‹ Les études ecclésiastiques [microform]: d'après la méthode de MabillonChapitre 45 sur 98 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la critique.

La critique est l'art de discerner la vérité de l'erreur, qui se trouvent si fréquemment confondues dans les documents imprimés ou manuscrits et dans les livres scientifiques et autres. C'est un art fort difficile, qui n'est pas à la portée de tous ; il serait fort dangereux de l'exercer sans réserve et hors de propos. « Tl ne faut pas critiquer seulement pour critiquer, dit Mabillon, ce qui est une bassesse d'esprit et l'effet d'une mauvaise humeur ; mais il faut critiquer pour avancer dans les sciences et pour en aplanir les voies. ^)

Certaines conditions sont exigées à cet effet ; si elles ne sont pas remplies, la critique peut fausser le jugement et conduire à l'erreur.

Ces conditions ne diffèrent point de celles requises pour prononcer un jugement équitable. La critique, en déclarant la vérité ou l'erreur d'un fait ou d'une opinion, remplit, en effet, une fonction analogue à celle d'un juge.

On exige 1^ que la chose à juger soit de la compétence de celui qui juge ; 2° qu'il mette le plus grand soin à s'instruire de ce dont il s'agit ; 3*» qu'il ne pro-

nonce que sur des preuves convaincantes; 4° et qu'il le fasse sans passion et sans idées préconçues. Chacun de ces points demande une explication.

1. La compétence est requise chez le critique; c'est-à-dire qu'il doit se borner aux questions relevant d'une science dans laquelle il est versé. On ne se représente guère un médecin prononçant avec autorité sur un point d'histoire, ni un historien tranchant une question de mathématique ; car chaque science a ses lois, et elles ne valent rien en dehors de son domaine. Chacun doit donc rester sur le terrain intellectuel qu'il connaît et le fouiller avec la méthode qui lui est propre, sans avoir la témérité d'aller employer cette méthode sur un terrain pour lequel elle n'est point faite.

Ce conseil est d'une prudence élémentaire. Et cependant combien peu d'hommes ont la simplicité de le suivre ! Mabillon gémit, en particulier, de voir des grammairiens ou philologues se prononcer avec autorité sur des points qui relèvent de la théologie. « La grammaire, dit-il après Godeau, doit s'arrêter dans ses bornes et n'entrer pas dans le sanctuaire des Ecritures saintes et des auteurs ecclésiastiques, pour y exercer une dictature souveraine, pour y retrancher ou y ajouter ce qu'il lui plaît, et pour donner ses conjectures et quelquefois ses rêveries comme des oracles que tous les autres doivent suivre. C'est ce qui est arrivé à plusieurs hérétiques du siècle passé. »

2. Il ne suffit pas de connaître une science pour s'adjuger le droit de trancher immédiatement toutes les difficultés qui peuvent surgir dans son domaine. Avant de donner un jugement définitif sur une ques

tioïi; il est nécessaire d'en avoir fait, au préalable, une étude approfondie, ne négligeant aucun des aspects sous lequel on la peut envisager et discutant l'opinion de tous les auteurs qui en ont traité. Combien ce sage conseil éviterait d'erreurs, si on avait la patience de 16 mettre en pratique.

3. Après avoir mûrement examiné . les difficultés à résoudre et les diverses solutions proposées, il reste, avant de formuler son avis^ à considérer attentivement et à peser les raisons capables d'incliner le jugement dans un sens ou dans un autre. Si elles permettent de se faire une opinion certaine, il n'y a qu'à l'embrasser tout simplement. Il faudrait, dans le cas contraire, s'en tenir à une conjecture ou probabilité. On ne saurait avoir trop de réserve, quand son avis doit être communiqué au public ; car d'autres le peuvent prendre pour la règle de leur propre jugement. L'émission d'un doute sur un sujet important ne demande pas moins de prudence; il suffit, en effet, pour déterminer certains esprits à se déclarer contre une opinion, qu'un .auteur ait cru pouvoir en douter.

Cette prudence est surtout nécessaire, lorsque les vérités de la foisont en jeu. On ne saurait faire descendre la religion chrétienne au niveau d'une science ou d'un art humain, où chacun peut, à sa guise, chercher et inventer, supprimer et ajouter. Le rôle de l'historien et du théologien se borne à recueillir et à conserver le dépôt de la tradition, tel que le témoignage de l'Eglise nous le livre. L'Église enseignante a seule le droit de prononcer et de décider; nous n'avons, nous, qu'à écouter ses décisions, sans nous ériger en censeurs.

Laissons ici parler notre vénéré maître : « Les voiles sacrés de la foy nous doivent estre en singulière vénération. Il ne s'en faut approcher qu'avec tremblement. Si on y porte la main pour tâcher de tirer un peu le rideau, ce doit estre avec un extrême respect, de peur d'être accablé, comme téméraire, du poids de la majesté et de la gloire du Dieu vivant. Ces hardis aventuriers, irj'uptores, comme les appelle saint Bernard, au lieu de découvrir la vérité, en sont repoussés bien loin et retombent dans les ténèbres de leur esprit et de leur cœur, où ils ne trouvent que l'erreur et le mensonge. Enfin, il n'y a point de chemin plus court pour perdre la foy que de vouloir trop critiquer la foy même. Il semble que saint Hilaire, evesque de Poitiers, ne pouvoit mieux dépeindre ces faux critiques, que lorsqu'il a dit : Dum in verbis pugna est, dum in novitatibus quœstio est, dum de ambiguis occasio esl, dum de acioribus querela est, dum de siudiis certamen est^ dum in consensu difficulfas est, dum alter alieri anathema esse cœpit, prope jam nemo Ckristi esl. In cerlo enim doctrinarum vento vagamur^ et aut dum docemus perturbamus, aut dum docemur erramus^.

« Au contraire, un sage et respectueux critique, qui ne cherche qu'à s'instruire, qui n'a pas moins soin de bien régler son cœur que d'éclairer son esprit, qui ne cherche pas à dire des choses nouvelles, mais à penser et à parler comme nos pères, ce critique modeste tire profit de tout, il s'édifie de tout ; et Dieu prend plaisir à lui communiquer ses lumières. »

Ce respect religieux n'est dû qu'à la révélation et à

1, S. Hilaire, lib, 11^ ad Constantium^ n. 5,

ce qui est de son domaine. Ce serait une profanation que de l'étendre aux faits et aux vérités qui forment l'objet des sciences humaines.

4. Le critique n'a pas d'ennemi plus dangereux que ses passions et ses idées préconçues ; elles peuvent faire nier ou révoquer en doute les choses les plus certaines. L'homme dominé par une passion se jette sur toutes les difficultés qu'il sent lui être favorables . Si le fait qui l'occupe n'en présente aucune d'avouable, il s'arrête à des considérations d'ordre général, qui l'autorisent à douter de tout. « Jesçay bien que ce dérèglement a lieu principalement dans la morale ; mais il ne se rencontre que trop souvent dans les matières de sciences, surtout lorsque par la chaleur de la dispute on est porté à défendre un sentiment où l'on se trouve engagé, ou que la nouveauté d'un système, comme j'ay déjà dit, ingénieusement imaginé^ flatte nôtre amourpropre et nôtre vanité. H y a une infinité d'illusions de cette nature, qui nous jettent dans de mauvais raisonnemens. »

L'usage de l'argument négatif suggère à l'auteur des Eludes monastiques des réflexions pleines de bon sens. Il y a, dit- il, deux sortes d'arguments négatifs : les uns sont purement négatifs ; les autres sont à la fois négatifs et positifs. Deux exemples permettront de saisir leur difterence. Le mot d'extrême-onction ne se trouve dans aucun écrivain antérieur au XII^ siècle ; or, on rencontre ces mots dans la vie de sainte Maure, par Prudence, évéque de Troyes. Il faut conclure qu'ils ont été ajoutés par un copiste. C'est un argument purement négatif. Le suivant est à la fois négatif et positif : nul, avant le Dominicain français Etienne de Bour-

bon (t 1261), n'a soufflé mot delà papesse Jeanne; d'antre part, les auteurs contemporains et tous ceux qui les ont suivis jusqu'à la fin du Xlil^ siècle, donnent au Pape Léon IV pour successeur immédiat Benoit III^ sans laisser entre ces deux pontifes la moindre place à à une papesse quelconque. Qu'en conclure, sinon que la papesse Jeanne est une pure invention ?

Cet argument négatif est surtout utile quand il s'agit de démolir une fable imaginée par un imposteur ; c'est parfois le seul moyen de débarrasser l'histoire de faits supposés et de récits inventés après coup. Mais il ne faut s'en servir qu'avec une grande prudence. Car on ne peut affirmer un silence, et le prendre pour base d'un raisonnement, sans avoir acquis la certitude qu'il en est véritablement ainsi ; ce qui suppose la lecture de toutes les sources existantes et l'assurance motivée qu'il ne s'est perdu aucun document dans lequel un écrivain postérieur aurait pu se renseigner. « Il faut estre mesme en quelque façon assuré par quelque bonne raison que rien de ce qui s'est passé en la matière dont il s'agit n'ait échappé à la diligence des écrivains qui nous restent de ces tems-là. »

Cette réserve est particulièrement exigée, quand on veut appliquer ce procédé à des questions importantes. Il est si facile de croire que l'on a tout lu et tout observé. Même dans ce cas le doute est encore raisonnable. Une étude plus approfondie, de nouvelles lectures et une découverte inattendue peuvent faire regretter la précipitation mise à porter un jugement.

La critique doit souvent s'exercer sur l'authenticité d'un ouvrage ou d'un document. Il faut, pour arriver à une conclusion scientifique, consulter les manuscrits,

étudier le style du document et le comparer avec celui de l'auteur vrai ou supposé, recueillir le témoignage des écrivains qui l'ont cité, et enfin contrôler les faits .attestés par le livre ou le document en question. Si des manuscrits anciens et ùc bonne provenance portent soit au début soit à la fin le nom de l'auteur, si le style est conforme à celui de ses ouvrages connus avec certitude, si des écrivains contemporains ou peu éloignés de son époque lui attribuent cet ouvrage, et si les faits qu'il rapporte ne sont pas en contradiction avec les données certaines de l'histoire, aucune hésitation n'est possible. Mais il y aurait lieu de douter, si une ou plusieurs de ces conditions manquaient à cet ouvrage.

L'examen de ces conditions ne peut être fait à la légère. La comparaison du style demande en particulier une attention scrupuleuse, l'absence complète de préjugé et une grande réserve. Car les ouvrages d'un même auteur présentent parfois des inégalités de style déconcertantes ; cela vient de ce qu'ils ont été composés à un grand inlervallo les nns des autres, qu'ils ne s'adressaient pas au même public ou qu'ils étaient rédigés avec un soin inégal. Les exemples abondent dans les écrits des Pères. Les écrits d'auteurs contemporains ou subissant l'influence d'un même modèle offrent aussi d'étonnantes conformités de style.

Ces quelques réflexions suffisent pour montrer jusqu'à quel point le bon sens est la faculté maîtresse de l'homme d'étude. 11 lui donne cette pondération dans le jugement et cette sûreté de coup d'œil que ne remplaceront jamais les facultés les plus brillantes.

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