RIT DES
soit gaspillée ou jxM'due |)ar la faute do la société, c'est-àdire par une organisation défectueuse de l'instruction publique. ^'ous ne voulez j)as que renseignement secondaire soit fermé à ceux que leur naissance et leur fortune, je veux dire Thumilité de leur famille et la médiocrité de leurs ressources, en éloigne actuellement. Il ne faut pas qu'il soit accessible presque exclusi\ement à ceux qui constituaient ce que Guizot nommait le (( pays légal » et qu'il exhortait en ces termes du haut de la tribune : « enrichissez- vous ! » Vous abaissez donc la muraille de Chine, je veux dire les murs gréco-latins entre le primaire et le secondaire. Est-ce que Gournot était un démagogue quand il écrivait en 1864 : « L'instruction classique, fondée au moyen âge pour les clercs, c'est-à-dire pour les gens d'éghse, était devenue le cachet delà bourgeoisie... Aujourd'hui toute cette civilisation s'efface. Le règne des études classiques correspondant à une certaine phase du nivellement démocratique de la société, il cesse (cela est tout simple) de l'épondre à une phase ultérieure où le nivellement a fait de nota])les progrès * . »
Et toutefois notre critique a raison de vous accuser de paradoxe : il n'y en a qu'un dans votre projet, mais il est partout. Seulement, je prends le mot paradoxe dans son sens étymologique : contraire à l'opinion courante, ce qui ne veut [)as dire contraire à la raison. Dans notre enseignement secondaire, la démocratie coulera à pleins bords : et comme cet enseignement a toujours passé pour être quelque peu aristocratique, il en résulte que vous paraissez à la fois, situation réellement paradoxale, très révolutionnaire et très conservateur.
Ne protestez pas contre le mot révolutionnaire ; n'abusez
(l) Cournot. Des Instiiulwns d'instruction publique.
pas des subtilités en substituant partout le mot évolution au mot révolution ; c'est bel et bien d'une révolution pédagogique qu'il s'agit : mais il n'y a dans votre fait ni vandalisme ni ostracisme ; nul besoin de se défcndre d'être révolutionnaire à la façon de Turgot et de la Constituante, c'est-à-dire en s'efïorçant de prévenir, par de sages mesures, par des concessions raisonnées et raisonnables et la révolution et la contre-révolution. ^^ous arrachez à la bourgeoisie son monopole et sa couronne, mais vous lui laissez tous les droits.
Richesse c'est aujourd'hui noblesse et bien davantage : vous ôtez aux nobles leurs privilèges, je veux dire aux nobles de notre génération, aux bourgeois enricliis. aux bourgeois gentilshommes. Je n'attache bien entendu à ce; mut de bourgeois aucune idée de classe ou de caste. 11 désigne tout simplement ceux qui ont suivi l'excellent conseil de Guizot : enrichissez-vous. On est toujours le bourgeois de quel- (ju'un. Il est certain que notre enseignement secondaire, un peu snob, semble conçu pour être mis à la portée de la main et proportionné à l'intelligence de nos bourgeois enricliis : ils aiment assez la prétention et h faux luxe. Et ne croyez pas qu'ils consentent aisénuMit. dans ime nouvelle nuit du rpiati'c août, à sacrifier leuis piivilègcis : (jue l'enseignement secondaire soit un peu long et coûteux, ce n'est i)as ce qui les en (h'tourne, ce serait plutôt un titre de plus à leur fa^eur'. Il semble fait pour eux et cependant ils le désertent, du moins en tant ({u'universitairc;. Cet exode iiupiièti; le grand maître d(^ ri'niversité, émeut le Conseil supérieur, déconcerte les Chambres. Qu'un réformateur ne partage nullement cette univcrsc.'llc émotion (pii (h'viciil une poignantes intjuiétude; qu'il ne s'elîraye pas des effets parce (ju'il en a sondé les causes, c'est ce qu'on ne com|)rendra pas aisément et (ju'on n'îq)[)rouvera jamais. En dehors de vus réformes il n'y a pourtant (juim
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rt'inrdc. (jii'uii conseil 4\ donner : puisque les beaux fils de nos parvenus du commerce, de la banque, de rinchisirie, ne peuvent décennnent st^, connnettre avec des fils (rariisans et de paysans, ou bien fermez à eeux-ci vos écoles, ou bien peuplez vos Lycées de petits princes, de fils de ducs et paii-s. Louis- Philippe y envoyait ses fils, mais que fera la Hé})ublique i*
Il n'y a qu'une issue : Jetez hardiment la sonde dans les profondes couches populaires. Ne craignez rien : arl>re ou jx'uple, la sève vient d'en bas, remonte toujours et ne descend jamais. Ne redoutez aucun appauvrissement de sève et d'énergie. Raccordez renseignement primaire à renseignement secondaire puis moquez-vous des snobs : leur intérêt bien entendu vous les ramènera, sinon contrits et repentants, du moins contraints et forcés par la concurrence. Voici des intelligences neuves et vigoureuses, \ oici des études viriles et fortes : la lutte sera dure pour les anémiés et les énervés. La résistance sera donc énergique et désespérée. Plus de protectionnisme pédagogique : d aucuns succomberont, qui n'ont pas l'endurance et la ténacité qu'exigent les études nouvelles, et d'autant plus sûrement que chaque nouvelle conquête de la science, de la mécanique par exemple, intellectuahse un peu du travail humain. On a dit qu'en renonçant au grec et au latin la bourgeoisie se découronnerait : c'est bien possible, mais la couronne ne tombera pas en quenouille ni en déshérence.
Laissez donc la richesse proclamer elle-même son affinité naturelle avec les élégances raffinées. Laissez-la se donner [)our la conservatrice de l'atticisme grec et de l'urbanité romaine. Du grec et du latin elle parle un peu par quiproquo ; comme l'avare parlait des « beaux yeux » de sa cassette. La richesse va. à l'heure actuelle, aux écoles qui sont bien fréquentées et qui passent pour donner les belles manières et les hautes relations, les façons de dire, de penser, de dédaigner et de
mépriser qui passent pour choisies et aristocratiques. Il y a longtemps que cela dure et il ne faut pas s'en effraj^er. César ne disait-il pas : « Druides docent nobilisdmos quosque (jenlis? )) Il faut recevoir les leçons des druides, côtoyer les équités et se ménager la protection des chefs des druides, qui est un bienfait des dieux. Nos sciences brutales offensent et inquiètent certaines délicatesses. Ne sutfit-il pas, quand on a rargent, la grande force, d'un léger vernis litt('raire pour le faire reluire? An contact prolongé a vtc Foi* [)iii'. l'argent, le plomb ^ il lui-même, semblent perdre de leur <''elat. Les druides et leurs amis n'accepteront jamais un enseignement qui ()réfère hautement l'être au paraître. Ils auraient trop à j)erdre. César dirait que nous sommes encore la plus superstitieuse des nations : non, ce n'est pas superstition, c'est calcul : il y a troj) de gens intéressés à préférer le paraître à Tètre et c'est la source originaire du mal.
Et ceux-là sont encore plus excusables que cei'tnins rafTinés (jui 1)1)11^ (li'cl.irent sérieusement qu'avcM- nos sciences démocratique-, nous violons la loi de rii(''r(''(lil('' intellectuelle. Subtils [)sychologues qui étudient et pèsent dans leur balance de pœci.sion le nombre de générations qu'il faut sacrifier pour obtenir un artiste ou un littérateur. Jamais, h leur avis, un lils de paysan ou d'ouvrier ne peut dépouiller la roture de l'esprit : grosses mains, épais cerveau ! Ne leui* citez pas Proudhon. notre Corrège, fils d'un maçon. Rude. notiH^ Phidias, fils (fiui poèlicM' : exceptions, disent-ils, (jui confii'inent la règle. A h«>ii! (Targimients, un contradictein- inc citail un jour Ie> pinf. .-riii-, (hi collège de France e( de la Sorboniie, où Ton voit hvqucMnnjenl. disait-il. le lils succéder au père, le neveu fi l'onch;, le gendre' au beau -père. Je me suis déclaré convaincu. Mais A part moi. je [)ense comme ce vétéran de la (lémoeralie()ui donnait ù M. Buisson celte excellente
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définition : une drnioci'alie, c'est un milieu socinl où se développent lii)renient des ai'istocraties épiiénières, c'est-à-dire qui durent autant (|ue dur(» leur utilité. Mais quelle aristocratie a jamais consenti à se déclarer éphémère ? Et pourtant, inic élite, qui se désigne elle-même, une aristoci'atie, que désigne la situation sociale ou la position de fortune, en bonne j)édagogie, c'est presque une caste : l'élite et l'aristocratie doit se développer librement. « ()ue faut-il donc apprendre à mon fils.^ disait le marquis, dans un conte de Voltaire. — A ètr-e aimable, répondit l'abbé ; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout; c'est un art, ajouta-t-il, en s'inclinant profondément devant la marquise, qu'il apprendra sans peine chez Madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre ne se donnent la- moindre peine. » Avouez que vous ne comprenez pas du tout la supériorité de cette pédagogie : c'est ce qui me fait dire, non pour vous irriter, mais parce que cela me semble vrai et que vous n'avez pas l'air de vous en douter, que vous êtes révolutionnaire.
Et vous êtes en même temps conservateur : voilà le paradoxe. Vous l'êtes si bien que votre système est peut-être le seul qui })uisse sauver ce qui nous reste encore des vieilles études. Il n'exclut pas le latin, bien au contraire. On dira qu'il ne le maintient que par une inconséquence, et, pardonnez-moi ce gros mot, une hypocrisie. Habituezvous, s'il vous })laît, aux mots durs et insultants ! Vous avez donné de bonnes raisons pour le maintien des études latines : on dira que vous déguisez votre véritable pensée et qu'au surplus votre pensée est sur ce point, passez-moi les mots, utopique et uchronique. Est-ce qu'on peut faire du latin si l'on n'y est pas expressément condamné par sentence régulière et enregistrée, comme aux travaux forcés ! Vous verrez que ce seront précisément les partisans des études gréco-
latines qui raisonneront ainsi ; ce ne sera pas la première fois qu'on verra les avocats se donner des coups de bâton sur le dos de leur client.
Je ne raisonnerai pas, mais je vous ferai une petite confidence que vous ne trahirez pas. Vous me savez assez bon latiniste, ou du moins grand lecteur des écrivains latins, poètes et prosateurs. Je ne le dis pas pour me ^ anter puisqu'il est actuellement plus élégant et lieaueoup mieux porté d'avertir le public qu'on ne lit pas du latin « trois fois par an ». Or, je n'ai appris le latin qu'à quinze ans et \oici, comme vous dites en philosophie, la cause occasionnelle : je lisais les Géorgiques dans la traduction de Delille, un tableau de Raphaël, a-t-on dit. copié par Mignard. J'ai encore, à la pince d'honneur de ma bibliothèque, la modeste édition dont je me servais. Vous trouverez au bas des pages force notes admiratives du traducteur : « Que n'ai-je pu rendre l'élégance, l'énergie, l'harmonie du texte ! » Les notes admirati\ es avaient du bon : mais elles ne seraient [)lus tolérées cl sont partout remplacées par de savantes notes d'érudition qu'on ne ht pas. Je me dis très simplement : puisque le texte original est si beau, il faut que je puisse lire le texte original. Et moins de deux ans après je lisais les Géorr/iquos dans le texte latin.
Exception, cas particulier qui ne prouve ii(Mi. (hront vos adversaires et les miens. Combien faut-il d'exceptions de ce genre pour faii-e inie l'ègle générale? Et si l'étude du latin n'était pas doK iiii\iiiit hi règle générah'. de (iiiel droit vous en plaiiithr. nous <|ui parh'z si souvent de le rései*\'er A l'élite? Et lélile, parlons-en; celui (jui anomie péniblement le latin, qui Ti^nnuie, est (h>nc par cela même de l'éble, tandis que celui (jui dé.sire passionnément appren(h'e h» hitin, qui raliire et le tente, est l'obscure unité d'un vil troupeau? Je
ne tfoiivc donc pas chimérique voti*e solution du [)n)blème (lu latin : je la trouve très raisonnable et comme nous disons en mathématiques « élégante ». Les vrais ennemis du latin sont actuellement ceux qui vous crient : A'otre enseignement moderne, nous le tuerons; nous le réduirons de force au vieil enseignement spécial deDuruy; nous décréterons qu'un enseignement sans latin ne peut être ni secondaire ni chussi(pie ! Je ne suis pas plus que vous un gi'and achnirateur de renseignement moderne et j'approuve toutes vos sévérités; mais il est évident qu'il réj)ond à une impérieuse nécessité sociale, à un réel besoin des esprits et que si c'est un duel à mort qu'on provoque entre l'ancien et le moderne il se peut foi't bien que l'ancien, très anémié et très affaibli, reste sur le terrain. Et voilà le résultat le j)lus clair de l'imprudence, de l'obstination et du fanatisme. Ceux que Jupiter veut perdre, ii leur ôte le sens et la prévoyance.
Je sais bien qu'on vous dira que vous mettez les plaideurs d'accord comme le bon apôtre du fabuliste « en croquant .'un et l'autre ». C'est là qu'est l'erreur et le point délicat à faire comprendre : ni la thèse ni l'antithèse, eût dit Hegel, ne sont niées et détruites par la synthèse, elles s'y concilient et s'y « absorbent ». J'ai cor. du un professeur de seconde (pii étalait une indignation comique quand on appelait son collègue d'allemand un « professeur » comme lui; il avait inventé cette périphrase : un maître de langues vivantes est un (( employé de langues ». J'ai bien peur que le professeur et « l'employé » ne s'unissent demain pour vous accabler.
Pour désarmer cette coalition il faudrait prouver clair comme le jour que vous n'instituez aucune hiérarchie nouvelle de professeurs et que vous laissez les uns et les autres sur leurs positions. Je m'y efforcerais à votre place de la manière suivante, mais sans être bien sûr qu'on ne s'obs-
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tiiiera pas à soutenir que vous donnez aux sciences une sorte de suzeraineté ridicule, que vous disqualifiez et discréditez les lettres, soit anciennes soit modernes.
Mettez-vous par la })ensée, dirais-je, dans la situation (l'un grand seigneur, opulent propriétaire terrien, à qui un disciple récemment convaincu de Go})ernic apprend, vers 1550, que la terre n'est pas immobile et décrit un grand cercle autour du soleil. Quoi, ce palais, ces forêts, ces jardins, tout cela n'est pas le centre du monde, tout cela gravite, tourne et fuit d'une fuite éternelle ! ()u'on jette au cachot et dans les oubliettes le manant qui profère cet outrageant paradoxe. Pùsible inquiétude : rien n'est changé, ni la valeur ^•énale de la propriété, ni le charme esthétique des sites, ni l'importance sociale de la richesse, ni Torgueil seigneurial du maître et seigneur ; il n'y a dans le monde qu'une vérité de })lus. C'est une bien sotte dis})ute que celle des membres et de l'estomac.
Conservateur et révolutionnaire, cela l'essciiihlc à une énigme indéchiffrable, et pourtant le mot de l'énigme est bien facile à trouver ;• vous ne changez rien aux choses mais vous concevez d'une manière nouvelle leurs rapports ; il sulïit d'ajouter que des rapports son toujours idéaux. On raconte que le doux philoso])he Thomas lleid, ipiand il lut pour la piemière fois le livre de Berkeley où se trouve ingénieusement établi(î cette tlièse que l'existence même du monde est purement idéale, leva les bras au ciel et s'écria piteusement : « (^)ue devien(h-ont ma femme et mes enfants ! » Naïve réfutation : i'v, monde e\l('i'ieiii' (|iie scmbhiil nier son idéalisme, Berkeley le parcom-ail en tout sens, voyagtMU-, phihuithrope, apôtre, fondateur d'éeoles et se plais'iit ù le décrire dans ses livi*es iivec un charme tout po<Hi(iue, en artiste autant (ju'en philo- .sophe. Dans It; système de» éludes, il faudra bien qu'on le
comprenne, il y a Tunité et Tharmonie cFun organisme, du corps humain ; toutes les parties sympathisent et « conspirent ». Professeurs de lettres et professeurs de science sont des collaborateurs et des égaux, non des rivaux. Le prestige et Tcclat fuiront-ils le professeur des belles-lettres })ar ce seul fait que sa classe ne s'appellera plus de ce vieux mot très vénérable, mais un peu démodé, la rhétorique ! Son rôle serat-il diminué? Qui songe à jeter ù la ferraille cette chaîne d'or que les Gaulois voyaient distinctement, entre la bouche éloquente de Torateur et Foreille attentive et captivée de Tauditeur ?
Vous allez me trouver bien utopiste. Je proposerais Aolontiers un amendement qui ne dérangerait nullement les grandes lignes de votre Lycée. Vous abandonnez le grec et vous avez raison : nos clercs et nos magistrats d'autrefois ne savaient guère ou pas du tout de grec et il est bien ridicule de nous montrer plus exigeants que nos pères. Je crois d'ailleurs que nous aurons toujours des hellénistes à la façon de Courier qui me paraît s'être voué au grec comme d'autres au latin, car à vingt ans il écrivait à sa mère : « Mon père regarde comme mal employé le temps que je passe aux langues mortes, mais j'avoue que je ne pense pas de même. Quand je n'aurais pas d'autre but que ma propre satisfaction, c'est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs, et je ne regarde comme })erdu dans ma vie que le temps où je n'en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé ni craindre l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut ; le reste de mon temps sera emplo} é à satis-
faire un goût que personne ne peut blâmer, et qui m'offre des plaisirs toujours nouveaux. » Gela est sensé ; notre pays j)Ourrait raisonner comme Paul-Louis : mettons-nous à Tabri de la misère ; assurons, par les études indispensables, notre place au soleil dans cette Europe où la lutte pour la vie est rude ; puis, s'il nous reste du temps, donnons pleine satisfaction à un goût que personne ne saurait blâmer, nous y trouverons des plaisirs toujours nouveaux; le grec ne sera plus un pensum ou une corvée. Puisque vous inscrivez une langue ancienne dans votre programme ne pourriez-vous avoir des Lycées de grec et des Lycées de latin ? une liberté de })lus n'est jamais chose indifférente. Ce serait une complication administi'ati\e. mais non pas une impossibilité. Et ne vous étonnez pas (pie je plaide un peu la cause du grec que l'on saurait, tout en désertant la cause du grec. qu'on ne sait pas. Nous autres, simples savants, nous adorons le grec : entrez dans votre Faculté des sciences et de médecine, vous remarquerez, dès la cour d'honneur, (pie la statue de (]1. lîcninrd porte ;ui socle une insci'ii)tion grec(jue et que la corniche de votre salle des fêtes est ornée de belles et sculptui-ales lettres grecques, énumérant toutes les sciences môme les plus modernes désignées, il est vrai, par des noms que Platon ne comprendrait pas, mais qui veulent être gi'ecs !
On parle parfois de revenir aux langues ;\n(i(Mmes comme « vola[)Uck » ou « espei'anto » scientili(pies ; el luèmi^ de Ixms espi'its soutienjienl (pie le grec serait phis souple, plii> uiiilléable el soulèverait moins de difficultés internationales que le latin, langue de l'église et symbolisant presque une religion. A m(\s moments perdus j'y rèvc volontiers et je me dis que la nécessité (rap[)ren(h*e tant de langues modei'ues fatigue et épuise le savant ; que si les iiommes étaient gouvernés par la raison au lieu de suivre leurs préventions (1 leurs caprices, on
v(MM*nit. coiiimc aux siècles passés, les savants a(l<)j)ler soit le p'ee soit le latin comme lan<j^ue universelle: et je me figure parfois une vaste association à la lois scientifi(jue et commerciah^ dont le siège serait à Paris ou à Leipzig, qui ferait traduire et j)ul)lier eu grec ou en latin tous les livres de science qui paraissent dans les imiombrables idiomes modernes. J'ai lu dans une letti'e de (iauss à T illustre matliématicienne Sophie Germain : « ()ug mes occupations arithmétiques me rendent lieur'eux dans un temps où je ne ^'ois autoiu* de jnoi (\uc. \v mallieur et le désespoir!... Je n'ai pas redouté la jieine de traduire mon ouvrage en latin afin qu'il puisse trouver* un plus grand nombre de lecteurs. » Ce Gauss était un sage : il conciliait ingénieusement les exigences de ramoui'-propr(^ national avec les nécessités des échanges intellectuels internationaux, ^lais combien aura-t-il dans l'avenir d'imitateurs ^ ! Trêve donc aux utopies et traitez-moi si vous voulez de radoteur. Je voudrais vous dire deux mots encore sur des points d'intérêt tout pratique et qui touchent à l'organisation de vos
(l) « Le besoin qu'éprouve chaque savaut de savoir, et de savoir aussi lapideiueiit que possible ce qu'ont l'ait ses couqjagnons de reclierches. sur quelque point du globe qu'ils produisent leur labeur, ce besoin d'être tenu au courant de ce qui a été fait a conduit, il y a quatre ans, à une proposition tendant à la création, par coopération internationale, d'un index courant complet, publié rapidement, de la littérature scientificiue du monde entier. Quoique beaucoup de travail ail été déjà fait dans cette voie par nombre de pays, ce projet n'est pas encore réalisé. Cela n'a rien d'étonnant quand on songe aux difticultés de la tâche : difficulté du langage, difliculté de maintenir en un tout les diverses sciences, difficultés mécaniques ou financières de tirage et d'envoi par la poste, difficultés dues aux intérêts existants ou d'autres encore ; ce sont là des obstacles qu'il n'est pas aisé de surmonter. Pourtant, circonstance encourageante, les délibérations prises à ce sujet depuis trois ans dans la plupart des pays, témoignent d'un sérieux désir de voir aboutir l'etiort, d'une foi sincère dans l'excellence de la coopération internationale, et d'une disposition à écarter autant que possible les intérêts individuels pour le bénéfice de la cause commune. En présence d'un tel esprit, nous pouvons sûrement espérer que les difficultés finiront par être aplanies. » Michael Forster, Discours présidentiel prononcé au Congrès de VAssociation britannique pour ravancement des sciences (Douvres, septembre 1899).
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Lycées : les professeurs, les élèves, la concuiTenee cono-rég'aiiiste.
Comte soug'eaà entrer dansTriiiversitéet, en 1827, à vingtneuf ans, il \oulut se faire recevoir agrégé. Le règlement portait alors que nul ne serait admis aux épreuves de Fagr^égation « sans a>'oir été trois ans maître d'études dans un collège royal ». Comte fit des démarches pour être dis|>ensé de ce stage et s'adressa directement au ministre de Flnstruction publicpie, ^L de ^ atimesnil auquel il dit sans doute que ce règlement un peu bizarre pourrait, le cas échéant, éloigner d'excellents sujets, a Nous ne tenons pas, répondit sans hc'siter le ministre, à avoir les premiers sujets dans l'Université î » Votre système vous oblige à fair-e une déclaration toute conti*aii*e. J'en trouverai au besoin la pi'en\e dans ce passage de (^undorcet : « Les progî'ès des sciences assurent les progi'ès de l'art d'instruire, qui eux-mêmes accélèrent ensuite ceux des sciences ; et cette influence réciproque, dont Faction se renouvelle sans cesse, doit être placée au nombre des causes les j)lus actives, les plus puissantes du perfectionnement de l'espèce humaine. Aujourd'hui, un jeune honnne, au sortir de nos écoles, sait de mathémati(pies au delà de ce que Newton avait appris |)ar de profondes (Hud(\s, ou découvert par son génie ; il sait ïnanicr* Finstrumciil du cmIciiI hncc une racilih' aloi's inconnue. La même observation peut s'ap[)liquer à tonhs les sciences, c<*pendant avec quelque inégalité. A mesui'ecpie chacune dalles s'agi-andil, les moyens de resserrer dans un plus petit espa<*e les pr<'n\('s d'un j)lus grand n<i?nhre de \(''rih''sel d'en facilitei- Finh'Uigence se perffH'tionnent ég*al<'menl. Aiii-^i, non seuh'ment, malgr'é les nouxcaux j)rogrès i\vs sciences, les honmies d'un égal génie se retrouvent, à la même épo(jue de leur vie, au niveau de l'état actuel de la science; mais pour eha(|iie g(''n<''r;iliMn, er (nF;i\('(' une même force de |<"'le, une
int*'iiie attention, on peut a|)[)ren(lre dans le même espace de tem])s, s'accroîtra nécessairement ; et la portion élémentaire de chaque science, celle ù laquelle tous les hommes peuvent atteindre, devenant de j)lus en plus étendue, renfermera d'une manière plus complète ce qu'il peut être nécessaire à chacun de savoii*, pour se diriger dans la vie conunune, exercer sa raison avec une entière indépendance. » Voilà bien la tt\che du professeui* de votre lycée ; resserrer (h\ns un espace toujours plus petit les preuves d'un nombre de vérités toujours plus grand et en faciliter ainsi l'intelligence. Vous voyez que rLJni\ei*sité n'a jamais eu plus besoin de « premiers sujets ». Et je vous dirai très franchement que cet idéal ne se réalisera pas en un jour. Je vous avouerai même que nos humanités scientifiques seront provisoirement inférieures aux anciennes humanités gréco-latines. Quoi d'étomiant ? celles-ci ont quatre ou cinq siècles de traditions et leurs méthodes ont réalisé ou plutôt avaient réalisé, avant d'être gâtées par d'imprudentes innovations, tous les perfectionnements dont elles ijont susceptibles. Nous ferons mal d'abord, puis un peu mieux, puis bien, puis enfin il n'y manqua rien. Que voulez- vous, la première locomotive ne dévorait pas l'espace comme celles qui emportent nos trains rapides dans une course vertigineuse; le premier navire à vapeur n'eut pu lutter de vitesse avec un fin voilier ; le premier télégraphe et le premier téléphone ne furent guère que des jeux d'enfants ; en tous genres de progrès il faut se résigner aux essais et aux tâtonnements du début, ou renoncer au progrès.
Vous voyez que je prends l'objection plus au sérieux que votre Rotlin qui s'en tirait trop lestement. <( On trouve, disaitil. des maîtres capables de donner à un enfant ces instruc-
(1) Condorcet. Tableau historique des progrès de l'esprit humain.
lions (il s'agit des éléments des sciences) , inconnues souvent à ceux mêmes qui sont les plus habiles et qui demandent une étendue infinie de connaissances ? La chose n'est pas si difficile qu'on pourrait se l'iniaginer. Cicéron disait en riant que si on le mettait en colère, tout occupé qu'il était, il deviendrait jurisconsulte en huit jours ! J'en pourrais dire à peu près autant non de la physique des savants qui est une science très profonde, mais de celle dont je parle ici. » Eh bien, n'en déplaise à RoUin, une boutade de Cicéron n'est pas un argument. Si seulement, dans l'enseignement, tout le monde enseignait ; mais combien d'universitaires n'ont d'autre fonction que d'administrer, d'alimenter, de surveiller, d'inspecter, proviseurs et principaux, censeurs et surveillants généraux, économes et commis d'économat ; et quel gaspillage d'argent et de talent que nos externats et nos administrations ! La bureaucratrie et la centralisation nous dévorent. Certes, nous n'arriverons pas à la terre promise en train express. Nous aurions fait la moitié du chemin, si du moins nous possédions de bons livres ('li-nuiilaires ; mais depuis longtemps on ne nous donne guère que des manuels, des abrégés et des questionnaires ; pour écrire un bon livre élémentaire il faut presque du génie, et quand il est écrit il a déjà cessé « d'être conforme au programme » et tombe au rebut, décourageant l'auteur et ruinant l'éditeur.
\'ous voyez qu'étant hostile à la bureaucratrie je suis par là même en guerre avec les internats. Je laisse au délicat poète de VAme de t enfant les raisons du cœur et les griefs sentimentaux, que je regarde pourtant comme de fort bons arguments. Nos internats sont, (Ht-on, en décadenct; et ont perdu h^ quart au moins de leur clientèle. Je dirais tant mieux si l'internat clérical avait baissé d'autant, mais j'ai bien peur que les maisons congréganistes n'aient recueilli nos déserteurs. L'Etat devrait BKHTnAND. — Les éludo:». 11
ne se résigner qu'à la dernière extrémité à se faire marchand de blé et i\ nouirirdes pensionnaires, (^est un grand nudheur qu'au lieu de décourager les pensions laïques, qui étaient jadis les satellites des Lycées, on ne les ait pas soutenues et même, s'il le fallait, subventionnées. On m'assure que des professeurs ont été menacés d'un blâme ou d'une disgrâce pour avoir pris chez eux des pensionnaires ; il fallait au contraire les y encourager et les féliciter. On dit que le système tutorial est impossible en France et que l'on ne trouverait pas de familles disposées à se charger des enfants des autres. C'est une erreur. Lisez les lettres de Guy Patin, vous y verrez qu'au xvii^ siècle on connaissait, non le mot, qui est d'allure suisse, allemande ou anglaise, mais la chose. Beaucoup de ces lettres n'ont d'autre matière que les études, les progrès, les menus incidents de la vie d'écolier du jeune S})on que son père, lyonnais, avait mis en pension chez son ami Guy Patin. Le Doyen de la Faculté de médecine ne se croyait nullement déshonoré pour cela ; bien au contraire, et il avait des imitateurs. Oserai-je encore citer mon propi'e exemple ? La vieillesse est conteuse, et vous êtes discret. Mon père m'avait donc mis en pension dans une petite ville de Bourgogne où je suivais les cours du Collège. Il m'avait confié à un brave homme de vigneron un « barozai », dans la langue de La Monnaye, que l'on appelait le père Seguin et qui partageait son temps, n'ayant pas d'enfants, entre son « clos », son jardin, sa vigne et son pensionnaire. Vous avez lu dans Rabelais qu'un des livres qui formaient le trésor de la bibliothèque de Saint- Victor était un Traité des petits pois au lard. La l)onne ^jme gggyij^ avait ])eut-être lu ce savant traité : ses petits pois au lard sont un de mes meilleurs souvenirs gastronomiques. Quant à son mari, il avait, j'en conviens, peu de littérature, et je me souviens des grands yeux qu'il fit, quand je lui demandai
INSURMO.NTABLES DIFFICULTÉS 163
naïvement de me raconter la ti*agiqiie histoire de sa chèvre blanche. Il ne connaissait pas Daudet et n'avait jamais nourri de chèvre. Son érudition était néanmoins redoutable, car il était, à la lettre, Ihomme d'un seul livre. Et quel livre ? Je suis sûr que vous ne Favcz jamais lu : les Mémoires en trois volumes du baron de Trenk! J'étais arrivé sans le lire (il le trouvait trop fort [)Our mon âge) à le connaître presque aussi bien que lui. Je fus singulièrement étonné que mon professeur d'histoire ne citât jamais la haute autorité historique du baron allemand !
Je vous prie de croire que je n'ai pas la naïveté de demander la suppression immédiate des internats. Ils sont et seront encore longtemps nécessaires, mais du moins qu'on ne mesure pas la prospérité d'un Lycée au nombre des lits du dortoir, par les « unités )), d'autres diraient les « numéros )). Il est temps pour l'État de se « retirer des affaires » encore que ce ne soit [)as a[)rès « fortune faite », mais la liquidation sera longue et dif licite. 11 faudra trouver les moyens d'encourager les pensions laïques et le système tutorial. L'essentiel est de multiplier les établissements d'enseignement secondaire, car ce sera })orter un coup décisif aux grandes agglomérations de pensionnaires. Déjà, autour de nos Lycées de jeunes filles, nous voyons se fonder des pensionnats dirigés quelquefois \)\\\' une (h) me professeur de la maison. Que ces fondations se généralisent et nous sommes sauvés ; elles se rapj)rochent l)eaucoup plus <jue nos grands internats de la vie de famille et l'Etat n'a j)as à se plaindre car c'est, passez-moi l'expression, jouer A qui j)erd gagne : chaque pensionnaire })erdu, c'est un gain poui* l'Etat <'t un profil pour h; petit pensionnat. Tout le monde y trouv(; son compte;. En outre l'insoluble question di^ maîtres n'pétiteurH se résout peu h [>eu d'elle-même.
Insoluble, en clVet et m voici, je crois, la princi[)ale raison
qu'on n'a jamais bien démêlée : on pourrait dire qu'actuellement le maître ré|)(Hiteur représente au Lycée l'éducation et le professeur Finstruction. On convient généralement que la première est encore plus importante que la seconde et voilà, de ce fait, le répétiteur chargé de la principale tâche et de la plus délicate. Cela signifie qu'il faudrait qu'il fût supérieur à son supérieur. Ayant été maître répétiteur, je puis, sans blesser personne, m'apj)liquer le mot de Beaumarchais : aux qualités qu'on exige du subalterne, quel chef serait digne d'être cet humble collaborateur? Ne me faites })as (hi'e que le professeur s'occupe exclusivement d'instruction et le répétiteur d'éducation : ce n'est pas ma pensée ; mais enfin c'est, pour ainsi dire, une question d'aiguille et de cadran : le répétiteur, nuit et jour au Lycée, passe avec les élèves dix fois })lus de temps que le professeur.
Puisque les internats ne disparaîtront ni promptement ni complètement, il faut s'efTorcer de résoudre, par le bon sens et par rexpéi'ience du [)assé, la question des maîtres répétiteurs. Supprimer impitoyablement toutes les bourses des Facultés et verser les boursiers, s'ils y consentent, dans les cadres des maîtres répétiteurs auxquels ils font en ce moment une concurrence déloyale puisque, ayant moins de i)eine, ils sont pourtant les })remiers pourvus, quand il se présente un poste de professeur ; revenir à l'ingénieuse création des « maîtres auxiliaires » imaginée par Duruy afin d'alléger encore, et toujours en vue du travail personnel, le service des répétiteurs ; cesser de faire du répétitorat une carrière et le considérer expressément comme un noviciat, comme l'antichambre du professorat : voilà trois moyens qui, méthodiquement appliqués, auraient l'avantage de mettre fin à une crise regrettable et de fournir à nos futurs Lycées d'excellents professeurs et, si j'ose dire, des soldats aguerris et sohdement trempés, sachant
tenir une classe et rinstruire. Le seul lait de ne donner des bourses que sous la forme d'une nomination de répétiteur ou d'auxiliaire ramènera plus de justice distributive et fera cesser de très légitimes récriminations. Le seul fait d'ouvrir largement aux répétiteurs la perspective du professorat (car nous gagnerons en professeurs tout ce que nous perdrons en administrateurs et en surveillants ( t bien au delà) calmera de justes colères et cette sourde ii'i-itation continue qui use les nerfs et le cerveau, énerve la discipline \ De notre temps nous supportions nos maux avec plus de patience parce que nous (Hions sûrs de revêtir un jour la toge et la toque ; nous nous cijnsolions gaîment par* un \('is de \ iigile : Ilœc olim ?7ieminisse jurabit. Je ne connais rien de plus désolant que l'inscription : Vous qui passez cette porte, laissez toute rsprrojice. Vous avez si bien fait qu'aux i*éj)étiteurs qui nous ont succédé, vous avez ôté jusqu'à res[)érance5 ce « songe de l'homme ('veillé », dit Aristote.
Et pourtant beaucoup d'entre eux ont « le mérite » qui, selon Montesquieu, « console de tout ». ()u'ils soient même très méritants, on le leur répète^ sur tous les tons. On fait iiiéine, il faut le reconiiaitre, loul ce (\\\\)\\ peut pour améliorer leur situation, mais on le fait mal ou plutôt on ne fait rien de c(; qu'il faudi*ait, en [)renant parfois justement les mesur(\s (ju'ils réclament. Des répétiteiu\s « de carrière » c'est une invention que la dureté des temps les oblige à supporter, à désirer même, niais lien n'esl ])lus regrettable. Nous aurons besoin,
il) F. Ilouillicr. Souvenirti <riin vieil iniivcrsi/fiirc : « L'clat de iiiiiUrfi répélileiir ne peut être, (iiioi (luOn fasse pour l'améliorer un état dénnifif, mais seulement un stage du professorat. Un maître d'études à cheveux blancs, lui donnàt-on quelques centaines de francs de plus de traitement et la permission de découcher, ne sera jamais aux yeux des élèves «|u'un raté, comme on dit, faute de moyens, de travail onde conduite. Tout au contraire, ils estiment le jeune maître dans \c<[\\e\ ils voient un futur professeur. »
im L'ESPRIT DES SCIENCES
(Iniis le nouveau régime, de beaucoup de professeurs et il faut (|ue le corps des répétiteurs, qui est actuellement une inquiétude, devienne au contraire une espérance : le répétitorat est la pépinière du professorat. J'ajouterai qu'il faut compter surtout sur les jeunes; nos vieux professeurs de Tordre des sciences ne sont pas toujours les mieux préparés (ils le sont peut-être moins que les professeurs de lettres) h donner un «enseignement foncièrement philosophique, mais ce n'est nullement une raison de désespérer : la fonction créera l'organe.
Pourvu toutefois qu'on laisse la fonction elle-même s'exerceiet se dévelopi)er. Votre optimisme de théoricien ne se doute* pas de l'opposition irréductible que votre réforme va rencontrei* cliez les rivaux de l'Etat : c'est la pierre d'achoppement. Avouez que vous vous en doutez un peu, mais que vous croyez d'une bonne tactique de ne pas trop insister. Moi qui n'ai pas les mêmes raisons de m'abstenir, je vais hardiment sonder la plaie, après l'avoir consciencieusement radiographée.
Vous remplacez le baccalauréat par des examens de passage et vous avez raison : cela va tout seul, tant qu'il ne s'agit que des établissements universitaires; mais croyez-vous que les établissements congréganistes ouvriront leurs portes à vos juges et qu'ils ne crieront pas à la persécution ? Vous dites que vous ne changez rien d'essentiel et que vous vous contentez de contrôler quatre fois, au lieu de deux, les études secondaires ; vous pourriez même ajouter que. pour le baccalauréat moderne, les professeurs des Lycées font déjà partie des jurys et ne suscitent pas plus de réclamations que les professeurs des Facultés. N'importe : vous changez du tout au tout l'esprit des examens ; et ceux qui n'aiment pas le plein jour vont pousser des cris d'orfraie. Ecoutez déjà un de leurs interprètes sur un projet qui a quelques points de communs avec le vôtre : « Le certificat, dans les écoles de l'Etat, sera
délivré par les professeurs de FEtat. C'est-à-dire que cela se passera en famille, de professeurs à disciples bien-aimés. Tandis que dans les écoles libres, les professeurs seront exclus de cette sanction légitime des t^tudes qu'ils auront dirigées. C'est une façon hypocrite de détruire la liberté de renseignement'. » Eh bien, vous avez eu raison de ne pas mêler la question politique à la question pédagogique, d'écrire un livre et non un pamphlet, en philosophe et non en sectaire, mais la politique ne sort par une porte que pour rentrer par une fenêtre. Le même orateur ne conteste pas les deux droits de l'Etat, collation des grades, confection des programmes ni même le droit de surveillance : il est vrai qu'il déclare que c'est par pure « condescendance » mais enfin nous voila d'accord sur un point essentiel. On pourrait s'entendre : l'Etat en s'associant à une réforme tout universitaire et pédagogique ne se |)ropose pas d'abroger, par un moyen détourné, une loi que je considère pour ma part comme pernicieuse et désastreuse mais que j'attaquerais de front, visière levée et non pas sournoisement et hypocritement.
Je dirais aux congréganistes : « Messieurs, vous défendez le baccalauréat, non par conviction, vous l'avouez quelquefois, r]iais par crainte de pis. Vous êtes professeurs et je fais af)pel h votre probité professionnelle. Vous savez bien que la devise de ceux qui font les programmes du baccalauréat semble être depuis longtemps : passez-moi la l'hubarbe, je vou.s passerai le séné. M. Brunetière vous a raconté comment les programmes s'enflent et se gonflent : il avoue avec beaucoup d'esprit qu'il demanderait lui-même une plus grande place à riiisl(jire de h\ litti'i'atui'c, à l'évolution (U\s genres, à ses études favorites, et que, pour obtenir gain 'de cause, il
{\)Di8cout'8 (le M. V. de Cassagnac au Conseil général du Ger9, août 1899.
consentirait, lui, le syndic delà faillite des sciences, à ajouter tant qu'on voudrait de physique et de chimie M C'est dans la nature humaine. Vous savez bien que Gournot a dit depuis longtem{)s que le baccalauréat est une gangrène, un abcès qui ronge ; que Bersot, se souvenant de Rabelais, le comparait aux procès d autrefois; c'est d'abord un sac infime, })uis, par le gain des gens de justice, il pousse une tête, une queue, des grifîes, des pattes, spectacle très réjouissant ! Enfin il devient un animal parfait î C'est à cette bête apocalyptique que nous faisons la chasse. Nous ne songeons pas à vous molester et à vous persécuter. Présentement, nous n'avons en vue ni la politique, ni la religion et nous ne nous préoccupons que des bonnes études qui doivent être et qui sont, sans aucun doute, votre principal souci. D'un bon cours d'études secondaires nous ne pouvons en conscience répondre et certifier la valeur par nos attestations, si nous ne les avons contrôlées par quatre examens de passage : l'expérience nous le prouve; mais remarquez que vos élèves étaient soumis jusqu'ici à deux séries d'épreuves devant nos professeurs. Y a-t-il usurpation et tyrannie à faire en quatre fois, et bien, ce qu'on faisait antérieurement en deux fois, mais mal ? Nos examinateurs auront la même conscience et la même scrupuleuse justice. Pourquoi leur probité reconnue et leur stricte impartialité vous deviendraient-elles tout à coup suspectes ? N'auront-ils pas la même mission et ne recevront-ils pas le même mot d'ordre? Songez que cette réforme est si urgente et si nécessaire qu'il y va du salut des études secondaires et que, pour un but si relevé, on peut bien s'imposer, vous et nous, quelque gêne. »
Vous voyez que le jésuite persécuteur qui chevauchait le
(1) Brunetière. Éducation et instruction, p. 14.
INSURMOÎ^TABLES DIFFICULTÉS 169
nez (lu père Malebranche n'a pas troublé ma raison. Je fais abstraction de mes oi)inion8 politiques et. comme votre Descartes, je divise les difficultés j)our les mieux résoudre. Qu'il y ait un duel ou une guerre entre l'Université et les Congrégations, cela n'est pas douteux, mais je n'oublie pas un instant que la guerre même a ses lois et je me soumets A tous les articles de la convention de Genève et du Congrès de la paix.
11 ne faut pas toutefois, dans une réforme de cette nature, oublier les difficultés et les obstacles que fera suioir la concurrence de l'enseignement libre. Et je remarque un singulier changement dans l'attitude de quelques universitaires. Nous sommes, vous et moi, d'une époque où un professeur de l'Univei'sité se serait fait broyer et laissé écorcher vif, plutôt que ■de consentir à porter à nos adversaires l'appui de son nom ou <le son talent. Que les temps sont changés ! C'est par les nôtres que nos adversaires prospèrent et font bonne figure. N'avez-vous pas vu à Lyon un maître de conférences de l'Ecole normale supérieure ouvrir solennellement, entouré d 'évoques et d'archevêques, les cours de l'Université catholique et ne savez- vous pas que, dans la même séance, un orateur sacré prêchait une nouvelle croisade eoiili-e les « Sarrazins » ? Les Sarrasins, c'est nous ! Je ne pai'lerais pas de ces choses si elles ne remontaient déjà à plusieurs années et si 4'orateur universitaire n'était mort. Je me suis brouillé avec un vieil ami de trente ans parce qu'en prenant sa retraite de profesjeur de l'Etat, il prenait du service chez les rivaux de l'Etat. « Parbleu, disais-je h son nouveau doyen, vous ne connaissez pas de place imprenable pourvu (|ue vous puissiez, non pas inlrorhiire par \i\ brèche, mais seulement approclier des murs, iiii iiiidet chargé d'or! — Détrompez-vous, nm répondit-il en riani, il sufïit souvent d'un simple pourboire ! »
170 L'ESPIUT DES SCIENCES
Est-ce que dorénavant vous cueillerez le bois vert dont vous serez battus ? Ce sont là des exceptions, je le sais, mais elles deviennent de plus en plus nombreuses et c'est ce qui m'effraye : moi qui ne suis plus rien, qu'un contemplateur inutile, je puis encore jeter le cri d'alarme. Réduits à leurs propres forces et obligés par les programmes nouveaux d'enseignement de manier, pour se défendre, les armes modernes, nos adversaires seraient bien moins redoutables. Et vraiment s'ils enseignaient les sciences en esprit et en vérité, pour la première fois on verrait la concurrence, âme du commerce, produire quelques bons effets en matière d'éducation.
Attendez-vous d'ailleurs à une levée de boucliers contre vos humanités scientifiques. Avez-vous lu l'ouvrage du Père Burnichon ? 11 faut toujours consulter les ouvrages de ses adversaires. « Que d'autres appellent la foule, nous tenons l'élite. Qu'on abaisse le niveau des études, nous tiendrons les nôtres à la hauteur des anciens, et le jour où cette invention nouvelle (il parle de l'enseignement -spécial) ira rejoindre dans les annales de la pédagogie tant d'essais avortés qui ont déjà perdu les générations précédentes, c'est à nous que restera la palme de l'éloquence, de la poésie et, ce qui vaut mieux, la palme de l'expérience et du sens commun \ » ^"ous voyez bien qu'on ne vous laissera que les palmes du martyre et les palmes académiques. Que les jésuites continuent donc à n'enseigner que du grec et du latin, comme ils nous en menacent et, croyez-moi, ce sera une redoutable concurrence annihilée. Mais ils n'auront garde. Ils se vantent très haut d'une maladresse qu'ils ne commettront jamais. Je serais trop heureux de les voir en retard « d'une année, d'une armée et d'une idée » !
(1) Le P. J. Burnichon. L'État et ses rivaux. Citation extraite des «(ouvres pastorales de Ms"" Besson ».
Un thème tout différent est développé, avec non moins d'iinbileté, par le même père jésuite. Il ne faut pas vous dissimuler que quelque soit le SN'stème d'enseignement adopté, ils feront prime, ils triompheront en paroles et se déclareront également supérieurs dans tous les genres. Ils disent donc que cet enseignement scientifique qu'ils affectaient, il y a (juelques années, de vous laisser par grâce, de vous abandonner par pitié et de vous jeter comme une aumône, ce sont eux-mêmes qui Font .inventé et mis en crédit. L'initiateur ce serait le « bienheureux La Salle ». Los promoteuis seraient les frères des Ecoles chrétiennes, qui se fâchent maintenant (juand on contiiuie à les appeler ignorantins. De renseignement scientifique ils sont les fermes appuis ; ils s'en prévalent, le revendiquent ; ils en ont le secret, le monopole, les traditions. Duruy, quand il fonda cet enseignement scientifique embryonnaire qu'il nomma l'enseignement spécial ne fit que les copier et les plagier. Et ne voyez-vous pas qu'on trouvera de bonne guerre (r;is>iiiiil,'r l'enseignement scientifique à renseignement spécial de Duruy? C'est un coup droit qu'il faut prévoir et parer.
Mais les sciences qu'enseignent les bons frères, non sans utilité et sans succès, ressemblent aux cours scientifiques que nous instituons justement comme le chien, animal aboyant, ressemble au Chien, consfellation céleste. La comparaison est de Spinoza bien i\uv M. liruuctière l'attribue à Pascal. Dans la science il y a Iv. c(v\iv cl Ic-corce ; ils ne gardent (\uv l'écorce. Les noms des sciences î»[)partiennent à tout K' monde mais Fesprit des sciences, FAme même de la sciencti, voilà ce qui importe. Le l)arème, dites- vous, n'est pas l'arithmétique cl un maïuiel (Farpenteur n'e.sl pas la géométrie. C^est im point cssentirl rt 1res délicat et je serai heureux d'en conférer avec vous.
I).- aujourd'hui, je ncuxvous signaler la niaiiière ingé-
iiieuse dont ils enseignent la philosophie. Oui, les frères enseignent la ])hilo.soi)hic, et i)Ourquoi [)as ? Il faut bien préparer les élèves au ])acealauréat niodei'ne et, puisque le programme comporte de la philosophie, nous commanderons à nos fournisseurs un bon manuel de philosophie. Je Tai sous la main et c'est' un gros volume. Vous avez lu la conférence de M. Aulard et ce qu'il dit du « style télégraphique » et du « langage nègre » de certains petits résumés de littérature qui ont pour but principal et pour fin.de dispenser de lire les textes, parce que la morale de Corneille est « trop profane )) (ce qui s'écrit trop prof.) el que jNIolière, môme « refait et truqué » est la plus dangereuse des lectures. Ici les développements ont, au contraire, beaucoup d'ampleur et ne sont pas moins appropriés à leur destination : dispenser l'élève de penser et de réfléchir, en lui fournissant des formules toutes faites. Larges coups de ciseaux dans les manuels universitaires, sans doute pour assurer ce qu'on croit être l'orthodoxie du baccalauréat ; collection ingénieuse d'artifices, de trucs, de roueries d'examen ; Dieu et le devoir, l'individu de l'Etat mis en face d'accolades qui engendrent des sous-accolades, dans des pages compactes où les idées ont l'air d'avoir leur numéro et d'être marquées au fer rouge, comme des forçats ; la libre réfiexion systématiquement rem{)lacée par l'emmagasinage mnémonique, le bourrage et le gavage des éleveurs; la philosophie (puisqu'on appelle ainsi cette mixture frelatée) cataloguée, numérotée, enregistrée, cinématographiée pour la plus grande gloire de la plus antiphilosophique des préparations. Je frémis à l'idée qu'on pourra traiter les sciences par les mêmes procédés ; je crois pourtant que les sciences résisteront davantage et se défendront mieux, mais je n'en suis pas bien sûr, car il faut toujours prévoir les découvertes imprévues du génie.
Qui Teût dit que toute Thistoire de la philosophie pût tenir en quelques formules algébriques qu'on peut apprendre en quelques heures? C'est vous qui me Favez dévoilé : toute la philosophie (rAristote sur Fongle du petit doigt d'un candidat! Il faut voir cela pour le croire et le jour où vous l'avez vu, vous avez pu dire comme Titus : « Je n'ai pas perdu ma journée ! » Le préparateur avait, du })ropre aveu du candidat, procédé ainsi : soient les lettres de l'alphabet «, ô, c, d ; soient en outre les principaux aspects d'un système philosophique, idéalisme, matérialisme, utilitarisme, etc. ; je désigne par une It.'ttre chacun de ces aspects et j'apprends par cœur le petit développement correspondant. Maintenant, mon cher candidat, n'allez pas commettre de confusion et retenez bien cette formule : «, c, h, k, c'est Platon ; vous réciterez vos quatre développements à la file indienne ; légère pause après chacun d'eux, un peu d'hésitation et l'air de chercher, bégayez môme légèrement, rien ne joue mieux la réflexion et l'émotion. Maintenant nous allons changer la formule et l'adapter à un autre |)hilosoj)lie : tel le mot de la clef d'un cofîre-fort ; quand on le connaît il serait bien fou d'essayer de briser le meuble puisque l'effraction est circonstance aggravante, comme l'escalade.
Mais j'oublie que c'est vous-même qui m'avez révélé ce procédé si simple et si génial, pour en avoir surpris le secret dans les notes d'un candidat. Vous voulez me feuilleter : je mets mon expérience de professeur émérite — dans le sens classique du mot, retraité, non dans son sens vulgaire, très habile et de gr-and mérite — h votre disposition : nous essayer'ons de dégager ensemble l'esprit de l'enseignement niathématifjuc et le vrai caractère des humanités scientifiques.
Je NOUS le dis d'avance : ce ne sont pas les théories qui nous manquent, ce sont \vs hommes pour applicpier les
théories. C'est la pénurie cHionimes et la pléthore de fonctionnaires qui sont nos deux grands malheurs. L'Université est si fortement hiérar-chisée et, passez-moi le mot, fonctionnarisée !
Je ne sais si vous oseriez prendre la responsabilité du petit apologue que voici : il y a quelque dix ans, dans un pays dont je ne dirai ni la longitude ni la latitude, il y avait, pour gouverner rinstruction pubhque, un ministre et trois directeurs ; le ministre régnait ou plutôt était censé régner et ne faisait que passer ; les directeurs administraient et gouvernaient. Or. il arriva que sur les trois ordres d'enseignement deux seulement, le j)rimaire et le supérieur se dévelo})pèrent et })rospérèrent tandis que renseignement secondaire sommeillait et périclitait. Au lieu d'en tirer cette conclusion si simple que l'un avait reçu l'impulsion d'un grand ministre, secondé par un habile directeur, que l'autre avait eu à sa tète des hommes éminents et sachant parfaitement le but qu'ils voulaient atteindre, mais que le troisième n'avait peut-être pas eu le même bonheur, on consulta le destin dans le vol des oiseaux et les entrailles des victimes, fort gravement, car les augures aujourd'hui se regardent sans rire ; on organisa une vaste enquête parlementaire et l'on fit un gros recueil de cette consultation, pour servir de modèle aux réformateurs à venir. 11 y avait pourtant une induction bien simple à faire, et qui n'exigeait pas l'emploi savant des quatre méthodes d'induction de StuartMill.
Si vous êtes prudent gardez-vous de souffler le moindre mot de ce qu'écrit là une plume indiscrète : on vous accuserait sûrement de manquer de discrétion, de casser les vitres, de faire des personnaUtés. Comme si les personnalités n'étaient pas, dans une réforme, tout ou presque tout. « Attaquer Chapelain, ah ! c'est un si bon homme ! » Et songez qu'il aura beaucoup de défenseurs, car il dispose de la hste des pensions.
KNSURMO>'rABLES DIFFICULTÉS 175
c'est-à-dire du tableau d'avancement. Vous savez que Chapelain s'inscrivait lui-même en tête de cette liste pour trois mille écus, comme « le premier poète épique de son siècle ! » Et Boileau avait beau dire qu'il respectait l'homme et n'attaquait que le poète : On accusait sa plume de « distiller un venin dangereux », « Ne dites pas de mal de Nicolas, disait Voltaire, cela porte malheur. » Le conseil serait encore plus prudent sous cette forme : Ne dites pas de mal de Chapelain, qui dresse la liste des promotions : vous auriez contre vous et le choix et Fancienneté !
Que les temps sont changés ! Elle est déjà loin de nous, Tépoque où les professeurs de renseignement secondaire dormaient paisiblement leur sommeil dogmatique et eussent regardé comme un sceptique et un sacrilège celui qui eût mis en doute la perfection du système traditionnel d'enseignement, idéal non pas rêvé, mais réalisé. Et voici Fesprit critique éveillé et surexcité; d'incessantes controverses, aigres parfois, véhémentes toujours, font de la transition entre les études anciennes, fortes des droits acquis, et les études nouvelles qui se réclament des droits encore plus anciens de la raison, une époque de troubles et d'anarchie. Qu'on n'enseigne plus^ dans nos Lycées, en robe et en toque ce n'est qu'un changement de costume et de décor, mais ce simple changement symbolise une évolution profonde des esprits. Qu'il ne s'agisse que de transmettre consciencieusement la science reçue avec les méthodes acceptées et consacrées, non seulement on commence à en douter, mais chacun apporte son plan de réformes : les uns veulent tout bouleverser et les autres « approuvent l'escalier tourné d'autre façon ». Pour chaque système, le système voisin est une utopie. Agitation stérile, disent les esprits chagrins; excitation salutaire, vie intense et impérieux besoin du mieux, disent les plus clairvoyants.
Je pressens donc une triple opposition : celle des universi-
LA BASE : LES MATHÉMATIQUES i77
taires au nom des traditions ; celle des congrégations au nom des intérêts et par peur de Tinconnu ; celle de Tesprit public au nom de Tignorance qui préfère mille fois la rdlitine à des innovations qui forcent à réfléchir et à se remuer.
On feindra de craindre qu'avec le système d'études scientiques, les vieilles études littéraires ne soient sacrifiées ou du moins rejetées au second plan. Que Ton jette seulement les yeux sur Thoraire des classes du futur Lycée et qu'on se rappelle que le nombre d'heures attribuées à chaque enseignement représente exactement le coefficient dont chaque professeur disposera dans les divers examens de passage, on s'apercevra aisément que les études littéraires et esthétiques sont représentées en première année, par exemple, par le coefficient 17 et les études proprement scientifiques par le coefficient 10, ce qui prouve mathématiquement qu'on ne songe pas à porter atteinte à la culture littéraire. L'Université, au surplus, n'a jamais fait acte d'hostilité contre les sciences.
Du côté des congrégations la résistance sera plus vive et, je le crains bien, intransigeante et irréductible. L'ancien enseignement est proprement leur œuvre et leur création, elles se doivent à elles-mêmes de le défendre désespérément. Et 1(.' seul fait d'introduire les sciences au sanctuaire et de les mef tre sur l'autel, non pour les immoler mais pour les adorer, [)araîtra un attentat et un sacrilège. En outre, ces examens de passage qui, année par année, contrôlent les études, feront reflet d'une main mise de TÉtat sur ses rivaux, d'une suzeraineté de l'Université sur ses concurrents. Et j'aurai beau me d(''fendre de toute intention ])lus ou moins hypocrite et liostile : l'esprit de parti et le souci l)ien ou mal entendu de l'intérêt par'ticulier l'emportera.
.b' parlais de ces projets avec un homme [)oIiti(|ue. « Allons donc! me dit-il, n'y a qu'un remède efficace ù la situation UERinANU. — Les études. 12
ns L'ESPRIT DES SCIENCES
dont nous souffrons et qui nous prépare deux Frances ennemies et prêtes t\ se batti'e, c'est Tabrog'ation de la loi Falloux et le retour pur et simple au monopole uni \ersi taire. Du moment que vous ne réclamez pas uniquement cette mesm'e, je ne m'enquiers pas de aos raisons, je ne suis pas av^c aous : votre projet est bAtard. » Il oubliait de me dire qu'il aAaît placé très prudemment son fils au Lycée et sa fille au Sacré- Cœur pour être prêt à toute échéance. Et voilà Tesprit public ! Il fait d'un problème sociologique et pédagogique une question politique et le résout avec ses passions et ses intérêts. Le nom môme de science est populaire, la science ne Fest pas et ne peut Tetre. Qui n'est point partisan d'un enseignement immédiatement utifitaire et strictement professionnel s'expose à n'être pas compris et à prêcher dans le vide. C'est un utopiste î
Si ces oppositions multiples peuvent causer des retardements, elles ne sont pas des empêchements et des obstacles insurmontables, car la raison finit toujours par a^'oir raison. Bien plus redoutables, seules vraiment irréfutables seraient les objections tirées du plan lui-même, si l'on pouvait prouver qu'il porte, comme disait Platon, l'ennemi en lui-même, c'est-à-dire la contradiction et l'impossibilité. J'ai prouvé ailleurs que maintes objections n'ont pas d'autre origine qu'une vicieuse méthode d'enseigner. — Première rectification par la loi des équivalents didactiques : que dans chaque science une théorie type soit le symlx)le, le substitut, la fonction vicariante d'autres théories, et il en résulte immédiatement une simplification philosophique qui fait de la science intégrale presque le -contraire de la science encyclopédique. — Deuxième rectification parla loi de perspective historique ou mnémonique : chaque série de vérités scientifiques est rattachée à son initiateur et la science, devenue un fragment d'humanité, perd ce caractère
crexcessive abstraction qui la rend rebutante. De môme qu'en remontant jusqu'aux soui'ces de la Seine, le voyageur se repose en un lieu délicieux où la ville de Paris, imitant une gracieuse coutume de Tantiquité, a érigé dans une grotte la statue de la nymphe de la Seine, de même en remontant une série de découvertes, on trouve toujours la source féconde, Tesprit inventeur et révélateur d'où jaillit Teau limpide et fi*aiche ; qu'on y fasse une pieuse station et qu'on honore la divinité du heu. — Troisième rectification par la loi de cloisonnement des sciences : comme k\s fi'uits cloisonnés, les compartiments des sciences ont des parois communes et perméables, et toutes s'ouvrent sur le môme cœur; il faut \ (jir dans la science un « tout naturel » et dans les sciences, des organes vivants dont les rai)j)orts expliquent la fonction ; il ne faut pas les isoler artificiellement, les découper bi'utalement, disait Platon « comme un mauvais écuver tranchant » (jui ne sait pas trouver les articulations cl remplace l'adresse par la force du poignet \
Mais ces indications seraient, au moment où nous sommes maintenant arri\és, trop générales. Il faut examiner en détail et par le menu, non pas tous les étages de notre édifice, ce qui serait un travail infini et inutile, mais la base et le faîte, l'enseignement des mathématiques et l'enseignement de la morale. Et nous rencontivi'ons tout d'abord la plus grave ol)jection qu'on |)uisse faireà tout le système et la plus redoutable difïiculté : n'y a-t-il i)as contradiction et im[)ossibilité ù commcncci- les (Hudes secondaires par les mathématiciues, iinpossibilil»', puiscpie la psychologie nous apprcMid <|ue les abstractions ne conviemuMit point aux enfants et guère aux adolescents; contradiction, puisciue la vraie méthode nous
(1) Voy. L'enseignement intégral liv. III, ch. m.
enjoint crallcr du connu à Finconnu, du facile au difficile, que de tout temps abstrait fut synonyme d'abstrus, d'ardu, presque d'occulte et qu'enfin, placer au seuil des études secondaires, les mathématiques, c'est y mettre en faction un sphinx redoutable qui semble en défendre l'abord et en interdire l'entrée ? Nier ou paUier ces difficultés, ce serait peine perdue : mieux vaudrait encore les reconnaître, les exagérer môme et s'avouei* battu que de les éluder par des faux-fuyants qui ne tromperaient personne, ni le lecteur, ni l'auteur.
Qu'on veuille bien se rappeler que l'élève qui aborde les études secondaires n'est ni tout à fait un enfant, ni tout à fait un ignorant. Il a douze et peut-être quatorze ans ; il a fait de solides études primaires, complétées s'il est nécessaire, par une année préparatoire d'enseignement primaire supérieur. Des sciences, il possède déjà la partie empirique et pratique et sur bien des points, il ne lui manque que la théorie. Les sciences naturelles, qui conviennent mieux aux enfants que les sciences abstraites et qui développent la faculté d'observation, lui fournissent d'utiles matériaux pour les abstractions futures. Et ce n'est point par choix, c'est par nécessité de méthode que nous lui imposerons désormais les mathématiques où, disait Euler, il n'y a pas de « routes royales » et qui offriront des difficultés toutes nouvelles à ses efforts. Qu'y faire ? Les meilleurs esprits soutiennent qu'il y a dans l'enseignement secondaire deux études essentielles, les langues, les sciences; nous avons interverti les termes et montré qu'il n'y a rien de subversif ni de révolutionnaire à écrire désormais : les sciences.
Les langues. Or il nV a pas d'études scientifiques sans une initiation mathématique. C'est, pour ainsi dire, le rez-dechaussée de la maison. Vous dédaignez le rez-de-chaussée [)arce qu'on le réserve ordinairement aux magasins et aux boutiques. Ayez donc un somptueux hôtel et prenez modèle, par surcroît de précautions, sur ce riche Romain qui s'était avisé, pour être savant sans rien apprendre, de Fingénieux expédient que voici : il avait assigné à d'intelligents esclaves chacun sa tâche, à l'un les lettres, à l'autre les sciences, celui-ci savait Homère par cœur, et l'autre Hésiode, l'un possédait à fond l'astronomie, l'autre la médecine, et notre homme (''tait fortement persuadé qu'il possédait toute la science que l'on possédait dans sa maison.
Oui serait totalement dépourvu de cette moyenne aj)titude aux mathématiques qui est requise pour s'assimiler la partie élémentaire de la science, je doute qu'il puisse s'élever bien haut dans les travaux de l'esprit, qu'il faille sans hésiter passer outre et qu'on puisse, en sécurité de conscience, lui conseiller les études secondaires. En l'éliminant, on ne fait tort ni à la science ni à lui-môme. Et si l'on trouve un peu brutale cette déclaration, je souscris à ce jugement, ou du moins je ne songe pas à récriminer. On parle toujours de sélection, mais persoime ne veut subir les conditions de toute sélection, qui sont le choix des meilleurs et Féhmination des non-valeurs. Je pense donc comme Platon et cette autorité prouve qu'il y a longtemps que tous veulent faire partie de l'élite et de l'arislocnilie : « La faute que l'on commet aujouF'd'luii, disait-il, celle (jui a fait tant de tort h la science, vient de ce qu'on n'a pas assez d'égards à sa dignité : elle n'est point faite pour des esprits faux cl bâtards' ». On déshonore aujourd'hui rcnsei-
(I) Plfiton. IW'jiithlif/i/p, liv. VII.
piement secondaire en Touvrant trop largement à la cohue (les mauvais élèves. La sélection opérée par les mathématiques ne sera pas un fléau mais un bienfait : il y a cpiekpie cruauté apparente à dire que la science reconnaîtra les siens, mais il ne faut pas hésiter. Les temps sont passés où tel professeur de rhétorique croyait de bon ton de se vanter de savoir- {\ peine les quatre opérations de Tarithmétique. Il faut prendre pour règle l'opinion de Leibniz : « Sans les mathématiques on ne pénètre point dans le fond de la philosophie ; sans la philosophie on ne pénètre point au fond des mathématiques ; sans les deux, on ne pénètre au fond de rien. »
Qu'on se rassure toutefois : il ne peut être question, puisqu'il s'agit d'enseignement secondaire, de mathématiques transcendantes. Quand on rencontre des hommes instruits, distingués, éminents même, dans leur spécialité, qui assurent avec quelque nuance d'affectation, et comme si cet aveu relevait leur mérite propre, qu'ils ont toujours eu pour les mathématiques une aversion profonde et une inaptitude radicale, on a toujours le droit de se demander s'ils sont absolument sincères, si la faute n'est pas aux méthodes d'enseignement plutôt qu'à leur nature d'esprit. Rien de plus sensé que cette déclaration d'Arago : « On est très effrayé dans le monde, quand on n'a jamais étudié ni la géométrie ni l'algèbre, de ces grands mots, on s'en fait un monstre ; mais cette étude est beaucoup plus facile que celle de la grammaire; les règles de la grammaire sont cent fois plus difficiles à saisir et à retenir \ »
Un admirable livre a paru récemment sur l'enseignement des mathématiques auquel je ferai de nombreux emprunts^. L'auteur, aussi éminent mathématicien qu'habile professeur, se pose d'abord ce grave problème initial et aboutit à la double
(1) Arago. Discours de 1837. V. ch. i.
(2) C.-xV. Laisant. Les mathématiques, philosophie, enseiçjnement^ 4898.
conclusion suivante : dans le milieu actuel, des notions mathématiques sont nécessaires à tous, nécessaires au point de vue pratique, cela va sans dire, mais surtout nécessaires au point de vue de Fétude de toute science, parce qu'une science n'est science, comme disait Kant, qu'autant qu'elle ressemble aux mathématiques ; chaque intelligence moyenne est apte à acquérir ces notions, restreintes à de certaines hmites, et, comme dit Pascal, entre ospi'its éi^aiix cl toutes choses pareilles, celui ({iii a de la j^éoiiK'ti'ie l'emporte et acquiert une vigueur toute nou\elle. « Se demander, dit M. Laisant, si un enfant a des dispositions pour la mathématique équivaut à se. demander s'il en a pour la lecture et récriture. Quelques-uns restent totalement illettrés par faiblesse d'esprit ; quelques-uns peuvent aussi se refuser à rece- \ oir aucune notion mathématique. C'est une infirmité indivi- (Uielle, mais qui ne |)orte aucune atteinte à la pro[)Osition générale. Si Ton faisait cette question : lout ciitaiil ol-il apb' à devenir un nialli('inaticien? ou senlcincnl : peut-il apprendre la série générale des branches de la matliématique composant l'enseignement complet? la réponse serait toute contraire. » Telle est la réponse de l'expérience : elle confirme la solution de l'observation vulgaire et du bon sens. Il ne s'agit j)as de faire des mathématiciens : pour s'élever très haut dans l'étude des mathématiques, pour continuer simplement cette étude après ses chisses terminées et en dehors des nécessités professionnelles, il faut assurément des aptitudes spéciales que tous u'onl pa-, I).' Im.ii> esprits (h'ploriMit mf>me qu'en France un li'oj) gi'and nombre d'é'lèvcs, sur ([uchpie petit succès de colhîge, un modeste prix d'aritlimétique ou de géométrie, soient lancé.s inconsidérément vers des écoles où les h.autes mathématiques sont en.seignées, et dirigés Ncrs (h^s ('tuch's poui' lesfjuelies ils ne sont point faits. J'ai vu des pages de Maini; de
Birari toutes 1)1{isoiuk''CS cralgùbre ; mais, pour a\()ir poussé assez loin Fétudc des matriématiques, il ne se faisait pas d'illusion et reconnaissait qu'il « n'avait pas une tête à ^ ». Il n'aurait donc pas réussi à devenir, comme il dit encore, « un algébrier de profession ». C'est un examen de conscience que tous doivent faire, mais l'étude élémentaire des mathématiques n'exige aucunement qu'on ait « une tête à a: » et il faut se rallier à la conclusion dernière de M. Laisant : « de l'aptitude naturelle, aucun compte à tenir s'il s'agit des éléments ; le plus grand compte, au contraire, s'il est question de pousser plus haut et surtout d'affronter les concours dilïiciles ».
Malebranche, dont le nom est synonyme, non de positivisme mais d'idéahsme, réunit avec une force singulière les raisons qui obligent tout éducateur, soucieux de la logique, à commencer l'étude des sciences par les mathématiques. On sait son dédain pour toute éducation qui vise « à la fausse érudition et à l'esprit de polymathie », qui attache l'idée de savant « à des connaissances vaines et infructueuses au lieu de ne s'attacher qu'aux sciences solides et nécessaires », ce qui persuade à bien des gens qu'étant « plus savants dans l'origine des mots ils sont savants dans la nature des choses ». Il s'écrie tristement : « Pauvres enfants ! on vous élève comme des citoyens de l'ancienne Rome ; vous en avez le langage et les mœurs. On ne pense point à faire des hommes raisonnables ! » Il déplorait le temps perdu à l'étude de la grammaire et des futilités d'une philosophie surannée, ou, comme il dit, aux a préceptes du fameux Despautère » et aux « termes mystérieux et inintelligibles d'Aristote, le discoureur ». Il soutenait que les « sciences de mémoire confondent l'esprit, troublent les idées claires et fournissent sur tous sujets mille vraisemblances dont on se paye, pour ne pas distinguer
entre voir et voir^ ». Le Platon français, comme le Platon grec, était séduit par Téternel et Fimmuable qu'offre à Fespèce Fétude des mathématiques. Les autres sciences, sous ce rapport, leur sont inférieures. On connaît ce mot de Cl. Berr nard, à qui F un de ses disciples offrait une savante monographie de je ne sais quel animal : « Voilà qui va bien et ce travail vous fait le plus grand honneur! mais je vous prie, qu'en resterait-il, si par hasard Fanimal que vous jnc/ ('tudié n'existait pas ? )>
La première raison qui doit nous décider, selon ^lalebranche, à revenir aux idées des anciens et à commencer Féducation scientifique par les mathématiques, c'est que nous avons en nous, comme des semences de vérités, « les idées de nombre et d'étendue, desquelles l'existence est incontestable et la natuie immuable, qui nous fourniraient éternellement de quoi penser si nous en vouhons connaître l(>ii> les rapports ». Elles sont, en dépit de leur caractère d'abstraction qui donne le change et les fait croire obscures, « les plus claiin s c\ I(\s plus évidentes de toutes ». Et pour éviter l'erreur et conserver l'évidence dans ses raisonnements, il est essentiel de prendre d'abord et longtemps pour objet de sa pensée et matière de ses raisonnements ces idées simples « et non les idées confuses ou composées de physique, de morale, de mécanique, de chimie et de toutes les autres sciences ». On ne réfutera jamais cet argument fondamental.
Outre leui- n.tfiiic. il faut considérer leiii' Ncitu éducative, les >(''\ ('■!■( •-, li;i|)il ikIiv^^ (rc-;|ti'it qu'elles noiisiloiiiiciil , (]es idées sont, en vi\\'\. « les plus distinctes cl h's [)his exactes de toutes, princi|)ah'ment celles des nombres ». La distinction et Fexaclitudf piissent des idées à Fespril (|ni les loi-ine : il
(1) Malebranche. /><? In recherche de la vérité, il,0: — Traité de morale, X. 13.
devient désormais incapable de se contenter d'idées confuses et de raisonnements par à peu près. « De sorte que Thabitude qu'on prend dans Farithmétique et dans la géométrie de ne se f)oint contenter qu'on ne connaisse précisément les rapports des choses, donne à l'esprit une certaine exactitude que n'ont point ceux qui se contentent des vraisemblances dont les autres sciences sont remplies. » Il faut l)ien quelquefois se contenter des vraisemblances, mais qu'on veuille bien remarquer la force du mot : il signifie ce qui ressemble au vrai et cette approximation de la vérité, on n'en peut juger que si l'on s'est d'abord pénétré .de la règle et de la norme du vrai dans les raisonnements. 11 faut accoutumer son esprit à se repaître de vérités. A notre époque où les études de logique sont si négligées, la logique immanente que recèlent les mathématiques est encore plus précieuse que tous les théorèmes qu'elles enseignent : ces théorèmes, on les retiendra ou on les oubliera, mais la g3'mnastique intellectuelle qu'il a fallu s'imposer, pour les comprendre et les enchaîner, aura j)0ur toujours redressé, fortifié et assoupli l'esprit.
Ce n'est pas tout : les nombres, a-t-on dit, gouvernent le monde ; en d'autres termes, il y a de l'arithmétique et de la géométrie partout et jusque dans la morale, qui est une science de rapports ou de relations. C'est une troisième et, selon Malebranche, « la principale raison ». Ces idées sont en effet (( les règles immuables et les mesures communes de toutes les autres choses que nous connaissons et que nous pouvons connaître ». Pas une science qui ne puisse adopter la règle de Platon : nul n'entre ici, s'il ne sait la géométrie. L'art de faire les comparaisons nécessaires pour connaître parfaitement les rapports des nombres et des figures donne à qui le possède « une espèce de science universelle et un moyen très assuré pour découvrir avec évidence et certitude tout ce qui ne passe
point les bornes ordinaires de Tesprit. Mais ceux qui n'ont point cet art ne peuvent découvrir avec certitude les vérités un peu composées ». Les anciens, dit Malebranche, avaient bien compris le rôle des sciences exactes. Ils ne visaient point à faire des jeunes gens des esprits frivoles et sophistiques. « Ap^ paremment ils savaient que l'arithmétique et Talgèbre donnent de rétendue à l'esprit et une certaine pénétration qu'on ne [)eut acquérir par d'autres études et que la géométrie règle si bien l'imagination qu'elle ne se brouille pas facilement : car cette faculté del'ame, si nécessaire pour les sciences, acquiert par l'usage de la géométrie une certaine étendue de justesse qui f)ousse et qui conserve la vue claire de l'esprit jusque dans les difficultés les plus embarrassées. » On cite toujours le mot apocryphe : « L'imagination est la folle du logis », que personne n'a jamais lu dans les œuvres de Malebranche ; il serait temps de lui substituer le mot très authentique : « L'imagination est nécessaire pour les sciences » et la géométrie, loin de l'éteindre, l'exige et lui donne « une certaine étendue de justesse * ».
J'ai relu avec un soin scrupuleux la longue diatribe du |)hilosophe anglais Hamilton contre l'enseignement des mathématiques. 11 soutient, comme on sait, cette thèse pédagogique (jue les sciences exactes n'ont aucune valeur comn>e
(1) Cf. Platon. La République^ liv. VI : L'arithmétique et la géométrie « oblif^^ent Tàme à se servir de rentendement pour connaître la vérité ». — Elles développent l'esprit de combinaison « et ceux (\\\'\ se sont exercés et rompus au calcul en retirent cet avantage d'acquérir plus de facilité et de pénétration » — ces sciences « coûtent beaucoup d'efforts à apprendre et à approfondir » et « il faut y appli(juer de bonne heure ceux qui sont nés avec un naturel excellent » — elles sont éminemment uliles « aux opérations de la guerre », — elles donnent à l'esprit « de la facilité pour les autres sciences, aussi voyons-nous qu'il y a à cet égard une diirérence du tout au tout entre celui qui est versé dans la géométrie et celui qui ne Test pas » ; — elles ont la vertu « d'élever l'àme » en la détournant des objeU vr!tible« pour la forcer a contempler « non c(> qui naît métis ce (|ui
est n.
discipline de Fesprit. qu'elles ûiussenl le raisonnement, paralysent la i)ensée, éteignent l'imagination. Il ne les accueille pas, il les tolère à peine dans son plan d'études. Ce chapitre est un arsenal où tous les adversaires de l'enseignement niamathétique ont coutume de puiser. Il croit avoir prouvé que le seul mérite d'un tel enseignement consiste à corriger rhal)itude de la « distraction d'es[)rit » et à donner l'habitude contraire de « l'attention continue ». La concession ne serait pas de médiocre importance ; mais il se hâte d'ajouter que d'autres études et d'autres spéculations « plus dignes de l'homme » offrent les mômes avantages. Remarquons en passant que les sciences physiques ne sont pas traitées beaucoup plus favorablement : Hamilton leur reproche de compromet ti'e la croyance au libre arbitre et de ruiner la foi au merveilleux, « au merveilleux qui est, dit Aristote, la première cause de toute la philosophie ». A quoi Stuart Mill répondait : « Je m'étonne de la stérilité d'imagination d'un homme qui ne peut rien voir d'admirable dans l'Univers matériel, depuis que Newton, en un jour de malheur, a effilé un coin du tissu \ » Il est superflu de répondre à Hamilton, à cause ou en déi)it de la véhémence de l'attaque. Outre qu'il invoque des autorités disparates et discutables, il dissimule mal un sophisme Cjui détruit toute son argumentation. Il parle en effet de l'étude exclusive des mathématiques ; et ni Malebranche ni Descartes n'ont jamais soutenu que les mathématiques dussent être étudiées exclusivemeni et pour elles-mêmes. On n'écrira jamais rien de plus décisif contre cette manière de voir que ces lignes de Descartes : « Cette étude nous rend impropres à la philosophie, nous désaccoutume peu à peu de l'usage de notre raison et nous empêche de suivre la route
(I) V. Hamilton. Fraqmenls de philosophie. De Vétude des malhémaliques,. et Stuart Mill. La philosophie de Hamilton, ch. xxvii.
que sa lumière nous trace. » Cela n'empochait pas Descartes de déclarer que toutes ses explications étaient mathématiques et que la méthode des mathématiques était toute sa méthode. Il veut simplement nous prémunir contre Tabus, c'est-à-dire contre Tusage exclusif des mathématiques isolées. Ces sciences ne sont pas leur but à elles-mêmes, mais il faut les traverser pour aller plus loin et s'élever plus haut. De même Malebranchc n'était pas un contempteur de l'astronomie et de la cliimie, quand il disait dans sa langue pittoresque : (( Nous ne sommes pas nés pour vivre attachés à un fourneau ou pendus à une lunette ! » Le mot de l'énigme ou la solution du sophisme est dans cette parole d'un des plus grands mathématiciens : « Je n'ai traversé la métaphysique et les sciences, disait Leibniz, que pour arriver à la morale. »
Ce ne sont pas les arguments d'Hamilton et de son école qui m'inquiètent, c'est la ténacité des préjugés, secondés et renforcés par l'obstination et la paresse d'esprit. Définitions et axiomes, propositions et théorèmes, lemmes et corollaires, il semble que ce soient les anneaux d'une chaîne sans fin, qui enserre l'intelligence captive et ne lui laisse d'autres ressources que de « s'amuser elle-même du bruit de ses chômes », d'autre espérance que de s'en délivrer un jour. Une chame, -c'est trop peu dii*e, une barre de fer rigide et froide. Pourtant, la plus impersonnelle des sciences laisse encore à l'esprit quelque liboi l( (I sijn caractère individuel. Comte remarque ;|ii« ( . (|ii ((Il iioiiiiiic Taptitude mathématique « loin de constituer aucune aptitude spéciale, [)résente toutes les variétés (jue peut offrir en général l'esprit humain dans tous ses autres exercices quelconques, par les différentes combinaisons des vraies facultés élémentaires. C'est ainsi que tel géomètre a surtout brillé par la sagacité de ses inventions, tel autre
par la force et retendue de ses combinaisons, un troisième par le génie du langage manifesté dans l'heureux choix de ses notions et dans la perfection de son style algébrique * ». Il y a donc bien des places dans le royaumes des mathémati(]ues. On comprend doiKi qu'un poète comme Wordsworth, qui les avait maudites dans sa jemiesse, pour y avoir été trop tôt et tix>p complètement asservi, se plaise à leur étude dans son âge mûr, leur fasse amende honorable et célèbre « ce monde indépendant créé par la pure pensée ».
Sur cette prétendue rigidité et monotonie de renscigiicmeiil mathématique, un exemple sera plus clair que toutes les dissertations. Nous avons dans notre littérature un homme dont Lamartine disait : « On nous pilerait tous dans un mortier que nous ne fournirions pas la quantité de poésie qu'il y a dans cette homme ! » C'est Edgar Quinet. Or les mathématiques fui'ent la grande passion de ses années de Lycée. Il aimait, dit-il, « comme un pythagoricien, la pureté incorru[)tible de la géométrie ». La langue de l'algèbre « mystérieuse et lumineuse » le remplissait d'enthousiasme. C'est « le plus fier des idiomes humains », car elle ne consent à exprimer que les \ ('rites générales, universelles. Il eut deux maîtres, doués, si l'on peut parler ainsi, de tempéraments mathématiques diamétralement opposés, tous les deux éminents.
Avant d'aborder les mathématiques, il a^ait un préjugé contre elles qui lui était commun, dit-il, avec la plupai't des hommes, et, à force d'entendre répéter qu'elles tarissent l'imagination, il avait fini par le croire et en fit naïvement l'aveu à son premier maître. Cet aveu le fit bondii" : le professeur lui démontra que les matliématiques ont leur imagination « ample et même démesurée », que peur résoudre telle
(1) Comte. Cours de philosophie positive, 45* leçon.
(2) Y. E. luQ^oui^. La jeunesse de Wordsworth, p. 414.
question qu'il lui cita « il fallait une imagination aussi s[)ortanée que pour composer une ode de Pindare ». Quiiiet se laissa si bien persuader par ce maître enthousiaste, qui avait en lui « de Fenfant et du Kepler », qui était « toujours sur le trépied », toujours consumé de la flamme intérieure, secoué (( par cette ménade mathématique qui Tinspirait au point de la faire bredouiller en parlant » qu'il n'hésite pas à déclarer que. grâce à la j)assi()n qu'il en reçut, « ce fut la sfuilc ('hide dans laquelle il ait profité sous un maître». Ce mathématicien qui ressemblait à un personnage des contes d'Hoffmann s'appelait M. Chachuat.
Il eut un autre maître qui formait avec le premiei' la plus \ iolenie antithèse et ne laissa pas d 'enflammer encore cette passion. Voici comment il le dépeint : « Msage austère, buste de j)hilosophe grec, le front large et sillonné, tout chez lui marquait la règle, la correction, la méthode rigoureuse. M. Clerc était un (]i's meilleurs professeurs et (hsplus savants hommes de Fronce ; il ('lait de l'école (\{^^ f.ai)la('e et des Lagrange. Je restai deux ans sous sa sé\ èi*e discipline. Il ne s'agissait plus de la partie légendaire de la science. C'était le nerf des choses, sans nulle complaisance pour la fantaisie de qui que ce fût. Malheur à celui qui restait attardé en chemin ! Celui-là perdait le fil du labyrinthe et ne le retrouvait plus. Je ne le perdis pas car j'ose dire que je sentais la sublimité, la poésie inexprimable des mathématiques*. » Il y a donc dans renseignement môme des mathématiques une part considérable de « c(i(fTi<iciil personnc^l ». On peut les faire aimer et comprendiv H» hien des manières; elles peuvent éveiller l'enthousiasme ( Ik z un poète naissant, à Theure même où rinstinct poétique et la jeunesse semblent le détourner de
(Ij Edgar Quinet, Uisloire de mes idées, VII.
192 l/ESPRIT DES SCIENCES
leur aridik!* ; et quand inomc on soiitiondrait que Quinet e^st un peu ébloui par le mirage des souvenirs, on doit tenir grand compte de son aveu : c'est la seule étude dans laquelle il ait profité sous un maître.
Mais il faut convenir aussi qu'il fut un élève favorisé ; ceux qui déclarent n'avoir jamais pris le moindre goût aux mathématiques n'ont peut-être pas eu le bonheur d'étudier sous de [)areils maîtres. Un mathématicien éminent, Coriolis. déclarait que l'enseignement des mathématiques est encore en France le plus lourd, le plus pédant, le plus fatigant pour les élèves et pour les maîtres qu'il soit j)ossil)le de voir et [)résente le plus étrange exemple de routine qu'ait offert aucun enseignement dans aucun temps. « Quand on parle comme on le fait souvent, disait-il, de la routine des séminaires dans l'enseignement théologique, on est bien loin de se douter que l'enseignement mathématique est victime d'une routine incomparablement plus lourde et plus barbare \ )>
Toutes les conclusions du beau livre de M. Laisant tiennent en deux mots, une seule idée : « déblayons, débroussaillons ! » Mais comment avons-nous laissé encombrer et embroussailler le champ des études ? Cette question vaut la peine d'être examinée brièvement.
Nous étudions aujourd'hui les mathématiques, non j)oui' elles-mêmes ou leur valeur propre, non pour l'utilité qu'elles ont pour les autres sciences et les services qu'elles leur rendent, mais pour une raison beaucoup plus simple et terre à
(1) V. Gratry. Les Sources, YllI, 3.
terre, les uns pour passer un examen, les autres pour enseigner à le passer. Qu'en résulte-t-il ? quand nous savons démontrer un théorème, nous ne cherchons pas au delà et nous ne demandons guère ce (pie fera notre esprit de cette vérité déN'oilée. Beaucoup de théorèmes, car on ne sait pas ce qu'il plaira à Fexaminateur de demander : Fexaminateur mesure en quelque sorte des longueurs et des largeurs intellectuelles, mais il n'a pas le temps de s'enquérir des profondeurs. 11 faut être prêt sur tout : l'examen ne laisse pas le temps de creuser et de méditer. Aussi nos livres élémentaires s'enflent et grossissent démesurément ; c'est le livre qui répond par l'intermédiaire de la mémoire.
Conséquence bizarre, mais inévitable : qu'un problème ait été posé dix fois, vingt fois à l'examen, qu'il s'agisse du simple baccalauréat ou du concours d'entrée à nos grandes écoles, le voilà en passe de monter en grade et, avec des protections, de devenir théorème, finalement d'ohtcnii* une place d'honneur dans la science. Ses protecteurs niitiiicls sont les professeurs ou plutôt les préparateurs : ils lui font un sort, ils \(i mettent en vedette dans les ouvrages classiques. D'année en année ces ouvrages, revus et augmentés, deviennent plus massifs, [)lus épais, plus lourds. Et voilà kv surmenage, la fièvre des concours et la fièvre cérébrale : on ne se doute guère qu'une bonne méthode eût été ])ar surcroît une bonne hvgiène et eut sauvé des vies humaines. Pléthore de l'enseignement, hyperémie du cerveau, anémie de l'esprit qui se boursoufle, se déforme et se noue. Et ce[)endant, on s'imagine que c'est un enrichissement et un progrès de la science : si l'esprit philosophicpie, ou plus sinipleinenl l'art d'enseigner ne met [)as un terme à ce prétendu progrès, c'en est fait de l'esprit mathématique. Piètre mathématicien que Descartes ! il ajjplicpia l'algèbre à la géométrie; il passe pour un des
liKKTKAM). — Les Ôtudos, 13