiilioii, i'ainphîur de la mémoire, nous

(I) Descartes. Discours île In méthode, l«"« partie. Berthami. — Le» ctudeH. 10

différons profondément les uns des autres. Tout enseigne ment, toute discussion imj)liquent cette référence et cette déférence au niaitre intéi'ieur et que la raison conunune se salue d'homme h homme. Ce ne sont donc [)as les « raisons « (jui sont inégalement réparties, ce sont les facultés indi\'iduelles d'attention et d(^ réflexion et c'est aussi la méthode et la puissance de concentration et de direction de Tesprit.

Paradoxe pédagogique : « d n'y a que les scierKîes qui nouiM'issent l'esprit ». Est-ce vraiment l'opinion que vous soutenez, ou celle que votre contradicteur \ ous prête ? Je ne vous savais pas l'ennemi irréconciliable des lettres. Je me souviens que vous m'avez raillé en apercevant un jour dans ma poche le j)etit Horace elzé\irien de Condorcet, feignant de croire que je consacre ma retraite à une mille et unième traduction du poète. Mais je n'ai pas pris ces railleries pour une profession de foi anti-littéraire et béotienne. La vérité, c'est qu'ayant à réorganiser les études en les graduant d'après la hiérarchie des sciences, vous avez été amené à parler d'abord et surtout des sciences mêmes : on ne peut tout dire à la fois. Et je vous i)r'édis que, })our la même raison tout illusoire, \'Ous aurez, ce qui est un grand malheur, à lutter contre presque tous les professeurs de givc et de latin. C'est un malheui* d'autant plus regrettable que nos alliés naturels, les professeurs de sciences, sont impassibles et muets comme une figure de géométrie sur le tableau ou comme un cristal dans l'eau mère : au contraire les j)i'ofesseurs de l'hétorique |)arlent et écrivent ; à eux la tribune, je veux dire l'estrade des disti'ibutions de prix et les colonnes des grandes revues !

A^otre place je ne craindrais pas, sur certains points, de prendre hardiment l'ofîensive. Je dirais par exemple, à propos des deux paradoxes précédents : quand il serait \rai que, même définie et expliquée, l'égalité des raisons soit une chi-

mère, je soutiens que le ]xm pédagoque (Uni la |>résup[)OHer et se conduire comme si cette hypothèse était une \ érité démontrée : c'est un point de dépai*t obligée ; les inégalités a[)paraîtront assez vite en cours de route, mais de quel di'oit les su[)poser au dé[)art ? Pourquoi accuser tout d'abor-d son élève d'une faiblesse d esprit congénitale et d'une tare intellectuelle ? Il n'y a pas seulement à cela déni de justice. alïiri]iation sans pi'euve, il y a (huigei* : l'impuissance présumée pi'oduit rimpuissance réelle ; en cessant d'esjîérer. l'élève cesse de foire effort ; |)efSiuadez-le, au contraire. (pTil est fait comme l<\s autrvs (»t qu'il a, comme ses camai-ades. une raison {X>ur jugei- et une intelligence poui- com()f*en<lf^ ei il déxelopjM»ra ce germe de raison et d'intelligence. On a vu des enfants r<'ster ignorants par suggestion. La consolante et l'encourag(»ante doctrine que celle de Descart^s ; « le bon sens est la chose du monde la mieux partxigée ! » Ce n'est pas un axiome inais c'est le jMKstulîit de toute ])édagogie : après avoir «: laïcisé » la philosophie, il di'jnocratisera l'enseigiiement ; l'égalité di^- \ant la raisijn n'est pas le corollaire mais le principe de l'égalité* devant lii loi. M l'une ni l'autre égalité ne se démontrent ; elles se sentent et elles s'atïinnent ; et ce n'est pas les nier (jue de constater que le « sens commun n'est pas aussi coiiiiiiiiii (|(icr(»ii [K'ne », car les inégalités subsisl<'nt, comnK' h' réel devant 1 i<i(''al, comme la maladie devant la santé.

Par-adoxe sociologitpie : « tout citoyen ayant un droil égal au suffrage a un cb'oil énral aussi à la même instruclion ». Si \<Mis a\'('z «''hibli cnlrc <•(■> deux idr-cs un i-appoi"! de cause à effet, MU de principe à e<)nséquence. je nous renie |)<»ur la troisième fois. J'avoue (|ue j(^ liens beaucoup à uion droit in\iolable et imprescîiptil)le à l'ignorance; c'est celui dont j'use et j'al)us(^ le j)lus. Vous avez donc déclaré simplement qu'il e^l (le riiid 'iVI social (ju aucune intelligence d'élite i\o

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